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parents et se livrer tout entière à la secte. Tout ce^ qu'elle a reçu d'énergie, de générosité, elle le voue à ^ la Révolution. La grandeur du forfait révolutionnaire, loin de l'effrayer, la remplit d'enthousiasme.
On dit que la nihiliste russe est le produit d'un roman du nihiliste Tschernischewski. Ce roman était peut-être l'étincelle qui alluma l'incendie, mais la matière inflammable était là, préparée de longue date.
Au nombre des propagandistes se trouvait aussi le jeune prince Krapotkine, qui devait remplacer plus tard son compatriote Bakounine dans la direction de l'anarchisme. Il avait été aide de camp du général gouverneur en Sibérie et secrétaire de la Société impériale de géographie.
Le mouvement propagandiste , provoqué par un élan presque subit, ne sut pas assez masquer ses menées. L'œuvre de conspiration du nihilisme n'était qu'à son, début. Une énergique répression, entreprise au moi» de juillet 1874, devait mettre le désarroi dans les rangs de la propagande. 770 personnes furent mises en ac^ cusation en moins d'une année.
Les succès des propagandistes , quoiqu'ils ne répondissent point à leur enthousiasme , n'étaient cependant pas sans importance. En 1873, il y avait peu de provinces sans colonies ou associations socialistes. Les adeptes du mouvement étaient plus nombreux dans \ les villes qui possédaient des universités. 5nj
Dans une telle situation, la révolution ne songea pas à abdiquer devant la répression. Celle-ci ayant paralysé la propagande plus ou moins pacifique , on eut re-
cours à d'autres moyens. A la période de la propagande succéda la période de Vagitation révolutionnaire.
Cette période fut un apprentissage de conspiration. On ne recula devant aucun moyen pour avoir des adeptes. Afin d'être plus libres et d'obtenir des passeports, les jeunes filles nihilistes contractèrent des mariages simulés. Les associations d'étudiants appelées Communes (!) devinrent plus nombreuses; on fonda des sociétés secrètes , même à la campagne. Il y eut des démonstrations, de petites émeutes, des grèves. Gomme les arrestations étaient toujours nombreuses, on s'organisa, soit pour délivrer les détenus, soit pour les soulager.
Qu'on juge par un seul exemple des moyens dont disposait cette dernière organisation. Il s'agissait de délivrer le prince de Krapotkine , qui avait été arrêté et qui était détenu dans la citadelle de Saint-Pétersbourg. Le détenu se fit transférer à l'hôpital comme malade, et c'est là que le projet d'évasion fut arrêté. Krapotkine avait remarqué qu'à une certaine époque , en été, lorsque l'on amenait à l'hOpital le bois pour l'hiver, on laissait une porte sans gardien. C'est par cette porte que le détenu résolut de sortir. Il fallait qu'il fût sûr de ne pas rencontrer d'obstacle au dehors; dans ce but, un ami devait immédiatement recevoir le fugitif dans une voiture; de plus, cinq hommes devaient être postés dans les rues de distance en distance, pour avertir en cas de danger; un sixième devait indiquer le moment favorable et donner le signal de l'évasion, en lançant un ballon rouge. Par mal-
heur, on ne put trouver de ballon rouge dans tout Saint-Pétersbourg, et celui que les conjurés confectionnèrent eux-mêmes rapidement ne s'éleva pas assez haut pour être aperçu par Krapotkine. Le premier insuccès ne déconcerta point l'audacieux nihiliste. Un second projet d'évasion fut immédiatement combiné. Les sons d'un violon devaient cette fois remplacer le ballon rouge. Krapotkine se promenait dans la cour de l'hôpital, le 29 juin 1876, revêtu du manteau des malades. Le violon se fit entendre un instant et se tut presque aussitôt, parce qu'une voiture chargée de bois se dirigeait vers la porte de l'hôpital. La voiture est entrée , le violon se fait entendre de nouveau , mais au moment où Krapotkine va s'élancer, les sons expirent subitement : à une distance assez considérable, une patrouille traverse les rues. Quelques minutes se passent, les sons reprennent; prompt comme l'éclair, Krapotkine dépouille le manteau des malades , se précipite par la porte mal gardée et se jette dans la voiture qui l'attend. Le futur chef de l'anarchisme dans l'Europe occidentale est sauvé ' . WÊÊ
Cependant ni l'audace ni l'activité des conjurés n'aboutirent à un résultat éclatant dans la période de l'a- , gitation révolutionnaire. C'était l'époque de la guerre contre la Turquie, et l'agitation de la guerre dominait ' de beaucoup l'agitation factice de la révolution. Trois conséquences de l'agitation révolutionnaire doivent néanmoins être signalées. Elle habitua d'abord de plus en plus la Russie aux sociétés secrètes. Les procès qui
1 Alph. Thun, p. 145-146.
eurent lieu ensuite donnèrent aux nihilistes l'occasion de s'affirmer; ils parurent en accusateurs plutôt qu'en accusés, et leurs discours eurent un retentissement funeste. Enfin, les révolutionnaires qui avaient placé l'action sociale avant l'action politique, se voyant écrasés par la répression , en vinrent presque tous à changer d'avis. Le gouvernement est le principal obstacle , dirent-ils, il faut faire une guerre à mort au gouvernement et arriver par la révolution politique à la révolution sociale. C'était le Terrorisme qui se préparait.
Le coup de revolver que Wjera Sassulitsch tira, le 24 janvier 1878, sur le chef de la police de Saint-Pétersbourg, le général Trépow, annonça la longue série d'attentats qui devaient épouvanter le monde civilisé et inaugurer une nouvelle ère révolutionnaire. L'histoire connaissait, sans doute, avant Wjera Sassulitscht, l'assassinat politique , mais elle ne connaissait pas la vaste et permanente organisation de l'assassinat qu'il était réservé au nihilisme de créer.
Le coup de revolver de Wjera Sassulitsch mérite d'attirer l'attention encore à un autre titre. Wjera fut traduite devant des jurés qui appartenaient à toutes les classes de la société, et à la question si l'accusée avait blessé le général Trépow par un coup de revolver, ces jurés, pour amener l'acquittement de l'accusée, répondirent négativement. Ce verdict fut accueilli par la foule des assistants avec un enthousiasme frénétique. Dans la rue, le peuple arracha aux gendarmes la nihiliste , qui put s'enfuir et passer la frontière. Une pareille scène est assurément faite pour renseigner le lecteur
le plus sceptique sur ia situation sociale de la Russie et sur les résultats de la propagande révolutionnaire.
L'organisation nihiliste, que les dernières années ont fait voir, n'était pas complète en 1878. C'est la lutte avec le gouvernement qui la compléta successivement. Les révolutionnaires comprirent qu'ils avaient besoin de centraliser leurs forces pour agir avec plus de suite et d'ensemble et qu'une discipline impitoyable était nécessaire. Pendant qu'on centralisait ainsi à Saint- Pétersbourg le mouvement révolutionnaire, on s'initiait dans le midi de la Russie à la pratique du terrorisme.
Ce sont les procès et les biographies de révolutionnaires condamnés et exécutés qui ont permis de saisir quelques .fils de l'organisation nihiliste. Tout parait prévu dans cette organisation. La presse clandestine fonctionne d'une manière étonnante. On connaît jusque dans les moindres détails les ressources que les principales villes offrent à la conjuration. Les maisons où un révolutionnaire peut se présenter sont marquées; tous les coins qui peuvent cacher sa fuite sont indiqués ; il sait où il trouvera des receleurs s'il est poursuivi. Ces receleurs font souvent partie de l'administration. Les nihilistes ont tous leur poste : l'un est employé dans la presse , l'autre au colportage , un troisième au soin des détenus , un quatrième à la confection des engins de destruction, un cinquième à l'assassinat. Quand la mort de l'empereur Alexandre fut résolue, on vit plusieurs conjurés se disputer l'horrible honneur de ce meurtre.
Cependant le nihiliste prétend ne pas tuer pour tuer
D'après la théorie du comité exécutif, le meurtre est un moyen de combat imposé par les circonstances spéciales dans lesquelles se trouve la Russie. L'organe officiel du comité, la Narodnaja Wolja (le Vœu du peuple ^) blâma le meurtre du président des Etats-Unis d'Amérique Garûeld et déclara à cette occasion que la violence ne peut être employée que contre la violence.
Voici, d'après l'almanach du Vœu du peuple^ le bilan du mouvement révolutionnaire russe et polonais depuis 1871 jusqu'en 1882. Ce mouvement a eu 101 procès, 31 condamnations à mort, 209 condamnations aux travaux forcés, 190 condamnations à l'exil, 134 condamnations à la prison. Il a créé une littérature considérable ; il a établi des presses à l'étranger et au cœur même de la Russie.
Son activité mystérieuse ne s'est pas lassée. D'après une communication publiée par la presse, le mémoire que le directeur de la police russe présenta au Gzar sur le mouvement nihiliste pendant l'année 1887, aurait contenu les chiffres suivants. Il y aurait eu 4 attentats contre le Gzar; 9 autres auraient été découverts avant toute exécution. 707 attentats auraient été dirigés contre des fonctionnaires publics ; 1 1 d'entre eux seulement auraient abouti. La police russe aurait découvert et brisé 7 presses dites clandestines. 2.850 arrestations de nihilistes auraient été opérées. 20.000 exemplaires d'écrits révolutionnaires et 50.000 exemplaires du journal nihiliste Zemlsa i Volta auraient été séquestrés.
Cette communication est d'origine révolutionnaire;