COUP D ŒIL SUR LE MOUVEMENT ANARCHISTE
DEPUIS l'année 1894.
On peut distinguer deux périodes dans l'histoire de l'anarchisme depuis 1894:1a période de l'assassinat en masse et la période de l'assassinat de personnalités éminentes ou de têtes couronnées.
La première période s'ouvre au mois de novembre 1893. Depuis le mois denovembre 1893 jusqu'au mois de juillet 1894, l'anarchisme s'efforça plus que jamais de semer la terreur. J C'est l'époque de ses plus grands crimes; elle commence par l'attentat du théâtre Liceo à Barcelone et se termine par le meurtre du président Carnot.
Durant cette époque, l'anarchisme se montre sous sa véritable face. Il fait la guerre à la société elle-même: il porte ses coups là où les hommes ont coutume de se rencontrer en plus grand nombre. Quelles que soient ses victimes, pourvu qu'elles soient nombreuses, c'est tout ce qu'il semble demander. Un de ses plus farouches adeptes, Emile Henry, a dit cyniquement : « J'ai frappé dans le tas, sans choisir mes victimes ».
Quelle lugubre série de tueries!
Le 7 novembre 1893, Salvador jette une bombe dans le théâtre Liceo à Barcelone, au moment oii quatre mille personnes s'y trouvent réunies : neuf femmes et six hommes sont tués sur le coup; on compte plus de quarante blessés, dont plusieurs sont atteints mortellement.
Le 9 décembre 1893, l'explosion de la bombe de l'anarchiste Vaillant à la Chambre française , produit dans toute la France une inexprimable impression d'horreur : 45 personnes sont blessées plus ou moins grièvement, 40 autres n'ont que des blessures légères.
Le 12 février 1894, Emile Henry, fils d'un communard,
gratifié pour ce motif d'une bourse dans un établissement public par le conseil municipal de Paris, se venge, à Paris même, d'une société dont il n'a reçu que des faveurs, en lançant sa bombe meurtrière dans l'hôtel Terminus^ qu'il sait être très fréquenté. Il blesse vingt-cinq personnes.
Le crime appelle le crime. Des deux anarchistes Vaillant et Henry, le premier a voulu frapper la société dans les représentants du peuple et le second dans les hôtes de l'hôtel Terminus; un troisième, le Belge Pauvels, a résolu de porter la mort et la terreur parmi les chrétiens réunis à l'église. Il entre, armé de sa bombe, à l'église de la Madeleine, deux heures avant le sermon qui est annoncé, le 15 mars J894; la main de Dieu l'arrête à l'entrée de l'église; la bombe du meurtrier éclate et le déchire lui-même en pièces.
Le sort de Pauvels n'empêche pas le quatrième attentat anarchiste de Paris, l'attentat du 4 avril 1894, au restaurant Foyot, fréquenté par les sénateurs et par les journalistes.
Au mois de mai, les anarchistes semblent vouloir laisser à la France un moment de trêve. Le 3 mai, un crime anarchiste est perpétré à Liège en Belgique par l'Allemand Richard Millier; il avait été préparé par une bande déjeunes anarchistes sous la direction de l'étudiant russe Unger Sternberg; des étudiants français et belges faisaient partie de la bande.
L'Angleterre elle-même, généralement trop condescendante envers les anarchistes, est émue. Les deux anarchistes Fornaro etPolti, qui préparaient tranquillement à Londres les bombes que d'autres devaient lancer, sont condamnés sévèrement.
La France, après quelques semaines d'un calme relatif, semble se croire à l'abri d'un attentat nouveau. Lyon ouvre son exposition au milieu d'une énorme affluence d'étrangers et de grandes fêtes, auxquelles le président delà République lui-même vient prendre part. Nul ne songe que, parmi les trop nombreux étrangers, se trouve un jeune Italien de 22 ans, presque en habits de mendiant, qui prétend avoir le droit de punir de mort le président de la République, parce que celui-ci n'a pas empêché l'exécution des assassins anarchistes
de Paris. Le 24 juin 1894, l'anarchiste Caserio, au milieu d'une foule innombrable, n'hésite pas à plonger son poignard, masqué par un bouquet, dans le corps du président Carnot.
Au mois de février, la police de Londres avait fait une visite domiciliaire au local du club anarchiste V Autonomie . Elle y avait trouvé des manifestes incendiaires imprimés sur papier rouge, destinés à la France; un de ces manifestes demandait la mort de Carnot. On n'a pas cru au manifeste, parce qu'on comprenait peu l'anarchisme.
Après le meurtre de Carnot, l'anarchisme satisfait n'a pas renouvelé en France l'assassinat à la façon de Vaillant, d'Emile Henry et de Caserio. Il a cependant proféré à plusieurs reprises dans. ses organes et ses réunions des menaces toujours également violentes. Le 19 janvier 1898, l'anarchiste François Etiévant s'est précipité, à 3 heures du matin, sur l'agent de police Renard, qu'il a percé de coups de poignard. Pour motiver son crime, il s'est contenté de répéter la phrase anarchiste de la guerre contre la société.
Le mouvement de l'anarchisme est difficile à suivre dans les autres pays.
Le parti anarchiste s'affirme en A/^emflg'yie dans ses organes et ses réunions. Il est plutôt doctrinaire; il n'en appelle pas à la propagande par le fait.
Plusieurs procès anarchistes ont prouvé que V Autriche- Hongrie n'a pas entièrement extirpé l'anarchisme, qui l'avait tant épouvantée.
Après l'attentat sanglant commis à Liège par l'anarchiste allemand Mu lier, avec son complice russe et plusieurs complices belges et français, les anarchistes belges se firent faux monnayeurs et brigands, en attendant d'autres exploits. On avait appelé l'anarchiste Elisée Reclus à l'université libre de Bruxelles; au plus fort de la terreur anarchiste, le 22 janvier 1894, une démonstration fut faite pour demander bruyamment la réouverture de son cours, qu'il avait dû interrompre.
La Grèce aussi compte maintenant un attentat anarchiste.
L'anarchiste Matjalis tua le banquier Francopulos à Patras, Eq vrai anarchiste le cordonnier Matjalis avoua hautement son crime et s'en glorifia.
La Hollande nous a montré de dangereux anarchistes réfugiés à Rotterdam. Les doctrines du nouveau parti de l'ancien pasteur Nieuwenhuis se rapprochent toujours davantage des doctrines de l'anarchisme, sans toutefois arriver jusqu'à la propagande par le fait.
L'anarchisme a toujours des chefs en Italie. Il a suscité ou appuyé plusieurs émeutes. Plus d'une fois la presse italienne a signalé la découverte d'armes et de complots anarchistes. Le pays qui a formé Caserio a vu un attentat anarchiste contre la vie du roi au mois d'avril 1897. Il ne vit pas d'explosion dans la salle des séances de la Chambre, mais il fut témoin d'une sanglante explosion devant le palais de son parlement. L'anarchisme italien sera désormais une école d'assassins.
En Portugal on attribua à l'anarchisme une explosion qui causa de grands dégâts dans la maison d'un médecin de Lisbonne, le 4 février 1896. L'auteur de l'attentat fut arrêté le 12 février, et il fut constaté qu'un comité anarchiste composé de neuf membres avait préparé l'attentat.
Le nihilisme russe^ que nous ne confondons pas avec l'anarchisme, n'est pas mort. Les socialistes disent qu'il se transforme et qu'il devient socialiste. Il est difficile de pénétrer dans les secrets de la police ou de la justice russe. Mais depuis six ans il a été si souvent question de la découverte de complots et de l'arrestation de conjurés ou de membres d'associations secrètes, surtout d'étudiants, qu'il est facile d'en conclure que la plaie menaçante du nihilisme est loin d'être fermée. Les voyages du czar exigent toujours des précautions plus qu'ordinaires; des mesures ont été prises en Autriche, en Allemagne et en France.
La Suisse a une loi contre l'anarchisme; mais, dans les I dernières années, le procureur général de la Confédération a dû s'occuper beaucoup plus des anarchistes étrangers
réfugiés en Suisse que de l'anarchisme suisse lui-même. Les anarchistes suisses avaient envoyé au congrès anarchiste international de Londres un délégué pour Zurich et un autre délégué pour Genève.
C'est surtout sur la malheureuse Espagne que l'anarchisme s'est jeté comme sur une proie facile. Barcelone est restée pour lui un centre d'opérations. La procession de la Fête-Dieu a souvent désarmé des criminels, l'anarchisme n'y a vu qu'une occasion de pouvoir tuer facilement beaucoup de monde.
Le jour de la Fête-Dieu en 1896, à Barcelone, l'anarchiste Ascheri jeta au milieu de la procession de la paroisse de santa Maria une bombe qui n'avait pas moins de vingt-trois capsules. L'explosion fut terrible; on releva huit cadavres el quarante blessés ; parmi les cadavres se trouvaient ceux de trois enfants.
L'anarchisme, qui savait combien l'Espagne était occupé à Cuba et dans les Philippines, ne laissa plus à l'infortun pays ni trêve ni repos. Il songea à frapper un grand coup, qui fut annoncé avant son exécution dans les réunions des; anarchistes de Paris. Le 8 août 1897, le ministre Canovas; l'homme politique le plus important de l'Espagne, tomba.^ percé de trois balles à Santa Agueda, où l'assassin Angiohllo, un jeune anarchiste italien, âgé de 26 ans, l'avait suivi.
Le 4 septembre 1897, Barcelone fut témoin d'un nouveau crime, d'une tentative d'assassinat sur la personne du chef de police Portos, par l'anarchiste Sampan Barril.
Ne nous étonnons pas que l'anarchisme espagnol, san cœur et sans patrie, ait voulu profiter de l'émotion produit par la nouvelle du désastre de la flotte espagnole devant Cuba, pour soulever une insurrection.
Nous devons encore quelques lignes à l'Angleterre.
Beaucoup de crimes anarchistes se sont préparés en Angle terre et ont été exécutés dans les autres pays. Les explosion! ont été rares sur le sol anglais; les anarchistes ont s ménager le pays qui leur donnait asile. L'Angleterre a coQ' sidéré les auteurs des crimes anarchistes comme des réfugiés]
politiques. Elle a puni sévèrement Fornaro et Polti, qui fabriquaient des bombes; quant à ceux qui tramaient des complots, elle croyait avoir assez fait quand sa police avait averti la police du pays menacé.
Les chefs principaux de l'anarchisme ont longtemps habité Londres, ou du moins ils y venaient de temps en temps, pour se grouper autour du prince Krapotkine. Le quartier des anarchistes était connu, et il l'est encore. Les anarchistes avaient leurs réunions ; ils organisaient des meetings. Après avoir tenté de rendre impossibles les séances du congrès socialiste international de Londres en 1896, les anarchistes organisèrent un meeting de protestation; le prince Krapotkine, Elisée Reclus, les Italiens Malatesta et Gori, le Français Bernard Lazare y prirent la parole.
Le 22 août 1894, quinze jours après l'assassinat du ministre espagnol Canovas, alors que l'Europe était encore remplie de l'horreur inspirée par ce crime, les anarchistes de Londres organisèrent encore un meeting à Trafalgar, non pas pour décliner la responsabilité de l'assassinat, mais au contraire pour assurer hautement cette responsabilité et pour protester contre les mesures prises par l'Espagne pour combattre l'anarchisme.
— A la deuxième période de l'histoire de l'anarchisme depuis 1894 appartiennent les derniers crimes de l'anarchisme. Depuis 1898, l'anarchisme semble avoir abandonné la méthode de frapper dans /e^as, selon l'expression de l'anarchiste Henry. Il veut atteindre les tètes couronnées, pour mieux ébranler par la terreur l'édifice social. Les chefs anarchistes prononcent l'arrêt de mort de ceux qui doivent être frappés; l'Italie fournit les exécuteurs de l'arrêt sinistre. On fait entrevoir aux yeux de ces derniers la gloire, la révolution qui les sauvera et les récompensera. Leurs déclarations devant la justice sont toujours les mêmes; on voit qu'ils ont été formés à la même école. Angiolillo a parlé comme Caserio, Luccheni a parlé comme Angiolillo, Bresci a parlé comme Luccheni.
L'Europe fut consternée quand elle apprit que l'Italien
Luccheni, un jeune ouvrier de vingt-cinq ans, avait percé le cœur de l'impératrice d'Autriche avec un instrument longuement préparé pour porter un coup mortel. C'est à Genève, où l'impératrice venait de passer un jour et oii la peine de mort est abolie, que le meurtrier frappa sa victime. Il n'avait contre elle aucun motif personnel de haine. Il tua l'impératrice parce que l'anarchisme avait rempli son âme de haine sociale. Il voulait être un /le'ros anarchiste, il voulait frapper une tête couronnée. Après le crime, il se glorifia stupidement d'avoir réussi. Certes, le monde ne s'est jamais trouvé en présence de doctrines plus monstrueuses que celles qui produisent de semblables résultats.
Sous l'impression d'horreur qu'inspira le crime de Genève les gouvernements s'unirent pour examiner dans une conférence quelles seraient les mesures communes à prendre, contre l'anarchisme. La conférence se réunit à Rome, Elle siégea longtemps; ses délibérations et ses résolutions demeu-; rèrent secrètes. Les mesures communes qui furent prises ne paraissent être que des mesures de poUce. Les communications internationales des renseignements de la police sont devenues plus actives.
Quoi qu'il en soit, les mesures prises par la conférence de Rome n'ont pas pu soustraire aux coups de l'anarchisme une autre tête couronnée.
Le roi d'Italie, Humbert I^^", fut assassiné, le 29 juillet, à Monsa, oii il avait assisté à une fête de sociétés de gymnastique, par l'anarchiste italien Gaetano Bresci. L'assassin tira à bout portant sur le roi, qui venait de monter dans sa voiture, plusieurs coups de revolver. Le roi succomba dans la voiture. Ce n'est qu'après une lutte acharnée avec ceux qui étaient venus pour le sauver, que la gendarmerie parvint à s'emparer de l'assassin.
La nouvelle de l'assassinat du roi d'Italie par l'anarchisme produisit une immense commotion. Le terrain social semblait un instant mouvant comme le sol au moment d'un tremblement de terre. Les canons et la puissante armée de l'Italie
n'ont rien pu pour sauver le roi d'Italie contre les coups d'une bande conjurée d'assassins! Devant les juges, Bresci fit les mêmes déclarations que ses devanciers.
Pas de complices! Ils le déclarent tous. Qui est-ce donc qui a lutté avec les gendarmes pour empêcher l'arrestation de Bresci? Bresci était venu de bien loin pour perpétrer son forfait. Il était venu de Patterson en Amérique, où Tarrêt de mort avait été prononcé contre Humbert I«^ Qui est-ce qui lui a payé les frais d'un voyage qui n'était pas le voyage d'un ouvrier? Grâce aux renseignements de la police de l'Amérique, de la France et de l'Italie, on a pu suivre pour ainsi dire pas à pas Bresci et ceux qui avaient été désignés comme ses compagnons, depuis Patterson jusqu'à New-York, depuis New- York jusqu'au Havre, depuis le Havre à travers la France jusqu'aux villes de Tltalie où Bresci a séjourné. Ils ont trouvé dans tous ces pays des initiés, qui les ont accueillis comme des hommes chargés d'une mission extraordinaire du parti. Non, de semblables forfaits ne se conçoivent pas, ne se préparent pas, ne s'exécutent pas sans complices.
L'assassinat du roi d'Italie n'est pas l'œuvre du seul Bresci, il est l'œuvre de l'anarchi^me.
Cet assassinat n'a pas été préparé à Londres. C'est à Patterson, dans une ville naissante de l'Amérique, qui n'avait pas beaucoup fait parler d'elle jusque-là que les anarchistes s'étaient groupés depuis quelque temps autour des deux chefs italiens Malatesta et Ciancabilla.
Nos lecteurs connaissent Enrico Malatesta et ses premiers exploits en ItaUe. Malatesta fut arrêté à Ancône en 1897 et il fut condamné, pour participation à des sociétés secrètes criminelles, à quatre années de déportation à l'île Lampedouse; il parvint à séchapper le 27 avril 1899. Il se rendit d'abord à Londres et de là à Patterson, où il publia La Question sociale Au mois de juin 1900, après le départ de Bresci, Malatesta revint à Londres <( pour être plus près des événements dans la vieille Europe pourrie ».
Ciancabilla est un jeune journaliste révolutionnaire de
vingt- neuf ans. Il avait dû s'éloigner de l'Italie par suite de querelles avec ses anciens amis. Il séjourna à Paris et à Bruxelles, où il fut le correspondant du journal socialiste italien VAvanti. En 1899, nous le voyons à Patterson, comme collaborateur de Malatesta. Deux hommes aussi violents ne purent vivre longtemps l'un à côté de l'autre.
Ciancabilla dut se retirer à Hoboken, où il publia VAurore, qui est d'un anarchisme plus furieux encore que la publication de Malatesta.
Une colonie d'Italiens se forma autour des deux chefs anarchistes. On se représente aisément à quel point d'effervescence la haine sociale dut y arriver. C'est dans ce milieu que l'assassinat du roi Humbert P'" fut, sinon conçu, du moins préparé.
Nous n'avons pas cru devoir prendre au sérieux l'attentat contre le shah de Perse qui suivit de près l'assassinat du roi d'Italie et qui eut lieu à Paris, où le shah était venu visiter l'Exposition. Saison, l'auteur de l'attentat, ayant déclaré devant les jurés qu'il est anarchiste et qu'il avait réellement l'intention de tuer le shah, et les médecins ayant écarté l'objection de l'irresponsabilité de Saison, nous mentionnons l'attentat de Saison, d'un jeune homme de vingtquatre ans, égaré par les lectures anarchistes les plus exaltées.
On nous a reproché de ne pas avoir marqué suffisammei ce qui sépare l'anarchisrae et le socialisme. Nous avons, ai contraire, indiqué avec le plus grand soin la ligne de démarcation entre les deux systèmes qui veulent le renversement de la société et des bases que Dieu lui a données.
Nous avons dit que l'anarchisme diffère du socialisme par sa doctrine et par ses moyens d'action. Il y a une dis-
tance très grande entre un anarchiste et un socialiste.
Mais nous avons fait observer aussi comment le socialisme conduit les hommes violents à l'anarchisme. Le socialisme proclame la lutte de classe ; dans sa lutte il fait arme de tout, il ne voit que les faiblesses de ceux qu'il poursuit, il les exagère. Il alimente la lutte de classe par la haine de classe, par la haine de la société actuelle.
La haine de classe poussera toujours des hommes violents à des actes de violence ; elle les livrera au système de la violence qui ne veut pas attendre l'heure promise par le socialisme ; elle en fera des anarchistes.
L'anarchisme marchera ainsi toujours côte à côte avec le socialisme.
On dit que le socialisme passe par une mue et que l'anarchisme s'apprivoise. La mue socialiste est un changement de ^ tactique. On ne met plus aussi facilement à la porteles dissidents.
Dans les rangs des socialistes allemands, on voit les uns à côté des autres ceux qui se sont le plus vivement combattus dans des questions qu'on appelait des questions de principe. « 11 y a place aujourd'hui dans les rangs de la démocratie socialiste, disait récemment l'écrivain anarchiste Gumblovicz, pour Legien comme pour Auer, pour Vollmar comme pour Kautsky, pour Heine comme pour Ledebour, pour Bernstein comme pour Bebel. »
On a cru remarquer un mouvement semblable dans l'anarchisme. Autrefois celui-ci condamnait absolument le parlementarisme; il ne permettait à aucun titre à ses adeptes de prendre part aux élections; aujourd'hui certains chefs anarchistes allemands conseillent aux anarchistes d'aller aux urnes avec les socialistes.
L'anarchiste italien Merlino, l'avocat de Bresci, s'est prononcé dans le même sens. Nous constatons cette déviation de la voie que l'anarchisme avait suivie jusqu'ici, nous cons-
« tâtons de même la mue socialiste; mais nous nous gardons de tirer de ce double fait des conclusions exagérées.
Quand un crime anarchiste est venu effrayer les hommes, comme une bombe qui éclate dans le calme de la nuit, tout le monde est épouvanté, tout le monde demande des mesures contre Fanarchisme. Puis, le calme se fait; pendant quelque temps Tanarchisme fait le mort, et notre société qui n'aime pas être troublée dans ses fêtes, dit qu'il n'y a plus d'anarchisme.
Nous ne croyons pas aux mesures que la foule demande après un forfait anarchiste; nous croyons que l'anarchisme subsistera tant que subsisteront les causes qui l'ont produit.
Certes, les derniers attentats de l'anarchisme ne sont pas moins monstrueux que les premiers. Quant aux socialistes, ils sont devenus considérablement plus nombreux. S'ils sont moins rigides dans leur doctrine, leur haine sociale n'a guère diminué. Or, nous voyons le danger du socialisme beaucoup moins dans son dogme impossible du collectivisme que dans la haine sociale.
Il est à peine besoin d'ajouter que les causes morales eti matérielles qui ont doté notre temps du socialisme et de] Fanarchisme n'ont point disparu; d'un autre côté, les chefs) socialistes n'affirment pas moins froidement leur athéisme,] et l'athéisme des anarchistes n'est pas devenu moins brutal J
Pages-
Avant-propos de ia deuxième édition v
Avant-propos de la quatrième édition xi
Une appréciation de Claudio Jannet xiii