I. — Doctrine de Vanarchisme
Nous venons de définir ranarchisme , en parlant de son origine.
L'anarchisme a une doctrine économique très vague. Il sait qu'il veut détruire Tordre économique actuel , mais il ne sait pas bien ce qui devrait s'élever de soimême sur les ruines qu'il est prêt à amonceler.
Quand Tordre social actuel serait renversé , Tanarchisme croit que des groupes d'hommes se formeraient tout naturellement. Ces groupes seraient les propriétaires collectifs du sol.
Ces groupes s'organiseraient librement eux-mêmes et établiraient librement entre eux l'organisation qu'ils jugeraient convenable. Ils ne subiraient aucune espèce d'autorité.
Tout droit d'hérédité serait aboli.
Tous les enfants, depuis leur naissance, auraient les mêmes moyens d'entretien, d'éducation et d'instruction.
Tous arriveraient au même niveau social.
Les conditions du travail intellectuel et du travail manuel seraient autant que possible les mêmes pour tous.
Tel est le système social qu'exposa Bakounine au congrès de la Ligue de la paix qui siégea en 1868 à Berne.
Nous croyons, avec M. Rodolphe Meyer, que ce système est emprunté en partie à la constitution de la commune rurale russe, qui s^administre elle-même, où la propriété du sol est collective , où le droit d'hérédité n'existe pas pour la propriété du sol , où le partage uniforme et périodique des lots de terre à cultiver nivelle autant que possible la situation des familles et amène une certaine uniformité dans l'éducation des enfants.
II y â bien loin^ cependant, de la commune russe régulièrement constituée au groupe anarchiste qui se formerait de lui-même , se constituerait de lui-même , se nivellerait de lui-même ; il y a entre les deux toute la distance de la réalité au rêve.
Ajoutons que la commune rurale russe repose sur la triple base dé la religion, de la famille et de l'autorité.
Cette triple base de la religion, de la famille et de l'autorité , le Catéchisme révolutionnaire de Bakounine le dit assez haut, l'anarchisme la nie d'une manière absolue et brutale.
Sous ce rapport, l'anarchisme diffère du collectivisme; il ne dit pas hypocritement, comme ce dernier, que pour lui la religion est affaire privée.
Une société composée de groupes anarchiques sans
lien déterminé, sans religion, sans famille, sans autorité, ne peut être rêvée que par la haine sociale arrivée au délire.
IL — Doctrine du collectivisme marxiste.
Qu'enseigne le collectivisme sur la propriété , la religion, la famille , TÉtat?
Nous nous efforcerons de saisir avec autant de précision que possible la doctrine du socialisme collectiviste; il est difficile de le faire, grâce aux évolutions diverses du collectivisme.
Le collectivisme n'a qu'un dogme bien défini , celui de la propriété collective du capital.
a. Propriété.
Marx appelle capital les instruments de travail ou les moyens de production, c'est-à-dire le sol, les carrières et les mines, les usines , les outils, les machines, le commerce. L'État ou la société doit avoir exclusivement la propriété collective de ce capital.
En d'autres termes, le système de Marx veut l'appropriation par l'État et la mise en œuvre par lui de tous les moyens de production.
Le collectivisme marxiste ne rejette pas entièrement la propriété des moyens de jouissance.
Comment Karl Marx est-il arrivé à ses conclusions ? Gomment a-t-il créé, selon le langage de ses partisans, le socialisme scientifique?
Il a analysé avec une incontestable supériorité d'intelligence et une grande érudition la production capitaliste; mais il est parti d'un principe économique faux, comme Spinosa était parti d'une fausse définition de la substance. Sa puissante dialectique n'a pu le conduire qu'à une erreur gigantesque.
Son livre Le Capital, aux formes hégéliennes, n'est que faiblement compris par les profanes. Il introduit une langue nouvelle pour un système nouveau. Il admet, à la suite de l'école libérale d'Adam Smith et de Ricardo, que le travail seul est la source de la valeur d'un objet. Il distingue deux sortes de valeurs dans un objet ; la valeur à'usage et la valeur d'échange. Dans son système, c'est surtout de la valeur d'échange qu'il s'agit. Marx croit avoir trouvé la mesure absolue de cette valeur, dans la quantité de travail humain nécessaire pour mettre un objet dans l'état où il se trouve au moment de l'échange. Selon lui, deux objets qui contiennent la même quantité de travail devraient avoir la même valeur d'échange.
Marx mesure la quantité de travail par la durée du travail. Un ouvrier produisant plus vite qu'un autre, il ne peut être question ici de la durée effective du travail de tel ou tel ouvrier en particulier. Marx envisage la collectivité des travailleurs, et il parle de la durée moyenne du travail nécessaire à.la production des marchandises.
Si la valeur d'échange d'un objet se mesure par la quantité de travail qu'il a fallu pour le produire , il est facile de comprendre à quelles revendications la théorie
de Marx autorise le travail » qu'il appelle la substance qui crée la valeur (die werthbildende Substanz).
Vient maintenant la fameuse théorie de la plus-value (Mehrwerth), qui complète le système de Marx et que ses admirateurs ont appelée la révélation du mystère du profit (das Geheimniss der Plusmacherei).
Dans la production capitaliste , comment arrive-t-il que le travail, qui crée la valeur, ait les mains vides et que les capitalistes entassent trésor sur trésor?
Dans la production capitaliste, le salarié, rhomme du travail ne possède pas les instruments de production; c'est le capitaliste qui les possède.
Le salarié s'adresse au capitaliste, et celui-ci achète, non pas le travail môme que contient l'objet confectionné, mais la puissance de travail du salarié. Il emploie cette puissance de travail , et il s'approprie la valeur créée par elle.
Or^ selon Marx, dans la valeur ainsi créée il y a plus que la valeur d'échange de la puissance de travail. D'après la loi qui règle actuellement les rapports économiques , la valeur d'échange de la puissance de travail équivaut aux frais d'entretien du salarié , soit à quatre francs. Six heures de travail suffiraient pour produire ces quatre francs. Cependant, au lieu de travailler seulement six heures, le salarié est employé pendant douze heures. A côté de la valeur produite par les premières six heures de travail, il y aura une seconde valeur produite par les autres six heures de travail. Cette seconde valeur est une plus-value ou un profit que le capitaliste s'attribue.
DOCTRINE DU SOGEAUSBIfi COLLECTIVISTE. 21
Marx ne s'arrête pas à mi-chemin. Il continue ses déductions. La plus-value devient capital à son tour; elle sert à créer d'autres valeurs et d'autres plus-values. Le capital se trouve ainsi indéfiniment augmenté.
Le patriarche du collectivisme ajoute que, d'autre part, la concurrence illimitée de la production capitaliste tend à développer sans cesse la grande industrie au détriment de la petite. Les richesses s'accumulent ainsi toujours davantage entre les mains d'un nombre d'hommes relativement petit, tandis que le chiffre des salariés grandit dans des proportions démesurées.
£n d'autres termes, celui qui ne possède pas, le travailleur, est réduit à échanger ou à vendre son travail comme une marchandise. Le capitaliste achète ce travail pour l'exploiter; il ne paie pas l'équivalent exact du travail. Loin de là, il ne donne en compensation du travail qu'il achète que ce qui est strictement nécessaire à l'entretien du travailleur. Six heures de travail par jour suffiraient pour compenser les frais de l'entretien ; mais le capitaliste demande au travailleur dix ou même douze heures de travail. Il prélève donc à son profit quatre ou même six heures de travail sur la journée de l'ouvrier. La valeur du travail ainsi prélevé ou le bénéfice vient s'ajouter au .capital; il sert à son tour à acheter du travail , pour produire de nouveau une augmentation proportionnelle du capital. Le capital augmenté sans cesse dans une progression régulière finit par tout absorber. Tous les progrès qui devraient réduire les heures de travail nécessaires à l'entretien de la vie ne profitent, en réalité, qu'au capital. Le
travailleur, rhomme qui produit la valeur et la richesse, est forcé de se contenter d'une compensation insuffisante et précaire , d'un salaire humiliant que le capital tend à déprimer plutôt qu'à augmenter.
Telle est la théorie de Marx et du socialisme marxiste.
Marx, conséquemment à son principe que le travail seul produit la valeur, ne voit dans les opérations du capital que là plus injuste exploitation. Le capital, qui comme tel n'a droit à rien, finit par avoir tout. Le socialiste allemand partage la société en deux camps : celui des exploiteurs et celui des exploités. Comme il a étudié principalement l'industrie anglaise, il accumule dans son livre les chiffres et les statistiques que cette étude lui a fournis ; il groupe habilement comme autant de témoins à charge contre lé capital des faits nombreux, vrais ou faux, qu'il a recueillis ^ Sous la plume indignée de Marx , ces témoins produisent contre le capital la plus grave accusation qui ait jamais été formulée.
La production par le capital n'est, d'après Marx, qu'une phase , une catégorie historique du développement social de l'humanité. Le système de la production par le capital doit faire place, dans un avenir plus
1. Frédéric Engels avait publié en 1845 la brochure .- Die Lage der arbeUenden Klassen in England. II y révélait les souffrances de la population ouvrière en Angleterre, et il annonçait à courte échéance la révolution sodale. Il vient de publier une seconde édition de la brochure ; il y avoue que le sort de l'ouvrier anglais a été considérablement amélioré, — sans révolution violente.
OU moins prochain, à un système plus équitable, qui ne connaîtra plus ni capitalistes ni salariés, qui mettra fin à l'anarchie de la concurrence illimitée, et qui permettra à tous les hommes de produire dans les mômes conditions : ce sera le système de la propriété collective et de Texploitation collective par TËtat ou par la société socialisée. Le produit de cette exploitation ne sera plus la proie du petit nombre. Déduction faite des frais d'entretien de la propriété collective , le produit sera partagé par l'État ou par la société.
Marx n'a pas seulement poursuivi la propriété privée sous la forme de capital ; il a encore fait appel à l'histoire, et il a jeté, à son point de vue, un coup d'œil historique sur l'origine de la propriété privée. Il a répété, après beaucoup d'autres socialistes et communistes, que la propriété privée repose en dernière analyse sur la violence, qu'elle dérive du droit de conquête, de la confiscation des terres du paysan, de l'inique exploitation des colonies, des privilèges injustes accordés par divers droits protecteurs, de l'enlèvenient et du partage des biens de TËglise. Bref, il a énuméré les abus réels ou fictifs concernant la propriété privée et, de tous ces abus, il a conclu contre la propriété privée elle-même.
L'analyse succincte de la doctrine économique de Marx que nous venons de présenter fait comprendre , au premier coup d'œil, combien le faux y est mêlé au vrai, et jusqu'à quel point les conclusions dépassent les prémisses.
D'abord la production capitaliste n'est pas la seule
2i LE SOCIALISME CONTEMPORAIN.
forme de production. Elle est encore aujourd'hui loin d'embrasser tout le terrain économique. Les abus de la production capitaliste ne peuvent donc autoriser la révolution économique et sociale universelle que réclame le socialisme collectiviste. Le système du collectivisme repose sur un premier sophisme , qui conclut de la partie au tout.
Nous sommes loin de contester Texistence de grands abus dans la production capitaliste. Si les collectivistes exagèrent souvent les reproches qu'ils adressent à la production capitaliste., des abus nombreux, des abus qui ont eu des conséquences fatales , n'ont-ils pas dû être réprimés par la loi? Mais ici encore, nous sommes obligés de dire que les conclusions du collectivisme vont trop loin. Les abus d'un système ne permettent pas de conclure contre le système lui-même, si ces abus ne sont pas absolument inhérents au système. Le collectivisme repose donc sur un deuxième sophisme.
Puis , l'analyse de la production capitaliste est-elle • fondée en tout point? Gomment Marx sait-il que l'ouvrier produit en six heures l'équivalent de son entretien? Gomment prouve-t-il que le travail qui dépasse ces six heures est généralement une plus-value au profit du capital? Pourquoi a-t-il généralisé les résultats de ses calculs établis sur des données restreintes? Pourquoi n'est-il pas allé aussi loin que certain de ses disciples qui affirme aujourd'hui qu'un travail de trois heures suffit pour produire l'équivalent de l'entretien de l'ouvrier? Gomment, enfin, explique-t-il que certains établissements , avec onze ou douze heures de travail ,
se ruinent au lieu d'arriver à cette plus-value qui ne s'arrête jamais?
Aux yeux de Fauteur du socialisme collectiviste, comme aux yeux des socialistes en général, le capital est improductif. « S'il en était ainsi, écrit M. Naquet, on se demande pourquoi Thomme se serait ingénié à constituer des capitaux. Il est bien plus simple de se reposer et de jouir au lieu de s'escrimer à bâtir des maisons, à construire des hangars, à confectionner des machines, à extraire de la houille du sein de la terre et à la transporter là où la réclame l'industrie.
« Puisque l'homme exécute ce travail , c'est donc que ce travail est utile ; c'est que les hangars, les fourneaux, les machines, le combustible qui doit les faire fonctionner, l'achat en grand des matières premières^ permettent à l'homme d'obtenir une beaucoup plus grande quantité de valeurs d'usage que s'il n'avait pu opérer qu'avec ses dix doigts ^ . »
A la base du système de Marx se trouve sa théorie de la valeur. L'ancien programme du socialisme allemand, le programme de Gotha, proclamait à sa première ligne que le travail est la source de toute richesse. Marx lui-même reconnut que cette assertion est fausse et il tint à séparer sa théorie de celle de Gotha. D'après Marx, le travail serait la source unique de la valeur d'échange.
Cette théorie n'est pas moins fausse que celle du programme de Gotha.
Il suflQt d'une promenade au marché pour y rencon-
i. Socialisme contemporain, Paris 1890.
trer de nombreux objets dont la valeur d'échange est déterminée par autre chose que par le travail contenu dans ces objets.
Pour tel la valeur d'échange de Tobjet qu'il achète est très grande, parce qu'il a un besoin urgent de cet objet.
Pour tel autre la valeur d'échange de l'objet qu'il veut se procurer est plus considérable, parce que la forme de l'objet a pour lui un charme particulier.
L'eau minérale qui , pour couler du sol , n'a presque pas demandé de travail , a une valeur d'échange qui n'est pas en raison de ce travail.
Le diamant , fourni presque gratuitement par la nature , a une grande valeur d'échange.
Un négociant amène de l'Afrique ou de l'Amérique des cargaisons de bois divers. Quelle sera la valeur de ces bois? Sera-t-elle calculée uniquement d'après le travail ou le temps qu'il a fallu pour couper, rassembler et transporter ces bois? Tout le monde sait qu'il n'en sera pas ainsi. Ces bois auront des valeurs diverses , selon leur rareté, leurs qualités , leur utilité relative ^
Nous écrivons à la campagne. Devant nous s'étalent les beaux coteaux de l'Alsace , dorés par un splendide soleil de septembre ; bientôt ils réjouiront le vigneron par un vin d'une qualité supérieure. La production de ce vin n'a pas coûté plus de travail que la production des vins des années précédentes ; cependant la valeur d'échange de ce vin , dans peu de temps , sera d'une va-