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Bien public, 13 septembre

2. Au VorwaertSy antérieur à la loi de 1878 contre les socialistes.

des instruments du travail pour VElat ou pour Funiversalité. Les anarchistes avaient horreur de TÉtat; ils revendiquaient la propriété collective en faveur de groupes distincts , formés librement. Après une discussion longue et orageuse, la majorité du congrès admit la résolution suivante :

<c Considérant que, aussi longtemps que le sol et les autres instruments de travail , sur lesquels repose la société, se trouvent entre les mains d'individus isolés ou de classes spéciales et sont monopolisés comme propriété privée , l'oppression économique de la masse du peuple avec ses conséquences inévitables, la misère et la faim, doit nécessairement persister; le congrès déclare qu'il est indispensable que l'État, qui représente tout le peuple , et qui organise dans son sein la Commune libre, devienne le propriétaire unique du sol et des autres instruments de travail. »

Assurément , c'était un grand effort de conciliation que de réunir ainsi dans une même résolution l'État , propriétaire collectif, de Marx et la Commune libre de Bakounine. Restait la seconde question, qui se rapportait à la méthode à suivre pour arriver au but. Préparer la révolution violente, repousser toute autre action politique , ne pas prendre part aux élections, telle était la méthode des anarchistes. Les socialistes, au contraire , se prononçaient hautement pour l'action politique; ils attendaient d'elle l'affranchissement économique des salariés. Les deux partis se firent mutuellement les plus vifs reproches et en vinrent aux déclarations les plus catégoriques. Comme les débats

menaçaient de se prolonger indéfiniment, les négociateurs cherchèrent à trouver un terrain neutre où socialistes et anarchistes pouvaient se donner la main. On mit d'abord aux voix la question de savoir si le congrès était favorable à un pacte de solidarité. Douze voix se prononcèrent pour le pacte et neuf voix contre. Huit délégués s'abstinrent, parmi eux Liebknecht, le délégué allemand. On décida ensuite la création d'un bureau central de correspondance. On adopta à l'unanimité une proposition qui exprimait la nécessité d'arriver à une fédération internationale des corps d'état ou des associations professionnelles. Le pacte de solidarité fut finalement signé par les délégués de Belgique, d'Angleterre, de France, d'Allemagne, de Danemark, et par un délégué italien. Les Jurassiens et les Espagnols, en bakouninistes impénitents, refusèrent de signer.

Le congrès de Gand ne rétablit pas une union devenue impossible, mais il affirma ces trois points du système marxiste : l'État mettant seul en œuvre les moyens de travail , l'action politique du prolétariat et la fédération ou l'union internationale du prolétariat sur la base de l'association professionnelle.

IL — Le congrès international de Paris.

Ce congrès est incontestablement le plus important des congrès socialistes internationaux. C'est dans ce congrès que le socialisme international a de nouveau cimenté l'ancienne alliance, et que le mouvement ac-

tuel des socialistes de tous les pays a été concerté. Nous croyons, en conséquence, devoir nous étendre sur tout ce qui se rattache à ce congrès.

Le congrès se tint en 1889, à l'occasion de TExposition universelle. De 1877 à 1889, le socialisme avait fait de grands progrès dans les principales contrées de VEurope; il s'était mieux organisé, grâce au vaste mouvement d'association de notre temps , grâce surtout à l'association professionnelle.

Hâtons-nous de dire que le mois de juillet 1889 vit siéger deux congrès socialistes internationaux à Paris : le congrès des Marxistes et celui des Possibilistes. Ces noms sont empruntés aux deux principaux groupes du socialisme français. Une question de tactique a séparé les deux groupes , qui admettent l'un et l'autre la théorie de la propriété collective de Karl Marx. Reconnaissant que nous sommes encore loin de la propriété collective possédée par VEtat ou par la société , Tun des deux groupes pense qu'il faut d'abord arriver à la propriété collective possédée par la Commune; il veut avant tout atteindre ce qui lui parait possible. De là le nom de Possibilistes qu'on a donné aux membres de ce groupe. Les Possibilistes, à leur tour, ont reproché aux membres du groupe opposé d'être trop dépendants de Marx et de son système ; ils les ont appelés, en conséquence, les Marxistes,

Longtemps avant le mois de juillet, on avait fait de grands efforts pour fusionner les deux congrès et les partis qu'ils représentaient. Les premiers préparatifs pour la réunion d'un congrès ouvrier international à

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Paris, en 1889, furent faits parles Possibilistes. Ils avaient été chargés de ce soin par le congrès ouvrier international qui se tint à Londres, en 1888. Les députés socialistes du parlement allemand n'avaient pas été admis à ce dernier congrès. Les Marxistes comprirent bien vite toute l'importance qu'aurait un congrès socialiste siégeant à Paris pendant la durée de l'Exposition ; ils ne voulurent à aucun prix rester à l'écart. Ils résolurent d'adhérer au congrès possibiliste si l'adhésion leur était rendue possible , ou de convoquer eux-mêmes un congrès spécial.

Le 28 février 1889, les disciples de Karl Marx tinrent une conférence en Hollande, à La Haye, pour s'entendre définitivement sur la conduite qu'ils avaient à tenir. A cette conférence prirent part les socialistes allemands Bebel et Liebknecht , le socialiste français Lafargue , les socialistes belges Anseele et Volders , les socialistes hollandais CroU et Domela Nieuwenhuis , les socialistes suisses Reichert et Scherrer. Les Possibilistes avaient décliné toute invitation , sous prétexte qu'il était de leur devoir d'exécuter purement et simplement le mandat qu'ils avaient reçu du congrès de Londres. La conférence de La Haye reconnut la validité du mandat donné à la Fédération socialiste (aux Possibilistes) par le congrès de Londres; mais elle crut devoir exiger que le programme du futur congrès de Paris fût arrêté en commun par tous les partis ouvriers et que tous ces partis fussent convoqués. Dans le cas d'un refus de la part des Possibilistes d'accéder à cette demande, la conférence de La Haye résolut de réunir

un congrès ÎDdépendant. Elle chargea le comité de di rection des Marxistes de Paris d'agir en conséquence , et lui donna à cet effet d'amples instructions.

D'après ces instructions, le congrès marxiste international devait se réunir à Paris, du 14 au 21 juillet; il devait être accessible aux délégués des ouvriers et des socialistes de tous les pays ; il devait prononcer en dernier ressort sur la vérification des pouvoirs des .délégués et sur l'objet des délibérations.

Le programme provisoire devait porter sur la législation ouvrière internationale, sur la réglementation légale de la journée de travail, sur le travail de nuit, sur le jour du repos , sur le travail des femmes et des enfants , sur la surveillance des fabriques et des ateliers, ainsi que de l'industrie domestique. On devait s'occuper aussi des voies et moyens propres à atteindre le but avquel tend le mouvement ouvrier.

Les Possibilistes étant restés inflexibles , la convocation du congrès des Marxistes fut faite conformément aux instructions de la conférence de La Haye. Elle se terminait par ces mots : « Vive l'émancipation internationale des travailleurs ! » Elle était signée :

1° par M. Lavigne, au nom du congrès de Bordeaux;

2** Par M. Bâtisse, au nom du comité exécutif du congrès de Troyes ;

3* Par MM. Boulé, Berset, Féline, Manceau, Roussel , au nom de la Fédération des chambres syndicales de Paris ;

4°Par MM. Vaillant, J. Guesde, Deville, Jaclard, Crepin et Lafargue , au nom des groupes socialistes de Paris ;

5** Par MM. Daumas, Laguet, Chauvière, Vaillant, au nom du groupe socialiste du Conseil municipal de Paris ;

6' Par MM. Ferroul et Planteau , au nom du groupe socialiste de la Chambre française.

Cette convocation, datée du mois de mai, ne fut pas la seule. Une autre la suivit bientôt; elle était signée par des socialistes allemands, autrichiens, belges, anglais, français, hollandais, italiens, polonais, espagnols, russes et suisses. On y parlait des visiteurs de TExposition de Paris, que les capitalistes conviaient de partout. On disait que ces visiteurs venaient admirer Tœuvre des ouvriers, pendant que ces mêmes ouvriers , après avoir produit tant de merveilles , se trouvaient dans la misère. On conjurait les délégués des ouvriers de venir à leur tour à Paris et d'accélérer ainsi l'avènement d'un monde nouveau. La dernière parole de cet appel cosmopolite était l'ancien cri der ralliement : « Prolétaires de tous les pays , unissezvous 1 »

Le monde socialiste s'ébranla. Au mois de juillet on vit siéger à Paris côte à côte deux congrès socialistes, qui réunirent plus de neuf cents délégués. Chacun des deux congrès fut beaucoup plus important que les congrès les plus considérables de l'ancienne Internationale*. Quoique le congrès marxiste eût moins de membres que le congrès possibiliste, il avait sur celui-

1. Les congrès de l'ancienne Internationale réunissaient en moyenne de cinquante à soixante délégués ; ils ne représentaient jamais plus de dix nationalités diverses.

ci une incontestable supériorité. Nous ne nous occuperons ici que du congrès marxiste , dont Tinfluence internationale iut dominante. Ses 381 délégués appartenaient à plus de vingt nationalités diverses, et chaque délégué représentait une ou plusieurs sections socialistes , car aucune section n'était admise à envoyer plus d'un délégué ; tandis que les Possibilistes permirent à une seule et même section d'avoir jusqu'à trois délégués à la fois. Sur les 381 délégués du congrès marxiste, il y avait 201 délégués de Paris et des départements et 180 délégués étrangers. Parmi ces derniers on distinguait :

8^ Allemands (11 députés au Reicbstag),

6 Russes, 14 Belges, 4 Polonais,

2 Suédois ,

1 Norwégien,

3 Danois ,

4 Hollandais , 3 Hongrois,

2 Espagnols ,

7 Autrichiens , 21 Anglais,

3 Américains du Nord , 1 Brésilien,

1 Bulgare ,

1 Grec,

1 Tchèque,

1 Alsacien-Lorrain (Jaclard, domicilié a Paris),

1 Portugais,

il Italiens,

7 Suisses ,

4 Roumains.

Le délégué de la Finlande ne se présenta que le 17 juillet. Quoiqu'il fût le dernier arrivé, le congrès le salua par les plus vives acclamations.

Quand on songe que le seul délégué de Hambourg ne représentait pas moins de cinq mille ouvriers , il est facile de se rendre compte de Timportance du congrès marxiste , dont les 381 membres étaient les mandataires réguliers de plus d'un million d'hommes répandus dans les deux Mondes.

La vérification des pouvoirs des délégués ne fut pas faite avec moins de soin que dans une assemblée politique. Au témoignage de Liebknecht, les délégués allemands avaient eu beaucoup de peine à se faire donner leur mandat. On fut souvent réduit à faire circuler des listes d'adhésion d'atelier en atelier. On fit des prodiges d'habileté pour parvenir à organiser, malgré la surveillance de la police, 125 réunions publiques dans le but de choisir des délégués. Le chiffre des signatures que portaient les mandats de ces délégués atteignait presque celui des voix obtenues par les candidats socialistes dans les élections de l'année

Grâce à des cotisations volontaires, le parti socialiste allemand put offrir une indemnité de 308 francs à chacun de ses délégués.

Le congrès marxiste s'ouvrit le 14 juillet, et le con-

grès possibiliste le jour suivant. Cette date invite à faire de sérieuses réflexions. Quels étaient les vrais triomphateurs du 14 juillet 4889? Ëtaient-ce ceux qui se trouvaient alors en fête dans la capitale de la France? N'étaient-ce pas plutôt les délégués des congrès socialistes?

Il paraît que jusqu'au dernier moment on avait conservé quelque espoir de fondre les deux congrès en un seul. La raideur des Possibilistes français et des délégués anglais fit définitivement échouer les tentatives de conciliation. Les Possibilistes , s'appuyant toujours sur le mandat du congrès de Londres , se croyaient seuls autorisés à vérifier les pouvoirs. Us exigèrent que la vérification des mandats des délégués marxistes leur fût dévolue. Les délégués allemands, autrichiens, suisses et américains ne crurent pas devoir déférer à cette exigence. En d'autres termes, les socialistes allemands entendirent conserver la direction du mouvement socialiste international. Cependant les deux congrès se gardèrent de tout acte d'hostilité ouverte., et bientôt on devait voir leurs membres fraterniser à l'Hôtel-de-ville de Paris , où le Conseil municipal leur offrit le vin d'honneur.

Les deux congrès montrèrent aussi dans leurs délibérations une modération calculée , qui ne se démentit guère '. Les Marxistes surtout se soumirent à une discipline remarquable. Leurs séances furent publiques. Pour agir davantage sur le monde ouvrier et pour évi-

1. On mit à la porte trois anarchistes italiens, qui se montrèrent trop violents.

ter toute objection , ils se placèrent dès le début sur le terrain pratique, qui fut aussi celui des Possibilistes. C'est le caractère spécial des deux congrès.

Parmi les membres influents du congrès marxiste, il faut nommer : les Allemands Bebel, Liebknecht, de Vollmar et Bernstein, le rédacteur principal du Sozialdemokrat ; les Français Jules Guesde, Lafargue et Vaillant, membre du Conseil municipal; les Autrichiens Adler et Léo Frenckel, les Anglais Ed. Aveling et Morris ; les Belges Anseele et de Pœpe ; le Hollandais Domela Nieuwenhuis; les Italiens Costa et Cipriani; le Russe Lawroff; le Suisse Brandt; les Américains Bush et Haies. Plusieurs femmes étaient présentes, parmi lesquelles deux ûUes de Karl Marx ^ . Le congrès était présidé par MM. Liebknecht et Vaillant.

L'objet principal des délibérations du congrès marxiste était la législation ouvrière internationale. D'après les résolutions adoptées parle congrès, cette législation doit assurer au monde ouvrier :

V La réduction de la journée de travail à huit heures;

2** L'interdiction du travail des enfants avant l'âge de 14 ans. De 14 ans à i8, les enfants ne doivent travailler que six heures;

3* L'interdiction du travail de nuit. Ce travail ne peut être toléré que pour les industries qui exigent, par leur nature même, un travail continu;

1. Les trois filles de Karl Max sont mariées avec les socialistes Lafargue, Longaet et Ed. Aveling.

4** L'interdiction absolue du travail de nuit pour les femmes et les ouvriers de moins de 18 ans;

5* L'exclusion des femmes de toute industrie particulièrement nuisible à leur organisme;

6^ Un temps de repos de trente-six heures par semaine ;

7** Une surveillance mieux organisée de la grande industrie et de l'industrie domestique. Les inspecteurs doivent être soldés par l'Etat, et la moitié au moins d'entre eux doit être choisie par les ouvriers;

8** L'interdiction de toute industrie et de toute méthode de travail , nuisibles à la santé de l'ouvrier;

9° L'interdiction du paiement en nature ;

iO** L'extension à tous les pays des mesures d'hygiène prises en faveur des ouvriers.

Le congrès marxiste ne se contenta pas de voter des résolutions générales. Il songea aussi aux moyens de les mettre à exécution. Il délibéra longtemps sur cette question. Il décida, en conséquence.

1** Que, le 1®' mai 1890, des assemblées ouvrières se réuniraient dans tous les pays pour faire une grande démonstration en faveur de la journée de travail de huit heures ;

2^ Que les associations ouvrières et les partis socialistes agiraient de concert, dans les divers pays, par des réunions et des pétitions , ainsi que par la presse , à l'eflet d'obtenir, d'un côté, que les gouvernements déclarassent leur adhésion à la conférence diplomatique de Berne pour la protection internationale de l'ouvrier, et , de l'autre , que cette conférence se prononçât

dans le sens des résolutions du congrès de Paris^ ;

3° Que les députés socialistes dans les parlements et les membres socialistes des conseils municipaux proposeraient les uns des motions et les autres des vœux conformes aux résolutions du congrès de Paris ;

4<» Que , dans les élections , les candidats socialistes adopteraient dans leur programme les mômes résolutions;

5** Qu'on nommerait une commission executive chargée de soumettre directement à la conférence de Berne les mesures qui , au jugement des organisations ouvrières et des partis socialistes d'Europe et d'Amérique, réunis à Paris du 14 au 20 juillet, devraient servir de base à une législation ouvrière internationale.

Le congrès marxiste félicita la Suisse d'avoir pris l'initiative dans la question de la législation ouvrière internationale, en proposant la conférence de Berne. Ce furent les délégués suisses qu'on chargea de la mission de se mettre en rapport, au nom du congrès, avec la conférence diplomatique.

Les socialistes suisses ne tardèrent pas à former un comité exécutif, conformément aux résolutions du congrès marxiste. Il se composait de MM. :

a) K. Blirkli , membre du Grand Conseil de Bâle ;

b) V. Lang ;

c) K. Manz, relieur;

d) A. Merk, employé au Secrétariat du travail, auprès du Conseil fédéral;

1. La conférence sociale ne se tint pas à Berne, mais à Berlin.

-e) E. Wulschleger, rédacteur de l'Ami de V ouvrier de Bâle.

Le comité, qui a cessé d'exister, avait son siège à Zurich. Bebel assista à ses premières délibérations. Wulschleger fut chargé de publier, en trois langues, un organe non périodique intitulé : La Journée de travail de huit heures, qui devait renseigner sur le mouvement général en faveur de la journée de travail de huit heures. Il devait être distribué gratuitement aux hommes de confiance. On estima que la dépense à faire pour la publication de cet organe s'élèverait à 12.000 ou même à 16.000 marks, qui devaient être fournis par une cotisation internationale.

Ces détails permettent d'apprécier à sa juste valeur le congrès marxiste. Ajoutons encore que le congrès condamna les armées permanentes. 11 préconisa le système du peuple en armes et recommanda l'exemple de la milice suisse.

Demandons maintenant aux incidents qui ont accompagné ou suivi la session du congrès marxiste de nous renseigner davantage sur le vrai caractère de ce congrès.

Tout d'abord, rappelons encore une fois la réception faite aux délégués des deux congrès socialistes par le Conseil municipal de Paris , dont les tendances favorables à la Commune sont bien connues. Près de trois mille invités se réunirent dans les vastes salles de l'Hôtel de Ville. Les Marxistes et les Possibilistes semblaient appartenir à la même famille.

Le 21 juillet, les Marxistes se donnèrent rendez-vous

n LE SOCIALISME CONTEMPORAIN.

auprès du Mur des Fédérés au cimetière du Père-Lacbaise, pour y suspendre une immense couronne offerte aux défenseurs de la Commune. La couronne portait Finscription : « Le congrès international des ouvriers socialistes réunis à Paris du 14 au 21 juillet 1889. » Quatre discours furent prononcés. Vaillant gloriûa la Commune dont il avait été membre ; Liebknecht, son collègue à la présidence du congrès marxiste , parla ensuite au nom des socialistes allemands ; Jaclard déclara parler au nom des Alsaciens- Lorrains ; la citoyenne Jankowska prit la parole au nom des Polonais. Le chef bien connu des collectivistes belges , Anseele , à son retour en Belgique , dans une assemblée nombreuse tenue à Gand , déclara que les délégués socialistes, réunis au Père-Lachaise , le !21 juillet, jurèrent sur la tombe des Communards de consacrer leur vie à la défense des droits des prolétaires. Certes, il y a moyen de défendre les droits et les vrais intérêts des prolétaires autrement que ne l'a fait la Commune.

Sinistre rapprochement ! Après la visite au Mur des Fédérés, un banquet public! Après la manifestation sur une tombe , une manifestation dans une salle de festin 1 Ce fut au Salon des familles que les Marxistes se donnèrent cette fois rendez-vous. On vit à la table d'honneur, côte à côte, l'Américain Bush, l'Autrichien Adler, les Français Vaillant, Lafargue et Roussel, les Allemands Bebel, Liebknecht et de VoUmar. Liebknecht présida le banquet. Vaillant porta le premier toast, sous prétexte que les fatigues de Liebknecht ne lui

permettaient pas de parler. Il félicita les convives des résultats obtenus, déclara que le congrès avait réalisé Falliance des révolutionnaires, et invita ceux qui étaient présents à faire entendre , dans leurs langues diverses, des chants révolutionnaires. Liebknecht ne résista plus; son toast, très applaudi, s'adressa aux ouvriers de tous les pays. Puis ses compatriotes reconnaissants entonnèrent la Marseillaise. Une femme , Eve Gordone , chanta d'une voix vibrante les chants révolutionnaires russes. La Carmagnole couronna la manifestation.

Le congrès marxiste, quoiqu'il sût être modéré dans ses délibérations et dans ses résolutions, n'avait cependant pas songé un seul instant à renier les sentiments qui se produisirent dans ces divers incidents. La salle où il siégea portait Tancienne devise : « Prolétaires de tous les pays, unissez- vous ! » La couleur révolutionnaire y était prodiguée : les drapeaux, les draperies des murs, les décorations des portes et des fenêtres, tout était rouge. Une inscription frappait tous les yeux, tant elle était faite pour être remarquée par tout le monde ; c'était l'inscription bien significative : « Expropriation politique et économique de la classe des capitalistes. »

Nous avons déjà fait remarquer le rôle dominant des socialistes allemands. Ils imposèrent au congrès marxiste leur programme, leur tactique et leur discipline. Bebel, Liebknecht et de Yollmar étaient écoutés comme les vraies autorités socialistes. Liebknecht, qui possède Tusage de la langue française mieux que

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Bebel, était en quelque sorte Tâme de rassemblée. Une anecdote , qui passa de la presse française à la presse allemande , manqua de le compromettre. On l'avait vu au bras de Vaillant à THÔtel de Ville, et Ton s'était empressé de raconter que Vaillant, en présentant Liebknecht au président du Conseil municipal, aurait dit : « Vous voyez devant vous l'Allemagne et la France se donnant le bras. » Liebknecht eut hâte de réduire l'anecdote à ses vraies proportions dans le Volksblatt de Berlin. Le mot de Vaillant fut prononcé dans une rencontre fortuite , et Liebknecht avait eu soin d'ajouter que cette Allemagne et cette France qui se donnaient le bras étaient l'Allemagne et la France de Tavenir.

On a beaucoup remarqué que Bebel consacra un long discours à l'histoire des progrès du socialisme allemand. Ce discours produisit un grand elïet, quoique le délégué hollandais crût devoir constater qu'on tardait trop â aborder les questions qui étaient à l'ordre du jour. Le délégué hollandais avait raison; mais, si le discours de Bebel n'était pas très conforme à l'ordre du jour, il était conforme à l'idée qui avait donné naissance au congrès marxiste et qui consistait à grouper les prolétaires du monde sous la direction du socialisme allemand.

Interrogeons maintenant encore les instructions que reçurent les délégués et le langage d'une partie de la presse socialiste. Ils achèveront de nous instruire.

Trois délégués italiens étaient chargés de prendre en main la cause de l'anarchisme. Le mandat de quel-

ques autres délégués leur donnait mission de travailler a Vamélioration de la situation sociale. Mais la plupart des mandats enjoignaient aux délégués d'agir en mandataires de la démocratie socialiste internationale. Voici les instructions que les socialistes de Munich donnèrent à M. de Vollmar, leur délégué :

« Les socialistes de Munich saluent dans le congrès ouvrier de Paris une manifestation solennelle de Tesprit humanitaire, qui triomphe enfin des barrières établies par Tesprit de race et de nationalité; ils voient aussi en lui Texpression des sentiments de solidarité qui doivent animer tous les ouvriers du monde civilisé. Ils espèrent que, sous Timpression de ce grand fait, on arrivera à réunir dans une seule assemblée tous les délégués socialistes, en ne tenant pas compte des divergendès d'opinion qui les séparent dans des questions secondaires. Les socialistes de Munich espèrent aussi que les délibérations et les résolutions du congrès ouvrier international amèneront un accord complet dans la manière de voir des ouvriers éclairés de tous les pays , au sujet des conditions indispensables d'une protection ouvrière sérieuse; de sorte qu'il en résultera une action puissante tant sur l'opinion publique que sur les représentants du pouvoir, une action utile à la fois au développement des législations ouvrières spéciales et aux conventions internationales qui pourront être concertées. Les socialistes de Munich espèrent, en outre, que la conformité de vues et de tendances, obtenue au congrès, témoignera à la face du monde du but plus vaste et plus élevé que poursuit le mou-

vement ouvrier. 11 appartiendra enfin au congrès ouvrier international, en présence des continuelles menaces de guerre , des armements gigantesques et des odieuses excitations nationales , de condamner hautement la politique d'alarme et de provocation qui a sa source dans Tintérêt dynastique et dans l'ambition nationale. Le congrès réclamera la transformation entière du système des armées permanentes... »

Dès le 13 juillet, le Sozialdemokrat^ avait publié sous le litre : « A la Bastille I » un article enthousiaste , qui salua le futur congrès en ces termes :

a Les Bastilles du travail sont encore debout... C'est pour les prendre d'assaut que les délégués des travailleurs de tous les pays se réuniront à Paris le jour du centenaire de la prise de la Bastille... Il s'agit de briser la puissance de la féodalité de la grande industrie... Que les représentants de la cause du travail se mettent résolument à l'œuvre le 14 juillet ! qu'ils aient conscience de leur mission historique I »

Un journal socialiste de Berlin, le Volksblatty annonça l'ouverture du congrès avec non moins d'enthousiasme.

« Quels que soient les résultats positifs et pratiques des délibérations du congrès, dit ce journal, ce qui importe avant tout est là. Les ouvriers de tous les pays civilisés ont résolu de s'entendre pour arriver à la solution de la question de la législation ouvrière internationale; c'est un parlement ouvrier vraiment

1. Le Sozialdemokrat était l'organe principal du socialisme allemand.

grandiose qui s'est constitué à Paris, un parlement qui n'a pas son semblable dans l'histoire. L'énergie et la gravité avec lesquelles il poursuit son œuvre l'élèvent infiniment au-dessus des essais tentés par la bourgeoisie sur le terrain ouvrier; à côté de notre congrès, ces essais ne paraîtront guère que cemme des jeux d'enfant. »

Liebknecht avait dit dans le même sens à la deuxième séance du congrès : « La vérification des pouvoirs a prouvé que les ouvriers de toute la terre sont représentés à ce congrès. Le monde n'avait pas vu jusqu'ici un spectacle semblable. Le jour où le prolétariat des pays civilisés sera définitivement organisé, il constituera une puissance avec laquelle il faudra compter, non pas seulement dans les questions économiques , mais encore dans les questions politiques. La lutte des classes dominantes contre l'union internationale des ouvriers est le dernier combat, le combat désespéré de l'ancienne société contre la société future. L'avenir appartient aux ouvriers; il appartient à la démocratie socialiste. »

L'enthousiasme du socialiste Liebknecht ne fut pas partagé par la Gazette générale de l'Allemagne du Nord. L'organe de M. de Bismarck crut que, après les congrès de Paris, l'union internationale des ouvriers de tous les pays était plus éloignée que jamais de sa réalisation. Nous pensons, nous aussi, que l'enthou^ siasme des chefs du congrès les a poussés à exagérer leur succès. Mais nous ne sommes pas assez aveugle

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pour ne pas voir dans les congrès socialistes de Paris un des faits les plus graves de notre temps. Ce fait est avant tout une preuve irrécusable du vaste développement du socialisme et de ses constants progrès.

11 est certain aussi que les congrès socialistes ont opéré avec habileté. Laissant de côté les problèmes théoriques , ils ne songèrent pas même à délibérer sur le dogme fondamental du socialisme. Ils se sont emparés du problème ouvrier, tel qu'il se pose dans les deux Mondes. Les délégués socialistes se sont constitués les défenseurs et les représentants autorisés des intérêts des ouvriers. Le monde des travailleurs sera tenté davantage de porter ses regards de leur côté et d'attendre d*eux l'émancipation de la quatrième couche sociale.

Les congrès socialistes ont fait faire un grand pas à l'organisation internationale du socialisme révolutionnaire. Le Belge Anseele a eu raison de dire que, si la nouvelle Internationale n'est pas constituée de fait, elle existe du moins en principe. Certes, après les congrès socialistes , nous ne désespérons pas plus qu'auparavant de l'inébranlable solidité des bases de la société , établies par Dieu même ; mais il est pour nous hors de doute que la nouvelle Internationale sera vingt fois plus puissante que l'ancienne. Si les efforts réunis de toutes les forces vitales de la société ne parviennent pas à entraver à temps son action destructive, elle déploiera une puissance de renversement telle que le monde ne l'a jamais vue. Caveant Consuies !

m. — Le i^^ mai.

Les manifestations internationales du 1®' mai furent le principal événement socialiste qui suivit le congrès marxiste de Paris. Elles avaient été résolues au congrès. L'origine première de ces manifestations n'est pas une invention du socialisme marxiste ; elle appartient à l'Amérique du Nord. En 1886, le 1" mai, les ouvriers des États-Unis avaient fait des manifestations communes en faveur de la journée de travail de huit heures. Le but de ces manifestations ne fut pas atteint. Les ouvriers américains s'étaient proposé de reprendre leurs manifestations le i*' mai 1890; ils envoyèrent des délégués au congrès socialiste international de Paris , pour demander au congrès d'appuyer leurs manifestations.

Les inspirateurs du congrès virent là une excellente occasion d'agir en faveur de la ligue ouvrière internationale qu'ils voulaient former. Ils firent voter, en conséquence , la résolution qui devait provoquer , tant en Europe qu'en Amérique, des démonstrations générales en faveur de la journée de huit heures. Ces démonstrations devaient avoir lieu le 1*" mai. C'est ainsi que le socialisme international trouva sa fête.

Au moment où la résolution du congrès de Paris fut tvoée, ni Paris, ni le monde capitaliste, ni les gouvernements n'en furent émus. Il en fut autrement lorsque l'agitation qui devait préparer les manifesta-

lions commença. Plusieurs gouvernements prirent peur alors et organisèrent des mesures de défense. On paraissait croire à un mouvement révolutionnaire violent.

Il y eut relativement peu d'actes de violence et peu de troubles. Tout se fit généralement avec calme, conformément au mot d'ordre des chefs. Les manifestations eurent lieu dans les principales villes industrielles et presque dans toutes les capitales , à Stockholm comme à Copenhague, à Paris comme à Berlin, à Vienne comme à Baie et à Zurich , à Milan comme à Madrid et à Lisbonne , à Bruxelles comme à Amsterdam, à Londres comme à New- York. A Londres, la manifestation eut lieu le dimanche qui suivit le 1*^' mai ; le chiffre des manifestants fut évalué à plus de trois cent mille.

Les manifestations furent en général si correctes, qu'une grande partie de la presse bourgeoise, revenue de sa peur, loua hautement les manifestants. On les complimenta du haut de la tribune parlementaire. La police elle-même fit parvenir ses félicitations à ceux qui avaient dirigé les démonstrations. Gomme il n'y eut que peu de vitres brisées et pas de cofTres-forts forcés, on dit gaiement aux bataillons ouvriers : « Passez! » On ne songea pas à leur demander : « Au nom de qui marchez-vouâ ? Où allez-vous? »

Le caractère tout exceptionnel des manifestations aurait dû frapper cependant les témoins de cet étrange spectacle. Cela ne s'était jamais vu dans le monde social; le fait était unique dans les fastes du travail,

et cette circonstance seule lui donnait déjà une immense gravité.

On oublia ensuite que les armées bien disciplinées sont les plus redoutables; on oublia que les démonstrations du 1®' mai devaient être et furent en effet une imposante afiQrmation de la solidarité internationale du prolétariat ouvrier des deux Mondes; on oublia enfin que cette affirmation unique était Tœuvre du socialisme international. Les bataillons ouvriers marchèrent dans un pays comme dans Tautre , quelle que fût la forme du gouvernement; et ils marchèrent sur un signe du congrès socialiste marxiste de Paris !

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