IV. — Le congrès international de Bruxelles
• Le congrès socialiste international qui se réunit à Bruxelles au mois d^août 1891, conformément à la décision du congrès de Paris, continua l'œuvre de ce dernier congrès. Les 360 délégués représentaient plusieurs millions d'ouvriers des deux Mondes. Il fut plus bruyant et beaucoup moins discret que le congrès de Paris. L'expulsion des anarchistes et certaines divergences qui se sont produites violemment eurent un grand retentissement dans la presse libérale ; mais dans un congrès socialiste , de semblables faits n'ont guère les conséquences qu'on serait tenté de leur attribuer. L'importance du congrès de Bruxelles est moindre que celle du congrès de Paris , mais elle ne laisse pas que d'être très sérieuse.
Le congrès a cherché tout d*abord à discréditer la Conférence sociale de Berlin, ainsi que les lois de protection ouvrière des divers pays et Tapplication de ces lois. Pour imprimer une direction commune au mouvement socialiste international, spécialement en ce qui concerne la protection du travail, il a invité les Qi^anisations ouvrières :
1° A établir dans les divers pays une enquête permanente sur les conditions du travail dans ses rapports avec la législation protectrice ;
2® A échanger les renseignements nécessaires pour le développement et Tunification de la législation industrielle.
Plusieurs questions furent posées devant le congrès de Bruxelles ; il écarta les unes ou il fit des déclarations générales; il vota des résolutions concernant les autres. Il affirma, au sujet de Tantisémitisme, que, pour les ouvriers socialistes , il ne pouvait y avoir d'antago- 'nisme de race ou de nationalité , et que la lutte de classe des prolétaires de toutes les races contre les capitalistes de toutes les races devait dominer le reste. Tout en écartant sagement la proposition trop dangereuse du délégué hollandais Domela Nieuwenhuis au sujet de la guerre , le congrès invita tous les ouvriers du monde à protester énergiquement contre toutes les idées de guerre et contre les alliances qui les favorisent ^ .
1. Domela Nieuwenhuis avait proposé, au congrès de Bruxelles, de déclarer que les socialistes de tous les pays répondront à
Conformément aux programmes socialistes des divers pays, le congrès se prononça en faveur de la sup* pression du travail aux pièces et à forfait. Il invita les partis socialistes à affirmer de même dans leurs programmes régalité complète des deux sexes, et à demander d'abord qu'on accorde à la femme les mêmes droits civils et politiques qu'à Thomme. Afin de conserver au 1" mai le caractère de revendication de la journée de huit heures et d'affirmation de la lutte de classe, il décida qu'il y avait lieu d'avoir une démonstration unique pour les travailleurs de tous les pays, et que cette démonstration se ferait le jour même du i^' mai. Il recommanda le chômage partout où il ne serait pas impossible.
Trahissant trop tôt une pensée intime du socialisme , le délégué Argyriadès invita le congrès à demander que Ton mît à la charge de la société , représentée soit par l'État, soit par la commune, les enfants tant au point de vue de leur entretien qu'en ce qui concerne leur instruction professionnelle. Ce que proposait l'impétueux délégué venait à une heure indue , et fut pris simplement pour notification.
Le but principal du congrès de Paris avait été d'établir de nouveau un lien international entre les fédérations socialistes des divers pays; l'œuvre principale du congrès de Bruxelles fut d^organiser cette union socialiste internationale. Le projet d'organisation qui fut admis est celui que proposa la minorité
toute déclaration de guerre par un appel au peuple provoquant la grève générale.
de la section chargée d'examiner la question. Cette minorité était composée des délégués allemands, qui trouvèrent le projet de la majorité excellent, mais irréalisable en Allemagne sous les lois actuelles de ce pays.
Voici rimportante résolution qui fut votée dans la séance du 21 août.
« Considérant que, dans les circonstances économiques actuelles, et à la suite des efforts des classes maitresses pour amoindrir de plus en plus les droits politiques et pour aggraver les conditions économiques de la classe ouvrière , les grèves et les mises en interdit (boycottages) sont une arme indispensable aux travailleurs , soit pour repousser les attaques de leurs adversaires , tendant à empirer leur situation économique et politique , soit pour améliorer leur situation politique et sociale , autant que cela est possible dans la société actuelle ;
« Considérant, de plus, que les grèves et les mises en interdit sont des armes à deux tranchants qui, employées mal à propos , peuvent être plus nuisibles qu'utiles aux intérêts de la classe ouvrière ;
« Le congrès recommande aux travailleurs de bien réfléchir d'abord et de bien examiner les circonstances dans lesquelles ils doivent user de ces armes, ainsi que la manière dont ils doivent s'en servir.
« Le congrès considère surtout comme absolument nécessaire que la classe ouvrière s'organise corporativement (syndicalement) , afin que , par leuf masse et par les ressources dont les travailleurs disposent, ils puis-
sent atteindre, après s'être bien préparés, leur but d'une façon complète.
« En conséquence , le congrès recommande à tous les travailleurs de soutenir énergiquement les organisafions corporatives (syndicales) , et il proteste contre toutes les tentatives des gouvernements et des patrons pour entraver, de quelque façon que ce soit, le droit de coalition des travailleurs.
« Pour assurer le droit de coalition , le congrès demande que Ton abroge les lois qui y portent atteinte , et il impose aux travailleurs le devoir de faire tous les efforts pour arriver à ce résultat.
« Considérant que Torganisation centrale internationale des ouvriers, qui est si désirable, se heurte pour le moment à des difficultés de diverse nature , le congrès , voulant fournir à la solidarité des forces ouvrières le moyen le plus commode de se manifester, recommande de créer, partout où cela est possible, un secrétariat national du travail, de telle sorte que, dès qu'un conflit vient à se produire quelque part entre le capital et le travail , les travailleurs de tous les pays puissent être avertis et mis à même d'aviser *. »
Rendant compte des travaux du congrès de Bruxelles peu de temps après sa réunion, Bebel s'est écrié avec orgueil, en parlant de la résolution que nous venons de transcrire : « Sans que les classes dominantes s'en soient doutées , le congrès de Bruxelles a su
i. Le -Congrès de Matines et les Réformes sociales, par J. Corbiau, p. 381.
ranger en un même ordre de bataille le prolétariat de TEurope. Le jour où les armées de ce prolétariat, ne voyant que le but qu'il faut atteindre , se mettront en mouvement, c'en sera fait de la société bourgeoise, dont les représentants travaillent eux-mêmes à accélérer la ruine. »
L'exagération se trouve facilement sur les lèvres de Bebel ; il n'en est pas moins vrai que , depuis les congrès de Paris et de Bruxelles , une nouvelle union ouvrière internationale existe et que cette union s'appuie principalement sur l'association professionnelle.
L'influence des chefs du socialisme allemand a été plus dominante encore à Bruxelles qu'à Paris; ils en ont profité pour donner au socialisme cosmopolite une organisation semblable à celle du socialisme allemand, l'organisation recommandée par le dernier congrès de l'ancienne Internationale. Cette organisation est la force du socialisme marxiste.
Malgré la puissance de propagande d'une presse qui flatte sans vergogne les passions de ceux à qui elle s'adresse , c'est l'association sous toutes ses formes , c'est principalement l'association professionnelle qui forme la puissance de cohésion et d'expansion du socialisme. Pendant douze ans, le socialisme allemand a vécu sous une loi de répression qui était très sévère et qui fut très sévèrement exécutée. Comme un cyclone d'une violence extrême , celte loi balaya toute l'organisation extérieure du socialisme. Ses journaux, ses revues, ses brochures furent emportés comme des feuilles d'automne; ses institutions de
tout genre furent renversées comme des maisons en ruines ou des tours de carton; ses chefs furent impitoyablement jetés hors de la sphère de leur activité. Que fît le socialisme allemand? Il se réfugia dans les associations de tout genre que notre siècle a multipliées ; il se réfugia principalement idans les associations professionnelles ; il donna une impulsion nouvelle au mouvement des associations professionnelles , et bientôt il fut à la tête du mouvement. C*est dans les associations professionnelles que ses membres se donnèrent rendez-vous ; c'est là qu'ils firent dans Tombre , sans cesse , de nouvelles conquêtes ; c*est là que la guerre sourde contre la société fut continuée ; c'est là que , dans les heures décisives , le mot d'ordre fut communiqué ; c'est de là que le socialisme allemand sortit pour faire les élections du 20 février 1890; c'est de là que le même socialisme partit pour prendre dans les congrès de Paris et de Bruxelles la direction du socialisme cosmopolite.
Depuis le congrès de Bruxelles surtout, l'extension du mouvement des associations professionnelles est vieille partout. « Formez des associations I formez des syndicats I » Tel est le mot d'ordre universellement répété. Sur ce point , les délégués du congrès de Bruxelles ont été unanimes.
Grâce aux associations professionnelles , une nouvelle « Internationale » a surgi. Elle est moins apparente, moins saisissable par la loi que la première ; mais elle est plus nombreuse, plus puissante et mieux organisée. Elle n'est pas aussi centralisée. Pour des motifs de
prudence , le coDgrès de Bruxelles ne lui a pas donné le comité ou le conseil central que quelques-uns réclamaient.
L'union n'en est pas moins réelle. Il y a là une confédération d'un nouveau genre, la confédération du prolétariat socialiste des deux Mondes. Cette confédération est au service de la révolution sociale la plus entière, la plus implacable qui fut jamais.
Les confédérés sont avant tout unis dans la haine sociale. Le quatrième jour de la réunion du congrès de Bruxelles fut témoin d'un incident bien significatif. Il s'agissait de faire voter une résolution qui invitait tous les salariés à unir leurs efforts pour combattre la domination du capital et pour arriver h l'émancipation du salariat. Cette proposition ne réussit pas à satisfaire les délégués, parce que la lutte de classe ne s'y trouvait pas formulée ; les amendements pleuvaient.
C'est alors qu'un délégué autrichien, le docteur Adler, prit la parole : « Que voulons-nous? » s'écria-t-il. Voulons-nous gagner les gens qui appartiennent aux classes dominantes ? Assurément non ! Nous n'y arriverions, du reste, jamais. Nous voulons gagner les gens d'en bas , et ceux-ci ne viendront jamais à nous s'ils nous voient pactiser avec les classes dominantes. Pour qu'ils soient à nous , il faut mettre dans les têtes les idées révolutionnaires. » Ces paroles furent applaudies avec frénésie. Elles exprimaient les vrais sentiments du congrès socialiste. L'idée de la lutte de classe dut être introduite dans la proposition.
L'organisation de la nouvelle Internationale par les
associations professionnelles serait sans vie si les associations professionnelles socialistes n étaient animées par la hainô sociale.
Certes , la théorie du collectivisme en elle-même n'est pas très séduisante. L'instinct de la propriété individuelle se trouve au cœur de tout homme; la perspective d'un état social sans propriété individuelle n'a rien d'entraînant pour lui. Les agitateurs socialistes le savent bien ; ils se gardent d'appuyer sur leur société socialisée, et, dans les polémiques avec la presse socialiste , rien n'embarrasse plus nos adversaires que ^es questions relatives à leur société de l'avenir. « Nous n'aurons jamais les masses de notre côté, » s'est écrié Bebel à Erfurt, « si nous nous contentons de leur parler de notre but final. Beaucoup d'ouvriers diront : « Nous nous soucions peu de travailler pour un parti qui ne nous offre qu'un avenir que nous ne verrons X>as. »
Ce n'est pas le côté positif des théories socialistes qui attire le prolétariat, ce n'est pas le collectivisme que nous redoutons; c'est le côté négatif qui nous fait peur, c'est la négation de la société , c'est la lutte de classe prèchée à outrance. Le socialisme a découvert le côté faible de l'organisation économique actuelle; il s'obstine à ne connaître la société que par les faiblesses, les injustices et les vices des hommes. Il doute de la vertu, il conteste tout mobile noble et généreux, il conspue l'héroïsme du dévouement après l'avoir nié. Il ne voit partout qu'iniquité et exploitation. Il exagère les abus réels et il y ajoute des abus fictifs. Pour lui ,
tous les scandales sont inouïs, toutes les injustices sont monstrueuses , toutes les plaies sociales sont mortelles pour la société. La haine conduit la plume de Técrivain socialiste, elle frémit dans les paroles de Torateur socialiste; elle ne respecte rien, elle ne ménage rien , elle ne recule devant rien.
Nous savons combien la haine est contagieuse, surtout la haine qui n'est pas personnelle , la haine qui est commune et qu'on justifie hautement, la haine qu'on prétend légitime et dont on fait la haine de toute une classe. Cette haine, disons-nous, est contagieuse comme la haine nationale.
On s'étonne quelquefois de la remuante activité avec laquelle le socialisme s'agite sans cesse. Le secret de cette incessante activité se trouve dans la puissance de la haine sociale. Ahl si la haine inspirée par le socialisme était une haine individuelle, une haine isolée, ou même une haine de groupes incohérents, nous pourrions nous contenter de plaindre ceux qui sont livrés à cette haine ; mais le socialisme en a fait la haine d'une innombrable classe sociale , la haine du prolétariat, une haine qu'il veut étendre toujours à mesure que les légions du prolétariat augmentent.
Les espérances du socialisme à la suite des congrès de Paris et de Bruxelles ne se sont pas encore réalisées complètement sur un point trésMmportant; c'est en ce qui concerne l'entrée en masse des associations professionnelles d'Angleterre, des Trade- Unions ^ dans les rangs socialistes. La propagande socialiste a fait de tout temps de grands efforts pour pénétrer dans
ces associations et pour s'emparer de leur direction. Déjà Liebknecht avait cru entrevoir Theure où les bataillons organisés des associations anglaises marcheraient sous le drapeau rouge du socialisme et, d'avance, il avait entonné le chant de triomphe. Après les congrès de Paris et de Bruxelles, les espérances socialistes grandirent. Des membres des Trade-Unions avaient pris part au congrès marxiste , et surtout au congrès possibiliste de Paris. Une copie spéciale des résolutions du congrès possibiliste fut adressée au secrétaire du comité parlementaire des Trade-Unions. Les délégués anglais prirent une part active aux travaux du congrès de Bruxelles ; ils firent quelquefois pencher de leur côté la balance dans les résolutions. Le socialisme allemand se crut rapproché de Fheure qu'il attendait, d'autant plus que le socialisme marxiste et le socialisme possibiliste avaient fait l'un et l'autre dans les dernières années des conquêtes assez importantes en Angleterre.
Le congrès annuel des Trade-Unions , réuni à Glasgow, au mois de septembre 1892 , prépara encore un désappointement au socialisme allemand , en décidant que les Trade-Unions ne prendraient point part au congrès socialiste international de Zurich, en 1893, et que le comité des Trade-Unions convoquerait luimême à Londres un congrès international appelé à prononcer sur la question de la journée de huit heures. Ce désappointement ne fut pas de longue durée, car le comité des Trade-Unions devait bientôt changer d'avis.