LIVRE III
HISTOIRE SPÉCIALE DU DÉVELOPPEMENT DU SOCIALISME ET DE L'ANARCHISME EN EUROPE
ET EN AMÉRIQX7E.
Après avoir retracé rapidement le mouvement général du socialisme contemporain, nous croyons devoir suivre ce mouvement dans les divers pays qu'il a envahis. A nos yeux, nulle étude n'offre un intérêt plus douloureusement actuel. Nous verrons ce qui, dans chaque pays, a favorisé ou entravé le mouvement; nous verrons comment le socialisme a su profiter des conditions favorables qu'il a rencontrées et comment il a réussi à vaincre les obstacles qui s'opposaient à sa propagande. Les socialistes ont prudemment varié leur tactique selon les besoins du moment OU selon les circonstances religieuses, politiques et sociales qui leur barraient le chemin. Tantôt dissimulant leur but ^ tantôt levant la tête avec audace, ils n*ont pas cessé d'agir. Les fautes des uns furent réparées par l'habileté des autres ; l'œuvre , abandonnée après un échec ou une félonie, a presque toujours été reprise.
Trop longtemps ignoré par les uns , dédaigné par les autres , le socialisme s'impose aujourd'hui à Tatlention de tous les gouvernements.
Nous passerons d'abord en revue les principales contrées de l'Europe, en suivant Tordre alphabétique. Nous ferons suivre chaque fois, s'il y a lieu, l'aperçu plus étendu de l'histoire du collectivisme d'un aperçu plus restreint de l'histoire de l'anarchisme.
Socialisme,
L'ordre alphabétique donne le premier rang au socialisme d'Allemagne. Ce rang appartient à celui-ci à un autre titre : non seulement l'origine du collectivisme est allemande, mais encore le socialisme collectiviste allemand a pris la direction du socialisme international actuel.
L'histoire du socialisme allemand a trois périodes : la période antérieure à la répression entreprise par la loi contre les socialistes, la période de la répression et la période qui a suivi la répression.
Première période, — Le socialisme allemand, qui joue aujourd'hui un rôle si important, est de date assez récente. Son premier agitateur, le tailleur \Veitling, répandit ses écrits incendiaires de 1840 à 1843. Leur impiété forcenée fit sensation , mais leur succès fut peu considérable.
Le père du socialisme allemand, le législateur de
r^tnternationale , Karl Marx, est conna de nos lecteurs. Il sut former des disciples, mais il sut moins remuer les masses. C'est du dehors, principalement de Londres, qu'il dirigeait le mouvement. Au début, sa propagande obtint peu de succès dans les rangs du peuple, quoiqu'il y employât les associations les plus diverses, en même temps que la presse. Pour déjouer les entraves de la police, on attira les jeunes compagnons allemands en Suisse , particulièrement à Genève et à Zurich; ceux-ci devaient rentrer ensuite dans leur patrie pour y répandre leurs idées subversives. On a remarqué que les premiers partisans de Marx se recrutaient spécialement parmi les tailleurs.
Ce fut Ferdinand Lassalle qui sut en deux ans, de 1862 à 1864, soulever le monde ouvrier de l'Allemagne du Nord jusque-là si difûciie à soulever. Lassalle naquit à Breslau en 1823, d'une famille juive. Sa jeunesse fut agitée comme sa vie^ Il était doué d'une grande puissance intellectuelle, d'une activité dévorante et surtout d'une audace inouïe. Il mourut en 1864, non pour le peuple , mais pour une femme , percé par la balle de son rival , le boyard valaque Racowitza.
Au moment où Lassalle allait entrer en scène , l'économiste progressiste Schulze-Delitsch était à Berlin le
1. Henri Heine, qui avait vu Lassalle à Paris en 1845, a dit de lui : <c II est l'enfant des temps nouveaux; il ne sait rien -du renoncement et de la modestie, que nous avons dû pratiquer, nous autres, avec plus ou moins d'hypocrisie. Il appartient à une génération qui veut jouir et dominer. » — Les lettres de Lassalle , qui ont été publiées récemment, ne donnent que trop raison à l'appréciation de Heine.
132 LE SOCIALISME CONfEMPORAlN.
Roi dans le règne social, M. de Bismark, qui combattait rinfluence de Schulze-Delitsch et de son parti, honora Lassalle, sinon de son amitié, du moins de sa sympathie et de son appui.
Lassalle entreprit de détrôner Schulze-Delitsch. II allait de ville en ville ; sa parole populaire et ardente entraîna les grandes assemblées ouvrières , et sa plume achevait ce que sa parole avait commencé. Nous nommons parmi ses brochures les suivantes : Le Programme de r ouvrier, la Science et V ouvrier ^ r Impôt indirect et la situation des travailleurs, Monsieur BastiatSchulze ^ . »
Schulze-Delitsch appartenait tout entier à l'école libérale du laisser faire. Que ToUvrier ne compte que sur lui-même, qu'il n'accepte ni l'aumône d'un patron ni l'aumône de l'État; que les ouvriers s'associent, à l'exemple des ouvriers anglais; telle était la théorie du^oi dans le règne social. Certes, si Schulze- Delitsch n'avait été que docteur en économie, son action n'eût pas été bien grande, mais il sut être organisateur habile et infatigable. Il parvint à former des sociétés de crédit et d'autres associations en grand nombre, et il se rendit ainsi réellement utile au poii^^ de vue matériel. Au point de vue moral, son influence fut funeste. N'accordant rien à Dieu dans la vie humaine , il méconnaissait les bienfaits de la religion. Produire beaucoup et consommer beaucoup, c'était selon lui le bonheur de l'homme et de la so-
1. Lassalle reprocha à Schulze-Delitsch de n'être qu'un plagiaire et d'avoir copié l'économiste français Bastial.
ciété. Son système tenait à remplacer la prière par la lecture , la prédication chrétienne par les conférences économiques; en un mot, la croix par la truelle. Sans le vouloir, Schulze-Delitsch prépara la voie au socialisme; plusieurs de ses disciples devinrent des agitateurs socialistes.
Gomme Schulze-Delitsch, Lassalle ne se contentait pas de l'action économique et sociale , il y joignait l'action politique. Il n'eut pas de peine à faire voir que le système de son rival était le règne de la bourgeoisie. Il voulait substituer à la bourgeoisie la classe ouvrière ; il conviait celle-ci à conquérir àla fois son indépendance politique et économique, avec le secours de l'État. La guerre qu'il faisait à la bourgeoisie était implacable.
Pour assurer au peuple l'indépendance politique, Lassalle réclamait le suffrage universel. Quant à l'indépendance économique de la classe ouvrière, c'est au moyen des sociétés de production subventionnées par l'État qu'il voulait la conquérir. Nous louchons ici à la base même du système de Lassalle.
Ce système part de la loi d'airain des salaires pour aboutir à la société de production subventionnée par l'État. Schulze-Delitsch disait aux ouvriers : Aidez-vous vous-mêmes. Lassalle répondait : Comment les ouvriers pourraient-ils se suffire? Ils gémissent sous la loi d'airain des salaires; ils sont réduits à un salaire qui est mesuré à leur entretien ; ils ne peuvent mettre en commun des économies qu'ils n'ont pas et qu'ils ne peuvent avoir.
Lassalle faisait dériver la fameuse loi d*airain, qu'il
croyait avoir découverte, du régime de l'offre et de la demande. Il distinguait trois éléments dans une entreprise quelconque du capital : la matière première , le salaire de l'ouvrier et le produit ou le bénéfice. L'ouvrier, disait-il , qui contribue principalement au bénéfice, n'y participe point; il est réduit au salaire. Or le salaire n'est point en raison du bénéfice réalisé, mais en raison des nécessités de l'entretien , c'est-à-dire de ce qu'exigent le logement, le vêtement et la nourriture. L'impitoyable concurrence pèse sur le salaire. Pour soutenir la concurrence, le capital est forcé de produire à bon marché ; ne pouvant réduire le prix de la matière première, il réduira autant que possible le salaire. Ce n'est pas assez; le salaire est encore livré à l'offre et à la demande.
La moyenne du salaire reste ainsi toujours réduite à l'entretien nécessaire, communément en usage dans les rangs du peuple pour la conservation de la vie et la reproduction. Le salaire réel s'agite continuellement autour de ce point, selon Lassalle, comme les oscillations du pendule, sans pouvoir jamais s'élever longtemps au-dessus ni s'abaisser longtemps au-dessous.
Pourquoi le salaire ne pourrait-il pas s'élever longtemps au-dessus de la moyenne indiquée? La raison donnée par Lassalle est peu fondée. « Par suite de l'amélioration du sort des travailleurs, il se produirait bientôt un accroissement de population ouvrière, suivi d'une offre plus grande de bras, laquelle ferait baisser aussitôt le salaire. »
Pourquoi le salaire ne pourrait-il pas rester long-
temps fort au-dessous de ce qui est nécessaire à l'entretien? Ici Lassalle faisait apparaître Témigration , le célibat, l'interruption de la génération des enfants et finalement, par une suite naturelle de la misère, une diminution dans le nombre des travailleurs, suivie d'une offre moindre de bras , laquelle aurait pour conséquence de ramener le salaire du travail à son premier état de hausse.
C'est là ce que Lassalle appelait la loi d'airain des salaires. Il s'entendait merveilleusement à amalgamer le vrai et le faux. Il a fait au sujet des conditions du salaire des réflexions justes; mais il n'est pas exact de dire que l'augmentation de la population ouvrière est toujours en raison de l'amélioration du sort matériel de l'ouvrier. Cette assertion est trop souvent démentie par les faits. La loi d'airain, basée sur cette assertion, n'existe donc pas, et elle n'a jamais existé. Marx n'a jamais reconnu la loi d'airain; Liebknecht Ta niée au congrès général de Halle ; elle avait été admise par le programme de Gotha, mais elle fut écartée du programme d'Erfurt.
Pendant un quart de siècle la loi d'airain, que le programme officiel actuel du socialisme allemand n'admet plus, joua son rôle dans l'agitation antisociale. « Cette loi, immuable et cruelle, étudiez-la, » disait Lassalle aux ouvriers; « pénétrez- vous- en profondément; qu'elle forme le point de départ de vos réflexions... A quiconque vous parlera de l'amélioration du sort de l'ouvrier, demandez avant tout s'il reconnaît, oui ou non , celte loi. »
La tactique du maître n'a été que trop fidèlement suivie par les disciples.
Lassallc conviait les ouvriers à briser la loi d'airain. Pour briser la loi d'airain, il réclamait le secours indispensable de l'État. Il combattait avec véhémence Schulze-Delitsch , qui aiïirmait que TÉtat a le devoir d'abandonner l'industrie à elle-même et de la laisser libre dans son mouvement. Il disait ironiquement que Schulze-Delitsch consentait à accorder à l'État le rôle du garde de nuit, pour veiller à la sécurité des opérations du capital. Si Schulze-Delitsch demandait trop peu à l'État, Lassalle, de son côté, lui demandait trop,
« Il faut que l'État, disait Lassalle, trouve un moyen d'assurer à l'ouvrier, non pas un salaire arbitraire, mais le fruit intégral de son travail. L'État doit à l'homme de la quatrième couche sociale l'instruction , a.iïn que cet homme puisse comprendre et défendre tous ses droits. L'État lui doit, en outre , les ressources nécessaires, pour qu'il puisse concourir avec le capital. »
La concurrence avec le capital , Lassalle voulait l'organiser au moyen des sociétés coopératives de production, subventionnées par l'État.
Il pensait que 100 millions de thalers, donnés par l'État à des sociétés coopératives de production établies dans tout le pays, suffiraient pour affranchir l'ouvrier et la petite industrie dans le royaume de Prusse.
Lassalle n'obtint pas les 100 millions de thalers , et l'expérience a prouvé depuis longtemps que les sociétés coopératives de production, souvent très utiles, ne sont pas la solution du problème social.
On voit que le socialisme de Lassalle s'éloignait sensiblement de celui de Marx. Le socialisme du premier est plus pratique, celui du second plus théorique. Le premier voulait s'appuyer sur l'État actuel , que le second veut renverser avec la société. Le premier se contentait d'une espèce de socialisme d'État national, le socialisme du second est international. Les théoriciens du collectivisme, Marx et Engels, étaient souvent très durs pour Lassalle et ses disciples.
Cependant Lassalle ébranla la situation de Schulze- Delitsch ; il devint à son tour le messie des salariés. Aujourd'hui encore ses disciples le vénèrent avec enthousiasme , malgré les égarements de sa vie et sa triste fin. « Il vivra toujours, s'écria-t-on , quand la balle du boyard valaque Racowitza le frappa à mort; il ne mourra pas, le merveilleux Titan qui nous a apporté la lumière au milieu de nos ténèbres. » Nous ne dirons pas les panégyriques délirants et les comparaisons sacrilèges qui furent prononcés d'année en année sur la tombe de l'agitateur, au jour anniversaire de sa mort * .
Si Lassalle n'avait fait qu'écrire des brochures et prononcer des discours, son agitation aurait eu le sort
1. Eugène Richter, dans ses Souvenirs de ma jeunesse, publiés par la Freisinnige Zeitung, en 1892, apprécie sévèrement Lassalle : « J'ai vu, dit-il , à plusieurs reprises Ferdinand Lassalle à Dûsseldorf ; j'ai entendu aussi le dernier plaidoyer qu'il prononça devant le tribunal de Dûsseldorf pour sa propre défense. Je n'ai jamais rencontré depuis, dans ma vie publique, un homme aussi infatué de lui-même et dont tout l'être répugnât davantage au masque de l'ami de l'ouvrier qu'il avait pris. »
de celle de beaucoup d'autres agitateurs socialistes et communistes. Mais il avait fondé, non sans peine, le 22 mai 1863, à Leipzig, V Association allemande générale des ouvriers (der Allgemeine Deutsche Arbeiter- Verein). Cette association continua son œuvre après sa mort, et elle propagea ses doctrines.
Cependant la scission ne tarda pas à se produire, peu de temps après la mort de Lassalle , dans le camp des ouvriers socialistes d'Allemagne. L'opposition la plus sérieuse vint des partisans du socialisme international de Marx. Cette opposition devint rapidement puissante sous la direction deLiebknecht et Bebel , qui entraînèrent les ouvriers de la Saxe et de l'Allemagne du Sud. Nous avons déjà nommé Liebknecht, un des principaux et des plus fidèles disciples de Marx. Bebel , qui avait combattu jusqu'en 1866 dans les rangs des partisans de Schulze-Delitsch , suivit Liebknecht, pour devenir en peu de temps l'agitateur socialiste le plus influent de l'Allemagne.
Les dissidents tentèrent d'abord d'amener à l'Internationale les groupes qui les suivaient.
Ils ne réussirent point, et ils se virent réduits à fonder, au congrès d'Eisenacli, en 1869, une association particulière , à laquelle ils donnèrent le nom significatif de parti ouvrier socialiste démocratique.
Les Lassalléens et les gens d'Eisenach se combattirent pendant quelque temps assez vivement. Cette lutte ne nuisit pas au développement du socialisme. Le suffrage universel , introduit par la constitution de l'Empire pour l'élection des membres du Reichstag,
offrit aux socialistes Toccasion de s'organiser publiquement comme parti politique. Ils se hâtèrent de le faire. Les élections de 1874 envoyèrent neuf socialistes au Reichstag.
La scission des socialistes en deux camps ne devait plus durer longtemps.
La dissolution de Y Association générale allemande des ouvriers, prononcée par le tribunal de Berlin au mois de mars 1873, amena la fusion. Le mur de séparation tomba du coup. Les chefs s'étaient déjà concertés auparavant en secret. Au mois de mai ils réunirent un congrès à Gotha , où fut arrêté le célèbre programme de Gotha ) qui resta pendant seize ans la charte du socialisme allemand.
Ce programme était le résultat d'un compromis. Quoique l'influence des disciples de Marx , grâce surtout à leur action politique au parlement, fût devenue dominante , ceux-ci surent comprendre la situation et firent adopter dans le programme commun les idées principales du système de Lassalle , à côté de l'idée collectiviste.
C'est ainsi que, dans la première partie du programme, dans la déclaration des principes , il est question de la loi d'airain du salaire, qu'il faut briser. Il est dit ensuite que le parti ouvrier socialiste d'Allemagne , qui a conscience du caractère international du mouvement ouvrier, exerce avant tout son action dans les limites nationales. Pour préparer la solution de la question sociale, le programme de Gotha réclamait aussi la création de sociétés coopératives de production, suhven-
140 LE SOCIÂUSMË CONTEMPORAIN.
tionnéepar VEtat, — Le congrès de Gotha de 1875 avait siégé sous la présidence de Guillaume Hasenclever, le dernier président de V Association générale allemande des ouvriers.
On comprend aisément qu'il n'était guère possible à Karl Marx d'approuver un programme qui faisait une si large part à ceux qu'il appelait la secte Lassalléenne. Avant que le programme ne fût adopté , il avait adressé à quelques-uns de ses disciples, à la date du 5 mai 1875, une critique acerbe du projet qu'on lui avait communiqué; il y appelait le programme projeté une œuvre absolument condamnable ^ qui ne pourrait que démoraliser le parti. Cette critique, tenue secrète par ceux qui l'avaient reçue ^ ne fut publiée qu'au mois de février 1891, par les soins de Frédéric Engels, dans la revue socialiste intitulée : Les Temps nouveaux, Engels publia la critique peu de temps avant la révision du programme de Gotha , à l'effet d'obtenir au moins en 1891 ce que Marx avait voulu obtenir en 1873.
Les disciples de Marx ne se laissèrent pas influencer par le maître. Gomme Liebknecht en a hautement et publiquement fait l'aveu au congrès d'Erfurt, ils passèrent outre, parce qu'il fallait faire entrer à tout prix dans le Parti ouvrier socialiste démocratique les nombreux partisans de Lassalle. « Jamais, a dit Liebknecht, je ne crois avoir rendu de plus grand service au parti qu'à ce moment, en refusant de suivre le conseil de mon ami et de mon maître. »