Bracke, Geib, Auer et Liebknecht
Nous n'analyserons pas le programme de Gotha, qui est abandonné aujourd'hui. Il avait trois parties : celle qui exposait les principes économiques socialistes, ainsi que nous venons de le dire; celle qui dévoilait les visées politiques et celle qui réclamait les mesures à prendre dans les conditions sociales acluelles. Le programme de Gotha maintint Tunion du parti socialiste allemand au plus fort des tempêtes de la période de répression.
A partir de la conciliation de Gotha, les progrès du socialisme allemand furent de plus en plus rapides. A.UX élections de 1874 pour le Reichstag, les candidats socialistes réunirent 379.512 voix; aux élections du iO janvier 1877, ce chiffre s'éleva à 559.211 voix.
L'organisation des forces socialistes parut au grand jour au congrès socialiste qui se tint à Gotha au mois de mai 1877. Quatre-vingt-neuf délégués y prirent part. Le rapport sur la situation générale, qui y fut présenté, énuméra les divers succès électoraux, les sommes considérables réunies par les cotisations volontaires, le nombre toujours croissant des agitateurs de profession et des organes du parti , le chiffre élevé des abonnés et des lecteurs de ces organes. Le rapport rendit aussi compte de l'état prospère des associations qu'on avait fondées. Il y eut bien au congrès de Gotha quelques escarmouches personnelles entre M. Hasselmann, le disciple trop ardent de Lassalle, et M. Liebknecht, le partisan enthousiaste de Marx; mais jamais l'union des socialistes allemands ne s'était montrée si forte. Quoique l'on possédât déjà un journal officiel du
parti, le Voncaerts, rédigé par Liebknecht et Hasenclever, on décida encore la création d'une revue scientifique , qui ne tarda pas à paraître sous le titre de Zwkunft (l'Avenir).
Le congrès de Gotha produisit une grande impression dans les sphères gouvernementales. On put mesurer d'un coup d'oeil le danger social qui venait de s'affirmer. Il était impossible désormais de considérer avec dédain un parti antisocial si nombreux , si compact , si décidé , et disposant de ressources si diverses et si puissantes. La presse allemande s'émut et signala la situation, pendant que les socialistes marchaient résolument en avant. Après les élections du 10 janvier 1877 , le Vorivaerts écrivit : « Nous savons que nos succès serviront de prétexte pour faire édicter contre nous des mesures réactionnaires ; nous saurons porter les conséquences de nos triomphes!... Le 10 janvier a montré qu'en Allemagne il n'y a plus que deux partis : le parti des tyrans économiques et politiques, la masse réactionnaire, et le parti de ceux qui sont esclaves, tant au point de vue politique qu'au point de vue économique. D'un côté, nous voyons le capital et, de l'autre, le travail. Nous avons contre nous toutes les fractions de la classe qui possède; nous avons pour nous toute la portion du peuple qui comprend ses intérêts. Debout pour le jour du combat I Marchons à de nouvelles victoires! En avant I »
Deuxième période, — Une première tentative de répression du mouvement socialiste par la législation fut faite en 1875; elle échoua. Le 20 mai 1877, neuf
jours après Taltentat de Hoedel à la vie de Tempereur Guillaume, M. de Bismark déposa un projet de loi pour combattre les progrès de la démocratie socialiste; ce projet de loi fut repoussé à son tour par le Reichstag, le 25 mai, à la majorité de 243 voix contre 60.
Les événements se précipitèrent. Le 2 juin, Tassassin Nobiling blessa Tempereur Guillaume; le Reichstag, qui avait repoussé le projet de loi présenté par M. de Bismark, fut dissous le il juin. De nouvelles élections eurent lieu le 30 juillet ; elles donnèrent plus de voix aux socialistes qu'aux élections de 1877, mais le nombre de leurs députés fut réduit de douze à neuf. Le Reichstag fut convoqué le 9 septembre; il ouvrit, le 16 septembre, ses délibérations sur une nouvelle loi contre les tendances de la démocratie socialiste dangereuses pour la sécurité publique; le 13 octobre, il adopta cette loi par un vote nominal à la majorité de 22l voix contre 149. La loi fut promulguée le 21 octobre.
Les députés du Centre, les Alsaciens-Lorrains et les Polonais votèrent contre cette loi d'exception. Ils avaient. trop de motifs de se proponcer contre les lois d'exception : le Centre connaissait les lois d'exception du Kulturkampf ; les Polonais et les Alsaciens-Lorrains vivaient sous des lois d'exception. Du reste, tous ces députés étaient persuadés que la répression violente seule n'aurait pas raison du socialisme.
La loi du 21 octobre 1878 ne devait être maintenue que trois ans, mais elle fut prorogée quatre fois. Elle ne fut plus votée une cinquième fois, et elle tomba enfin le 30 septembre 1890.
La loi du 21 octobre 1878 fut appliquée avec rigueur. Elle permettait aux gouvernements des États confédérés d'interdire les associations, les réunions et les publications socialistes. Elle donnait aux mêmes gouvernements la faculté de prononcer le petit état de siège dans les districts les plus exposés à l'agitation socialiste. En vertu des pouvoirs extraordinaires conférés par le petit état de siège, le séjour dans les districts désignés pouvait être interdit aux personnes qui étaient considérées comme offrant un danger pour la sécurité publique. En 1888, le gouvernement de l'empire tenta même d'introduire dans la Ipi du 21 octobre un droit de bannissement contre ceux qui étaient condamnés en vertu de la loi du 21 octobre.
Certes, cette loi ne resta pas à l'état de lettre morte. Le petit état de siège fut successivement déclaré pour Berlin, Hambourg- Altona , Leipzig, Francfort-sur-le- Mein, Stettin et Spremberg. En dix ans, de 1878 à 1888, 893 personnes furent expulsées des districts du petit état de siège. Les condamnations à la prison furent beaucoup plus nombreuses; d'après un calcul socialiste, toutes ces condamnations réunies produiraient un total de mille années de détention. On supprima 104 publications périodiques socialistes en Allemagne et 1.067 écrits non périodiques; l'entrée en Allemagne fut interdite à 51 publications étrangères. 362 associations diverses furent dissoutes.
Ces mesures prouvent combien le parti démocratique socialiste était fortement organisé en Allemagne au moment de la publication de la loi du 21 octobre.
Outre son organisation politique , à la tête de laquelle se trouvait la fraction socialiste du Reichstag, il possédait des associations de tout genre dans les divers États de Tempire. Il avait son budget de recettes et de dépenses. Il possédait un journal officiel, une revue scientifique, une revue illustrée, plusieurs journaux quotidiens, de nombreux journaux hebdomadaires et un certain nombre d'organes spéciaux. Il s'était formé toute une littérature antisociale, et d'innombrables brochures étaient semées partout. Plusieurs grandes imprimeries lui appartenaient.
A côté des journalistes, le parti socialiste avait à son service une classe unique d'employés; c'étaient les agitateurs de profession, les orateurs des réunions publiques, régulièrement formés pour le métier de la tribune. De leurs rangs sont sortis plusieurs députés. A l'époque du dernier congrès de Gotha, ces agitateurs officiels étaient au nombre de 445. Ils étaient rétribués, ou du moins indemnisés lorsqu'ils allaient sur tous les points porter la parole dans les réunions publiques, qui avaient ordinairement lieu le dimanche et qui remplaçaient l'office religieux.
Gomme un cyclone que rien n'arrête, la loi du 21 octobre 1878 balaya toute l'organisation extérieure du socialisme allemand. Les journaux, les revues, les brochures furent successivement emportées sans pitié. Les associations de tout genre furent renversées comme des maisons en ruine ou des tours de carton. Les chefs les plus influents furent jetés hors de la sphère de leur activité.
Cependant le parti socialiste allemand ne fut pas détruit. Lorsque la loi du 21 octobre tomba en 1890, ce parti était devenu beaucoup plus fort qu'au moment où la loi lui porta les premiers coups.
Pendant que la loi du 21 octobre était encore en discussion, Torgane officiel du socialisme allemand, le VorwaertSy publia un manifeste du comité électoral central, qui traçait d'avance la conduite à tenir :
« Dans quelques jours notre parti sera privé de son organisation et de sa direction. Si la presse est bâillonnée , si les réunions ne sont plus possibles , nous n'aurons plus, pour répandre nos doctrines dans les masses, parmi les bommes de blouse ou de redingote bigarrée, que la propagande personnelle des adeptes du socialisme... Il reste aux ouvriers la famille, l'atelier, le cercle des amis; il y a là un triple moyen d'action que personne ne peut nous enlever, et qui nous permettra toujours de propager nos idées et de nous entendre sur nos intérêts communs. Un grand nombre d'écrits traitant la question sociale ont été publiés : étudions-les. L'étude, c'est la lumière, le progrès, le rempart contre l'asservissement de l'esprit. Une chose nous manquera, à la vérité, tant que durera la loi d'exception, l'unité de direction. Nous nous en ressentirons douloureusement; mais il faut que notre parti se résigne ; son éducation s'est faite depuis quinze ans : il saura éviter les écueils. Compagnons, ce n'est plus en rangs serrés que vous marcherez dorénavant. La situation a changé; nous changerons de tactique. »
Les craintes au sujet de la direction ne se réalisèrent
point. La direction était toute donnée dans la fraction socialiste du Reichstag, contre laquelle la loi du 21 octobre ne pouvait rien. Les chefs expulsés de leur domicile furent considérés comme des martyrs de la cause commune par les partisans, et leur autorité devint plus grande que jamais. La persécution donna au parti une cohésion qu'il n'avait pas auparavant au même degré.
Au premier moment il y eut bien quelque hésitation dans les rangs et il y eut des défaillances, mais bientôt on sut se réorganiser partout. Les agitateurs expulsés étaient remplacés par d'autres, La presse clandestine fut créée ; elle fit paraître son principal organe, l'organe officiel du parti, le Sozialdemokrat, à Zurich en Suisse. Ce journal heldomadaire , rédigé par l'Israélite Bernstein, avec le concours des chefs du parti socialiste allemand, était frémissant de haine sociale et religieuse. Il était jeté en Allemagne tous les huit jours, comme un brandon, au nombre de plus de dix mille exemplaires , malgré tous les efforts de la police. Lorsque le Conseil fédéral suisse, cédant à la pression de M. de Bismark, expulsa du territoire suisse les rédacteurs et les éditeurs du Sozialdemokrat , celui-ci fut publié à Londres jusqu'au moment où la loi du 21 octobre cessa d'être en vigueur.
Nos lecteurs nous permettront de leur soumettre quelques extraits d\x Sozialdemokrat. Nous les empruntons à une époque peu agitée. Ils y verront le socialisme allemand peint par lui-même.
6 avril 1882. — « Ce n'est pas dans la vie future que
le prolétariat doit attendre son salut, il doit le chercher dans la vie présente. »
27 avril 1882, à l'occasion de la mort de Darwin* — « Qu'est-ce que la mort du plus puissant monarque ou d'un général toujours victorieux en présence de la perte de cet homme ? Le prolétariat qui combat pour sa délivrance honorera la mémoire de Darwin. »
15 février 1883. « — Qui est-ce qui a fait entrer dans le monde les idées antichrétiennes, panthéistes, matérialistes, athées? Est-ce le socialisme? Non. Le socialisme était encore ignoré dans le sein maternel de la bourgeoisie quand ces idées étaient déjà en vie.
« Ceux qui répandirent ces idées chez nous, ce furent les grands poètes allemands, les philosophes célèbres; à leur suite les sciences naturelles modernes vinrent tout renverser avec impétuosité...
« Dans sa jeunesse, la bourgeoisie a salué ces idées avec enthousiasme ; elles étaient son idéal à l'époque de sa lutte contre l'aristocratie et contre l'Église.
« Ah ! que les temps sont changés aujourd'hui ! Le jeune compagnon, le travailleur a tout gâté. Quand il était petit et promettait de devenir utile à la bourgeoisie^ elle lui donna les classiques, la philosophie, la science naturelle, pour qu'il s'en fît des jouets. Le compagnon a grandi , il a pris ce qu'on lui a donné , il n'en a pas fait des jouets , il en a fait des armes. La bourgeoisie qui connaît la valeur de ces armes en a été prise d'une terreur mortelle. »
22 février 1883. — « Le système matérialiste seul a permis de donner une base scientifique au socialisme. »
19 avril 1883. — « De même que l'invention de la poudre brisa la puissance de la féodalité , la dynamite brisera le despotisme moderne... La fière Albion tremble devant quelques hommes et quelques quintaux de dynamite, et elle a raison de trembler... On a appelé les canons ultima ratio regum^ la dynamite sera le dernier droit des opprimés... La dynamite, le plus violent des moyens de violence , sera la fin de la politique de la force. »
23 août d883. — « Marx a produit une révolution dans la science économique , comme Darwin dans les sciences naturelles. »
25 octobre 1883. — « La haine nationale, ainsi que la haine des races, a toujours été nourrie et entretenue par les classes dominantes... Les classes opprimées n'ont pris part aux luttes nationales que lorsqu'elles y étaient forcées par les classes dominantes. »
6 décembre 1883. — « Aujourd'hui comme autrefois nous répudions Hœdel et Nobiling et nous condamnons leurs attentats ; mais aujourd'hui comme autrefois nous approuvons les attentats contre un Trepow et contre un Mesenzow. »
3 janvier 1884. — « Aucune organisation extérieure n'unit les socialistes de tous les pays , mais le but commun que nous poursuivons établit entre nous un lien si fort que nul pouvoir au monde n'est capable de le détruire. Les prolétaires qui, en Amérique, dans l'extrême Occident, ontdéclaré la guerre au capitalisme, sont des nôtres, non moins que les révolutionnaires de l'Orient, qui luttent sans se lasser contre l'absolutisme des Czars. »
« Nos frères de France peuvent être certains que ni la police de M. de Bismarck, ni la police de M. Ferry, ni une police quelconque ne nous fera oublier les devoirs d'un parti international. »
13 mars 1884. — « Si Ton veut empêcher le socialisme de triompher, il faut supprimer Tindustrie moderne. »
10 avril 1884. — « Soyez prêts; à chaque instant, vous pouvez être appelés sous les armes... A chaque instant, le Reichstag peut être dissous... Organisezvous , faites de l'agitation , faites de la propagande ; agissez sans cesse, et ne vous lassez point. Redoublez chaque jour d'énergie, jusqu'à ce que vienne l'heure décisive... Nous avons un moyen que ne possèdent pas nos adversaires , c'est l'enthousiasme ! V enthousiasme nous conduira au triomphe. »
17 juillet 1884. — « Vous avez beau faire, Messieurs les idéalistes, vous avez beau multiplier vos dissertations savantes; la démocratie socialiste restera ce qu'elle a été , athée et matérialiste, »
Nous n'avons pas cru devoir appeler l'attention sur la violence de l'expression dans le Sozialdemokrat, On y appliquait les qualifications les plus odieuses aux souverains; le chef de l'Église était grossièrement outragé ; les prêtres n'étaient guère désignés autrement que d'une façon outrageante, ce qui n'empêchait pas les socialistes de dire que la religion est en dehors de leur programme. Le Sozialdemokrat ignorait absolument ce qu'il y a de vraie charité, de nobles sacritices dans la société chrétienne ; c'est toujours le mauvais
côté du cœur humain qui paraissait en lui , et il ne voyait dans la société que les plaies. Chaque numéro de cette publication respirait la haine sociale.
Conformément à la loi du 21 octobre , le gouvernement devait présenter chaque année au Reichstag un rapport sur les mesures qui avaient été prises en vertu de la loi. Ces rapports vinrent constater Tun après Vautre ce que nous lisons dans le*rapport du 21 novembre 1881 :
« Le mouvement socialiste n'est pas arrêté en Allemagne; il n'est pas atteint mortellement. Son ancienne organisation subsiste. Il continue ses réunions secrètes, et propage ses publications de tout genre. Il n'a pas renoncé à ses tentatives de s'introduire dans l'armée. Il est vrai qu'il y a eu scission entre le parti socialiste modéré et le parti révolutionnaire ; mais les deux partis poursuivent également le renversement de l'état social actuel; et, quant au danger, les moyens proposés de part et d'autre pour arriver au but se ressemblent. Les socialistes allemands n'ont pas cessé leurs efforts pour entretenir et étendre leurs relations avec les révolutionnaires des autres pays. »
La scission dont parle le rapport du 21 novembre 1881 s'était produite dès la première année qui suivit la mise en vigueur de la loi du 21 octobre. Deux courants se produisirent : celui qui voulait répondre à la répression par la violence et celui de la résistance plus ou moins légale. A la tète des violents se trouvaient le collègue de Bebel et de Liebknecht au Reichstag, Hasselmann , et l'ancien député Jean Most , qui devint
le chef forcené de Taiiarchisme allemand. Celui-ci publia Torgane anarchiste, Die Freiheit (la Liberté), qui parut en Angleterre et qui ne respirait que sang et meurtre.
Pour empêcher la scission de s'étendre et pour fortifier la nouvelle organisation, on s'empressa de réunir un congrès qui siégea hors de TAllemagne et qui n'hésita pas à exclure du parti démocratique socialiste allemand les deux dissidents Jean Most et Hasselmann.
Au mois d'août 1880, la police constata le départ soudain de certains chefs socialistes de Hambourg, Dresde et Leipzig. Était-ce la fuite? Était-ce la conjuration? On apprit un peu plus tard que les chefs socialistes étaient partispourassister à un congrès socialiste tenu, du 20 au 23 août^ dans les ruines de l'antique château de Wyden, près d'Ossingen, dans le canton de Zurich. Le château, abandonné depuis longtemps, avait été loué à cet effet, dans le but de déjouer les recherches de la police , et avait été muni d'un concierge.
Tout fut significatif dans le congrès de Wyden, jusqu'à cet étrange lieu de réunion : les hommes qui révent la ruine de la société , n'étaient-ils pas à leur place au milieu de ces ruines lugubres? Là se trouvaient Bebel, Liebknecht, Auer, Fritzche,Hasenclever, Vahlteich . Tous les socialistes de langue allemande , ceux d'Allemagne , d'Autriche et de Suisse , ainsi que les socialistes allemands qui vivaient en France, étaient représentés à Wyden parles 86 membres du congrès.
Le congrès remplaça Tancienne organisation publique du socialisme allemand par une organisation secrète. Le programme de Gotha, qui était maintenu, avait déclaré que le socialisme allemand poursuivrait son but par tous les moyens légaux qui sont en son pouvoir; le congrès de Wyden effaça résolument le mot légaux dans le programme du parti.
Le congrès de Wyden émit un vote de sympathie pour les nihilistes russes; il décida la création en pays étranger d'une agence centrale destinée à mettre les socialistes allemands en rapport entre eux. La réunion annuelle d'un congrès socialiste ou , en cas d'empêchement, une réunion qui aurait lieu au moins tous les trois ans fut résolue. Le Sozialdemokrat , publié à Zurich, fut reconnu comoie organe officiel du parti. On fonda à Zurich un dépôt des archives. C'est encore Zurich qui fut désigné pour la publication des écrits de propagande. Enfin, le congrès de Wyden engagea vivement tous les socialistes à prendre part aux élections qui allaient venir. Le congrès fit plus : il envoya un manifeste prétentieux aux socialistes des divers pays qui lui avaient envoyé des adresses. Nous empruntons à ce manifeste les lignes suivantes qui affirment le caractère international du socialisme allemand, en même temps qu'elles dévoilent sa tactique.
« La démocratie socialiste d'Allemagne est persuadée que la révolution , pour être victorieuse, doit être préparée d'avance. Elle considère comme le premier devoir de tout bon révolutionnaire de contribuer à répandre de plus en plus, par une propagande active,
les idées socialistes parmi le peuple , — à rendre plus capables de se défendre et d'agir ceux qui doivent diriger le combat , — à organiser une discipline inflexible, — à affaiblir l'adversaire et à parer ses coups. Nous devons nous tenir prêts avec toutes nos forces pour la commotion universelle qui renversera l'organisation actuelle du monde. Lorsque la marche irrésistible des événements aura amené l'heure suprême , les socialistes sauront montrer qu'ils comprennent leur devoir; ils n'abandonneront rien au hasard; ils seront prêts; ils iront au combat avec l'espoir bien fondé de vaincre
« Le congrès déclare avant tout que l'affranchissement de la classe ouvrière doit être l'œuvre commune des prolétaires de tous les pays. En face de l'alliance internationale de la réaction et du capitalisme, il faut absolument l'alliance internationale du prolétariat pour combattre les anciennes puissances de l'oppression... »
Le congrès de Wyden contribua puissamment à unir et à fortifier le parti démocratique socialiste. Le congrès annuel, que l'on avait fait entrevoir à Wyden, n'eut point lieu; on ne put plus réunir que deux congrès dans la période de répression, le congrès de Copenhague et le congrès de Saint-Gall.
Le congrès de Copenhague dépassa peut-être en importance celui de Wyden. Il siégea du 29 mars au 2 avril 1883. Pour qu'il pût délibérer sans entraves, il fallait déjouer la vigilance de la police allemande. Jusqu'au dernier moment le secret le plus absolu fut
gardé sur le lieu de réunion. Les agents de police, chargés de surveiller les menées socialistes , étaient en voyage dans des directions fausses quand on apprit que le congrès était en pleine activité à Copenhague. Les socialistes danois avaient cédé généreusement à leurs frères d'Allemagne le local où ils tenaient ordinairement leurs réunions.
Le congrès réunit soixante délégués ; les socialistes allemands de la Suisse, de Londres et de Paris y étaient aussi représentés. Le délégué des socialistes allemands d'Amérique arriva en Suisse , où il apprit trop tard que le congrès avait lieu en Danemark. Le Sozialdemokrat publia le rapport que le député américain devait présenter au congrès. A aucun congrès antérieur, les socialistes de toutes les parties de FAllemagne ne s'étaient fait représenter aussi régulièrement.
Le congrès eut sept séances , et il dut abréger ses délibérations. Dès le 31 mars, la police danoise prit des informations sur les hôtes étrangers des socialistes danois, et le 1" avril le chef de la police fit prier ces étrangers de quitter Copenhague le plus tôt possible. Presque tous les délégués s'étaient inscrits sous de faux noms dans les hôtels.
L'organe officiel des socialistes publia un compte rendu détaillé des séances du congrès. Bien naïf sérail celui qui croirait que l'organe officiel fit des révélations complètes. Néanmoins, ce que le Sozialdemokrat a dit est très important. Le congrès délibéra en vrai parlement. Ses séances paraissent avoir été calmes. Il en-
tendit des rapports sur la situation générale, sur l'attitude de Torgane officiel, sur les secours donnés aux victimes de la loi contre les socialistes, sur la manière dont les députés avaient exercé leur mandat auReichstag. La conduite des députés reçut Tapprobation du congrès. On constata que depuis le congrès de Wyden, le nombre des abonnés du Sozialdemokrat avait quadruplé. Les dons recueillis en Allemagne pour la cause socialiste par des personnes dûment accréditées s'étaient élevés, depuis le 5 août 1881 jusqu'au 28 février 1883, à la somme de 93.000 marks; de plus, 16.000 marks avaient été adressés à Zurich; enfin, les secours donnés directement, de main en main, furent évalués à 150.000 marks.
Quant à la situation générale , on la présenta telle qu'elle était, avec les revers et les succès. En raison des difficultés qu'on avait eu à vaincre , elle fut considérée comme bonne. Depuis les élections de 1881 , la confiance dans l'avenir était devenue plus grande que jamais.
Le congrès se posa nettement toutes les questions importantes du moment. Quelle sera l'attitude des socialistes en présence de la réforme sociale entreprise par M. de Bismark? Si la durée de la loi contre les socialistes est prolongée , quel sera le parti à prendre? Que fera-t-on en vue des élections de l'année 1884?
Le congrès déclara, non sans insolence, que, en matière de réforme sociale , il ne croyait ni à la sincérité ni à la capacité des classes dominantes.
Dans le cas où la loi contre les socialistes serait en-
core maintenue, on continuerait à suivre la tactique qui avait produit jusqu'ici de si bons résultats. On serait prêt pour les prochaines élections. Un manifeste électoral collectif avertirait les électeurs, une brochure où les cas difficiles seraient prévus les guiderait, et un conseil de cinq membres donnerait les renseignements voulus sur toutes les difficultés qui lui seraient soumises. On se mettrait à Toeuvre aussitôt après le congrès. On ne choisirait que des candidats qui accepteraient tout le programme du parti. On ne restreindrait pas la lutte à certaines circonscriptions, mais l'on poserait des candidatures partout où il y aurait des socialistes, afin de réveiller partout la conscience socialiste. Le comité principal de direction serait formé par les députés du Reichstag, qui, par droit de cooptation, pourraient s'adjoindre d'autres membres.
Telles furent les principales résolutions du congrès de Copenhague, que le Sozialdemokrat nous a fait connaître * . D'après le D' Zacher ^ , d'autres propositions auraient été présentées au congrès et auraient été acceptées par lui ; elles concernent des questions de tactique. Pour tromper les niais on aurait conseillé d'éviter les attaques contre la religion (!). On aurait recommandé de faire plus d'agitation parmi les paysans, les femmes et les étudiants. Enfin, conformément au dernier mot d'ordre de V Internationale et aux instructions données depuis plusieurs années aux socialistes de divers pays , on aurait de nouveau résolu d'établir