‹ Le socialisme contemporainChapitre 56 sur 68 · ROUMANIE , SERBIE ET BULGARIE · texte numérisé non relu

ROUMANIE , SERBIE ET BULGARIE

L'histoire du socialisme serbe nomme même une reiïime dans ses fastes, Militza Theodorowitsch. Elle enseigna d'abord les langues, et elle trouva ainsi Toccasion de servir le socialisme par la propagande personnelle autant que par la plume. Formée à l'école du romancier nihiliste Tschernischewski, elle se disposait à jouer un rôle plus éclatant : elle avait étudié la médecine à Saint-Pétersbourg, à Zurich et à Paris, et elle avait déjà passé les premiers examens dans cette dernière ville, quand la maladie la ramena dans son pays, où la mort l'atteignit au mois de décembre 1881.

Ce que nous venons de rapporter donne au socialisme serbe une couleur plutôt russe que marxiste. Ajoutons cependant que Militza Theodorowitsch correspondait avec les organes du socialisme allemand, le Volksstaaty le Vorwaerts et le Sozialdemokrat,

Le délégué serbe, un 'homme d'une vie aventurière, se présenta au congrès de Zurich au nom de quelques centaines d'adeptes.

Le socialisme a fait plus de progrès en Roumanie. Une agitation inattendue se fît remarquer en 1882. Des groupes nombreux de paysans vinrent à Bucharest pour demander qu'on leur abandonnât des terres de l'État. D'où venait ce mouvement? Qui est-ce qui l'avait provoqué? Quel en était le but? La presse, la chambre et le gouvernement se livrèrent à d'étranges suppositions : ils croyaient à une excitation venue du dehors ; ils parlaient d'une distribution d'argent, faite par des mains mystérieuses. « Il n'y avait ni distribution d'argent ni mystère, écrivit un correspondant dnSozialde-

mokrat; nous savons tout, la bourgeoisie engraissée seule n'est pas capable de voir ce qui se passe. »

Le Sozialdemokrat rapporte que les chefs du mouvement socialiste firent traduire, pour Tusage des paysans de Roumanie , la brochure du socialiste Bracke : A bas les démocrates socialistes! Cette brochure, avec d*aulres écrits de même tendance, fut jetée en masse parmi les paysans.

« La propagande, dit encore le Sozialdemokrat , fait des progrès extraordinaires parmi les paysans; on aperçoit les symptômes du mouvement à peu près dans toutes les grandes villes... Le peuple n'ignore pas que la terre lui revient de droit, et il est à même de comprendre la propriété collective... On l'entendit dire bien haut, ce printemps, qu'il fallait faire main basse sur les grands propriétaires et donner leurs propriétés aux communes....

« Le peuple de Roumanie chante notre devise :

La machine à l'ouTrier!

Paysan , à toi la terre !

Le socialisme roumain s'est fait représenter par quatre délégués au congrès international de Paris, en 1889. L'agitateur Mani exposa la situation du mouvement socialiste.

« Quoique l'industrie du pays soit peu développée, le socialisme avance ; il fait même des progrès parmi les paysans. Les professeurs et les étudiants de l'université de Jassy ont principalement contribué à ce résultat, en traduisant les écrits de Marx, d'Engels et de

Lassalle. Aussi, malgré la pression de la police et malgré le mode des élections, qui ne sont pas directes , a-t-on réussi à faire nommer des députés socialistes. A l'exception du mouvement qui se produit à la campagne, nous nous trouvons encore dans la période de la théorie ; nous espérons néanmoins , grâce à Tappui des frères des pays voisins , que le mouvement s'étendra toujours plus loin ; nous sommes d'autant plus autorisés à nourrir cet espoir, que la socialisation des domaines , qui avait été demandée , n'a point été accordée; on n'a fait que les diviser en parcelles. On reconnaîtra bientôt que la situation ne s'est pas améliorée. Le jour où cela sera constaté, le socialisme jettera de fortes racines dans les rangs du peuple. »

Depuis trois ans, toutes les espérances de l'agitateur Mani ne se sont pas réalisées. Cependant, les professeurs et les étudiants de l'université de Jassy aidant , le socialisme roumain n'est pas en décadence. Il a envoyé cinq délégués au congrès de Zurich.

Socialisme.

S'il est difficile à l'observateur étranger de se rendre compte de ce qui se passe dans l'intérieur de l'immense empire russe, il lui est presque impossible de se renseigner suffisamment sur le mouvement socialiste en Russie sans interroger ceux qui sont mêlés à ce mouveYnent. Il y a moins d'un quart de siècle, le fait

d'un mouvement socialiste marxiste au sein même de Tempire Russe eût paru inadmissible. N'est-ce pas d'ailleurs le russe Bakounine qui dota l'Europe occidentale de Tanarchisme , lequel demande tout à la révolution violente? Le mouvement marxiste ne peut cependant plus être contesté aujourd'hui.

11 est vrai que , pour la plupart des coryphées du nihilisme, la révolution politique en Russie devait être aussi une révolution sociale. Alexandre Herzen adhérait ausaint-simonisme; le romancier TschemischewslLj, qui a suscité la femme nihiliste , obéissait à des idées antisociales. L'Internationale vint, à son tour, exercer son influence en Russie. Karl Marx put représenter déjà en 1870 de nombreuses sections russes au Conseil général de l'Internationale à Londres. Qui le croirait ^Ma Commune de Paris elle-même enthousiasma la jeunesse russe. Mais de là à la constitution d'un parti démocratique socialiste , comme en Allemagne , la distance semblait très grande , pour ne pas dire infranchissable. Que s'est-il donc passé depuis le temps de Bakounine, du sinistre créateur de i'anarchisme ?

Interrogeons d'abord le vieux révolutionnaire Lawrofif, un ancien colonel russe. II présenta au congrès socialiste international de Paris un rapport sur la situation du socialisme en Russie. Il était le mieux à même de présenter ce rapport. Lorsqu'il prit la parole, le congrès le salua par des applaudissements prolongés. Il constata que la révolution russe , dont il retraça l'histoire , devenait de plus en plus une révolution socialiste. Il désigna comme étant les deux partis les plus

puissants de la révolution russe le parti de la Narodnaja Wolja et celui du Tschorny Peredjel, Le premier est plutôt le parti des moyens violents , le second accepte davantage la tactique et les théories du socialisme allemand * . Les deux partis diffèrent encore sur un autre point : le premier se recrutait jusqu'ici principalement dans le monde des étudiants et des étudiantes. Sans répudier le secours de la jeunesse universitaire, le parti du Tschorny Peredjel, qui a passé du fédéralisme au socialisme , cherche à s'appuyer sur Touvrier, comme le socialisme de l'Europe occidentale. Bien plus , à Tinstar des fédérations socialistes de l'Europe occidentale, ce parti a fondé récemment Y Alliance des démocrates socialistes russes.

A la tète de V Alliance se trouvent Plechano w, P. Axelrod et l'ancienne nihiliste Wjera Sassulitsch. Le rédacteur principal de l'organe du parti, Plechanow, est Vâme de Y Alliance,

Wjera Sassulitsch, la nihiliste qui tua le général Trépow et qui fut acquittée par des jurés appartenant à toutes les classes de la société, se mit de bonne heure en correspondance , après sa fuite , avec les socialistes allemands. Elle écrivit aux socialistes réunis à Zurich le 5 février 1882. Deux années plus tard , Wjera publia à Genève , où elle s'était réfugiée , une traduction en langue russe de la brochure de F. Engels : Du socialisme utopiste au socialisme scientifique,

1. Lawroff appela aussi raltention du congrès sur les ouvriers juifs émigrés de la Russie et établis à New- York; ils ont adopté une organisation socialiste , et ils se sont donné un organe spécial, la Znamia (le Drapeau).

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Dans rinlrodaction de sa publication, la nihiliste dit qa*il faut « que la classe ouvrière arrive à avoir conscience de sa puissance sociale ». « Dans ce but, ajoutet-elle j déposons toute appréhension devant la théorie du socialisme scientifique, et ne craignons point que celle-ci condamne la révolution à de stériles lenteurs. Il faut chercher à bien comprendre cette théorie, il faut Tétudier à fond, afin de ne pas avoir Tair de copier servilement les socialistes de l'Europe occidentale. Nous devons être à même d'entrer dans la Me avec indépendance et d'imprimer au mouvement le caractère propre à notre pays. »

LawrofT n'est pas anarchiste à la façon de Bakounine, il n'est pas non plus socialiste à la façon de Marx, quoique le congrès de Paris Tait salué si vivement ; mais il veut la révolution sociale. Le socialiste russe le plus correct aux yeux du socialisme allemand est le jeune écrivain révolutionnaire Plechanow. Une correspondance russe publiée, le 22 mars 1890, par le Sozialdemokrat , l'exalte sans réserve. D'après cette correspondance , nul autre écrivain au service de la révolution russe ne connaîtrait aussi bien que Plechanow les hommes et les choses de notre temps. C'est après une étude approfondie de la littérature socialiste de l'Europe occidentale qu'il serait arrivé à reconnaître que les ouvriers sont, par suite de leur condition, l'élément révolutionnaire par excellence (!). « P^^' chanow, dit la correspondance, combat énergiquement la vieille superstition qui voyait dans la jeunesse universitaire l'alpha et l'oméga du système révolution-

laire ; il fait valoir dans toute sa force le principe de la utte de toute une classe. » Toute la théorie marxiste 56 trouve dans Touvrage principal de Plechanow, Nos Controverses, où il établit que ce n*est pas le système usé de la propriété collective communale qui doit servir de point de départ au socialisme russe, mais la production capitaliste.

h' Alliance dirigée par Plechanow a fondé une Bihlio^ thèque ouvrière et elle publie des brochures socialistes destinées à être distribuées aux ouvriers. Elle a aussi son organe , pour lequel elle a adopté le titre môme de Vorgane du socialisme allemand , avec la devise : « Prolétaires de tous les pays , unissez- vous ! » Le Sozialdemokrat russe a paru à Genève au mois de septembre 1888. Son but hautement avoué est de populariser en Russie le socialisme moderne. Le premier numéro essaya de prouver, dans un article sur les moyens d^arriver à une constitution , que tous les efforts seraient inutiles sans le secours du peuple ouvrier des villes, ou, en d'autres termes, sans le secours d'une puissante agitation socialiste.

V Alliance poursuit donc Tavènement du prolétariat ouvrier. Pour atteindre ce but , elle réclame la liberté de presse , la liberté de réunion , la liberté de coalition et le suffrage universel. Son programme est celui du socialisme international.

Lawroff ne fut pas seul à présenter un rapport sur la situation du socialisme russe au congrès de Paris ; Plechanow rendit compte lui-même des espérances de V Alliance.

« L'ancien système économique est ébranlé, » dit-U. « La commune agraire , que maint socialiste a glorifiée autrefois et qui est cependant un des fondements de Tabsolutisme russe , devient de plus en plus un instniment d'exploitation du paysan entre les loains de h bourgeoisie de la province. Les pauvres immigrent dans les villes et dans les centres industriels ; la fabrique ruine Tindusirie domestique autrefois si florissante. Grâce aux besoins du trésor, le gouvernement se voit réduit à favoriser la production capitaliste. II mine ainsi lui-même le sol sous ses pieds, et nous, socialistes, nous ne pouvons qu'en être satisfaits. Le prolétariat qui se formera sur les ruines de la commune agraire renversera l'absolutisme. La Russie révolutionnaire , malgré ses efforts héroïques, n'a rien pu contre cet absolutisme, parce qu'elle était isolée de la masse du peuple. »

Plechanow représenta encore le socialisme russe au congrès de Zurich. 11 y déclina aussi nettement que possible toute solidarité avec le panslavisme dans le débat soulevé par une proposition de gjrève générale dans le cas d'une déclaration de guerre. Les socialistes allemands combattirent d'autant plus vivement la proposition, émanée de la délégation hollandaise, que Bebel avait déclaré au parlement allemand que le parti démocratique socialiste marcherait si une guerre contre la Russie venait à éclater. Plechanow vint au secours des socialistes allemands. « Les Cosaques russes sont incapables de toute civilisation, » s'écria-t-il. «Le Czar règne en tyran. Tous les amis de l'humanité doi-

vent considérer comme un devoir de contribuer à renverser le régime de terreur que le czarisme a établi. » Plechanow alla jusqu'à provoquer une violente interruption de la part de plusieurs délégués français, en disant que la France rampe àgenoux devant le czarisme.

Il est à peine nécessaire de faire observer ici que Plechanow ne demeure pas en Russie. Il vit à l'étranger, où ses livres et ses écrits de tout genre sont publiés.

Dans la salle du congrès de Zurich on pouvait lire aussi en langue russe le cri de ralliement : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! »

Nihilisme.

Tout le monde a entendu parler des nihilistes russes; cependant la question du Nihilisme est encore aujourd'hui enveloppée de mystère. Le parti nihiliste est-il un parti politique ou un parti social ? Le nihilisme se confond-il avec Tanarchisme ? Citons d'abord à ce sujet l'opinion de deux historiens du socialisme et celle de M. de Bismark.

Eugène Jaeger croit à un grand développement du socialisme en Russie. Mais il fait observer que la révolution russe a dû établir son quartier général à l'étranger. Il signale la propagande antisociale de Bakounine en Suisse et celle de l'agitateur Herzen, qui publia pendant de longues années en Angleterre son Kolokol (La Cloche), jeté par mille voies clandestines en Russie comme un brandon incendiaire.

Selon Rodolphe Meyer, l'agitation de Herzen et de Bakounine n'aurait pas été dirigée contre la Russie,"

mais contre l'Europe occidentale, au profit de la Russie; Herzen et Bakounine auraient été des agents russes, soit au service direct du gouvernement, soit au service du parti panslaviste. Karl Marx et ses adeptes ont aussi accusé Bakounine d'être un agent russe.

Au parlement allemand, à la séance du 9 mai 1884. M. de Bismark, répondant à Windthorst, caractérisa à *sa façon le nihilisme russe : « L'ouvrier russe est impérialiste, dit-il; il serait prêt à tuer le nihiliste, si on le lui permettait. Les nihilistes ne sortent pas des rangs de la classe ouvrière... Ils se recrutent dans le prolétariat des bacheliers (aus den Abiturientenproletariat). Ils proviennent d'un excès de production de gens dont l'éducation est incomplète... Le nihiliste russe est une espèce de progressiste avorté portant le cachet spécial de son pays. »

Il y a quelque vérité dans chacune de ces trois opinions. Le nihilisme s'est recruté jusque dans les derniers temps dans le prolétariat des bacheliers, selon la pittoresque expression de M. de Bismark. L'on dit que, sur 50.000 étudiants que Ton compte en Russie, l'école jette annuellement sur le pavé environ 6.000 jeunes gens dont ni les besoins matériels ni les aspirations ne peuvent être satisfaits. Ajoutons à ce chiffre celui des étudiantes qui se trouvent dans le même cas, et nous aurons facilement une idée de l'action de ce prolétariat d'un nouveau genre; prolétariat qui, du reste, est en voie de formation encore ailleurs qu'en Russie. Mais un mouvement révolutionnaire du carac-

tère et de l'étendue du nihilisme russe, un mouvement qui résiste depuis si longtemps à tous les efforts d'une répression sans merci, n'est pas l'œuvre exclusive de quelques milliers d'étudiants et d'étudiantes mécontents. Le nihilisme russe porte bien le cachet du pays ; mais, pour peu que nous le regardions de près, nous voyons que, du moins dans sa dernière évolution, il porte les traits de la révolution sociale , ainsi que nous venons de le constater avec Lawroff et Plechanow. Il est incontestable, d'autre part^ que Bakounine est resté panslaviste jusqu'à la un. Nous ne confondrons cependant pas l'anarchisme créé par Bakounine avec le nihilisme russe. La révolution anarchiste est avant tout sociale , la révolution nihiliste est , pour un grand nombre de ses adeptes, d'abord politique et ensuite sociale. On a dit aussi que tout socialiste n'est pas par le fait môme un nihiliste , mais que tout nihiliste est en attendant un socialiste.

Jetons un rapide coup d'œil sur l'histoire du nihilisme, à l'aide de documents qui deviennent de plus en plus nombreux. Il est pour nous hors de doute que la source première du nihilisme, comme du socialisme , se trouve dans le matérialisme athée , qui , par l'école , a envahi de vastes sphères de la société russe. Nous dirions volontiers que c'est avec une imprévoyance inouïe , s'il n'y avait qu'imprévoyance , que l'enseignement public a été livré en Russie aux sectaires les plus impies et aux transfuges révolutionnaires. Il y a longtemps que le comte Joseph de Maistre, l'homme de notre siècle qui a su le mieux prévoir

350 LE SOCIAUSME CONTEMPORAIN.

Tavenir, a écrit les lignes suivantes dans un mémoire adressé à l'empereur Alexandre P' :

« Il n*y a qu'une secte. C'est ce qu'aucun homm^ d'État ne doit ignorer ni oublier. Cette secte , qui est tout à la fois une et plusieurs, environne la Russie, ou. pour mieux dire, la pénètre de toute part, et TattaqDe jusque dans ses racines les plus profondes. Elle n'a pas besoin, comme dans le seizième siècle, de monter en chaire , de lever des armées , et d'ameuter publiquement les peuples. Ses moyens, de nos jours, sont plus adroits : elle réserve le bruit pour la fin. Il ne lui faut aujourd'hui que V oreille des enfants de tout âge et la patience des souverains. »

Le comte de Maistre , devinant en quelque sorte ]e nom qui servirait à désigner la négation universelle entrevue par lui, appela Rienistes les hommes quil crut devoir signaler.

Les établissements d'instruction secondaire pour les filles étaient venus, en 1858, rivaliser d'impiété avec les autres. D'après Nicolaï Karlowitsch , on compterait actuellement en Russie 185 établissements d'instruction secondaire pour les filles.

L'académie de Saint-Pétersbourg comptait, il y a peu d'années, 789 étudiantes. Moscou et Kiew en possédaient aussi un nombre considérable. L'étudiante russe est connue dans plusieurs universités de l'Europe occidentale , principalement à Zurich.

L'État, ou le pouvoir des Czars, ne -croyait guère qu'en lui-même et il étouffait toute autre force sociale.

L'Église russe enchaînée était absolument impuis-

santé. De nombreux fils et filles de popes entrèrent dans les rangs des nihilistes.

Le romancier nihiliste Tschemischewski, qui exerça par ses romans une influence funeste sur les jeunes filles, qu'il transformait en nihilistes , était fils d'un pope.

Tel était le milieu dans lequel le nihilisme et ses adeptes se formaient. Le nihilisme ne fut pas du premier coup ce qu'il est aujourd'hui. Il traversa les trois phases que la révolution a traversées aussi dans d'autres pays pour aboutir au socialisme.

Dans sa première période y le nihilisme fut une négation religieuse, philosophique et 'morale. Un des récents historiens du nihilisme , Alphonse Thun , le constate en ces termes : « Le nihilisme se montra avant tout sur le terrain religieux et philosophique , où il eut le jeu facile , car en Russie le pope n'est qu'un personnage ridicule , et les classes cultivées ne sont plus guère croyantes. On traduisit et on popularisa les écrits de Feuerbach, Bûchner, Moleschott, Darwin, Bukle, Spencer et Comte. La jeunesse fut complètement dominée par ce mouvement athée et matérialiste*. »

La négdiiion politique ne tarda pas à suivre la négation religieuse. Jusqu'après 1870, le mouvement nihiliste fut, en général, libéral et démocratique. 11 arriva ensuite rapidement à la négation sociale, grâce à l'influence de l'Internationale et , qui le croirait? au prestige exercé sur la jeunesse par la Commune de Paris.

1. Alph. Tbiin, Geschichte der revolutionaeren Bewegungeu in Russland, Leipsig, 1883, p. 35.

Dans celle période , ce sont les ouvrages de Proudboii. le Capital de Karl Marx et les écrits de Lassalle qui furent répandus à profusion.

Remarquons, en passant, que le nihilisme, comm^ doctrine, est une importation de rOccident. Il n'a m inventé. Cesl dans la pratique révolutionnaire qu'ih su être affreusement original. Il a organisé l'assassinat. comme on ne Ta vait jamais fait avant 'lui^ et il offre dans la nihiliste le sinistre idéal de la femme émancipée.

On s'étonne que M. de Bismark ait pu méconnaître le caractère socialiste dans le dernier développemenl du nihilisme. L'historien du nihilisme que nous venons de citer distingue quatre périodes dans le dernier développement du mouvement révolutionnaire russe : là période de la propagande, depuis 1872 à 1875; la période de Tagitation révolutionnaire, depuis 1875 à iSH; la période de la transition au terrorisme, depuis i878à 1879; et enfin la période du terrorisme, depuis 1879 Caractérisons en peu de mots chaque période.

L'impulsion qui agita la jeunesse russe pendant la période de propagande vint principalement du dehors par les voyageurs et par le prestige personnel de quelques

agitateurs socialistes russes. Parmi ces derniers dominent deux noms qui ont leur place marquée dans l'histoire du socialisme: Bakounine, que nos lecteurs connaissent, et Lawroff, l'ancien colonel dont nous ven^^* de parler, autrefois professeur à Tacadémie militaire de Saint-Pétersbourg, Técrivain socialiste russe lep^«^ important de cette période. Un foyer de propagande, ou plutôt toute une école de propagandistes se forma à

Zurich en Suisse, autour de l'université et de Técole polytechnique de cette ville. En 1873, pendant le semestre d'été, on ne compta pas moins de quarante-cinq étudiants russes et cent étudiantes à l'université de Zurich; les élèves russes de l'école polytechnique étaient arrivés au nombre de quatre-vingt-quatorze dans le semestre d'hiver de 1872 à 1873. Sur les cent étudiantes deTuniversité^soixante-dix-septse livraient à Tétude de la médecine * (!). Quand on songe de quels principes cette jeunesse, dont l'éducation de famille avait été fausse ou incomplète , a été imbue à l'école , et que Ton tient compte du caractère russe si prompt à l'exaltation , on comprend aisément combien il fut. facile à Bakounine et à LawrofT de fanatiser ces ardentes imaginations. Lorsque le gouvernement russe , averti de ce qui se passait, interdit à ses sujets de fréquenter l'université de Zurich, le but des agitateurs était presque atteint; le socialisme russe avait à son service une petite armée, pleine d'ardeur, capable de toutes les audaces et de toutes les aventures.

Cependant, en Russie, la propagande ne s'organisa pas facilement. Plusieurs systèmes se trouvaient en présence. Les uns se prononçaient pour la révolution politique ; les autres', avec Bakounine et Lawrofï , voulaient d'abord la révolution sociale. Pour eux l'égalité sociale et économique devait passer avant la liberté politique. La révolution politique , disaient-ils , n'aboutirait qu'à un changement de maître. Bakounine et Lawroff n'é-

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