‹ Le socialisme contre lE̓tatChapitre 47 sur 64 · PROBLÈMES D'APRÈS-GUERRE · texte numérisé non relu

PROBLÈMES D'APRÈS-GUERRE

L'idée de la conquête prolétarienne du pouvoir politique se présente, à l'origine, sous des formes très simples.

Voici, par exemple, comment Engels décrit, à la fois, le but et les moyens de la révolution que doit accomplir le prolétariat socialiste :

A l'anarchie de' la production sociale se substituera la réglementation sociale et systématique de la production en raison des besoins de la communauté ainsi que de chaque individu en particulier; le mode d'appropriation capitaliste où le produit asservit d'abord le producteur, puis aussi celui qui s'approprie le produit, sera remplacé par un mode d'appropriation des produits solidement fondé dans la nature des moyens modernes de production : d'une part, appropriation sociale directe comme moyen de maintenir et de développer la pro-

2 LE SOCIALISME CONTRE l'ÉTAT

duction ; d'autre part, appropriation individuelle directe comme moyen d'existence et de jouissance.

Le mode de production capitaliste, en transformant progressivement en prolétaires la grande majorité de la population, crée la force qui, sous peine de mort, est contrainte d'accomplir cette révolution. En poussant progressivement à transformer les grands moyens de production socialisés en propriété de l'État, il indique lui-même les moyens d'accomplir cette révolution. Le prolétariat s'empare de la puissance de l'État et transforme tout d'abord les moyens de production en propriété de l'État. Par là, il se détruit lui-même en tant que prolétariat, il abolit toutes les différences et tous les antagonismes de classes et en même temps aussi l'État en tant qu'État.

On voit que, dans la pensée d'Engels, la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, c'est-à-dire la révolution sociale, exige, pour être réalisée, deux conditions préalables :

i° La prolétarisation de la grande majorité de la population;

2° U action politique de la classe prolétarienne, en vue de s* emparer de la puissance de l'Etat, de devenir classe dirigeante.

Dans ces deux conditions, la première ne dépend pas de la volonté des travailleurs. Sans capitalisme, pas de prolétariat, et sans prolétariat, pas de socialisme; dès lors, la première question qui se pose est de savoir si, réellement, dans les pays les plus avancés, le prolétariat constitue, ou tend à constituer, « la grande majorité de la population » ?

Ce serait sortir du cadre de cette étude que de

justifier, par une documentation statistique complète, notre réponse affirmative sur ce point.

Nous Pavons fait ailleurs^ 1 ), et, du reste, les grands recensements industriels de ces dernières années établissent que, dans tous les pays de production capitaliste, le nombre des salariés augmente aux dépens des producteurs indépendants.

Même dans un pays comme la France, où la petite bourgeoisie conserve de fortes racines, la statistique officielle (1906) estime que, dans la population active — 20 millions de personnes en chiffres ronds — il n'y a plus que 8.3oo.ooo patrons (hommes ou femmes), -contre 11.700.000 salariés. Soit, en gros, deux patrons pour trois ouvriers ( 2 ), et la proportion de ces derniers tend à s'accroître.

A plus forte raison en est-il ainsi en Allemagne, où l'évolution capitaliste est beaucoup plus accentuée.

On en jugera par les chiffres suivants :

Population active.

Commerce. — Industrie. — Agriculture.

Patrons Salariés Rapport

1882 . . . 5. 191.000 ii.oi3.ooo 2,1 1895 . . . 5.474«o°o i3. 438. 000 2,5 1907 . . . 5.490.000 19.127.000 3,5

Le nombre des patrons reste donc stationnaire ;

(1) É. Vakdervelde, Le Collectivisme et l'Évolution industrielle. Paris, Bibliothèque socialiste.

(2) Introduction, par M. Fontaine, aux Conférences faites à l'École des Hautes Études sociales sur la concentration des entreprises industrielles et commerciales. Paris, Alcan, 1913.

le nombre des salariés s'accroît rapidement, et, si la prolétarisation des travailleurs n'est pas également marquée dans tous les pays, il en est, dès à présent, comme la Saxe, la Belgique, l'Angleterre, où l'une des deux conditions préalables de la conquête du pouvoir politique se trouve réalisée : la grande majorité de la population se compose de prolétaires, manuels ou intellectuels.

Quant à l'autre condition, il suffit d'ouvrir un des Bulletins que publiait périodiquement le Bureau socialiste international, pour se convaincre que, partout où le capitalisme a pris racine, il existe désormais, sous les dénominations de social-démocratie, parti socialiste, parti ouvrier, Labour Party, etc., une organisation composée en grande majorité de prolétaires qui, suivant les idées de Marx et d'Engels, se proposent pour but la conquête de l'État par l'action politique de la classe ouvrière.

Que cette action politique puisse, ou doive, à un moment donné, prendre une forme révolutionnaire, — en donnant à ce mot le sens de recours à la force, — la plupart des socialistes, sinon tous les socialistes, l'admettent.

Mais cela n'empêche point que, dans la pratique, ils soient unanimes à penser :

i° Que le prolétariat doit s'efforcer d'obtenir le suffrage universel à tous les degrés, avec les libertés politiques qui rendent possible son fonctionnement normal ;

2° Qu'il doit user du bulletin dfe vote, afin de faire pénétrer le plus grand nombre possible de mandataires <Jans les assemblées locales, provinciales ou nationales.

L'établissement ou la généralisation du suffrage universel n'est évidemment plus qu'une question de temps. Il vient d'être établi en Hollande et en Roumanie. Il le sera demain en Belgique, et, après ce qui vient de se passer en Allemagne, où le Kaiser lui-même proclame la nécessité d'en finir avec le système électoral prussien, personne ne doute qu'avant peu d'années la démocratie ne triomphe dans tous les pays de civilisation européenne ; en droit, sinon en fait, la « souveraineté du peuple » sera entière ; les anciens pouvoirs n'existeront plus, ou n'existeront qu'à l'état de survivances décoratives ; on verra se généraliser le régime qui existe déjà — avec des « garanties conservatrices » dont l'importance va décroissant — en France, en Angleterre, aux États-Unis, dans le§ colonies anglaises, dans l'Australie ou dans l'Afrique du Sud.

Mais il ne suffit point d'avoir le bulletin de vote. Il faut encore savoir et pouvoir s'en servir. Or, dans les pays précisément où les anciens pouvoirs ont le plus complètement disparu, où les formes démocratiques sont le plus complètement réalisées, les doutes les plus graves s'élèvent, quant à l'efficacité de l'action politique et la possibilité pour le prolétariat d'effectuer, par ce moyen, la conquête du pouvoir.

6 LE SOCIALISME CONTRE l'ÉTAT

Qui donc, en effet, dans les pays où les formes démocratiques existent pour ainsi dire à l'état pur, oserait s'inscrire en faux contre cette description que fait Ostrogorski de l'évolution politique moderne dans son livre si admirablement documenté, La Démocratie et les Partis politiques (*) :

En se reportant au point de départ, on voit l'Jbtat aux mains d'une classe, et la société, incarnée dans cette classe dirigeante, dominer l'individu en l'accablant de tout le poids de la convention sociale, religieuse et politique. Mais cette triple tyrannie cède et s'affaisse sous la pression de forces multiples d'ordre moral et d'ordre matériel. L'enthousiasme de la foi religieuse qui se manifeste à elle-même, la critique de la raison qui s'affirme triomphante, les nouveaux engins de l'industrie, tout s'unit pour dégager l'individu de ses liens. L'individu autonome est finalement proclamé souverain dans l'État, et, jaloux de son nouveau pouvoir, il cherche à ramener directement à lui, comme à leur source, toutes les relations de l'ordre public, constitutionnel aussi bien qu'extraconstitutionnel. Mais, phénomène singulier, plus il avance et plus il paraît se rapprocher de son point de départ. En effet, on constate que le rôle de l'individu dans l'État est réduit à bien peu de chose : il n'exerce que le simulacre de la souveraineté dont on lui fait hommage jiussi pompeusement qu'hypocritement; il n'a, en réalité, aucun pouvoir sur le choix des hommes qui gouvernent en son nom et par son autorité; le Gouvernement est un monopole: il est entre les mains d'une classe qui, sans former une caste, constitue un groupe à part dans

(i) Édition de 19 la, p. 61 4>

)Qi€

la société; souvent même il est exercé par un seul homme qui s'appuie sur cette classe et jouit des pouvoirs d'un autocrate en dépit des formes républicaines de l'État. Ce joug, la grande masse de la société le supporte avec indifférence ou passivité, comme au temps jadis où il lui était interdit de se préoccuper de la chose publique sous peine d'être traitée en rebelle. Le Gouvernement est mis au service des intérêts particuliers dans leurs entreprises contre l'intérêt général ; législation et administration se vendent et s'achètent; les charges publiques elles-mêmes sont virtuellement mises aux enchères.

Dans de pareilles conditions, la démocratie apparaît comme une forme vaine, dont la classe capitaliste s'accommode aussi bien que des régimes de suffrage restreint, fondés sur le cens, l'habitation ou la capacité.

Les causes de cette situation ne sont que trop faciles à déterminer : ignorance, crédulité, passivité des masses populaires ; action corruptrice des politiciens professionnels; résistance qu'opposent les cadres rigides des partis traditionnels à la naissance et au développement de formations politiques nouvelles; influence démoralisatrice d'une presse à bon marché, vendue au capitalisme ; action directe de l'État bourgeois sur les fonctionnaires qui en dépendent, sur les enfants et les jeunes gens qui reçoivent son enseignement, sur les sold sont enfermés dans ses casernes, sur les fidè Églises auxquelles, dans un intérêt de conse] sociale, il accorde des subventions.

8 LE SOCIALISME COxNÎRE l'ÉTAT

Mais toutes ces causes elles-mêmes se ramènent en dernière analyse à une cause fondamentale : c'est que, dans nos démocraties, plus encore que dans les pays moins développés. politiquement et économiquement, le pouvoir réel appartient aux rois de la finance, de l'industrie, de la grande propriété et que, pour le moment, les débuts de la conquête du pouvoir politique par le prolétariat ne sont que peu de chose auprès de l'achèvement de la conquête des pouvoirs publics par la bourgeoisie capitaliste.

Comment, par quels moyens cette conquête s'estelle faite et se maintient-elle ? C'est ce que nous allons montrer en empruntant surtout nos exemples aux trois grandes démocraties du monde contemporain : les États-Unis, l'Angleterre et la France.

Nous rechercherons ensuite si, dans l'hypothèse même où le prolétariat, malgré les moyens de résistance de la classe capitaliste, parvenait à conquérir la majorité, cette victoire ne serait pas rendue inopérante par la faillite du parlementarisme, dont la décadence actuelle semble présager l'effondrement final.

Page 1