CHAPITRE
Dans la plupart des pays, rétablissement du suffrage universel a été le résultat, soit d'un mouvement insurrectionnel, comme en France, soit d'un effort prolétarien caractérisé par des manifestations, des émeutes ou des grèves politiques, comme en Belgique, en Suède, en Autriche, en Angleterre.
Brusquement, la bourgeoisie, seule investie jusqu'alors du droit électoral, s'est vue dépouillée de son privilège. Un flot d'électeurs nouveaux, appartenant à toutes les classes, a submergé la minorité censitaire et dès lors, dans les pays industriels tout au moins, s'est posé, pour les dirigeants, ce problème : Gomment s'emparer du suffrage universel? Comment arriver à ce résultat, d'apparence paradoxale, que, dans un corps électoral où la majorité des citoyens a un intérêt de classe à s'affranchir de la domination capitaliste, cette domination soit plus que jamais maintenue et parfois même consolidée ?
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Certes, pour réaliser cette conquête, la minorité capitaliste a dû compter avec d'autres classes, rechercher l'alliance des paysans et des petits bourgeois, donner à sa politique les apparences au moins de la démocratie, intéresser à ses vues le prestige et l'influence politique des Églises, accroître par tous les moyens l'action des « autorités sociales » sur les masses. Mais tout cela n'eût pas suffi, si les masses elles-mêmes n'étaient pas, en temps normal, opiniâtrement conservatrices, instinctivement hostiles à tout changement, profondément respectueuses de l'ordre établi.
C'est ce que Ibsen a montré d'une manière saisissante dans son Ennemi du Peuple et ce que, récemment, un publiciste anglais, M. Buchan, constatait, avec une satisfaction non dissimulée, dans un article de la Fortnightly Review (novembre 191 3), « Democracy and représentative Government » :
Everyman (nous dirions M. Tout le Monde) est un gaillard très intelligent. Ce n'est pas du tout l'être névrosé, vivant toujours dans un tourbillon d'émotions élémentaires, que certains nous représentent. Il est, en règle générale, beaucoup plus raisonnable et plus stable dans ses opinions que ceux qui parlent officiellement en son nom. Ce n'est pas un doctrinaire, mais un homme essentiellement pratique. Si vous lui proposez des projets fantastiques de changement, il est capable de vous répondre comme ce Highlander k certaine commission, qui lui offrait gratuitement un lopin de terre, k la condition qu'il observe trente commandements, inscrits dans un règlement d'État : « Pour gagner le
Paradis, je ne dois observer que dix commandements, h Ce n'est pas un anarchiste, mais une créature essentiellement obéissante et respectueuse de toutes lois raisonnables. Dans le fond de son cœur, comme le disait un jour Lord Hugh Cecil, il est « profondément anti-révolutionnaire ».
De toutes les c garanties conservatrices » que les partisans du régime social actuel peuvent demander contre la démocratie, il n'en est assurément pas de plus efficace que ce conservatisme, ce misonéisme des masses. Néanmoins, nous le reconnaissons volontiers, — et s'il n'en était pas ainsi, le suffrage universel nous serait bien indifférent, — dès l'instant où une fraction importante du prolétariat prend conscience de ses intérêts de classe, la bourgeoisie ne peut plus compter exclusivement sur ces facteurs moraux, déterminés eux-mêmes par les conditions économiques du passé.
Aussi met-elle en œuvre, avec une énergie croissante, les divers moyens d'influence dont elle dispose, soit à l'égard des électeurs, soit à l'égard des élus du suffrage universel.
5 i — L'action sur les électeurs
C'est par le fait même de leur richesse que les classes possédantes disposent d'une série de moyens d'influencement dont l'importance relative varie selon les pays. Les principaux de ces moyens sont : la corruption, directe ou indirecte; la pression
exercée sur les électeurs^ par les patrons, les propriétaires, les institutions charitables, ou bien encore par l'État j l'action permanente delà presse, l'organisation méthodique des masses électorales, sous la forme de partis, disposant de ressources considérables qui leur sont fournies par la classe maîtresse.
i° La corruption.
« Pour représenter le peuple belge, disait le journal L'Indépendance du 19 juin 1908, il ne faut ni de l'intelligence ni du savoir ; il faut avoir de l'argent. C'est bête, c'est révoltant, c'est honteux, mais c'est ainsi ! Les faits sont là... »
On était tenté de prendre cette affirmation à la lettre quand on voyait qu'en Belgique, et plus encore dans d'autres pays, où cependant les pauvres forment la grande majorité, presque tous les députés étaient des riches ou, du moins, des gens aisés.
Néanmoins, ce serait faire aux pauvres une injure grave et imméritée que d'attacher une importance excessive à la corruption directe.
On peut tenir pour acquis, au contraire, que la plupart des gens, dans la plupart des circonscriptions, ne sont pas influencés par des dons ou des promesses d'argent ou de victuailles.
En Belgique, en France, on peut nommer les arrondissements, assurément peu nombreux, où,
CONQUÊTE CAPITALISTE DES POUVOIRS PUBLICS. l3
de notoriété publique, les consciences sont à vendre.
En Angleterre, où jadis la corruption était un fait constant et la plaie de la vie politique, les deux types traditionnels de la corruption électorale, la bribery, corruption par dons ou promesses d'argent, et le treating, distribution de consommations, n'ont plus, v depuis l'extension de la franchise, le même développement qu'autrefois. Il } T a des circonscriptions, surtout dans les a villes cathédrales », où l'on achète les voix .électorales à un tarif qui varie de i shilling à 10 shillings. On offre aussi de la bière à prix réduit, la veille des élections. Mais, somme toute, ces formes rudimentaires de la corruption ne jouent plus un rôle considérable. Elles ont fait place à des procédés plus déguisés, qui cadrent mieux avec les mœurs devenues plus pures et la vaste extension du corps électoral : on fait des cadeaux aux villes, des dons à toutes sortes d'institutions religieuses, charitables ou sportives; on organise des « smoking concerts », des divertissements, des pique-niques, des danses, des « primrose league feasts » ; tout cela coûte cher et n'est à la portée que de gens ou de partis riches ; mais il est difficile de prétendre que ce soit de la corruption proprement dite (*).
Eniait, l'achat des votes, ou les distributions de
(i) Ostrogorski, La Démocratie et les Partis politiques , édition 1913, p. 217 et suiv.
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bière et de vin ne se pratiquent en grand et n'ont d'influence réelle que dans quelques bourgs pourris, dans certaines localités où les « assistés » sont particulièrement nombreux et dans les pays où, comme aux États-Unis, les conditions de la vie politique et sociale sont plus favorables qu'ailleurs au développement de la corruption. f
Avant la guerre civile, il n'y avait encore aux États-Unis que trois ou quatre villes, avec New- York en tête, où Ton avait recours à l'argent pour gagner des voix. Mais, après la guerre, l'exaspération de l'esprit de parti et le développement extraordinaire du système des dépouilles, firent de la corruption des électeurs une pratique régulière. La rapide croissance des villes, fatalement accompagnée du développement du prolétariat et aussi d'une classe de semi-criminels, l'arrivée des émigrés misérables d'Europe et l'extension du suffrage aux nègres, avaient, de leur côté, augmenté les contingents vénaux. L'entrée sur la scène politique des trusts et, en général, des grands intérêts industriels et financiers, qui cherchaient à composer selon leurs convenances les corps législatifs, l'administration et la magistrature, contribuait largement à fournir les fonds nécessaires pour l'achat des voix :
Dans plusieurs parties de l'Union, les moeurs électorales sont assez pures, mais dans plusieurs autres la corruption est établie à demeure. Et ce qui est remarquable et quelque peu inattendu, c'est que ce ne sont
CONQUÊTE CAPITALISTE DEST POUVOIRS PUBLICS l5
pas les villes qui en sont le foyer unique ni même le foyer principal. Même dans les villes contaminées, la corruption n'est pas toujours individuelle, on achète les c workers », les petits « leaders », qui exercent une influence irrésistible sur un certain nombre d'électeurs pauvres et les font voter selon leur mot d'ordre sans leur payer régulièrement le prix de leurs voix. Les partis obtiennent souvent, à peu près de la même manière, les voix des membres des organisations syndicales ouvrières ; les chefs les « vendent » (sell ouf) aux partis, sans que les ouvriers s'en doutent. Les électeurs urbains, qui se vendent de propos délibéré, appartiennent, pour la plupart, a la lie de la population. La vénalité la plus éhontée se rencontre souvent dans les districts ruraux, notamment dans les États de la côte atlantique, voire dans la Nouvelle-Angleterre, habitée par les descendants des Puritains. On y vend les voix ouvertement comme au marché, elles se cotent régulièrement à des prix fixes. Et ce ne sont pas seulement les miséreux qui trafiquent de leur voix, mais des farmers très aisés, de souche américaine, des gens pieux allant chaque dimanche a l'église. Dans plusieurs districts ruraux, un quart ou un tiers des électeurs trafiquent de leur voix.
Notons cependant que, dans ces dernières années, une amélioration s'est produite, grâce à la réforme électorale assurant le secret du vote, connue sous le nom de Australian Ballot (vote australien).
Le marché public des voix qui se tenait à New-York et dans d'autres grandes villes a disparu. Les élections se passent en bon ordre. Dans certains endroits, les partis s'entendent pour s'abstenir de pratiques corruptrices.
l6 LE SOCIALISME CONTRE l'ÉTAT
2° La pression.
Il n'y a peut-être pas de pays où, au lendemain d'une bataille électorale, les partis vaincus n'attribuent leur défaite aux actes de pression dont l'adversaire se serait rendu coupable.
En Belgique, par exemple, les annales parlementaires sont remplies d'accusations de ce genre. '
Qu'il s'agisse d'élections communales ou d'élections législatives, libéraux et catholiques s'accusent mutuellement d'avoir, par des moyens illicites, influencé les votes de leurs ouvriers, de leurs locataires, ou bien des malheureux qui reçoivent des secours de la bienfaisance publique et privée, ou bien encore des employés et des fonctionnaires qui se trouvent sous leur dépendance.
De tels faits, assurément, ne peuvent avoir grande influence dans les villes; mais il en est autrement dans certaines localités industrielles où un grand patron fait la loi, et surtout dans des districts ruraux.
Rien de plus tristement instructif à cet égard, que le débat qui se produisit à la Chambre belge en juillet 19 12, sur la validité des élections de l'arrondissement de Nivelles. Un député libéral, M. Jourez, avait décrit en ces termes impressionnants ce qu'il appelait la « pression terrienne » :
Dans ce genre de fraude, il n'y a point de débours de la part du corrupteur. Il suffit, pour celui qui veut
imposer un vote, d'avoir du bien au soleil ou bien d'être simplement régisseur ou receveur de propriétés et, enfin, de joindre à ces dons divers un peu d'audace.
Ce système de fraude se pratique d'ailleurs dans un petit monde intéressant dont il faut dire deux mots. II s'agit d'un monde pas riche, souvent pauvre, resté attaché au sol natal, résistant a la séduction des cités tentaculaires. Comme le père et souvent comme le grand-père l'avaient fait, le petit cultivateur vit sur sa terre, qui ne lui appartient pas, mais en la considérant un peu comme son propre bien. Jamais ou très rarement, il n'entend parler du vrai maître, c'est-à-dire du propriétaire qu'il ne eonnaît pas ou presque pas. Il ne pense a lui qu'à la Saint-André, fête patronale des propriétaires, où il s'agit de régler le fermage. S'il fait honneur à ses affaires, cette date lui sera peu gênante. Mais où le maître de la terre se révèle, si bien entendu ce maître est clérical, c'est au jour des élections. Ce jour-là fut souvent pour bien des gens attachés à la terre un moment tragique à passer, car c'est alors que le propriétaire ou son délégué se dresse devant le petit locataire pour lui dire : «: Aujourd'hui, vous avez a choisir entre vos intérêts et ce que vous dicte votre conscience, vous allez voter comme je l'entends et comme je veux vous l'imposer, sinon je vous retirerai votre terre. Vous abandonnerez cette terre sur laquelle vous avez été élevé, où ont vécu vos ascendants 1 »
Et alors, ce malheureux qui songe a sa femme et a ses enfants qu'il doit nourrir, tout en professant peutêtre une opinion politique contraire à celle de son propriétaire, fléchit et s'incline devant cette volonté plus forte que la sienne. Il refoule au fond de son cœur ces sentiments de révolte de sa conscience. Il marche 1 Mais si sa conscience est plus forte que son intérêt, celle-ci reprend ses droits à la liberté et alors, parce qu'il
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refuse de se laisser asservir, et qu'il ne marche pas, on le brise {Annales parlementaires, 1912, p. i85).
Ces faits ne furent guère contestés par les adversaires de M. Jourez. Ils se bornèrent à dire que les libéraux agissaient de même, qu'ils achetaient des terres pour les louer aux électeurs qui votaient bien et que, somme toute, ils étaient aussi peu qualifiés que possible pour s'ériger en défenseurs de la liberté des petits.
Nous ne nous proposons pas de rechercher dans quelle mesure ces accusations réciproques étaient fondées. En pareille matière, la preuve légale est généralement difficile et, au surplus, les actes de pression directe et punissables, d' « une influence », — comme disent les Anglais, — ne sont, en somme, que peu de chose auprès de la pression indirecte et non punissable que, dans tous les pays, les chefs d'industries, les propriétaires, les administrateurs de bureaux de bienfaisance, les membres de sociétés charitables, ou les Pouvoirs publics, exercent sur les personnes qui se trouvent sous leur dépendance.
Que l'on songe, en effet, au pourcentage énorme que représentent, dans le corps électoral, les ouvriers qui auraient peine, en cas de renvoi, à trouver un autre gagne-pain, les cultivateurs qui craignent d'être renvoyés à la fin du bail, ou qui n'ont pas de bail écrit, les miséreux qui se trouvent sous la coupe des maîtres des pauvres ou des visiteurs des
sociétés Saint-Vincent-de-Paul, les employés et les fonctionnaires dont l'avancement est subordonné au bon plaisir de leurs supérieurs ! Peut-être ne va-t-on pas jusqu'à leur interdire de voter comme ils l'entendent, — ce que, d'ailleurs, le secret du vote peut rendre difficile si pas impossible, — mais on leur interdit de faire de la politique, ou de recevoir certains journaux, ou, s'ils ont un petit cabaret, de mettre des locaux à la disposition de propagandistes du parti qui aurait leurs préférences; et, somme toute, on arrive ainsi à écraser dans l'œuf — partout où ces influences ne trouvent pas de contrepoids — toute action qui tendrait à affranchir les travailleurs.
Ce que peut être cette dépendance de pauvres, surtout dans les régions rurales où le clergé et les propriétaires fonciers marchent d'accord, on en pourra juger par cet extrait d'une brochure écrite par un catholique belge, sous forme de lettre ouverte, à M« r Mercier, cardinal archevêque de Matines :
Là où l'oppression résulte de l'accord fraternel de l'autorité ecclésiastique avec les puissances de l'or, avec les forces de la terre et du passé féodal, c'est le régime du pharisaïsme.
Nulle part en Belgique, ce lamentable cartel du château et de l'autel n'a produit de plus désastreuses conséquences que dans la province de Namur où l'Administration est résolument théocratique. Elle y est basée systématiquement sur le servage. Les bailleurs de fonds du Pouvoir y dictent leurs volontés souveraines
à ses bénéficiaires qui ne sont que personnes interposées : les pensionnaires du régime. Tout ce qui, commune ou particulier, tente une apparence de résistance, est boycotté et destitué administrativement de ses droits les plus sacrés : c'est un outlaw. On y exige impitoyablement des petits et des humbles, au même titre et par les mêmes moyens de pression, et la pratique religieuse, hommage lige au curé, et les basses servilités, nommage lige au châtelain. Nulle part le pauvre n'est plus méprisé et le travailleur moins honoré (').
Tous ceux qui connaissent nos campagnes reconnaîtront que ce tableau répond à la réalité.
3° La Presse.
« Dans une démocratie — a dît Montesquieu — les institutions ne valent que ce que vaut l'opinion publique qui les contrôle. »
Or, l'opinion publique est, en majeure partie, faite par la presse, et, sauf dans quelques pays où existe une organisation ouvrière puissante, la presse presque tout entière £st aux mains de la classe capitaliste.
Autrefois, un journal était une entreprise essentiellement politique. Des hommes s'associaient pour la défense d'une idée ou pour la conquête du pouvoir. Ils fondaient un quotidien, instrument de propagande ou de combat. Ils ne cherchaient pas à
(i) Stéphane, Le Projet Poullet, p.a4. Bruxelles, Lebègue, 1913.
faire de bénéfices sur la vente de leur feuille. Le journalisme n'avait rien de commun avec l'affairisme.
Depuis quelque trente ans, tout est changé.
Sans doute, il y a toujours des journaux politiques, sous la dépendance plus ou moins directe de partis; mais, de plus en plus, on voit dans tous les pays se développer une presse nouvelle, à bon marché et à gros tirage. Elle se déclare « indépendante », mais elle est en réalité la servante de gens d'affaires qui la dirigent, la possèdent ou la subventionnent.
Ici encore, nous assistons, pour ce qui concerne le pouvoir, à une démocratisation apparente et à une mainmise effective de la ploutocratie sur les organes de l'opinion.
Depuis longtemps déjà, cette évolution est accomplie aux Étals-Unis. Elle y a même provoqué de tels scandales que l'influence de la presse tend à décroître et que le leadership intellectuel a passé, pour the better élément, aux magazines et aux revues hebdomadaires et mensuelles.
Il serait certes exagéré de prétendre que la situation soit aussi mauvaise en Angleterre où, cependant, depuis quelques années la plupart des journaux ont été achetés par des financiers ou des syndicats d'hommes d'argent ( x ), mais c'est en France, peut-être, que les abus sont les plus
(i) Ostrogorski, édition 191a, p. 182.
22 LE SOCIALISME CONTRE l'ÉTAT
criants, que l'organisation de la presse est la plus détestable.
Delaisi, dans La Démocratie et les Financiers (*), et avec plus de précision et plus d'exactitude, André Morizet, dans une brochure publiée en 1912, Pourquoi nous avons besoin d'une presse puissante, ont clairement montré, en effet, que faute d'un maximum de vente — c'est le cas de presque toutes les feuilles radicales, où à raison de frais tellement élevés qu'aucune vente, si énorme soit-elle, ne pourra jamais les couvrir, c'est le cas des grands journaux d'information — la plupart des journaux français sont obligés, pour vivre, de compter sur leur « publicité », d'émarger aux fonds secrets, de. lancer les émissions des grandes banques, sans parler de tripotages malpropres qui consistent à recevoir des subsides pour entreprendre des campagnes intéressées, masquées sous un prétexte d'utilité publique ou de patriotisme, ou mieux encore, pour garder un silence de tombe sur des questions qu'une presse honnête aurait pour devoir de soulever.
On imagine, dans ces conditions, ce que peut être l'influence sur le suffrage universel d'une presse qui, suivant le mot de Jaurès à propos du scandale de la N'Goko Sanga, « par les organes de tous les partis, donne à la même heure le même son de cloche, discrédite ou exalte les mêmes
(1) P. i45 et suiv.
entreprises et pousse toute l'opinion comme un troupeau dans le même chemin ».
Cette influence, qui reste énorme, serait sans limite, si le public n'avait pas appris à se méfier des campagnes tendancieuses de la « grande presse » et si, malgré l'insuffisance de leur tirage, les journaux ouvriers et socialistes n'étaient parfois en mesure de la mettre en échec. Il faut ajouter que, dans beaucoup de pays, et notamment en France, la presse de province, moins contaminée, possède une influence politique plus grande, peut-être, que la presse de la capitale.
4° L'organisation méthodique des masses électorales.
À côté des gens que l'on achète, que l'on intimide et que l'on trompe, il en est d'autres que l'on encadre dans les partis traditionnels et qui, par la suite, y restent fidèles, par habitude, par misonéisme, par crainte^ aussi que la création de-partis nouveaux ne favorise leurs adversaires. C'est en partie ce qui explique, par exemple, la survivance aux États-Unis de deux partis, de deux « machines » qui diffèrent très peu par leur programme, mais contiennent, l'un et l'autre, des éléments d'une hétérogénéité absolue.
La même situation existe, sous d'autres formes, en France où les étiquettes politiques — républi-
24 LE SOCIALISME CONTRE i/ÉTÀT
cains, radicaux, radicaux-socialistes, socialistes indépendants — ont peu de signification.
II n'en est pas autrement, bien qu'à un moindre degré, en Angleterre, où Ostrogorski caractérise en ces termes la dégénérescence des deux grands partis bourgeois :
Se distinguant à peine l'un et l'autre par leurs principes et par leurs méthodes, les partis se disputent surtout le pouvoir. Leurs leaders, dont plusieurs des hommes de grande valeur et quelquefois de grands chefs, ne peuvent cependant agir en hommes d'État, même s'ils en possèdent l'étoffe; ils n'ont pas et ne peuvent plus avoir un ensemble défini d'idées, ni une politique déterminée et suivie. Leur préoccupation suprême est * l'avantage momentané du parti. Leurs programmes sont composés surtout pour les besoins de la guerre que les partis se font ; a côté des problèmes réellement suscités par la vie nationale, d'autres y sont introduits pour qu'on puisse jouer avec eux pile et face. Le mot courant the parti/ game (le jeu de parti) traduit en effet le caractère prédominant de leurs combats. Non que les leaders et leurs partisans, la grande majorité au moins, manquent de convictions et de sincérité, mais l'âpre poursuite du succès pour le parti les dissimule si bien que souvent il est impossible de démêler si ce succès est un moyen ou une fin.
Dans ces conditions, il est inévitable que, pour se procurer le succès, les partis, réduits en quelque sorte à l'état de « machines », substituent, à la propagande des idées, les procédés de réclame qui sont usités dans le monde des affaires. Mais ces
procédés de réclame coûtent cher. Il faut faire placarder, sur tous les murs de la ville ou des campagnes, d'innombrables affiches; lancer et faire porter à domicile des professions de foi, des circulaires, des portraits, des biographies, avoir un journal pour défendre ses idées et insulter ses adversaires, donner des réunions, louer des salles, entretenir toute une armée de porteurs de bulletins, d'afficheurs, d'agents électoraux.
Delaisi( 1 ) évalue en moyenne les frais d'une élection en France à 5o.ooo francs. En Angleterre et aux États-Unis, il en coûte plus car, indépendamment des frais d'élection proprement dite, la réclame électorale joue un rôle beaucoup plus considérable et qui va toujours croissant. Depuis quelque temps, nous dit Ostrogorski, la période électorale en Angleterre est marquée par une véritable débauche d'affiches. C'est une sorte de course au clocher, entre les candidats rivaux, à qui couvrira et recouvrira davantage les murs. Plus les affiches d'un candidat sont nombreuses et plus est grande l'impression* qu'il produit sur la foule. Si, au contraire, un candidat se lasse au jeu, il faut croire qu'il a perdu confiance dans sa cause ou, ce qui est plus grave, qu'il est arrivé au fond de son gousset. Et naturellement, ces affiches ont bien moins pour but d'instruire, de convaincre les électeurs, que de les étourdir, de les suggestionner,
(i) La Démocratie et les Financiers.
26 LE SOCIALISME CONTRE l'ÉTAT
de leur donner l'illusion de la puissance et de la supériorité du nombre.
Aux États-Unis, chacun le sait, c'est pis encore.
Pour manifester l'enthousiasme, ou pour le pro*voquer, les a workers » des divers partis recourent à un ensemble de moyens qu'ils désignent euxmêmes sous le nom de the chinese business (la besogne chinoise) : mass meetings, $vec intermèdes musicaux, feux d'artifice, cortèges nocturnes aux lumières, cavalcades à cheval et à bicyclette, parade aquatique avec des centaines de vaisseaux rangés en file, procession^ où, parfois, plus de 100.000 hommes défilent devant quelque haut personnage du parti, ayant à leur tête les candidats euxmêmes, avec musique, drapeaux et bannières.
Il va sans dire que la réclame électorale, quand elle atteint de telles proportions, n'est possible que par des partis que soutiennent des gens très riches. Et naturellement, ces derniers ne subventionnent que des partis dont ils ont à attendre quelque chose pour la défense de leurs intérêts de classe ou même de leurs intérêts privés.
On sait le rôle que jouent en France les grands comités de Paris et, par exemple, le fameux Comité Mascuraud; ou bien en Angleterre, les brasseurs, qui sont, avec les gros propriétaires fonciers, les principaux soutiens du parti conservateur et, d'autre part, les parvenus, aspirant à la noblesse, qui alimentent surtout les caisses du parti libéral.
Aux États-Unis, la dépendance des hommes
politiques vis-à-vis du capitalisme est plus flagrante encore :
Les dons des particuliers, nous dit Ostrogorski (*), fournissent une partie très considérable des « fonds de la campagne électorale ». Dans la grande majorité des cas, c'est une pure spéculation, un placement d'argent qui,. plus tard, doit rapporter beaucoup en faveurs. Les représentants des gros intérêts industriels ou financiers, les € corporations » ou le§ capitalistes individuels, par une forte contribution aux fonds de la campagne, obtiennent une sorte d'hypothèque sur l'administration ou la législation future. Les sommes données par les corporations, secrètement bien entendu, pour les campagnes présidentielles de 1896- 1904 ont fourni un fonds de corruption énorme qui a été employé en conséquence. On estime qu'en 1896, le chairman national républicain disposait d'un trésor de guerre de 7 millions de dollars. En 1900, de 3 millions et demi ; en 1904, de 3 millions.
Les révélations faites après la campagne présidentielle de 1904 soulevèrent l'opinion publique contre les contributions des corporations. Des lois furent édictées.' Le scandale même est une action salutaire. Les dernières campagnes présidentielles furent conduites avec pljis de scrupule. Mais les intérêts en jeu sont trop considérables pour que les classes maîtresses ne continuent pas à employer, plus ou moins ouvertement, les moyens d'action dont elles disposent pour influencer les électeurs.
Googjc
28 LE SOCIALISME CONTRE l'ÉTAT
En résumé, les minorités possédantes ont de puissants moyens, licites ou illicites, de neutraliser, ou de tourner en leur faveur, la « force du nombre ». Elles ont pour elles la tradition, le prestige des « autorités sociales », l'expérience des affaires, la supériorité du savoir. Elles tiennent les pauvres par Péglise, par l'école, par les bureaux et les sociétés de bienfaisance, par les mille liens de l'intérêt ou de la crainte. Elles peuvent boycotter Tes commerçants qui pensent mal, congédier les ouvriers qui font montre d'indépendance, chasser les locataires qui osent leur faire de l'opposition. Elles ont la presse omnipotente. Elles dominent les anciens partis, qui ont besoin pour vivre de leur argent. Et, dans ces conditions, partout où des organisations ouvrières puissantes ne mettent pas ces pouvoirs d'influencement en échec, elles conservent, sous le régime du suffrage- universel, à peu près la même prépondérance que sous le régime du suffrage restreint.
Mais, à mesure que leur influence traditionnelle diminue, elles doivent recourir à des moyens plus grossiers, ou plus malhonnêtes pour maintenir leur domination.
D'une part, la corruption et la pression, directes, et surtout indirectes, jouent un rôle plus ou moins important ; d'autre part, des partis bourgeois usés, décomposés, formés d'éléments hétérogènes suppléent à leur absence de programme par leur art de l'opportunisme et la machinerie de l'organi-
sation. C'est à propos de l'Angleterre, où, cependant, les mœurs politiques passent encore pour être
relativement bonnes, qu'Ostrogorski nous tra
tableau peu flatteur des luttes électorales :
Toute l'activité des partis aboutit à une camj moins de persuasion que d'hypnotisation des élect elle n'est qu'un appel continu aux émotions. Toi moyens employés sont une conspiration générale c la crédulité des électeurs ; on rivalise d'expédients surprendre leur bonne foi par des mensonges à couler des cuirassés, par des insinuations diffam en paroles et en images, par l'excitation des convc et de la peur, ou par l'étalage vulgaire de la corru pure et simple. Les électeurs captés sont condui scrutin comme un troupeau et la victoire est d< aux partis qui ont, non les principes les plus élei le plus de lois bienfaisantes à leur actif, mais le d'automobiles à leur disposition.
L'auteur constate, il est vrai, que l'entré ligne du Parti ouvrier {Labour Party) a, dan limites de son action, amélioré ces mœurs.
Mais cette action n'a encore qu'une p restreinte et le fait reste que, dans l'état actue choses, malgré le suffrage universel, malgi « souveraineté du peuple », le pouvoir réel, le corps électoral, appartient généralement riches.
Alors même d'ailleurs que ce pouvoir leur échî ils peuvent encore le reconquérir en agissant, plus sur les électeurs, mais sur les élus.
3o LE SOCIALISME CONTR1 L'ÉTAT
§ 2 — L'action sur les élus
Grâce au pouvoir d'influencement des classes possédantes sur les électeurs, les trois grandes démocraties du monde occidental sont gouvernées par des partis bourgeois.
Mais ces partis s'intitulent radicaux ou démocrates. Ils doivent compter avec la classe ouvrière. Il leur est même parfois impossible de former une majorité parlementaire sans les élus du prolétariat. Pour vivre, ils sont obligés de faire certaines réformes, de réprimer certains abus, de porter atteinte à certains privilèges de classe, et, à n'en pas douter, ils feraient bien plus encore, pour relever les uns, pour abaisser les autres, si, aux influences que le capitalisme exerce sur les électeurs, ne venaient s'ajouter les influences qu'il fait agir sur les élus et sur les gouvernements.
Cette action, naturellement, n'est pas aussi apparente. Elle ne peut être réellement efficace que si elle se dissimule. On la devine néanmoins, à ses résultats. On la découvre, en étudiant les relations qui existent entre la politique et l'industrie ou la finance. On la voit, trop souvent, mise au jour par des affaires scandaleuses, où s'étale le cynisme des uns, où se tache la réputation des autres.
Au surplus, pour pénétrer ces dessous de la politique démocratique, nous avons des guides. Ici
CONQUÊTE CAPITALISTE DES POUVOIRS PUBLICS 3l
encore, le livre d'Ostrogorski sur La Démocratie et les Partes politiques reste la source principale d'informations. Mais il peut être utilement complété par ces deux autres ouvrages, dont nous avons déjà cité le premier : Delaisi, La Démocratie et les Financiers, pour la France, et pour l'Angleterre : Bellock & Chesterton, The Party System.
i° États-Unis.
Après avoir montré comment aux États-Unis les partis bourgeois, dominés par les influences d'argent, sont presque partout dirigés par ce qu'on appelle la « machine », — agrégation hiérarchique, à base mercenaire, de politiciens professionnels dirigés par un boss, — Ostrogorski décrit en ces termes l'action de la machine, ou plutôt des machines — machines d'Etat ou machines municipales — sur les élus du suffrage universel :
Dans chaque assemblée législative, la machine « possède » un certain nombre de membres dont elle a payé les frais électoraux... Quelques députés se laissent acheter. D'autres, et ils sont plus nombreux, honnêtes gens venant de districts ruraux, succombent par faiblesse.
Il va sans dire que la plupart du temps, les boss et autres wire-pullers (tireurs de ficelles) des hommes politiques, ne sont eux-mêmes que des instruments aux mains de grandes compagnies de
32 LE SOCIALISME CONTRE l'ÉTÀT
chemins de fer et autres « corporations » financières ou industrielles.
Depuis quelques années surtout, les politiciens corrompus qui dirigent les machines politiques ont été, en quelque sorte, subalternisés ; le commerce de détail de la corruption, sans être supprimé, ne joue plus qu'un rôle secondaire; au sommet du gouvernement extra-constitutionnel, qui tient les assemblées parlementaires ou municipales sous sa dépendance, apparaissent, non plus le boss ou le ring politique, mais les magnats de la haute finance et de la grande industrie. La conquête capitaliste des pouvoirs politiques est complète. On en jugera par cette revue sommaire, faite par Ostrogorski, de la situation dans les deux chambres du Congrès, dans les législatures d'État et dans les assemblées municipales.
i . Congrès. — Au Sénat, la grande assemblée des États, il n'y a pas d'esprit public. C'est plutôt une vaste bourse nationale, avec plusieurs corners (coins) pour l'acier, le lin, le bois de charpente, le pétrole, etc., avec des administrateurs astucieux et des procureurs adroits qui ont charge de tous ces intérêts particuliers, préoccupés d'obtenir certaines lois ou d'en empêcher la confection. Le marchandage est leur objet et les méthodes des marchands sont leurs méthodes : « l'État législatif est conduit d'après le principe du « do ut des », chaque intérêt exigeant le prix de son appui et obstruant la voie jusqu'à ce qu'il reçoive satisfaction. »
Les intérêts ne sont pas représentés à la Chambre aussi amplement qu'au Sénat: il n'y a peut-être pas plus d'un tiers de membres qui représentent des « intérêts » particuliers ; mais on a raison des autres au moyen de la discipline du parti qui les fait voter les yeux fermés.
2. Législature des États. — Dans les États dominés par la machine (et ce sont précisément les plus riches et les plus avancés en concentration capitaliste), la majorité des membres de la législature ne sont que des âmes damnées du boss et, sur sa demande, ils accordent docilement aux riches compagnies industrielles ou financières toutes sortes de « franchises », de privilèges fiscaux.
3. Municipalités. — Les assemblées municipales n'ont souvent rien à envier aux législatures : remplies d'élus des corporations, ou de « boodle aldermen », directement achetés par elles, elles se livrent aux mêmes exploits, et avec les mêmes résultats désastreux pour la fortune publique.
Ce que la corruption ne fait pas, l'inconscience et les habitudes de gaspillage l'accomplissent. Affectant la plus grande partie de la population américaine et ses intérêts les plus importants, l'administration des villes fournit le spectacle du fiasco le plus complet du gouvernement électif aux États-Unis. Il serait injuste, au surplus, de ne pas signaler que, dans ces dernières années, un effort a été fait pour améliorer l'administration des villes
et, d'une manière générale, pour assainir l'atmosphère des assemblées délibérantes.
Au cours de son avant-dernière campagne électorale, le président Wilson faisait à cet égard d'intéressantes constatations :
Le peuple des Etats-Unis s'est mis en tète de rendre la santé en môme temps à la politique et aux grosses affaires. Il est en train d'ouvrir les portes, de lever les jalousies, de traîner tous les objets de malades au grand air, au plein soleil. Il est en train d'organiser une grande chasse et d'enfumer certains animaux pour les faire sortir de leurs tanières. Il est en train de mettre la bête k découvert dans la jungle où, comme il disait, c'était elle qui prenait au lieu d'être prise. Il s'est donc décidé k saisir une hache et k raser la jungle, à voir alors où la bête trouverait k se cacher... (').
Ce sont là'des paroles de candidat, sans doute, auxquelles on aurait tort d'attacher une importance excessive. Néanmoins la tendance existe. Des observateurs impartiaux — je songe par exemple à M. A. Lawrence Lowell, président de l'Université de Harvard ( a ) — la signalent et soutiennent que, peut-être, en Europe on s'exagère les* vices organiques des corps législatifs américains.
Mais, d'autre part, ils ne méconnaissent pas, ils ne peuvent méconnaître que, à l'heure actuelle, les
(i) Woodrow Wilson, La Nouvelle Liberté. Paris, Éditions dn Temps présent, 1913, p. 117.
(a) Lowell, Public Opinion and Popular Government, p.i3g. New-York, Longmann Green and C«, 1913.
grandes corporations exercent sur les corps élus une influence formidable, par les innombrables situations qu'elles peuvent faire aux parents et aux amis des boss et des hommes politiques qui en dépendent (').
2° Angleterre.
Dans un pays comme l'Angleterre qui a des traditions politiques et des cadres sociaux bien établis, l'action que les puissances d'argent peuvent exercer sur le personnel parlementaire et gouvernemental n'est pas aussi directe, aussi brutale, et, d'autre part, aussi nécessaire.
Le parti conservateur, quand il n'a pas la majorité, dispose d'une minorité puissante, singulièrement âpre à défendre ses intérêts de classe. Le parti libéral serait condamné à l'impuissance, si les hommes riches qui forment son aile droite lui refusaient leur concours. Et, dans les deux grands partis bourgeois, l'organisation est suffisamment oligarchique pour que les procédés américains, qui soulèvent d'ailleurs l'opinion publique, n'aient pas les mêmes raisons d'être.
Mais ce que l'on ne fait pas, ce que l'on n'oserait pas faire, ce que l'on ne saurait pas faire directement, on le fait, dans une certaine mesure, indirectement.
(i) Lowell, op. cit., p. i35.
Il ne paraît pas douteux, en effet, que, dans le parti libéral surtout, nombre de députés se trouvent, plus ou moins, sous la dépendance des grands capitalistes qui fournissent des fonds à leur .parti. - Par quel mécanisme ?
Pour le bien comprendre, il faut — en faisant la part d'exagérations évidentes — lire le très curieux petit livre de Bellock & Chesterton (').
A en croire nos deux auteurs — et Ostrogorski dans son grand ouvrage aboutit, en somme, aux même conclusions — l'Angleterre moderne n'est pas gouvernée, comme c'est l'apparence, par la Chambre des Communes, mais par une catégorie, ou plutôt deux catégories de dirigeants — les front benches (*) — qui organisent le pouvoir, sous la direction suprême des « leaders » assistés de leurs « whips » :
A qui a passé — écrivent-ils — le pouvoir de la Chambre des Communes? A un comité politique pour lequel il n'y a pas de dénomination officielle (car il agit en secret), mais qui peut être appelé € The Front benches a. Ce comité n'est pas nommé par vote, par acclamation, ou même par consentement tacite. Ses membres ne doivent pas leur position k la volonté de la Chambre ou à la volonté de la nation. Il est choisi par un procès de cooptation et, pour la plus grande partie, parmi les riches politiciens et leurs créatures. Il
(i) TheParty System. Londres, 1910.
(2) Les c premiers bancs » où siègent, face à face, les « leaders » de6 deux partis principaux.
* CONQUÊTE CAPITALISTE DES POUVOIRS PUBLICS i']
forme, en réalité, un seul corps et, quand ses intérêts ou son pouvoir sont en jeu, agit comme un seul homme.
, Assurément, les « front benches » n'exercent pas un pouvoir absolu. Ils doivent tenir compte des aspirations des masses, des volontés de leur pa^ti, des opinions du « rank and file » de leurs collègues. Mais sur ces derniers tout au moins, les leaders exercent, par Tintermédiaire des whips, une influence considérable, qui ne tient pas toujours uniquement à des facteurs moraux»
Les élections, en effet, coûtent cher et les associations locales des partis sont généralement pauvres. L'exercice même du mandat entraîne des charges très onéreuses, même aujourd'hui que les députés reçoivent une indemnité parlementaire.
Dans ces conditions, les membres ouvriers mis à part, il n'y a guère que trois types d'hommes qui puissent normalement entrer à la Chambre des Communes : d'abord, les gens riches d'une localité, qui peuvent indemniser les organisations locales ; en second lieu, les gens riches du dehors, qui peuvent, à raison des libéralités qu'on en attend, se faire agréer par le Comité central du parti ; enfin, des- gens relativement peu aisés, qui ne se refusent pas à être, plus ou moins, les serviteurs du parti et reçoivent des subventions plus ou moins fortes de la caisse centrale pour défrayer leurs dépenses électorales.
Or, les fonds secrets qui servent à alimenter cette
38 LE SOCIALISME CONTRE l'ÉTÀT
caisse sont à la complète disposition des leaders. Ils fournissent en quelque sorte, à leur autorité, une base matérielle. Ces fonds, que Ton s'efforce parfois d'augmenter en faisant des spéculations plus ou moins licites, proviennent, pour la plus grande partie, des membres riches du parti. Mais il est rare que ces donateurs soient mus, ou mus uniquement par l'enthousiasme pour la bonne cause. Ils sont plus ou moins intéressés à s'assurer la reconnaissance des organisations suprêmes du parti.
L'argent ddnné est pour eux un placement. Les uns en attendent des sièges sûrs {Safe seats) à la Chambre; les autres, des titres honorifiques : le titre de knight, de baronnet, ou même de pair. Les autres, enfin, — tels que les grands brasseurs, par exemple, qui soutiennent énergiquement le parti conservateur — escomptent l'appui de leurs coreligionnaires politiques, pour la défense de leurs intérêts.
Dans quelle mesure ces interventions pécuniaires agissent-elles sur les élus? C'est assez difficile à dire et, certes, il ne se passe rien en Angleterre qui ressemble, même de loin, aux scènes scandaleuses qui se déroulent parfois dans certaines législatures des États-Unis. Mais le moins qu'on puisse dire c'est que, le parti conservateur étant par définition le parti du statu quo, la dépendance du parti libéral envers quelques richards le rend timoré, ralentit sa marche dans la voie des réformes
^ CONQUÊTE CAPITALISTE DES POUVOIRS PUBLICS 3g
démocratiques ou sociales, et, en somme, Ostrogorski parait porter sur la politique anglaise un jugement équitable lorsqu'il écrit :
Tout en faisant la part la plus grande possible aux réserves et aux atténuations..., on arrive à la conclusion dernière que le Gouvernement de l'Angleterre, pris qu'il est entre les influences sociales et ploutocratiques, le système des partis organisés, la suprématie du pouvoir exécutif et la bureaucratie écrasante, n'est pas un gouvernement vraiment populaire. C'est une démocratie dirigée par une oligarchie.
3° France.
De tous les grands pays d'Europe, la France est indiscutablement celui dont les institutions se rapprochent le plus de l'idéal démocratique.
Tous les Français, âgés de vingt et un ans, sont électeurs. Les députés, élus à la majorité des voix, votent les impôts, font les lois, contrôlent les actesdu Gouvernement, peuvent, par un vote de blâme, le renverser. Le Sénat, ce grand conseil des communes de France, a lui-même une origine plus ou moins démocratique. Le Président de la République est un souverain constitutionnel temporaire, qui règne pendant sept ans, mais ne gouverne pas.
Il semble, dans ces conditions, que, nulle part, la souveraineté populaire ne doit être aussi effective. Au point de vue social cependant, il est peu d'assemblées aussi conservatrices que ce Parlement
40 LE SOCIALISME CONTRE l'&TÀT
de la troisième République, qui aura été le dernier en Europe à établir, sous la pression de la guerre, l'impôt progressif sur le revenu.
Sir Charles Dilke, parlant un jour de je ne sais quel homme politique de son pays, auquel il reprochait d'être systématiquement hostile à toute action réformiste, me disait : « Il est aussi conservateur qu'un radical français. » Et, de fait, nombre de députés qui siègent au Palais-Bourbon sûr les bancs de la gauche — qu'ils s'appellent socialistes, radicaux-socialistes, radicaux, démocrates ou progressistes — ont ceci de commun que leur politique est essentiellement respectueuse de tout ce qui touche à la rente, à la propriété individuelle, aux monopoles capitalistes.
Ce conservatisme des partis radicaux, ou soidisant tels, tient, certes, en grande partie, à ce fait que la France est un pays agricole, que la majorité du corps électoral se compose de propriétaires, que la Révolution, en partageant la terre, a intéressé des millions de paysans au maintien de l'ordre qu'elle a établi.
Mais ces paysans, malgré leur importance numérique et sociale, ne sont pas les maîtres, les vrais maîtres de la France.
Dans ce pays, où le grand capitalisme est moins développé que, par exemple, en Angleterre ou en Allemagne, son influence sur le pouvoir est peutêtre plus grande que partout ailleurs, parce qu'elle rencontre moins de contrepoids.
CONQUÊTE CAPITALISTE DES POUVOIRS PUBLICS fal
La Banque de France, le Crédit Foncier, les compagnies de chemins de fer, les états-majors de la grande industrie ne sont pas seulement des puissances économiques, mais des puissances politiques qui tiennent sous leur dépendance les maîtres apparents de la démocratie.
C'est ce que Lamartine prévoyait déjà en i838 dans l'admirable discours qu'il prononça à la Chambre des Députés, contre la concession des chemins de fer à des compagnies privées.
Ah ! Messieurs — s'écriait-il — il y a un sentiment qui m'a toujours puissamment travaillé en lisant l'histoire ou en voyant les faits : c'est l'horreur des corps, c'est l'incompatibilité de la liberté sincère, progressive, avec l'existence des corps dans un État ou dans une civilisation. Que sera-ce, grand Dieu! quand, selon votre imprudent système, vous aurez constitué en intérêts collectifs et en corporations industrielles et financières les innombrables actionnaires des 5 à 6 milliards que l'organisation des chemins de fer agglomérera entre les mains de ses compagnies ?
Changez donc les tarifs alors ! Mais comment les changerez-vous? Par la loi. Mais qui votera la loi? Des actionnaires en majorité. Intervertissez donc les lignes ! Mais qui votera les lignes? Des actionnaires encore. Établissez donc des lignes rivales. Mais qui votera ces lignes? Des actionnaires en majorité. Améliorez, perfectionnez, changez les systèmes arriérés sur vos lignes ! Mais qui votera ces améliorations, ces perfectionnements désirés, commandés peut-être par l'intérêt général du pays? Des actionnaires encore. C'est-a-dire que vous engagez a jamais, et d'un seul mot, la concurrence, le produit, les améliorations de votre territoire
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tout entier. Le peuple aura beau demander, se plaindre, accuser les autorités, il sera et vous serez vous-mêmes, pour des demi-siècles ou pour des quarts de siècle, en la puissance des compagnies. Vous leur asservirez et les intérêts du peuple et les intérêts généraux.
Jamais peut-être prophétie sociale ne s'est aussi intégralement réalisée; et, naturellement, ce que Lamartine disait des compagnies de chemins de fer s'applique, mutatis mutandis, aux autres grands « corps » qui dominent la République.
Nous avons vu que, pour assurer cette administration, les capitalistes agissent sur le corps électoral, soit qu'ils se fassent élire eux-mêmes quand ils le peuvent, soit qu'ils subventionnent, sans beaucoup se soucier des étiquettes, les comités de politiciens qui leur offrent des garanties.
Mais, de plus, ils agissent directement sur les élus et sur le Gouvernement.
On trouvera dans Delaisi (') le détail, avec noms à l'appui, des moyens employés pour avoir, dans tous les groupes, des hommes liges qui mettent leur influence au service des grands intérêts capitalistes.
Voici, tout d'abord, à côté des députés d'affaires proprement dits, qui étaient dans la finance ou dans l'industrie avant d'être dans la politique, up certain nombre de politiciens, que l'on s'est attachés
(i) La Démocratie et les Financier*, p. 76 et suiv.
en les faisant entrer dans un ou plusieurs conseils d'administration.
Ces députés d'affaires de Tune ou l'autre catégorie ne sont pas très nombreux; en y ajoutant les sénateurs, ils sont une centaine, tout au plus, dans les deux Chambres. Mais ils ont sur leurs collègues du Parlement une influence considérable. Il leur est si facile de placer dans les bureaux de leurs compagnies les fils, frères, neveux ou cousins de leurs collègues plus pauvres. Ils se font ainsi dans tous les partis une clientèle d'amis prêts à les payer de leur vote et à les porter au pouvoir quand le moment sera venu.
Viennent ensuite les députés ou sénateurs avocats-conseils.
Toute société industrielle ou financière est obligée d'avoir près d'elle un avocat-conseil, qui lui donne des avis, lui indique les moyens de ne pas enfreindre la loi, lorsqu'il s'agit de matières délicates, telles que la formation de cartels, de trusts, de comptoirs de vente et autres tentatives d'accaparement, et qui, au besoin, plaident pour elles devant les tribunaux.
Ces fpnctions sont fort bien payées. Elles comportent généralement un traitement fixe, plus des honoraires>élevés pour chaque plaidoirie. Aussi ces places sont-elles fort recherchées.
Or, depuis une quinzaine d'années, les grandes sociétés industrielles et financières prennent de préférence leurs avocats parmi les parlementaires.
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II est bien entendu quelles ne prennent pas le député ou le sénateur, mais l'avocat, et si, le cas échéant, cet avocat, député ou sénateur, ajoute au poids de son talent juridique celui de son influence auprès des Pouvoirs publics, c'est là une simple coïncidence que seuls les esprits chagrins peuvent blâmer.
Avocats-conseils et députés d'affaires, au surplus, ne forment qu'une assez faible partie du nombre total des parlementaires. Mais ce sont,-^en général, des chefs de file. Leur expérience ou leur talent les désignent pour les rapports difficiles. C'est en faisant ces rapports qu'ils ^deviennent ministrables et, après quelques épreuves et à condition de ne point se compromettre ou se discréditer, ils arrivent au pouvoir.
Faut-il s'étonner, après cela, que les gouvernants de la République, incapables d'ailleurs de vivre s'ils avaient contre eux la Banque et la Presse, échappent au contrôle du peuple et subissent celui des gens d'affaires ?
Anatole France, un jour, demandait à un ministre les causes de l'impuissance gouvernementale en matière de réformes ?
— Que voulez-vous que nous fassions, répondit son interlocuteur, le ministre des Finances est au Crédit Lyonnais, le ministre de la Marine est au Creusot, le ministre de la Guerre est dans les Commissions, etc.
Nous arrivons en somme à cette-conclusion que,
partout, dans les démocraties modernes, la souveraineté réelle appartient non pas au peuple, mais à des partis dominés par les puissances d'argent.
Pour remédier à cette situation, dont il a signalé,
avec plus de force que. personne, les dangers,
Ostrogorski nous propose certaines solutions pure-
» ment politiques, aussi contestables qu'insuffisantes :
La solution — dit-il (*) — qu'exige le problème des partis n'est-elle pas tout indiquée ? Ne consiste-t-elle pas a éliminer de la pratique l'usage de partis rigides, de partis permanents ayant pour fin le pouvoir, et a restituer et àuréserver au parti son caractère essentiel de groupement de citoyens, formé spécialement en vue d'une revendication politique déterminée ?
Nous sommes aussi loin que possible de cette opinion. Certes, on peut trouver que les préoccupations de parti jouent dans nos sociétés un rôle beaucoup trop considérable; il peut être utile, comme contrepoids à cette influence exclusive, de constituer des groupes de citoyens formés en vue d'une revendication déterminée. Mais comment peutr-on se figurer qu'il suffirait de créer des ligues de ce genre pour mettre fin au règne de la ploutocratie, sous le masque des gouvernements de parti ? Ce qui permet au capitalisme de dominer les démocraties, aussi bien que les anciens gouvernements, c'est que « richesse, c'est pouvoir » .
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Le seul moyen de lui faire échec et, comme résultat final, de l'exproprier politiquement, c'est d'opposer à sa puissance, d'opposer aux anciens partis qui ne sont que son expression politique, la puissance du prolétariat organisé en parti de classe. Mais cette puissance elle-même sera-t-elle suffisante ? Et, à supposer qu'elle suffise, n'est-il pas à craindre que la conquête du pouvoir politique par le prolétariat soit vaine et impuissante, par le fait de la faillite du parlementarisme? C'est ce que nous allons examiner maintenant.
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