ALLEMAGNE
Si d'Angleterre nous passons en Allemagne, nous nous trouvons sur le véritable champ de bataille du Socialisme. Les théories les plus diverses se disputent le terrain et demandent à être mises à Tépreuve. La lutte est engagée avec violence.
D'un côté, le socialisme révolutionnaire affiche ses prétentions les plus extrêmes.
C'est Torganisation de la société qu'il faut refaire ; c'est la loi de fer du salariat qu'il faut abolir ; c'est le capital dont il faut briser le joug ; c'est une nouvelle distribution des profits qu'il faut inaugurer, et on dé-
clare qu'on ne peut y arriver que par la révolution.
D'un autre côté le socialisme soi-disant conservateur se déclare capable de résoudre la question sociale par des modifications que les organes existants des gouvernements peuvent apporter à la loi positive, et prétend pouvoir dominer l'antagonisme des intérêts par la contrainte. La violence gouvernementale a la prétention de refaire la société aussi radicalement que la violence révolutionnaire. Les uns et les autres suppriment la liberté, ici au profit de la révolution, là au profit des gouvernements. £ntre les deux, une École moyenne cherche à persuader aux peuples et aux gouvernants qu'il ne faut aller ni jusqu'à l'un ni jusqu'à l'autre des extrêmes. Elle reconnaît qu'il y a des limites aux fonctions gouvernementales, mais elle les étend an
reconnaissant que TÉtat âoît avoir d'autres soucis que eehri de garantir la sécurité des citoyens. Enfin, sur un terrain sî réduit qu'on a de la peine à le découvrir, reste toujours sur la défensive Fanciesne École économique qui est débordée- de tous les côtés et demande h traiter sur la base des concessions les moins étendues à Fosmipotence de FÉtat
Le Socialisme d'État est représenté en Allemagne par te prince de Ksmarck, et, pour apprécier la portée des réformes qu'il croit avoir pour mission de faire réussir, nous aurons à analyser sommairement les grandes lois sociales que, depuis plusieurs années, le chancelier defer de Fempire d'Allemagne a introduites devant le Parlement et dont il poursuit la réalisation avec une constance inébranlable et un succès heureusement encore douteux.
112 LE SOCIALISEE D'ÉTAT
M, de Bismarck résout la question sociale au moyen de l'assurance obligatoire par l'État, et son théoricien est le professeur Wagner, de Berlin.
Que l'assurance soit l'organisation la plus scientifique de la prévoyance, on ne saurait en douter après les études auxquelles tant d'hommes distingués se sont livrés depuis quelques années. En Allemagne on a poussé aussi loin que possihie l'étude de cette matière, et on a fait sur ce sujet les travaux les plus intéressants.
Mais enrégimenter la prévoyance, la vendre obligatoire, lui ôter son caractère individuel pour en faire la vertu de la 1 coQscieuce publique, c'est une entreprise \ contre laquelle la raison s'insurge et que, malgré sa toute-puissance, le prince de Bismarck ne pourra peut-être pas mener à fm comme il se l'imagine.
Pour réussir, il faut qu'il absorbe de plus fen plus au profit de l'empire la force vitale ■ des royaumes séparés et qu'il ait pu sou- I mettre à une discipline d'une extrême rifcgTicur, non seulement les ouvriers de l'industrie, mais, ce qui est plus difficile, les ouvriers agricoles. Il faut aussi qu'il puisse ^^^ réunir les ressources nécessaires au tonc- ^^^V^tionnement d'une organisation dont jus- ^^^■'qu'ici il n'y a heureusement de module nulle ^^^Kvart et qui coûtera des sommes énormes.
^^^H L'assurance ouvrière a été l'objet de Ira- ^^^^Taux du plus baut intérêt, et en particulier, ^^^Hpour ne citer qu'un nom, d'études trës ^^™ importantes de M. Brenlano, professeur autrefois à Breslau, aujourd'hui à Strasbourg. L'ouvrier a plus besoin que per- ■aonne de prévoyance, et il lui faut prendre tes précautions contre des périls dont il ne ■■aurait trop se préoccuper. L'assurance est
If4 LE SOCIALISME D*tTAT
le moyra le plos pratique qui s'ofire & lui pour employer ses épargnes à la protection de son travail. M. Brentano a établi que l'ouyrier, pour être garanti de tous les périls auxquels il est exposé, doit contracter six assurances différentes:
1* Une assurance ayant pour objet une rente destinée à secourir et à élever ses enfants dans le cas où il mourrait prématurément (c'est la garantie du renouvellement de la classe ouvrière) ;
2* Une assnrance de rente viagère pour ses vieux jours ;
3* Une assurance ayant pour objet de lui faire faire des funérailles décentes ;
4* Une assurance pour le cas d'infirmités ;
5" Une assurance pour le cas de mr:ladie ;
6* Une assurance pour le cas de chômage par suite de manque de travail.
LE SaCIXLFSMi: BUTAI lia
La elassdâc3tioo est juste, mais le mc^n de pcmrvoîr à 1& d^ense des priiaes est difficile à trouver. M. de Bismarck résout cette difficulté par rintervention de l'État et des patrons. M. Fawcett répond à M. de Bismarck qu'il jr a des lois d'incidence qui détruisent bien aisément toutes les comBî^ naisons de ce g^nre.
La constitution de sociétés privées pour exécuter, moyennant rencaissement des primes, toutes les oblig'ations de lassurance, est une difficulté non moins grande; M. de Bismarck la résout par Tinterrention de rÉtat ; l'assurance ne doit pas seulement être obligatoire, elle doit être exercre par TEtat. AinsiFassurance est une bonnecfaose, on rimpose. Elle entraîne des sacrifices, on y pourvoit en tout on partie. Elle est d'une constitution difficile, on en charge FÉtat.
M. le professeur Wagner, qui censidère
na LE SOCIALISME D'ETAT
court chaque mdrvîdu n'est qne le produit
du développemeut de la nation.
Les paysans ont des chaumières à cause de la longue oppression sous laquelle ils ont vécu, à cause des guerres qui les ont rainé», à cause des privilèges accordés aux villes au détriment des campagnes.
C'est là ce qui a créé les différences de risques d'incendie entra les immeubles dos villes et ceux des campagnes. De là est venue la différence entre le taux de l'assurance dans les villes et dans les campagnes.
Mais à côté des théories politiques se placent les considérations financières, et ceux là même que les théories de l'assurance obligatoire par l'État pouvaient séduire n'étaient pas sans inquiélude sur les charges que les budgets des Etats auraient à supporter pour mettre les théo-
LE SOCIAULSILË B'tTXT 119
ries en pratique. Aussi peudant les quatre années durant lesquelles on n^a jamais cessé de discuter le programme social da M. de Bismarck a-t-on recueilli d'immenses matériaux sur le nombre des indindus appartenant à chacune des classes auxquelles on voulait aspirer les bienfaits de l'assurance. On a étudié la nature de leurs occiqpations, de leurs maladies, de leurs accidents, la durée moyenne de leur vie.
On a réuni des documents statistiques du plus haut intérêt, et, s'il ne reste que ces tableaux et ces documents de tous les travaux entrepris en Allemagne et des projets cyclopéens de H. de Bismarck, ce sera déjà un monument très digne d'attirer l'attention des hommes d'État eL des économistes de tous les pays.
Une circonstance particulière, une évolution spécîala de la science économique
120 LE SOCrALlSME D'ÉTAT
a justement pendant la même période de* temps produit un mouvement prodigieux dans la science de la statistique en Allemagne.
L'ancienne École économique, l'I^cole d'Adam Smith et de J.-B. Say, s'appuyait' sur les faits; elle les généralisait pour en tirer des lois. La nouvelle École ne peut avoir la prétention d'avoir les faits plus en honneur; mais elle les consulte avec une activité plus grande parce qu'elle en fin des lois successives et qu'elle renouvelli sans cesse ses recherches pour renouveler les lois. Elle ne croît pas à la permanence" des lois économiques; elle considfere que l'humanité est dans un état incessant d'évolution et que les lois économiques doivent suivre les évolutions de la société humaine et changer avec elle. On a pu appeler l'ancienne École une École abstraite
et la nouvelle École une École réaliste. On a pu considérer que TÉcole des socialistes dé la chaire, pour lui donner son nom.
était fondée sur une méthode historique et statistique qui lui donnait une base inébranlable. Je ne sais si cette École, qui est en réalité une réaction contre le « laissez faire », établira définitivement sa domination sur les esprits, mais elle aura fait naître des travaux admirables.
L'organisation du bureau de la statistique de Berlin et les développements qu'on lui a donnés sont d'une importance décisive, et l'honneur en revient à son ancien directeur, le célèbre docteur Engel.
Si M. Engel a cessé de diriger la statistique officielle par des raisons qu'il serait curieux de connaître et qui formeraient peut-être un chapitre intéressant de Thistoire du Socialisme d'État, il a du moins été rem-
a-t-il dit un jour au Reichstag, c'est tagème oratoire que de prétendre confondre les gouvernements confédérés , désirens d'améliorer le sort des ouvriers, avec la bande d'assassins qu'inspirent les Most et les Hassclmann. Ce n'est pas du socialisme que nous faisons, c'est, si vous le voulez, du christianisme pratique sans phrases. H s'agit de donner aux gens non pas des discours creux, mais quelque chose de réel. )>
L'École des conservateurs socialistes chrétiens à laquelle le chancelier a la prétention de se rattacher date de 1848 ; elle a eu pour chef, pendant de longues années, le conseiller intime Wagener, absolument dévoué à M. de Bismarck, et qui, dans les Chambres prussiennes ou impériales, a toujours fait une propagande active en faveur des théories sociales conservatrices. Il ne
faut pas confondre le conseiller inlimc Wagener avec le professeur Ad. Wagner, de Berlin, qui, après avoir été l'un des fondateurs de cette École cathédrale, qui a cherché et cherche encore à se maintenir sur un terrain qui lui soit propre entre le socialisme destructeur et le Socialisme d'Ltat, est devenu le théoricien de l'intervention à outrance et du socialisme de M- de Bismarck, Les socialistes chrétiens croient avoir trouvé la solution do la question sociale dans l'union de l'Église, qui se manifeste sous mille formes de bienfaisance, avec l'Élat qui, par la perception de l'impôt et l'emploi des ressources budgétaires , pénètre dans la vie intime de la nation. Ils combattent avec autant d'ardeur l'École économique libérale d'Adam Smith et de Jean- Baptiste Say que l'École politique libérale anglaise qiii a ri^panJu le système du gou-
im LE SOCIâLISME D'tTkT
yemement parlementaire sur toute la swpface de FEurope.
C'est donc avec nue assemblée d'hommes choisis parmi les conservateurs que M. de Bismarck a préparé ses grandes lois sur Vassurance obligatoire. Mais, chose bien digne de remarque, l'instrument que M. de Ksmarck avait créé s'est brisé un jour dans sa main, ou plutôt a été brisé par la main de M. de Bismarck quand il est devenu indocile.
Le conseil économique n'existe pour ainsi dire plus, et quelques velléités d'opposition Font fait en réalité tomber en désuétude sans qu'il ait été besoin de le détruire. On parle aujourd'hui de le rappeler à la vie; t5e il 'est peut-^tre pas pour longtemps.
C'est que M. de Bismarck poursuit tant de buts à la fois que son vaste esprit est seul capable de les contenir et d'en faire un
LE socijliis&e: D'état m
monumeis^ xaàquB, malgré leurs cc^ntcadictions.
Il faut d'abord affaiblir le particularisme au profit de l'empÎTe, et, pour y arriver, attirer les ressources les plus aboadantes de l'impôt au budget de l'empire en les enlevant au budget des États particuliers. D faut ensuite écraser les révolutionnaires au profit du gouvernement fortement centralisé à Berlin ; il faut donner des satisfactions aux ouvriers agricoles qui sont la force du parti conservateur et protéger leur travail au moyen de droits de douane; il faut enfin ménager les ouvriers de l'industrie que le socialisme cherche à enrégimenter en prenant leur défense contre les capitalistes et ceux qu'an appelle les accapareurs de la fortune mobilière , ce qui flatte les propriétaires dont les terres sont fortement endettées.
On verra peut-être se renouveler les moratoires, c'eat-à-dire ces liquidations de dettes qu'on a vues se produire tant de fois en Allemagne depuis deux siècles et demi et que certains organes des partis catholiques en Aulriche-Hongrie présentent aujourd'hui comme un des remèdes h la crise agricole et foucière qui sévit en ce monienl sur l'ancien monde.
M. de Bismarck proclame que le vieil empereur voudrait, avant de mourir, avoir au moins préparé la solution du problème social. « Frédéric le Grand se vantail déjà, dit-il, d'être le roi des gueux : le père de l'empereur a émancipé les paysans, et l'ambition de l'empereur Guillaume serait de réaliser une nouvelle réforme à l'avantage des paysans et des ouvriers, n Pour flatter les passions de quelques socialistes chrétiens, on laisse grandir le mouvement anti-
' sémitique qui est aussi un mouvement dirigé contre les classes capitalistes, La
I politique et le sentiment sont alliés dans des proportions diverses et forment un tout rempli de contradictions, où seule la liberté ne trouve pas de place. C'est la liberté qui fait les frais de toutes ces alliances.
Le projet soumis au commencement de l'année 1881 au conseil économique était un projet d'assurance obligatoire contre les accidents du travail. C'était une loi on l quarante-sept ai'ticles qui créait à Berlin une I Assurance impériale dont l'administration I devait être organisée par un règlement L arrêté de concert entre l'empereur et le Conseil fédéral et dont les tarifs devaient être fixés et revisés tous les cinq ans par le Con- I seil fédéral.
Tous les ouvriers de mines, carrières,
salines, chantiers de cooslruclion, nsinea, fabriques, etc., dont le ^ain ou le salaire ne di^passait poa 2,500 francs par an, étaieat obligés de conlracter une assurance et, moyennant le payement d'une prime, obtenaient d'être Lrailés gratuilemeot en cas de blessures. Ils recevaient, ta outre, imo pension pendant toute la durée de leur incapacité de travail. En cas de mort, leur veuve ou leur» enfants avaient une pension.
Le payement de la prime était à la charge des patrons pour deus tiers et de l'Assistancti publique pour le dernier tiers, et les assurés ne payaient en conséquence aucune partie de la prime si leur gain ou salaire annuel n'était que de 937 francs par an ; dans le cas seulement où le salaire annuel dépassait 937 francs, onoblîgeait l'assuré à concourir au payement de la prime. Il fournissait «lors la moitié de la coliaation, l'autre
moitié devaiil être payée par le patron.
L'AsBoranoe impériale pouvait faii'e, en outre, des assurances sur la vie et accepter les assurances volontaires des ouvriers au service d'autrtii, non compris dans la catégoiie des assurés obligatoires.
Au 15 février 188t, l'empereur, à l'ouverture de la session du Reiciislag, faisait savoir à TAssemblée que le Conseil fédéral avait été, eo m^me temps que le Conseil économique, saisi du projet dont nous avons donné un résumé. Il annonçait pour une époque prochaine la présentation d'un autre projet dont le but était de grouper les forces isolées de tous ceux qui exercent le mémo métier en unions corporatives afin d'augmenter par cette union leur force productive, ainsi que leur valeur morale. C'est la reconstitution des corporations. Voici, d'ailleurs, dans quels termes le discours du
Trône, lu au nom de l'empereur, caracLérisail le projet d'assurance ouvrière confrc les accidents ;
Il En ouvrant la session du Reichstagen février 1879, S. M. l'empereur, rappelant la loi du 21 octobre 1878, avait exprimé la confiance que le Reichstag ne refuserait pas son concours pour remiidier par la voie législa- ■ tive aux plaies sociales. Pour y réussir, il ne suffit pas d'assurer la répression des excès socialistes, il faut en mémo temps et dans la même mesure poursuivre l'amélioration réelle du sort des ouvriers. A ce point de vue il convient de s'occuper, tout d'abord, de ceux d'entre eux qui se trouvent hors d'état de gagner leur vie. Dans leur intérêt S. M. l'empereur a tait parvenir au Conseil fédéral un projet de loi sur l'assurance de»
ouvriers contre les accidents. Ce projet "ondà un besoin également ressenti par
les classes ouvrières et par les chefs d'industrie.
» S. M. l'empereur espère qu'il rencontrera en principe l'adhésion des gouvernements confédérés et que le Réichstag l'accueillera avec plaisir comme un utile complément de la législation qui tend à protéger Tempire contre les menées socialistes.
L'expérience a démontré l'insuffisance des mesures prises jusqu'ici pour mettre à Tabri de la misère les ouvriers auxquels l'âge ou les accidents ont ôté toute ressource, et cette insuffisance n'a pas peu contribué à pousser une partie de la classe ouvrière dans la voie des revendications sociales et démocratiques. »
Quelques semaines plus tard le Réichstag recevait le projet modifié dans quelques-unes de ses parties par le Conseil économique et le Conseil fédéral. Les conseils
tu L£ SOCULlSlf£ D'ÉTAT
avaient créé una caiéi^oiie iotermédûui^ ; et c'était TEtat, au lieu de FAssistaiica publique, qui interveniii diractemeDt pour payer la prime d'a&suraDce des assurés da la preoiièiie eatégorie. Pour les ouvriars dont le salaire aoauel ue dépassait pas 937 fraucs, le patron devait payer deux tiers de la prime et TÉtatle resJle. Pour les SâJaires supérieurs, jusqu'à 1^250 francs par an^ le patron conservait la charge des deux liars à son compte et Tauvrier payait lautre tiers. Enfin, au delà du salaire annuel de 1,250 francs, la prime était divisée en deux parties égales entre le patron et louvrier.
Toute l'organisation administrative était d'ailleurs maintenue avec un esprit de cexxtralisation tout à fait excessif.
La diacussion ^gui a été entamée le 1*" avril 1881, et s'est pouj^uivie pendant une longue suite de mois, a été très vio-
lente* Les soeiaHsie» n'étaient pas kostilesi^ et parmi les autres membres du Reiciistag' c'était surtout Fabsorprliou par Tempire qui soulevait le plus d'oppoeîtioià. Beaucoup de députés adrersaires du socialisme impérial se seraienl troitvés très satisfaits d'un socialisme royal^ provincial ou communal.
M. Kleist Retzow, qui appartient au parti conservateur, aurait voulu qu'on étendit la loi aux ouvriers agricoles/ partout où la culture emploie d'autres machines que celles dont l'homme est le moteur. Il reprochait aux économistes du parti national libéral ce qu'il appelait leur aveugle pusillanimité. Il voyait dans le projet du prince de Bismarck un heureux retour aux principes chrétiens. C^était la protection du pauvre par le riche ^ du domestique par le maître, de l'ouvrier par le patron; c'était.
t36 I.E SOCIALISME D'ÉTAT
suivant lui, la solidarité universelle réalisée sous la protection de l'Etat.
M. Lîebknechl, un des chefs du parti socialiste, n'acceptait ni ce qu'il considérait comme l'idéal étroit de l'École de Manchester, ni l'idéal féodal du parti cooservafeur; mais il se déclarait partisan de la loi de M. de Bismarck. « Ce ne sont pas, dit-il les socialistes qui sont allés au chancelier; c'est le chancelier qui est venu à eux, et, quand il aura do sa main puissante fait entrer la nouvelle loi, comme la pointe d'un coin, dans l'organisation sociale moderne, il faut espérer que le gros bout fera éclater le reste, »
La coalition des deus extrêmes ne laissait, en réalité, aucune chance au parti de la non-intervention, et les économistes nationaux-libéraux turent battus, comme on pouvait le prévoir; mais la lutte s'engagea
l immédiatement avec une vivacité bien plus
I graade sur la question de la centralisation
l i. Berlin et de l'absorption de l'assurance
l obligatoire par le gouvernement impérial,
t Sur ce point, le chancelier ne put réunir la
majorité, et, depuis lors, il se débat, avec
une vigueur qui ne s'est jamais démentie,
pour reprendre sous d'autres formes les
I idées qu'il veut faire triompher.
Après l'échec du premier projet un second
projet ayant le même objet a été déposé, le
8 mai 1882, au Reichslag. Le texte en est
plus obscur; il est, en tous cas, infiniment
[ plus compliqué que le premier, et voici le
jugement que M. Charles Grad, député au
Reichstag pour Colmar, en porte dans une
publication récente ; » En lisant ce nou-
' veau projet, dit-il, sorti de l'office de l'în-
I térieur, involontairement le mot de Henri
Heine vous revient en mémoire quand le
138 LE SnCULIBME D'ËTAT
grand écrivain affirme que, pour comprendre les traités de philosophie écrits en altcmand, il lui fallait attendre leur traduction en français. Or, il nous serait bien difficile de rendre sous une forme intelligible pour tout le monde le texte de cette loi, avec ses interminables paragraphes, à propos desquels tel vieux parlementaire bavarois, juriste de profession, s'est demandé, nu sein delà commission du Reichstag chargée du [rapport sur le projet gouvernemental, si les rédacteurs de certains paragraphes ont bien saisi eux-mêmes le sens des idées qu'ils ont voulu exprimer, »
M. Charles Grad reconnaît néanmoins que, malgré ses obscurités et ses longueurs, le nouveau projet contient des améliorations notables M, de Bismarck a tenu compte des vœus ém\f^ en faveur des syndicats d'aa-
sitranee formés par les établissements industriels iaLéresBés. L'État cootinuerait à prendre à sa charge le payement d'une partie des primes, cependant, le prince de Bismarck accepterait la substitution des patrons à l'Etal. Enân, l'administration centrale se contenterait de surveiller des groupes rég'ionanx obligatoires formant des syndicats d'assurance par nature d'industries, ou piir groupes d'industries diverses quand les industries similaires n'auraient pas dans un mérao district une importance suffisante. La surveillance, le règlement des risques se feraient par l'Etat, qui payerait les indemnités par l'intermédiaire de l'adminisl ration des postes.
Enfin une administration centrale, commune à tout l'empire, recueillerait la slalistique des accidents et ferait la répartition ■ 4ea primes d'assurance ou des sommes
liO LE SOCIALISME D'ÉTAT
prélever entre les groupes régionaux, afin de faire rembourser k l'empire les avances faites par l'admintstralion des postes pour le service des indemnités et rentea payées aux assurés.
Ce second projet a été discuté très longuement et renvoyé au gouvernement. D vient d'être présenté une troisième fois par M. de Bismarck au Reïchstag, avec des modilications qui le rattachent intimement au projet primitif de reconstitution des corporations par lequel le chancelier cherche à enrégimenter tous les ouvriers de l'industrie allemande.
La partie du projet qui organise une institution nouvelle de statistique répond à des vœux souvent exprimés par des socialistes de la chaire. Dans plusieurs congrfes scientifiques, ils ont réclamé avec beaucoup d'insistance la formation d'une administra-
tion de la
LE SOCIALISME D'ÉTAT Ul
statistique du travail. Le profes-
sear Schonberg avait demandé qu'on fondit en Allemag:ne des bureaux spéciaux de la statistique dii travail, qui auraient pour objet : 1° de décrire la condition sociale et matérielle des ouvriers de chaque province ; 2° d'exposer les changements survenant dans cette condition et leurs causes; 3° de faire la statistique des consommations des classes ouvrières; 4° d'éveiller l'initiative privée ;3° de fournir à l'administration et à la science de riches matériaux pour la législation sur le travail et de leur venir en aide pour la solution de la question sociale ; 6° enfin, de veiller à l'exéculion des lois Bur le travail par le moyen des inspecteurs des fabriquas.
C'est, à, peu de chose près, le programme que M. de Bismarck a fait entrer dans son projet de loi. 11 est probable que
Ii2 LE SOCIALISME D'ÉTAT
c'est le burean de la atati3li(]o& de l'empire qai serait chargé, si la loi eat adoptée, de cea nouyelles attributions. On a d'aillenrs ponranivi des rechflrches considérables pendant la discussion des lois dont non» venons de parler. On a recueilli une masse énorme de faits. L'enqnête a porté 9ur 93,354 exploitations occupant i million 613,2.^3 hommes et 342,293 fammos, et, sur les accidents ijui sont surv£!nus pendant quatre mois, on en a relevé 29,S74, dont 28,3S2ontproduit une incapacité temporaire de travail et dont les autres ont amené soit la mort, soit une incapacité absolue de travail. Telle est l'histoire sommaire de l'entreprise socialiste de M. de Bismarck pour etablli- l'assurance ouvrière obligatoire. Il est difficile de savoir si Celte histoire aura une conclusion pratique, car la lutte polîliqae eat très ardente et la lutte économique
LE SOCIAUSHUE 3^iTJkT U8
^ Bodsiô trovve tous ks jouis d^ jotoimftaux terraiiiB* S'il ya im ymaen^ te ««ral'iodiuk drie nUefnaflulfi qui^ faisant an pous mu arrière vers le moyen àg«, laissera aux nations rivales un champ d^ «oncurreiM^e plus facile sur le manche de production et de consommation du monde ^itier.
Mais ce n'est pas assez pour M. de Bismarck de rendre Tassm^fiace ouvrière obli^ gatoire : il faut concentrer petit à petit tous les intérêts ouvriers dana une sorte d'administration impériale. Ajussi la loi sur les sociétés de secours mutuek obligatoires a*t-elle été étudiée, discutée et votée au cours même des trayauz relatifs à la loi sur les accidents. U est nécessaire d'en dire quelques mots, car elle est devenue définitive; elle est aujourd'hui en voie d'exécution et elle sera appliquée dans tout l'empire à la fin de l'année 1884.
Cette loi, qui est intitulée loi sur l'assurance ouvrière contre les maladies, n'est pas autre chose, en effet, qu'une loi rendant obligatoire pour les ouvriers leur participation à une société de secours mutuels.
Le prince de Bismarck a respecté les différentes espèces de sociétés de ce genre, qui existaient sous des titres divers, comme les caisses de fabrique, les caisses des corporations de mineurs et autres. On sait qu'en Alsace surtout les grands industriels ont fait des merveilles en organisant sous leur patronage un grand nombre d'institutions d'épargne et de prévoyance; toutes ces organisations spéciales sont maintenues à la condition de se soumettre à la surveillance de l'État et de conformer leurs statuts à la loi.
L'obligation s'applique aux ouvriers de l'industrie, mais ne s'étend pas aux ouvriers
agricoles ou forestiers. Dans le cours de la discussion, il avait été proposé d'étendre l'obligation même aux ouvriers agricoles, mais les difficultés d'application ont fait rejeter par le Rcichstag l'amendement qui lui avait été présenté.
Il est clair que l'obligation pour les
ouvriers de faire partie d'une société de
secours mutuels oblige l'Elat à créer des
sociétés de secours mutuels là où elles
manquent, de même que l'obligation pour
les parents d'envoyer leurs enfants k l'école
I oiilige l'État à ouvrir des écoles pour rece-
I voir les enfants astreints à y aller, car il
serait facile d'excuser la désobéissance à la
loi si on n'avait pas à sa disposition les
■ moyens pratiques de s'y soumettre,
U, de Bismarck n'a pas reculé devant t cette conséquence nécessaire, et les com- L munes seront tenues, aux termes de la
IM LE SOCIALISME D'filAT
nouvelle loi, de constituer des caisses de secours partout où las industriels n'en auront point établi ; le taux de la prime est fixé eu proportion du salaire ; il est, an minimum, de 1 i/3 0/0, et peut, au besoin, être porté jusqu'à 2 0/0; le tarif sera distinct pour les hommes, les femmes et les enfants.
Les communes peuvent s'associer pour former des Unions; et, si l'Assurance se trouve en perte, ce sont les fonds de la commune qui doivent pourvoir à l'insuffisance.
Ce qui expliijne ponrqnoi le prince de Bismarck a en beauconp moins de peine à faire accepter par le Parlement la loi snr les sociétés de secours mutuels obligatoires que la loi sur les accidents, c'est que les passions particularîstes n'étaient point en jeu dans la loi sur l'assurance des maladies,
LE SOCIALISME D'ÉTAT 1i7
et que la plupart de ceux qui repoussent les projets impériaux, comme entachés da Socialisme d'htat, ne sont point du ;toat ennemis de l'interveatioa quand elle est exercée par les autorités locales. C'est ainsi que M. Charles Gr&d, député do Colmar au Reichstag, qui rend tous les jours tant de services k la cause lihérale et à l'Alsace- Lorraine, accepte la loi sur les maladies, parce qu'elle consacre simplement ce qui existe dans un grand nonbre de districts manufacturiers , en introduisant , il est vrai, le principe de l'obligation, mais sans donner à l'Ëtat l'administraLion directe des institutions de prévoyance . k Somme toute, dit-il, la législation de l'empire allemand sur l'assurance contre la maladie répond à peu près à l'organisation des caisses de ;ours existantes en Alsace. Son applica- I tîon n'imposera pas de nouvelles charges à
riuduslrie, du moins aux maisons qui C
fondé spontanément leurs institutions de secours. Quiconque sait quels services ont rendus les sociétés de secours déjà établies ne pourra contester pour des raisons purement spéculatives le principe de l'obligation introduit par la loi. N'avons-nous pas aussi l'enseiguement obligatoire, le service militaire forcé, étendus à tous les citoyens sous l'influence des esprits les plus libéraux? La solidarité sociale non moins que la charité chétienne nous obligent à porter remède dans la mesure du possible à toute misère imméritée. Si l'entraînement du bon exemple suffisait pour assurer ce remède, l'intervention du législateur pourrait être écartée pour laisser libre cours à la seule initiative privée. Pourtant, malgré les institutions dues à l'initiative privée, la misère tue encore beaucoup trop d'hommes qui
méritent secours, et la loi doit intervenir pour généraliser des naeaures d'ordre public insuffisantes sous les seules incitations du bon exemple et de la liberté. Que d'enfants n'apprendraient jamais à lire sans l'instruction obligatoire! Que de pays seraient la proie de l'étranger s'ils n'avaient pour leur défense qu'une armée de volontaires [L'obligation pour les assurances ouvrières se justifie au même titre que l'obligation pour le service militaire, que l'obligation pour l'instruction. Du moment ofi l'État se borne à exercer un simple contrôle, en laissant aux intéressés le soin d'administrer eux-mêmes les caisses d'assurances contre la maladie , tout danger de Socialisme d'Etat disparait et nous n'avons plus devant nous qu'une œuvre légitime, raisonnable, bienfaisante. Cela en dépit des obscurités fie rédaction que présente la loi dans cer-
tains articles auxquels nous avons fait allusion au début. »
Il serait très facile de répondre aux arguments de M. Charles Grad et de montrer que la prévoyance obligatoire ne peut avoir ni les mêmes effets moraux ni les mêmes résultats pratiques que la prévoyance libre ; on sentira faiblement l'inconvénient de l'obligation dans les premiers temps, dans certains grands centres manufacturiers, cela est possible, quoique M, Charles Grad reconnaisse lui-même que n l'ingérence du fonctionnaire chargé de la surveillance des caisses de malades dans la comptabilité des établissements particuliers, entre autres pour la constatation des salaires et des payes faites aux ouvriers, ne laisse pas de présenter certains inconvénients »,
Il n'est pas impossible de prévoir que le fonctionnaire, dont l'ingérence paraît ne
LE SOCIALISME D'ÉTAT IBl
présenter que de « faibles inconvénients », deviendra un jourune sorte de commissaire chargé de surveiller l'industriel dans ses rapports avec son personnel et sa clientl-le; on a déjà prétendu dans la discussion que les caisses de fabriques permettaient aux patrons d'opprimer les ouvriers; il ne -faudra donc pas s'étonner si la loi sur l'assurance contre les maladies est destinée à devenir un jour une de ceslois par lesquelles le socialisme entend régler les rapports qui doivent exister entre les diverses classes de la société.
Moins grave que la loi sur les accidents, la loi sur les maladies respecte davantage, il faut le reconnaître, le génie décentralisateur de l'Allemagne, mais elle est un des anneaux de la chaîne formée par le chancelier pour détruire dans une mesure malheureusement très large la liberté indus-
iâ3 LE SOCIALISME D'ÉTAT
trielle. Nous avons déjà fait remarquer qu'il était probable que les lois de M. de Bismarck rendraient bien plus facile la concurrence que l'industrie française, anglaise ou italienne fait sur les marchés du monde à l'industrie allemande ; il y a des publicistes qui vont bien plus loin dans leur vue de l'avenir et dont le pessimisme est poussé à l'extrême : ils croient que la civilisation allemande court les plus graves périls et qu'elle est en danger de succomber sous l'invasion du socialisme si on ne prend pas des précautions immédiates, etsi le chancelier ne s'aperçoit pas qu'il lui fournit des armes nouvelles sous prétexte de lui enlever celles qu'il puise dans l'état agité des masses populaires.
Le sénateur Gerolamo Boccardo, qui a enirepris d'éditeren Italienne Bibliothèque rfcs^eottoim'ïïe.î, comprenant la publication et
la traduction des ouvrages des économistes italiens et étrangers, a rais en tête d'un certain nombre de volumes des préfaces qui constituent des œuvres considérables. Dans sa préface à la traduction du grand ouvrage de Schœffle sur le système social de l'économie humaine, il a fait une peinture très énergique, mais peut-être un peu forcée, du progrès du socialisme en Allemagne.
« Ce n'est, dit-il, qu'en 1862 que le sociaJisme allemand a pria la forme d'un parti, grâce à la création delà Ligue générale des travailleurs, qui, en 1867, s'est fondue dans l'Internationale; mais ses progrès furent si rapides et, si j'osais employer cette expression, si fulminants, qu'il n'y a pas aujourd'hui au monde une nation dans laquelle le socialisme soit aussi fortement organisé qu'en Allemag^ie.
» Il se tient chaque année un congrès
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à Gotha, dans lequel on discute et résout toutes les questions théoriques et pratiques intéressant le parti ; on y décide souverainement tout ce qu'il y a lieu de faire pour atteindre le but. Un comité central réside à Hambourg. 8 agents supérieurg et permanents propageât les ordres et le mouvement dans toutes tes parties de l'empire. Ils ont sons leur commandement 14 assesseurs et 46 employés ; 77 orateurs sont détachés, par le comité, auprès des BOciétés locales particuliëres pour catéchiser la foule et tenir son zèle en haleine ; 14 imprimeries et 40 journaux y répandent la doctrine, et on a proposé, ce qui sera sans doute réalisé, de fonder une université socialiste destiuée à faire contrepoids à l'enseignement officiel. Des hommes d'un esprit supérieur, comme HarLman, Parscli, Liebkaecht, Hassenclever, dirigent le mouvomotil et ne laissent