CONCLUSION
Nous avons longé pour ainsi dire los frontières françaises pour reconnaître les progrès que fait tout autour de nous eo grand ennemi de la liberté qu'on appelle le Socialisme d'État.
Nous avons vu comment la lutte est engagée et quelles sont les chances diverses des partisans de la contrainte et de ceux de l'initiative individuelle.
En Angleterre, TÉcole démocratique et
libérale, qui est au pouvoir, semble pen se soucier des doctrines, et résout empiriquement loa difficultés, au fur et à mesure qu'elles se présentent.
Le parti cousei-vateur, qui est dans l'Opposition, ne résiste pas mieux que le parti libéral à l'entraînement des faits, et lord Salisbury montre dans la question des logements ouvriers plus de dispositions à l'intervention que ses adversaires politiques. S'il y a une règle pour les amis de M. Gladstone, c'est simplement de ménager le budget en ne portant pas au compte des dépenses publiques les facilités qu'on donne aux institutions de prévoyance. L'Ktat, suivant M- Fawcett, peut offrir son organisation perfectionnée au public et entreprendi-e pour son compte des affaires de banque ou de commerce, mais à la condition de ne point s'attribuer de monopole et de ne rien
offrir à sa clientèle au-dessous du prix naturel.
En Allemagne, c'est la doctrine qui est souveraine. Sous prétexte que les intérêts sont loin d'être hannoniques, elle pousse rÉtat à intervenir dans la distribution des richesses par la contrainte et par la transformation en impôts d'un certain nombre de dépenses qui devraient rester personnelles.
L'État prend hardiment la responsabilité du sort des classes laborieuses et le parti conservateur commet la faute de faire du socialisme sous prétexte que, en l'organisant luimême, il s'en rend maître. C'est là un péril extrême. Il est pourtant permis d'observer, et cette considération peut rendre quelque espoir aux amis de la liberté, que la lutte est avsmt tout politique et qu'elle tire la plus grande partie de son intérêt de l'opposition qui existe entre la centralisation im-
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périalô et la décentralisation des Etats particuliers. Or, les points de vue politiques sont changeants, ce qui peut fçûre supposer que les conditions de b lutte 9e modifieront un jour et pourront deVPWr meilleiir^s pour les libéraux.
En Italie les doctrines allemandes ont fait beaucoup de phemia, mais Tunité du royaume s'achèye sans qu'il 3oit nécessaire de recourir au3s; excès de la oeatralîsatipn. L'histoire est, dans ce pays, Talliée naturelle des libéraux, et la prévoyance individuelle y est heureusement encore plus en honneur que la prévoyance gouvernementale. Non seulement Tltalie ne modèle pas ses lois sur celles de M, de Bisniarck, mais elle parait rester en deçà du système de M* Gladstone. Il ne suffit pas au^ hommes d'État qui sont à la tête du mouvement social, et qui le dirigent, que les affaires dont
rÉtat voudrait s^emparer puissent êtfe des affaires productives ou du moins sans perte ; ils distinguent entre les diverses affaires que l'État peut entreprendre et ils ne «'occupent que de ceDes qui ont pour objet la formation du capital par l'épargne . Loin d'endormir l'initiative individuelle, ils l'éveillent pour en accroître l'action. Leur but est de favoriser l'accroissement du capital national.
Si nous rentrons en France après avoir regardé ce qui se passe autour de nous, et si nous faisons notre examen de conscience, après avoir jugé les autres, nous sommeà obligés de reconnaître que, dans les questions qu^on appelle sociales, nous nous laissons aller plus que tout le monde à la dérive et que nous sommes conduits par les faits sans essayer de nous en rendre maîtres. Ne semble-t-il pas à beaucoup de
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S qu'un projet dont le but est honnête el favorable à l'amélioratioii du sort des classes laborieuses doit être, par cette seule raison, pris en considération? Le côté pratique des choses nous échappe, et le côl6 théorique ne nous préoccupe pas, ce qui paraît contradictoire. On ne s'inquiète pas des doctrines, on ne fait pas mémo l'honneur à celles qui nous viennent d'Allemagne de les réfuter; on ne se donne pas la peine de chercher pour les combattre les raisons scientifiques et les raisons politiques ; les économistes s'endorment dans un optimisme indolent sur l'oreiller facile du (1 laissez faire »,
Le goût des luttes économiques a beaucoup passé, et il me semble qu'on serait Irfes étonna de voir un Bastiat et un Proudhon soutenir en public des Ihfeses l'un contre l'autre. Il est vrai que l'art de discu-
ter s'est moins perfectionné que l'art do fermer la bouche à ceux dont on n'approuve pas les idées. C'est peut-être pour cela que l'économie politique est moins bataiUeuso et qu'elle ne se mêle plus autant qu'autrefois aux luttes politiques. Bans un pays de suffrage universel comme le nôtre, on n'a pourtant pas le droit de négliger un adversaire quel qu'il soît, et on a tort de croire que la raison peut avoir raison sans efforts. Ce qui nous sauve, c'est que les théories allemandes ont beaucoup de peine à passer la frontière et que nos socialistes n'ont pas en réalité de doctrines; c'est en cela qu'ils sont inférieurs à leurs ancôtres de 1S46. Ou a toujours remarqué que les partis qui n'ont pas de doctrine ont beaucoup do peine à faire prédominer leurs vues. La faiblesse de nos adversaires sur ce point peut donc nous donner de grands avaalages
dont nous pourrons peut-être profiler qilaitd miïme, malgré la faiblesse de Bblre organisation et malgré k difficulté que fious éprouvons & réunir nos eSotts diltiS Un but commun.
L'Empire a créé en France quelque»
instilulions comme la Caisse de fBlraite pour la vieiltcsse, la Caisse d'âssUrâticeB contre les accidents, dont Hen des giens voudraient étendre l'action, en Fais&nt des fonctionnaires publics qui les adtniniatretit de plus parfaits commerçants. H n'eât p&& jusqu'aux maisons d'ouvriers dont IJù El proposé de faire entreprendre la ooûsttilliïtion sous la garantie de l'Ëlat. Polit beaucoup de personnes enfin, les lois sup les sociétés de secours mutuels sont iltie occasion de demander que les maladies, le chômage et toutes les misères de la vlc soient garantis pat* l'État.
Mais tout cela paraît être plutôt une rumétir socialiste qù une conceptioti précise, tl est probable qu'on ramènera bien des gens quand on leiir montrera que les remèdes qu'ils préconisent ne peuvent pas avoir d'efficacité.
L'État ne peut pias faire la fortune de tout lé monde, c'est une vérité qui heureusement n'a pas besoin d*êlf é détiiontrée dans tlos Chambres françaises. Ce qu'il faut espérer, c'est que le plus grand nombre J)ôssible de personnes arrivent peu à peU à se former un petit capital. C*èst du côté de la formation des capitaux que l^on doit porter toute sdn àtlëntibii. Dans un pays démocratique conitiie le nôtre, on ne peut pas soutenir que l'État doit s'occuper uniquement do la sécurité des personnes. On doit lui prêter Un autre souci sans le faire sortir plus qu'il ne convient du fÔle qu'il est
appelé à jouer dans la société. Le souci des gouvernants doit être d'encourager l'épargne, c'est le seul moyen pratique d'élever la condition des masses populaires.
Les socialistes qui, dans les émeutes de Biclla en Italie, violaient les caisses d'épargne, détruisaient les livrets, écrivaient sur la porte des cabarets : « Voilà la caisse d'épargne des pauvres, » faisaient voir jusqu'à quel degré d'insanité pouvaient arriver les disciples de Lassalle et de Karl Marx, quand ils sont brutaux ; mais ils avaient raison d'attaquer la caisse d'épargne s'ils étaient les sincères croyants de la doctrine qui considère le capital comme rennemi des classes travailleuses. Il ne faut pas, en effet, chercher à faire des capitalistes quand on ne croit pas au capital. Si vous ne voulez plus du capital, brisez les
caisses d'épargne, voua êtes conséquents avec vous-mêmes. '
L6 socialiste parisien, qui riait des arguments de ceux qui cherchaient devant lui le moyen de rendre l'ouvrier propriétaire de sa petite maison, était fidèle à sa croyance ; car on doit refuser de faire des propriétaires quand on ne croit pas à la propriété.
Mais nous qui croyons hautement au capital et à la propriété, comme aux deux seuls moyens du relèvement social, nous devons admettre que c'est un des devoirs de l'État que d'étendre sa sollicitude sur tout ce qui conduit à l'épargne et sur ce qui tend à augmenter le capital national. L'épargne prend Ijeaucoup de formes ; il y a des caisses d'épargne de bien des espèces ; elles varient dans leur constitution avec le mode d'emploi des petits capitaux qu'elles accumulent. La forme de l'épargne la plus
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essentielle, celle qu'on pourrait appeler la cellule originaire autour de laquelle toutes les organisations vouées à l'épargne peuvent succcasivement se grouper, c'est la société de secours mutuels. L'État doit avoir la préoccupation constante des caisses d'épargne et des sociétés de secours mutuels ; il peut au besoin leur prêter le secours de son organisation administrative, il n y a là rien qui doive effrayer un économiste ; mais c'est h. la condition de respecter la liberté individuelle et de ne rien faire pour diminuer ta confiance des citoyens dans la puissance de leur action personnelle, car nous serons toujours prêts à répéter ce que disait M. Goschen en terminant son discours d'Edimbourg :
" Si nous avons appris qUelquo chose de l'histoire, nous pouvons dire que la confiance de l'individu en lui-même et le res-
pect par l'État de la liberté naturelle sont les conditions nécessaires de la force des États, de la prospérité des sociétés et de la grandeur des peuples. »
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