INTÉRÊTS
et Amortissements annuels
en
millions
de francs.
flÉPENSFS niiiitaires
en millions
de francs.
Prusse
1<T avril 85 31 déc. 86 31 dcc. 8o 31 déc. 84 31 déc. 85 31 mars 85 31 déi. 85 31 déc. 86
Empire d'Allemagne..,.
Autres Étais allemands..
Autriche-Hongrie
Italie
Angleterre
Russie
France
La dette de la France représente à elle seule près du
cinquième des dettes de l'ensemble des pays civilisés!
L'Angleterre est le seul pays qui améliore sa situa-
(1) Comme toutes les statistiques, ce tableau ne donne que des résultats approximalirs Nous ferons seulement remarquer que l" les dettes des localités n'y sont pas comprises; 2° l'Angleterre amortit effectivement ses dettes ; partout ailleurs les amortissements sont dépassés jiar les nouveaux emprunts ; 3» le chiffre de la dette de la Russie est trop élevé parce que le rouble a été calculé uniformément à 4 francs, ce qui est exact seulement pour les emprunts extérieurs payables en or. La racme rectification doit être faite pour l' Autriche- Hongrie.
M. Neymarck porte à 31 milliards le capital de la dette de la France, sans y comprendre les dettes des départements et des communes, parce qu'il compte un capital de trois milliards pour la valeur actuelle des engagements à terme pris par le Trésor de 1884 à 1960. Son évaluation concorde en réalité avec celle que nous avons donnée plus haut (I, | 22).
tioii financière et qui montre comment un gouverne ment réparateur pourrait éviter par des conversions successives la fatalité de la banqueroute. Sans compter les amortissements annuels, depuis le commencement de ce siècle, la dette anglaise a été l'objet de huit conversions. A l'avènement de la reine Victoria, le capital de la dette (consolidés et annuités) montait à 761.422.570 £ entraînant un paiement d'intérêts de 28.533.192 £. Il était réduit au 5 avril 1887 à 736.278.688£ portant un intérêt annuel de 27.366.367 £ malgré les guerres d'Orient, d'Afghanistan, d'Abyssinie. La conversion faite au mois d'avril 1888 par M. Goschen, qui a porté sur les divers fonds 3%, montant à environ 558 millions de £, a réduit leur intérêt à 2 3/4 «Aet à 2 1/2 "A à partir de 1903. C'est une réduction de la charge annuelle de 1.400.000 £ jusqu'en 1903 et après de 2.800.000 £ (Ij.
La baisse universelle du taux de l'intérêt vient providentiellement, à la fin de ce siècle, au secours des nations obérées. Mais celles-là seules, qui ont un état politique sain, en profitent.
M. de Bismarck est en train de faire perdre à l'Allemagne le bénéfice de la situation exceptionnellement favorable qu'elle avait sous le rapport des dettes (2) et
(1) Cette conversion n'a comporté pour l'État anglais aucune augmentation du capital de la dette, à la différence de la conversion désatreuse de notre fonds 4 0/0 faite en novembre 1887 par M. Rouvier. Elle a accru le capital de la dette nationale de 416 millions sans diminuer les intérêts, à cause d'un nouvel emprunt greffé maladroitement sur cette opération.
(2) La dette des États allemands provient en grande partie du rachat des Chemins de fer; elle a donc une contre-partie dans un domaine productif. V. Gh. Grad, Le peuple Allemand, ses forces et ses ressources. Paris, 1888, chap.xxii. En 1888, les dépenses mihtaires sont de 600 millions, sans compter les dé-
même des dépenses militaires. Après l'augmentation des effectifs de l'armée active, au mois de février 1887, qui a nécessité un emprunt de 211 millions de francs, il a arraché au Reichstag, au mois de décembre, la prolongation du service jusqu'à quarante-cinq ans, ce qui entraîne une nouvelle dépense de 123 millions qu'il demande encore à l'emprunt (1).
Le royaume de Prusse a emprunté de son côté en 1886 1^3 millions pour germaniser deforcela province de Posen,et a doublé cette somme en 1888. Mais c'est surtout à des augmentations d'impôt que l'Empire allemand a recours : les droits sur les alcools ont été surélevés et les droits d'entrée sur les blés, y compris le seigle, la nourriture du pauvre, ont été portés au taux énorme de 6 fr. 15 par quintal métrique. S'ils ne l'ont pas été encore davantage, c'est grâce à la résistance du Centre et des députés alsaciens. Comme le faisait remarquer M. Charles Grad, ces augmentations d'impôts indirects montent à 30 ou 40 marcs par tête et elles enlèvent aux familles d'ouvriers du dernier rang près du dixième de leur revenu.
En présence des privations imposées par de telles charges, la perspective d'une pension de retraite de 147 fr. 60 à soixanle-dix ans, que leur fait le nouveau projet de loi sur les assurances (V, § 9)^ leur paraît une dérision.
penses extraordinaires. M. Ch. Grad évalue à un milliard lo capital de la dette actuelle de l'Empire au lieu de 526 millions, (1) Après avoir racheté les Chemins de fer, l'État prussien a converti la plupart des obligations émises par les Compagnies. Il y a gagné une diminution dans le service des intérêts ; mais il n'amortit plus le capital représenté par les Chemins de fer comme le faisaientlcs Compagnies. Y. ï Économiste français du 9 juin 1888.
En France le dernier de nos paysans sait que la guerre n'éclatera jamais par notre lait et qu'elle sera absolument nécessaire pour défendre l'existence de la patrie; aussi accepte-t-il le service militaire et le poids des impôts sans devenir l'ennemi de l'ordre social. Le point de vue de l'ouvrier allemand est forcément tout autre. Il sait qu'aucun danger ne menace sa patrie, que son unité est un fait acquis, qu'une caste militaire, les Junkers prussiens, souhaite seule la guerre et a le pouvoir de la déchaîner. La politique violente du Chancelier de fer fait plus pour propager les idées socialistes et les passions démocratiques que la puissante organisation occulte du parti et la prédication hardie de ses écrivains. C'est là le secret des Vûtts de plus en plus nombreux qu'il gagne à chaque élection.
Les nouvelles d'Amérique envoyées par les émigrants circulent jusque dans les villages les plus reculés de l'Allemagne. Comment le despotisme militaire, le système impérial, et avec lui la domination politique des classes qui en sont le soutien, ne deviendraient-ils pas odieux aux travailleurs des usines et des champs, quand ils lisent le message du président Cleveland au Congrès des États-Unis du 2 décembre 1887?
Au lieu de charges et d'impôts nouveaux, il y est uniquement question de l'excédent de recettes qui s'accumulentdans les caisses du Trésor etqui, le 30 janvier 1888, nétait pas moindre de 728 millions de francs. Toute la dette, qui pouvait être légalement remboursée;, l'a été et les débats des partis portent uniquement sur le choix des impôts à supprimer I Aussi le peuple américain ne se laissera pas séduire par les sophismes socialistes. Quels que soient les vices de certaines
L'ORDRE ÉCONOMIQUE iN AT UR EL 5
classes et les défauts de l'organisation sociale, il n'a qu'à regarder l'Europe pour apprécier la paix et la liberté dont il jouit.
Nous avons dit plus haut la situation très difficile que fesait à l'agriculture européenne la concurrence de l'Inde, de l'Australie, des deux Amériques. Malgré les droits dédouane protecteurs et toutes les mesures par lesquelles les familles d'agriculteurs peuvent être soutenues (IV et X, § 10), il est possible que lacultureintensive doive être abandonnée sur les terres de qualité inférieure, que pour celles-là on revienne aux jachères et que l'on remette en bois les mauvais terrains défrichés entre 18:20 et 1870. Il y a déjà incontestablement de ce chef une grande décadence pour nos vieux pays au point de vue des profits agricoles.
Leurs profits, comme exportateurs d'objets manufacturiers, sont non moins compromis. Dans un avenir prochain, les Indes, l'Australie, la Chine se pourvoiront elles-mêmes de tous les objets de cette sorte. Les États-Unis commencent à se suffire. La Russie devient rapidement elle aussi une puissance manufacturière, et avec les immenses espaces sur lesquels s'étend son empire en Europe, en Sibérie et dans l'Asie centrale, elle sera d'ici à cinquante ans un monde économique aussi important que l'Amérique du Nord (1). Ce jour-là, l'Europe occidentale, y compris TAngle-
(1) V. notre article dans le Correspondant du 23 janvier d888.
512 LE SOGIALISxME D'ETAT
terre, perdra ses débouchés, et il faudra que son industrie, organisée pour inonder de ses produits le monde entier, se contente de la consommation intérieure. Il pourra bien alors en être de la France, de l'Angleterre, delà Belgique et de l'Allemagne comme de l'Italie et de l'Espagne après le xvPet le xvif siècle. Sans décliner d'une façon absolue, nous déclinerons relativement. D'autres pays nous dépasseront dans la voie du progrès et nous serons relégués à un rang inférieur dans la nouvelle répartition économique des forces du monde. M. Leroy-Beaulieu va même jusqu'à dire que, si nos ouvriers continuent à réduire la journée de travail et à hausser leurs salaires, ils rencontreront sur le propre marché national la concurrence des produits similaires exécutés avec les machines européennes par le travail à bon marché, dont les entrepreneurs pourront disposer dans l'Inde et dans la Chine (I).
Une nouvelle distribution des forces économiques et des populations menace de se produire : voilà ce qu'il faut bien se dire.
On ne peut prétendre lutter contre de telles éventualités par des barrières douanières. Au fur et à mesure qu'on les élève péniblement par des tarifs, l'accroissement de rapidité des transports et l'abaissement de.leur prix neutralisent ces efforts (X, § 3). La lutte ne
(1) Le Japon est déjà entré dans le courant de la civilisation occidentale avec une précipitation qui pourra lui être funeste. Quant ù la ,Chine, l'introduction des chemins de fer est repoussée par les hommes d'Etat, ainsi que le monnayage régulier de l'or et de l'argent. Ils hésitent à transformer les conditions d'existence du peuple; mais les projets de ce genre se multiplient de plus en plus et la résistance à ces innovations nécessaires n'est qu'une affaire de temps.
L'Or.DRE EGOiXOMIQUE NATUREL 513
doit durer qu'un temps sur ce terrain, et elle ne peut avoir d'autre portée que celle d'un expédient temporaire pour ménager la tiaiisiiion. D'ailleurs, on ne saurait méconnaître qu'un grand dessein providentiel ne pousse les peuples à se rapprocher et à se mêler.
Il n'y a point de hasard dans le monde, a dit Joseph de Maisîre, et je soupçonne dopais longtemps que la communication d'aUments et de besoins parmi les hommes tend de près ou de loin à quelque œuvre secrète, qui s'opère dans le monde à notre insu (1).
Un des signes du temps est évidemment l'accélération avec laquelle l'humanité peuple l'univers^, en exploite les richesses et développe ses consommations de toute nature. C'est là un fait dont les esprits philosophiques déduiront d'eux-mêmes les conséquences (2).
Toutefois, sans s'imaginer arrêter un mouvement dont la portée dépasse de beaucoup celle purement matérielle que lui donnent les économistes, il n'en est pas moins du droit et du devoir de chaque peuple de préserver sa nationalité dans ce grand travail de fusion que la nature semble opérer. Une nationalité représente un ensemble de principes et tout un rôle dans l'histoire dont le dépôt a été confié à une race. Cette race doit conserver
(1) Soirées de Saint-Péter&bourg, 2« entretien.
(2) D'après les calculs si autorisés de M. Levasseur, Statistique de la superficie et de la population des contrées de la terre, in-4, Rome 1887, le chiffre des habitants du globe serait actuellement de 1483 millions. Les données sur l'Asie, l'Afrique et une partie de l'Amérique sont forcément hypothétiques, ainsi que le dit le savant statisticien. Mais les chiffres qu'il donne sur la population dos pays civilisés depuis ISiO présentent un degré saffisant de certitude et montrent la rapidité de son accroissement en ce siècle.
514 LE SOClALlSiME D'ETAT
matériellement la cohésion nécessaire pour remplir cette mi-ssion. Or, quelles que soient les légitimes mesures destinées à lui permettre de franchir cette crise, les yéritables moyens de lutter contre un amoindrissement graduel menaçant sont l'expansion colonisatrice dans les vastes territoires^ encore ouverts à la supériorité des forces physiques et scientifiques de riiomme blanc, et la cessation de l'état de guerre ou de paix, armée qui désole l'Europe continentale.
L'Angleterre est admirablement préparée à la conquète pacifique des nouveaux territoires; elle n'a qu'à continuer sa politique. L'Allemagne, sous la direction de sa dynastie nationale, y dirige ses émigrants, malgré les difficultés que lui oppose sa configuration géographique dépourvue presque totalement de fenêtres sur la mer. L'Angleterre a, de plus, l'immense avantage de n'avoir pas le service mihtaire obligatoire et de conserver l'activité de sa jeunesse pour les entreprises industrielles. Lord Derby le disait en janvier 1879 à la Chambre des lords:
Quant à nos compétiteurs du continent européen, je me demande réellement comment ils pourraient lutter avec l'Angleterre, lis n'ont pas comme nous le charbon et le fer à bon marché : ils n'ont ni nos énormes capitaux accumulés, ni noire outillage mécanique d'une puissance presque illimitée, ni cette armée d'ouvriers exercés et libres qui est une des forces de l'Angleterre. Car on ne peut pas dire que l'ouvrier est libre, là où il est enlevé à sa profession ])ar le service militaire pendant les trois ou quatre meilleures années de sa vie.
VEconomist de Londres faisait de son côté remarquer en avril 1880 que les États-Unis, n'étant pas obligés
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d'entretenir la paix armée et amortissant rapidement leurs dettes, ont un double avantage sur l'Europe :
c Les producteurs de ce pays n'auront à payer, comme « charges annuelles, que 1.513. 000. OOOfr. de dépenses d'Etat (( contre 15.lo0.000.000 que payeront ceux d'Europe; d'autre « part, l'Europe, outre qu'elle paie dix fois plus d'impôts, « ne pourra avoir de jeunes gens bien constitués de dix- « neuf à vingt deux ans engagés dans la production indus- « Irielle. Tous seront dans l'armée, tous y sont déjà, sauf « dans les îles anglaises. La période de travail énergique « de chaque homme étant d'environ trente ans, l'Europe, en « sus de ses énormes impôts, sacrifie encore, en compa- « raison avec l'Amérique, un dixième de ses ressources « disponibles de puissance humaine, i
Le Play a consacré la majeure partie de l'ouvrage, qui a été son testament scientifique, à montrer la nécessité pour les peuples de l'Europe, d'abord de restaurer chez eux la loi morale, puis de former une confédération, qui leur assure la paix et leur permette le désarmement (1). Il dépend de chacun d'eux do réaliser la première partie de ce programme. Quant à la seconde, au premier abord, elle fait l'effet d'un beau rêve. Cependant elle n'est point irréalisable.
Certaines conventions internationales, celles, par exemple, qui ont pour objet le service postal, les règlements de la navigation maritime, la répression de la traite, les unions monétaires, sont une indication en ce sens des besoins des peuples européens. La constitution d'unionsdouanières, embrassant des groupes considérables d'États, semble n'être qu'une affaire de temps.
Cependant, cen'est pas parle côté économique que se
(1) La Constitution essentielle de Vhumanité, exposé des principes et des coutumes d'où, dépendent la prospérité et la souffrance des nations. In-12, Marne, 1881.
refera cette union si désirable entre les nations. L'expérience nous montre que la solidarité des intérêts purement matériels ne suflit point à prévenir les guerres les plus dévastatrices. Cette union ne peut se faire que sur la base du retour au Christianisme, comme règle des rapports internationaux (i). Il faut restaurer le droit des gens, ainsi que le demandait M. Urquhart, dans son fameux Appel d'un protestant au Pape à l'occasion du Concile du Vatican.
Nous avons dans notre passé catholique un idéal qui a été réalisé dans une certaine mesure, c'est celui de la Chrétieniéy liée entre elle par la communauté de croyances, et observant, autant que le comportent les conditions de l'Humanité, le Décalogue comme loi des rapports entre les peuples. Cet édifice a été brisé par la prétendue réforme protestante. Mais la pensée qui y avait présidé lui a survécu, et, dans les temps modernes, elle a inspiré plusieurs tentatives. La plus remarquable a été le plan de république chrétienne dHenri IV. Elle a été reprise encore en 1815 dans la Sainte- Alliance. Assurément, ces tentatives n'ont pas été pures de tout mélange; mais elles indiquent la voie à suivre et elles seront renouvelées utilement le jour où, le combat s'étant engagé à fond entre la Révolution et le Christianisme, les peuples reconnaîtront que la restauration du droit comme base du pouvoir est pour eux une nécessité d'existence.
La France, qui, de toutes les nations européennes, est celle dont la prospérité est la plus compromise, est aussi la plus intéressée à en donner le signal.
(1) F. Cli.Périn, L'Ordre international, VcY\%,i%^^