‹ Le socialisme d'état et la réforme sociale; (volume 2)Chapitre 29 sur 45 · TOTALE · texte numérisé non relu

TOTALE

PROPORTION- KELLE

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Revenus des Capitaux...

Profits personnels des

capitalistes imposés à

Vuicome tax et profils/

personnels des classes^

moyenne et supérieurej

non imposés à \'income\

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Profits des travailleurs

manuels

Totaux

La part moyenne des 9 millions de travailleurs manuels de 1843 était de 19 £. anauellement : celle des 13 millions de travailleurs actuels est de 41 £ 2/3. Ce résultat est dû surtout à ce que, depuis vingt ans, dans l'Angleterre monarchique, le système fiscal a été remanié de manière à atteindre surtout les classes riches et à ménager les petits contribuables.

Eu 1876-77, l'accise, les douanes, le timbre, qui, dans l'ensemble, frappent toutes les consommations, rapportaient 00.316.000 £; en 1886-87, elles ont rapporté à peu près la même somme : 60.215.000 £. Pendant ce temps Vincome tax et les contributions directes sur la propriété qui, en 1876-77, ne montaientqu'à5. 280. 000 £, ont été portéesen 1886-87 à lo. 900.000 £. Tout l'accroissement des ressources du budget anglais est supporté exclusivementpar les classes riches et aisées, puisqueles revenus inférieurs à loO £ sont exempts de Yincome tax, et ceux au-dessous de 400 £ bénéficient d'une modération.

M. Goscben, l'éminent chancelier de l'Échiquier, a montré péremptoirement à son tour que les rangs inférieurs de la classe moyenne vont constamment en s'élargissant, que la diffusion de la richesse devient de plus en plus large et qu'il y a, au contraire, une tendance à ce que le nombre des grosses fortunes reste stationnaire ou diminue. C'est ce qui résulte de la comparaison des tableaux des contribuables à Vincome tax, cédule D. Dans les dix dernières années, les revenus, entre 100 et 200 £ ont augmenté de 20 pouriOO; ceux entre 200 et 300 £, de 16 pour 100; entre 300 et 400, de Î8 pour 100; tandis qu'entre 400 et 1 000 £ l'accroissement n'est plus que de 2,6 pour 100, et au delà de 1.000 £ de 1/2 pour 100 seulement.

En 1887 les revenus de cette dernière catégorie ont même diminué. La diminution porte sur les revenus supérieurs à 5.000 livres, qui ont baisséde2,4 0/0(1).

Ces chiffres renversent complètement la thèse d'Henri George, selon qui la pauvreté croîtrait en même temps que la richesse dans les sociétés modernes, lis prouvent, au contraire, que la liberté économique et la propriété privée sont essentiellement favorables à la masse des hommes et que l'accumulation des capitaux

(1) T". Discours prononcés en 1885 ù la Chambre de commerce de Manchester et, en décembre 1887, à la Société de statistique de Londres. Sans doute les tableaux de Vincome tax ne donnent pas une statistique absolument exacte des revenus. Mais tous les faits qu'on peut constater confirment cette tendance : ainsi le montant des capitaux assurés par les Compagnies en cas de décès s'est élevé; mais la moyenne de chaque assurance s'est abaissée. La comparaison des recettes des chemins de l'er anglais en 1875 et 1886 prouve que les voyageurs de première et de deuxième classe ont diminué, mais que ceux de troisième ont beaucoup augmenté. V. The Economist, 11 septembre 1886.

dans un pays y rend meilleure la condition des travailleurs, en permettant à un plus grand nombre de vivre et à chacun en particulier d'obtenir de meilleurs salaires, enfin, en multipliant pour une élite les chances de s'élever à la position de capitaliste (1).

On a donc le droit de conclure que dans leur ensemble les principes économiques sur lesquels la société moderne est^basée valent mieux que la réglementation incohérente dej'AncienRéi^ime. 11 ne s'agit pas de nier les souffrances économiques^ il^y en aura tou-

(1) Les observations faites dans d'autres pays confirment les constatations des économistes anglais. M. P. Leroy-Beaulieu a consacré à cette thèse, en en faisant surtout l'application à la France, un très remarquable ouvrage : Essai suj^ la Répartition des richesses et sur la tendance à une moindre inégalité des conditions. (Paris, 1881.)

Une brochure substantielle : De la condition économique des ouvriers gantois, par M. Heins (Gand, Hoste, éditeur, 1887), démontre que les salaires à Gand ont les uns doublé, les autres triplé depuis 1846; le prix des objets nécessaires à la vie est resté presque stationnaire, sauf les loyers. La proportion des femmes et des filles employées dans les manufactures, comparativement aux hommes, s'est abaissée. Les habitations ouvrières ont été notablement améliorées ; le paupérisme a diminué; toutes les institutions de prévoyance ont pris un grand essor; enfin, le nombre des mariages et celui des enfants par ménage n'a pas diminué. La seule ombre à ce tableau, c'est la multiplication des débits de boissons et le développement des jeux de hasard dans la classe ouvrière.

11 est bon de prouver une fois de plus et aussi péremptoirement que la douloureuse situation des mineurs du Borinage est un fait exceptionnel dans la société européenne. Elle est le résultat du rendement moindre des gites houillers sur lesquels la population s'est agglomérée depuis un demisiècle, ou plutôt des frais croissant de leur exploitation. A ces calamités, dans lesquelles nos pères voyaient des fléaux de Dieu, il n'y a d'autre remède que l'émigration. Il n'en reste pas moins vrai que dans l'ensemble le mouvement économique moderne, loin de déprimer la condition des ouvriers, tend, au contraire, à l'améliorer.

jours, et les optimistes à la manière de Bastiat n'existent plus aujourd'hui ; mais si l'on est bien fixé sur ce point, au lieu de déclamer contre l'introduction des machines et le développement des capitaux, on essayera de réduire la somme des misères existantes par la tempérance, par la prévoyance, par un bon gouvernement politique et surtout par l'accroissement de la charité. En effet ces statistiques ne reflètent pas tous les aspects des phénomènes sociaux et beaucoup de misères se mêlent à ces progrès.

La population et le revenu de l'Irlande ont diminué pendant cette période si favorable pour l'Angleterre. Même au milieu des grands foyers de la richesse, comme Londres (1), la classe des pauvres proprement dits, à cause de la grande densité de la population et de l'incertitude des emplois du travail, a pu tomber dans une misère plus noire que par le passé. Au-dessous du point par lequel le levier du progrès soulève la pyramide sociale, il y a quelques couches qui peuvent être enfoncées davantage. Cette comparaison mécanique rend seule ce phénomène propre à nos sociétés modernes si pressées. Puis les notions morales diminuent dans les masses ouvrières. M. Robert Giffen l'indique discrètement. Le niveau de la presse et de la littérature qui s'adressent à elles baisse constamment. L'Angleterre a maintenant des romans populaires au niveau des plus tristes productions françaises (2).

Une grande responsabilité pèse sur les classes riches, au double point de vue des exemples qu'elles donnent

(1) V. dans le Journal of statitiscal Society de ]mn 1888 1e mémoire de M. Charles Booth sur la condition et les occupations du peuple de l'Est de Londres.

(2) V. The Nineteenih Century, juillet 1886.

et de l'usage qu'elles font de leurs larges revenus. L'économie politique prouve qu'il n'y a point de mauvaises richesses. Mais il n'y en a pas moins des mauvais riches. Un petit nombre font le mal ; beaucoup plus n'accomplissent pas le bien dont leur position leur fait un devoir.

Aussi ne faut-il pas s'étonner que le clergé catholique rappelle en termes énergiques les droits du pauvre à la justice et à la charité. Tandis que l'illustre cardinal Manning encourage de sa parole et de son autorité toutes les ligues et toutes les œuvres qui ont pour objet de remédier à une souffrance populaire, l'évêque de Nottingham, le docteur Bagshawe, multiplie des lettres pastorales et des brochures sur les devoirs des riches envers les pauvres, où l'on trouve les généreuses indignations et les audaces de langage de saint Basile et de saint Jean Glirysostome.

Les excellents livres de M. Mallock, les solides statistiques de MM. Giffen et Goschen, doivent raffermir chez les classes éclairées leur confiance dans les principes de liberté et de propriété : mais il ne faudrait pas qu'elles endormissent leur conscience à l'endroit des devoirs de charité.

Par quelque côté qu'on étudie les phénomènes de nuire temps, on en revient toujours à cette constatation, c'est que la question sociale est non pas une question d'organisation économique mais une question religieuse. Quoique la condition de l'humanité prise .en masse n'ait pas empiré et qu'elle se soit même améliorée, si les besoins croissent encore plus vite que la richesse, si les principes qui portent les hommes à accepter leur sort ici-bas en considération de la vie future perdent leur empire, le développement du bien-être général

ne pourra que précipiter les cataclysmes sociaux (1).

Le Gouvernement français en conviant les nations étrangères à prendre part à l'exposition universelle de 1889 a eu la pensée de faire sortir de cette solennité la glorification des temps nouveaux et l'apothéose du principe qui a été mis en action le jour de la prise de la Bastille.

Il n'entre pnsdans le cadre de ces études de montrer comment les révolutions successives qu'a subies la France depuis le jour où l'insurrection a violé la Souveraineté légitime l'ont fait descendre du rang qu'elle occupait en Europe au siècle dernier. L'Allemagne, la Grande-Bretagne^ la Russie ont transformé leurs constitutions sans convulsions intérieures; la continuité de la vie politique nationale n'a éprouvé chez elles aucune interruption. Aussi ont-elles grandi, tandis que nous restions stationnaires ou que nous déclinions.

Mais en demeurant sur le terrain des faits économiques, nous estimons qu'il est dangereux pour les hommes qui prétendent dater Thistoire de la France de 1789 de provoquer la science à dresser un inventaire complet du bien et du mal qui se sont produits depuis cette date ; car, à côté de progrès matériels, qui remontent pour la plupart au règne de Louis XVI et aux inventions scientifiques des derniers temps de l'Ancien Régime, des plaies morales inconnues au passé serévè-

'(1) Relisez dans V Ancien Régime et la Révolution de Tocque ville le chapitre intitulé : Que le règne de Louis XVI a été Vépoque la plus prospère de l'ancienne monarchie et comment cette prospérité même hâta la Révolution,

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lent cliaque jour avec un caractère plus grave et vicient profondément l'ordre économique naturel. Par une étrange coïncidence, le Sénat et l'Académie de médecine viennent d'en dévoiler trois particulièrement redoutables : l'alcoolisme, le surmenage scolaire avec le déclassement qui en est la conséquence, enfin celle quo nous appellerons d'un mot honnête la nouvelle lèpre. Le rapport de M. Claude au Sénat, en 1887, sur la consommation de l'alcool en Finance, a profondément et justement impressionné l'opinion. De 970.599 hectolitres (à 100 degrés) en 1874, elle est montée, en 1885, à 1.444.324 hectolitres, sans compter l'alcool consommé en fraude des droits, et que les calculs d'un grand distillateur, M. Luzet, portent à 1.072.000 hectolitres (1)1 A l'exception des quelques millions d'hectolitres d'eau-de-vie de vin, tous les alcools employés par l'industrie sont toxiques ; car elle néglige les procédés coûteux nécessaires pour les rectifier. Leur abus, leur simple usage développe un état morbide, tantô aigu, tantôt chronique, qui multiplie les suicides, les crimes, l'aliénation mentale, les morts accidentelles. Cet état est héréditaire ; il crée successivement des générations d'alcooliques et entraîne la dégénérescence

(1) La Commission, en acceptant ces calculs, a peut-être été emportée par ses préventions contre les bouilleurs de cru qu'elle rend presque exclusivement responsables de la fraude. D'après M. Leroy-Beaulieu (Économiste français du 9 juillet 1887) la fraude des bouilleurs et des distilleries interlopes ne dépasserait pas au maximum 400.000 hectolitres. Mais il faut ajouter d'autre part 200.000 hectolitres qui arrivent chaque année sous la forme de vins d'Espagne et d'Italie portés par l'addition d'alcool allemand à 15" 9 (X, 1 1).

Une des propositions les plus judicieuses delà Commission consiste à ramener à 12,0 le degré normal des vins. Il y aurait peut-être lieu de l'abaisser encore davantage, ce degré étant très rarement obtenu par les vins français.

de la race chez une partie considérable de la nation. Certaines localités, et dans ces localités certains groupes, sont tout particulièrement les victimes de ce fléau volontaire, en sorte que les moyennes statistiques n'en donnent qu'une faible idée. La consommation totale do la France représente une dépense de 1.600.000.000 de francs au mininum qui est supportée presqu'exclusivement par la classe ouvrière. Nombre d'ouvriers, dans la Seine-Inférieure ou le Pas-de-Calais, emploient en alcool 2 francs par jour sur un salaire de 4 francs!

C'est une triste consolation pour notre fierté nationale que de constater un développement presque égal de l'alcoolisme chez les peuples voisins. La Belgique, la Grande-Bretagne, l'Allemagne (1), les États-Unis en sont au même point que nous.

L'alcool et la notion de la société moderne sont unis par un lien étroit, quoiqu'il n'ait rien de nécessaire.

Quand les historiens de l'avenir voudront donner à chaque époque une caractéristique sociale , la nôtre pourra être appelée à bon droit le siècle de r alcool. Quelle place ne tient-il pas dans la production agri-

(l)M. Gerdolle signale dans l'enquête sur les rapports ruraux faite par le Verein fier Social Politik les progrès déplorables que fait dans les campagnes la consommation de l'eaude-vie de pommes de terre. Les paysans lorrains et les ouvriers alsaciens l'appellent d'un nom expressif, le pétrole; c'est là pour eux le fruit le plus clair de l'annexion. Lu fabrication de cette drogue destructive de la santé est le principal revenu des grands domaines de la Prusse. Les cabarets, favorisés par la législation de l'Empire, se multiplient d'une façon désastreuse. De 1869 à 1879, leur nombre s'est accru, en Bavière, de 47 p. 100, et dans l'ensemble de l'Empire de 22 p. 100; à Berlin le nombre des débits de boisson a doublé de 1870 à 1885. On le voit, VEmpire des bonnes mœurs a devancé sur ce point le mouvement qui s'est produit en France depuis la loi du 17 juillet 1880.

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cole et industrielle, dans le commerce et dans la fiscalité, dans le bilan du paupérisme et du crime ! Que de progrès matériels sont annihilés par son seul faiti La société d'avant 1789, qui n'en connaissait pas l'usage, n'a-t-elle pas de ce chef un élément incontestable de supériorité ?

L'État a certainement beaucoup à faire en cette matière, ne fût-ce qu'en limitant strictement le nombre des débitants; car la moitié de l'énorme consommation, dont nous avons donné le chiffre, se fait au cabaret (1). Tout en insistant sur la nécessité de réduire notablement le nombre des débits de boissons, nous ne devons pas oublier que les Anglo-Saxons, qui ont souffert les premiers de ce mal, ont su le combattre par d'autres moyens. Les Quakers ont fondé au commencement de ce siècle la première société de tempérance. L'Église catholique s'est emparée de cette

(1) Au 31 décembre 1875, il y avait en France 313.529 débits de boissons (Annuaire de statistique et d'économie politique pour J877, p. 232), Cela fesaitun cabaret par 118 habitants, alors que les personnes compétentes estiment que la proportion des débits de boisson devrait être réduite à un pour 2.000 habitants. La loi du 17 juillet 1880 a aboli le décret du 29 décembre 4851 relatif à l'autorisation préfectorale nécessaire pour ouvjir des débits de boisson et y a substitué une simple déclaration. Depuis le nombre des débits de boisson a augmenté de plus de 40.000; il était, au 31 décembre 1885, de 422.300, y compris ceux de Paris (26.600), ce qui fait un cabaret pour 90 habitants. Encore ce n'est là qu'une moyenne. Dans le Gei's il n'y a qu'un cabaret pour 187 habitants, tandisque dansla Somme il y en a unpourÔO habitants et dans le Nord un pour 46 habitants! {Bulletin du ministère des finances, 1886, t. Il, p. 610.) A Marseille, où l'alcoolisme était à peu prés inconnu il y a vingt-cinq ans, la rapidité de la progression est effrayante. De 550 en 1860, le nombre des débits est monté à 2.400 en 1876, et à 3.900 en 1887. La mortalité, les suicides, le nombre des enfants morlsnés ont crû dans une progression analogue. (V. Bulletin du Coviité des travaux historiques et scienfifique^, année 1887.)

idée et lui a communiqué la fécondité dont elle a le don. En 1837, un capucin, le père Mathew, a fondé, puis a propagé dans toute l'Angleterre et aux États- Unis la ligue de la Sainte-Croix, dont les membres s'imposent l'abstention des boissons alcooliques. Ces sociétés enrôlent jusqu'en Australie une partie importante de la jeunesse. Voilà une force dont l'État moderne, le jour où il voudrait sincèrement lutter contre l'alcoolisme, ne saurait négliger le secours (1) 1

Toute la presse a reproduit les observations présentées à l'Académie de médecine par les docteurs Lagneau, Rochard, Brouardei, Peter surl'étiolement physique et intellectuel, sur l'énervement moral que cause le surmenage scolaire. M. Jules Simon l'a stygmatisé dans un éloquent réquisitoire à la réunion de la Société d'économie sociale en 1887. C'est la thèse que de Laprade avait soutenue en 1867 dans son beau livre V Éducation homicide ; mais n'était-ce pas la boutade d'un poète et d'un homme des anciens partis? Aujourd'hui, le mal est universellement constaté; il l'est par des hommes venant de tous les points de l'horizon politique : on pourrait donc espérer que la question va devenir une question nationale, s'il ne fallait compter avec l'impuissance d'opérer toute réforme sociale

(1) V. sur les efforts faits aux États-Unis pour combattre J'alcoolisme, et en particulier sur le récent établissement du High license System, les États-Unis contemporains , 4« édit. (chap. XXV, § 8). Une réduction considérable de l'alcoolisme a été obtenue en Norwège par des procédés semblables. V. l'importante communication de M. J. Broch dans la Réforme socialc du 15 septembre 18S7.

qui est la conséquence de notre instabilité politique. Aussi ferons-nous seulement trois réflexions.

l'» La surcharge incessante des programmes s'est introduite peu à peu par l'imitation des méthodes allemandes. Elle remonte à une mission de Cousin en Prusse et a été aggravée considérablement sous le ministère de M. Duruy. Nous avons [sacrifié de gaîté de cœur le génie et les traditions de notre race. Pour avoir actuellement une idée de ce qu'était l'ancienne éducation française, il faut aller visiter les grands collèges anglais Eton, Stonvhurst. Or les Allemands se plaignent, au moins autant que nous, du surmenage. En janvier 1883, une discussion très intéressante a eu heu à ce sujet dans le Landtag prussien à propos d'une pétition du Central Verein /ûr Kocrper.syfîege in Volk und Schule. Le docteur Haase, les pères Pachtler et Schneelman ont publié à ce sujet des écrits très remarqués. Et cependant, grâce à la bonne constitution sociale de la nation, au moindre développement du luxe, à un goût plus général pour les exercices gymnastiques, la jeunesse allemande offre davantage de résistance à V Ueberbildung.

S*" Le système de l'enseignement d'État a empêché la résistance qui n'aurait pas manqué de se produire dans la nation contre cet entraînement vers un faux système. Les hommes d'expérience et de traditions ont toujours compris qu'il fallait enseigner bien les choses essentielles et non pas mal beaucoup de choses superflues. Mais l'État s'est réservé le monopole des programmes et partant a imposé à toute la nation l'uniformité de son erreur. Même après la loi de i8o0, le baccalauréat est resté l'étau avec lequel il a comprimé les établissements libres et lésa empêchés de faire mieux

que les lycées sous ce rapport. Sans une grande latitude dans les programmes reconnue aux écoles libres, il n'y a pas de véritable liberté d'enseignement. 3° Si les ministres de l'instruction publique et les conseils universitaires ont à lenvi surchargé les programmes, c'est qu'ils ont été dominés par un état d'esprit qui est général dans la nation et l'on peut dire chez les peuples modernes. Tous ont plus ou moins perdu la notion de l'équilibre qui doit exister entre l'instruction proprement dite d'une part, la formation intellectuelle et morale et la valeur sociale de l'homme de l'autre. Depuis la Renaissance, on s'est innaginé que la possession de certaines connaissances, autrefois des humanités, aujourd'hui des sciences naturelles, voire de la science positive^ constituait la valeur absolue des individus et devait déterminer leur classe ment social. Les lettrés deprofession ont naturellement mis en vogue cette conception, qui augmentait leur importance personnelle, et l'on a perdu de vue que la véritable valeur de l'homme consiste dans la justesse des conceptions, dans la droiture de la volonté et dans l'énergie de l'exécution. L'oubli de la foi chrétienne, en enlevant tout souci des vérités primordiales sur le but de la vie et sur les rapports essentiels des choses, a aggravé considérablement cette perversion des idées courantes. De là la masse de faits historiques et critiques, de classifications scientifiques, que les programmes s'efforcent d'inculquer à la jeunesse : de là les espérances insensées que ce système d'instruction développe chez les élèves et chez leurs parents.

Le docteur Dujardin-Deaumetz a fait très bien ressortir devant l'Académie de médecine comment le déclassement social résultait du surmenage scolaire. On ne

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s'instruit plus pour avoir davantage de valeur personnelle, mais pour changer de position: or, les conditions économiques opposent à ce changement une barrière mflexible. Plus de vingt mille jeunes gens et jeunes iilles, aprù's avoir pris leurs brevets, demandent actuellement à entrer dans l'instruction primaire; le chiffre des postulants s'accroît chaque année d'environ cinq mille et il n'y a que quelques centaines de places à donner (1)! 11 en est de même pour l'enseignement secondaire. La Belgique souffre du même mal. M. Thonissen déclarait, le 31 février 1886, à la Chambre des représentants, qu'il fallait absolument arrêter la fabrication des déclassés causée par l'enseignement des collèges. Au mois de juin suivant, à Bruxelles, dans un concours pour cent emplois de commis des postes, il y a eu huit cent deux candidats parmi lequels des normalistes, des ingénieurs, des docteurs en droit ! Qui dira quel élément cette armée de déclassés apportera aux futures convulsions sociales ! Pendant ce temps, les bras font défaut à la moisson, au moins en France (2).

(1) hQ Journal officiel du 25 décembre 1886 a publié un avis du Ministère de l'Instruction publique pour décourager les solliciteurs. Il constatait qu'il y avait, au 31 octobre 1886, 6.428 aspirants aux fonctions d'instituteurs et 12.741 aspirantes qu'on ne pouvait placer. Au 31 octobre précédent, il y avait 4.178 aspirants et 10.-544 aspirantes.

(2) M. Georges Michel, dans une très curieuse statistique, montre que dans les cinq années 1882 à 1887 50.000 jeunes gens ont pris le brevet d'instituteur, et l'État n'a eu que 3.400 places par an à leur donner, quoiqu'on pleine période de laïcisation. Il fait très justement remarquer que la grande majorité de ces jeunes gens ne sont plus en âge d'apprendre un métier. La situation est encore pire pour les jeunes personnes munies du brevet supérieur, car les débouchés pour les institutrices dans les familles vont en diminuant, et à

La lèpre et la peste fournissent un thème inépuisable de déclamatioîis sur la barbarie du moyen âge aux orateurs de cabaret et aux rédacteurs de manuels civiques. Hélas î la lèpre existe de nos jours sous des formes plus dangereuses et elle fait des progrès constants. Il faut bien se rendre à l'évidence après avoir lu le magistral rapport du docteur Fournier à l'Académie de médecine sur la Prophylaxie de la syphilis. (( Les désastres qu'elle entraîne remportent sur les ravages qu'ont exexés toutes les pestes qui, de temps en temps, sont venues porter la terreur dans les sociétés, disait déjà Parent du Chàtelet. » Un autre hygiéniste, Michel Lévy, a écrit:

L'extirpation de cette lèpre de nos temps n'est pas au-dessus des pouvoirs de> Etats. La séquestration et les léproseries ont fait justice de la lèpre ancienne : la peste est Tobjet d'un vaste et dispendieux appareil de préservation. Tous les gouvernements font des sacrifices pour étouffer les germes de la variole. Or, la syphilis fait plus de mal que toutes ces maladies e;isem])le. Elle détériore sourdement les générations. Sa contagion est plus évidente que celle de la peste. Pourquoi donc ne lui oppose-t-on pas dans tjus les pays les mêmes barrières , les mêmes moyens d'extinction? Telle est l'espèce humaine: la foudre des épidémies insolites, qui passent sur sa tète comme le nuage électiique, Tétoardit et la frappe de terreur, tandis qu'elle se familiarise avec les pestes lentes et continues qu'elle porte dans son soiti.

rétranger 1:3S institutrices françaises subissent de plus en plus la concurnMic.e d(^s institutrices anglaises et allemandes. (L''£co'/iomisfe français du 2 septembre 1888.)

L'État no saurait se décharger de ses devoirs de préservation et de lutte contre cette lèpre, sous prétexte que ses victimes sont des coupables. Que d'épouses, de nourrices, d'enfants sont^frappés sans l'avoir mérité ! Or, le législateur et la police sont loin de faire leur devoir. M. Fournier signale les magasins interlopes, les brasseries à femmes et les débits de vin comme des foyers de contagion pour les diverses classes de la société. Go qui se produit à Paris a lieu aussi dans toutes les villes de province et le passage dans l'armée, qui est maintenant généralisé, propage le terrible mal jusque dans les couches rurales restées saines jusqu'à présent. (( On ne se figure pas, dit M. Fournier, le nombre des réservistes qui contractent la syphilis pendant les ving-huit jours qu'ils passent hors de leur domicile. » C'est là mi des aspects de la question du service militaire universel. Quand on l'envisage, on comprend l'opposition que Mgr Dupanloup faisait à son adoption en 18S7 et en 1872, celle que tant de bons esprits lui font encore en Belgique.

Nous ne pouvons ni reproduire ni discuter ici la série des moyens proposés par la commission de l'Académie de médecine pour limiter la propagation d'un mal qui affaiblit si gravement la vitalité des nations modernes. Nous dirons seulement que là, comme pour l'alcoolisme, il y a un champ très large ouvert à l'action répressive et préventive de l'État. Devant le vice, la formule laissez faire, laissez passeï^ est hors de mise. L'action sociale doit s'exercer pour conserver et améliorer la vie des individus et celle des familles. 11 faut seulement avoir une vue nette des véritables dangers sociaux et ne pasnégliger les poutres menaçantes pour courir après un fétu inoffensif. Le pliarisaïsme est de

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tous les temps et les Gouvernements y sont sujets comme les individus. L'Empire allemand se montre aussi peu soucieux que la République française de lutter contre ces fléaux, et la législation inspirée par M. de Bismark a poussé considérablement au développement de la consommation de l'alcool. Les distilleries des grands propriétaires de Prusse y ont trouvé une large source de profits, mais il n'en a pas été de même de la moralité et du bien-être populaire. Le Gouvernement, qui réduirait aux limites que comporte le vice originel toujours agissant les trois fléaux dont nous venons de parler, améliorerait pratiquement le sort du peuple plus qu'on ne le fera jamais par toutes les mesures, imitées des règlements municipaux du moyen âge, destinées à régulariser la production, à suppnmerVanaixhie économique, ni par les plus beaux svstèmes de caisses d'assurance et de retraites.

L'analyse économique démontre que, d'après le plan providentiel, toute l'activité des hommes aboutit à un échange des produits de leur industrie et des services rendus par leur travail ou par leurs capitaux engagés dans des emplois productifs. Chacun reçoit en définitive une part de produits proportionnelle aux forces productrices dont il dispose. Cet équilibre est complètement dérangé, quand il y a dans la société un trop grand nombre de fonctionnaires, de soldats et aussi de rentiers d'État, qui, au moyen du mécanisme de l'impôt, perçoivent une partie considérable des produits créés par les hommes laborieux, et ne donnent en

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échange que des services de soldats, do fonctionnaires, de créanciers, c'est-à-dire des services qui représentent trop souvent ce qu'en anglais on appelle des nuisances.

Parmi les emprunts des États, il faut faire une distinction. Ceux dont le capital a été employé à faire des raihvays, à creuser des ports, à faire des canaux, en un mot à constituer l'outillage commun, ceux-là contribuent notablement à augmenter le produit annuel du corps social, en augmentant la productivité du travail et des capitaux de chaque citoyen. Ils échappent à l'incrimination que nous venons de formuler. Mais dans le chiffre énorme des emprunts publics, ceux de cette catégorie ne figurent que pour une partie relativement petite. La plus grande part a été employée en dépenses de guerre, quelquefois en gaspillages révolutionnaires; en sorte que les épargnes qui ont été prélevées par les Gouvernements sous cette forme n'existent plus dans la société à l'état de forces productives, à l'état de capitaux véritables.

Sans doute les créanciers de l'État ont le droit d'être payés régulièrement de leurs rentes. Ils ont suivi la foi publique; et, comme le prodigue qui a fait des emprunts est obligé de payer son créancier quoiqu'il ait dissipé le capital emprunté, ainsi les États sont obligés de payer les intérêts de leurs dettes, même mal employées.

Il n'y en a pas moins là une cause perturbatrice très grave de l'ordre économique naturel.

Les détenteurs de rentes, — les Etats modernes ne constituent plus que des rentes perpétuelles, — voient leur fortune s'élever par le seul effet de l'amélioration de la chose pubUque et sans aucun travail de

eiir part. Par exemple^ les personnes qui ont acheté du cinq pour cent français à 80 francs en 1871, ont vu la valeur de ces titres monter à 120Trancs en 1881, soit augmenter d'un tiers. Une classe nombreuse de spéculateurs emploient à procurer ce résultat une somme d'etforts qui, appliquée à l'agriculture, aux manufactures et au commerce, créerait véritablement la richesse au lieu d'en produire seulement l'apparence. Pendant ce temps, qu'est-ce qui se passe pour les autres classes de la société? Les intérêts des rentes sont payées au moyen d'impôts. Or, la plupart des impôts finissent par retomber sur le peuple sous forme de renchérissement général de tous les produits et d'une difficulté plus grande de la vie.

Les travailleurs, dans une nation où il y a une grosse dette publique et un grand état militaire, ne reçoivent pas pour leur travail tout ce qu'ils devraient recevoir. Les sociahstes ont parfaitement saisi ce point faible de l'ordre social actuel. Si les Gouvernements persévèrent dans la voie funeste du mépris systématique du droit des gens, des guerres injustes et de la paix armée, la banqueroute des principaux États européens est inévitable d'ici à un quart de siècle, et les conséquences en seront un chaos comparable aux

; désordres qui ont suivi l'invasion des Barbares.

i^ Or, ils marchent de plus en plus avant dans cette voie.

En 1886, d'après M. Neymarck et le statisticien allemand von Kaufmann, les dettes des États européens pouvaient être évaluées à un capital de 117 milliards 212 millions, etleur imposaient une charge annuelle de S.SItS millions : en même temps leurs dépenses militaires s'élevaient à 4.528 millions ! Voici la part des

principaux d'entre eux dans ces totaux formidables (1) :

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