LE SOCIALISME DE LA CHAIRE
, L'influence de l'Allennagne sur les Ihéories économiques et les réformes sociales contemporaines. — IL Les socialistes pacifiques. — IIL Le socialisme d'Etat et la tradition de Frédéric IL — IV. Les vicissitudes du libéralisme économique. — V. L'école historique et la réaction contre le droit romain. — VI. Le Socialisme chrétien et ses aberrations. — VIL Les projets de reconstitution des anciens ordres de l'Etat et la représentation des intérêts. — VIII. Les éléments de réforme sociale dus à l'initiative libre. Les Banque!^ populaires de Schulze-Delitscli et les Caisses Raiffeisen. — IX. Le socialisme d'Etat et la nouvelle attitude des nationaux-libéraux. — X. Ce que les catholiques auraient à gagner au rétablissement des corporations obligatoires dans l'empire d'Allemagne.
C'est l'Allemagne qui donne l'impulsion au travail législatif auquel tous les parlements européens se livrent plus ou moins en vue de réglementer à nouveau la condition des ouvriers.
A toutes les époques, les nations 'ont subi l'hégémonie intellectuelle de l'une d'entre elles. La France a eu ce privilège depuis le règne de Louis XIII jusqu'à la fin du premier Empire. L'Angleterre, qui s'était affranchie de cette influence depuis 1688, a de 1815 jusqu'à 1870 propagé partout ses institutions
parlementaires et ses idées économiques. L'Allemagne a son tour aujourd'hui et sa pensée s'impose au monde entier, non seulement par le prestige de ses victoires militaires, mais aussi par le spectacle de son développement manufacturier, des progrès de sa marine, qui rivalise aycG celle de l'Angleterre jusque dans les mers de l'extrême Orient, de l'essor de sa population qui déborde sur tous les points du globe.
L'imitation des institutions d'un peuple étranger doit se faire avec discernement, et les engonementsnon raisonnes pour tout ce qui se fait en Allemagne seraient aussi dangereux que l'inlatuation de nous-même dans laquelle nous avons vécu trop longtemps. Il est donc bon de chercher à voir clair dans les origines et les conséquences des courants d'idées aujourd'hui en vogue de l'autre côté du Rhin.
Socialisme chrétien, socialisme conservateur, sont des m.ots qui n'ont point de sens en français; ils indiquent cependant la position intermédiaire que bien des publicistes et même des hommes politiques en Allemagne veulent prendre entre les revendications socialistes et la défense de l'ordre économique naturel ([, § 7). Leurs origines et leurs tendances sont fort diverses. Tous ont cependant un trait commun, c'est de maudire l'ordre économique qui s'est constitué en ce siècle-ci sous l'action de la liberté dos contrats, depuis que l'État a renoncé à diriger par des privilèges et des règlements l'activité industrielle de la nation, comme il lefesaitdans l'ancien régime. En réalité ils attaquent tous plus ou moins rinégalité des richesses, chacun se réservant à part soi de frapper, quand il le pourra, sur la catégorie de riches qui lui est personnellement la plus désagréa!)le.
Plusieurs courants ont constitué la nouvelle école économique.
Un des trails saillants du mouvement scientifique contemporain est la pénétration dans l'économie sociale de la théorie de l'évolution. La fausse philosophie d'Hegel, en enseignant que les notions juriiliqu'^s et économiques ne sont que de simples calégoriea historiques, des produits de ridée, avait préparé beaucoup d'esprits à transporter dans le domaine de l'économie sociale les données du transformisme. Cette hypothèse, crééo en Angleterre par Herbert Spencer et Darwin, a rencontré grand crédit en Allemagne, et l'un de ses principaux propagateurs, Louis Bùchner, Ta appliquée à la constitution des sociétés. Nombre de savants allemands croient aujourd'hui plus on moins sincèrement que la société humaine est un grand corps en voie do croissance et de transformation continue; que les diverses fonctions politiques ou industrielles, remplies par vous ou par moi, sont des organes de ce corps; que, parmi ces organes, les uns s'atrophient et disparaissent, tandis que d'autres s'hypertropliient et absorbent pur leur développement les anciennes fonctions. Le fameux Bluntschli, qui a eu autant d'importance comme directeur de la grande loge de Bayreuth, que comme écrivain de droit public, enseigne gravement que l'État est du sexe masculin, tandis que l'Église est du sexe féminin; et que toutes les petites nationalités sont des organes rudimentaires
destinés à être absorbés par les grandes puissances du monde, seuls organes de l'Humanité arrivée à sa pleine croissance (1).
Si on reconnaît à ces traits le publiciste officieux, un homme parfaitement convaincu, c'est M. Schœffle ((ue le cabinet Auersperg, en 1866, alla chercher dans sa chaire de Tubingue, pour en faire, à Vienne, un ministre du commerce, et qui, depuis, est retourné à ses livres. Il en a fait lui-même un en cinq volumes^, dont le titre indique suffisamment la donnée fondamentale: Construction et vie du corps social! Là il enseigne que la cellule sociale est la famille et non l'individu; qu'il y a une substance intercellulaire et une substance intracellulaire, que la matière dont est forméela société comprend un double élément, l'un actif, les personnes, l'autre passif, les choses, et que la richesse, entre autres, est un des éléments histologiques du corps social. Puis il distingue deux espèces de lissus sociaujc : les uns exclusivement destinés à relier les cellules en masses compactes et cohérentes et qui sont par euxmêmes amorphes et indifférents ce sont t-l'unité d'origine, le territoire, l'opinion, la religion, les instincts de sociabilité, les traditions, la langue. Les autres sont des tissus spéciaux et fonctionnels qui se forment au sein de la masse homogène, savoir : fépiderme, l'épithélium, les muqueuses, qui sont les vêtements des individus, les remparts et la police; les vertèbres, le crâne, le svstème osseux, qui sont les villes, la capitale; les muscles, qui sont principalement l'armée et la marine; les fibres^ qui sont les voies de commu-
(1) V. Théorie générale de VÉtat (trad. franç.iise par A. de Riedmatten. Paris, 1877, in-8o), pp. 17, 49, 21, 232.
nication et de transport; les vaisseaux capillaires et autres, qui sont le commerce, la presse, l'école. Dans tout organisme d'État, on retrouve les cinq tissus fonctionnels (1) î
Tout ce fatras n'est pas une simple aberration scientifique. M. Schœflle a publié, il y adouze ans, une é^ petite brochure, cette l'ois remarquable par sa netteté : la Quintessence du socialisme^ dans laquelle il déclare que le collectivisme, le seul système socialiste qui compte aujourd'hui, — car il n'est plus question du phalanstère et autres systèmes de vie commune semblables, — n'a rien de contraire au Christianisme. Il expose ensuite un plan de réalisation du collectivisme, en en faisant ressortir les avantages.
Les socialistes n'en ont pas moins continué à se déclarer de plus en plus antichrétiens, et, en 1878, Bebel a affirmé, en plein Reichstag, la solidarité qui existe entre la doctrine collectiviste et le matérialisme scientifique des PIœ?.kel et des Bûcliner. Mais le petit écrit de l'ancien ministre de l'empereur d'Autriche leur a paru le meilleur manuel à répandre. Ils l'ont tiré à des milliers d'exemplaires et l'ont fait traduire en toutes les langues. Pendant ce temps, M. Se liœf île réfléchissait toujours et, en 1885, il a publié une nouvelle brochure: V Echec cerlain du socialisme, dans laquelle il prouve (jue le collectivisme, une fois établi, n'aurait aucune chance de durée. Il a imaginé par contre un système detsocialisme autoritaire «dans lequel l'État ^ réglerait la production des entreprises privées et où
(1) Sur la péiKHration do l'hypothi-s? évohitfonnisto dans la science sociale, V. nos articles dans le Correspondant des 10 et 25 septembre 1878 et 23 septembre 1888.
les exploitations publiques seraient substituées auK exploitations individuelles, toutes les fois que le système capitaliste ne peut donner à l'intérêt général la double satisfaction d'une plus haute production et d'une répartition passable ». Véwlutiori doit se charger de réaliser ces beaux plans! (Cf. I, § 7.)
Plus graves que ces divagations et ces rétractations pédantesques sont les publications d'un des grands industriels du duché de Bade, M. Micheel Flùrsheim : Par une voie pacifique, 1884, et le Monopole du Crédit Foncier, 188G.
Après avoir cherché à prouver que la possibilité pour le propriétaire de tirer une rente de la terre est la seule cause qui permette au capitaliste d'exiger un intérêt de son argent. M. Flùrsheim conclut à ce que l'État s'empare de toutes les propriétés foncières et en perçoive la rente. Cette rente serait cinq ou six fois plus élevée que celle que se partagent les propriétaires et les cultivateurs actuels, parce qu'une direction scientifique présiderait à l'administration du patrimoine foncier de la nation, et que toutes les erreurs de gestion des propriétaires particuliers seraient évitées! Les impôts pourront être supprimés en grande partie. Du même coup, l'intérêt des capitaux mobiliers, qui resteront propriété privée, sera réduit presqu'à rien. Dès lors les particuliers n'auront plus d'avantage à capitaliser : chacun consommera ea plus grande proportion et les affaires rouleront mieux! Gomme moyen pratique d'arriver à ce résultat sans violence, — l'auteur de ces beaux plans est un pacifique, un bienfaiteur de l'humanité, — l'État achèterait des terres au moyen de titres de rente qu'd amortirait avec les bénéfices obtenus par le merveilleux accroissement de
la rente foncière. On pourrait commencer par monopoliser aux mains de TÉtat [les hypothèques qui grèvent les propriétés; on éliminerait ainsi les premiers les propriétaires endettés.
MM. Schœffle et Flûrsheim sont des idéologues qui n'ont d'Importance que parce que de nombreux écrivains reproduisent certaines de leurs idées à l'état fragmentaire. La proposition du transfert à l'État de toutes les créances hypothécaires est de celles que !e socialisme d'Etat pourrait bien réaliser quelque jour.
Le véritable père de cette doctrine a été un penseur solitaire, RodbertLis Jagetzovv. Conservateur par origine et par position, il a posé toutes les prémisses du socialisme dans son ouvrage « Zur Erkennth^ der luirthschaftlicliea Zustaende » et s'est plaint que Karl Marx lui ait pris ses idées sans lui rendre hommage. Quoi qu'il en soit de cette accusation de plagiat, Marx dans « le Capital » n'a fait que tirer les conclusions pratiques de ses thèses. Rodbertus Jagct/.ow serait resté peu connu si, sur la fin de sa vie, il n'eût eu la fortune de trouver deux disciples qui ont donné une vive impulsion à la diffusion de ses idées et lui ont fait une célébrité posthume bien supérieure à celle qu'il méritait. L'un est Ad. Wagner, le principal conseiller économique de M. de Bismarck ; l'autre est M. Rudolf Meyer, l'auteur incisif de VEmancipatlonskampf des Vlertenstandes. Dans la seconde édition du premier volume de cet ouvrage (1884 1, et dans la publication des Br'iefe und social politische Aufsxtze de Rolbertus, il a donné un résumé très clair de sa doctrine. Le salariat aboutit, selon lui, à des résultats semblables à l'esclavage. Les forts, au lieu de
posséder la terre possèdent les hommes et obligent les prolétaires à donner leur travail à un prix toujours décroissant. Contrairement à ce qu'ont dit les économistes, leurs intérêts sont donc en antagonisme avec ceux des capitalistes et des propriétaires. Les salaires ne peuvent s'élever parce que les instruments de production, capital et terre^, sont séparés des travailleurs. La valeur des terres et du capital est un poids mort arbitraire que la société capitalistique traîne après elle, et dans ce système de libre contrat illimité^ le prolétaire devient de plus en plus malheureux !
Proudhon^ Lasalleet Karl Marx ne parlent pas autrement. Rodbertus proposait comme mesures pratiques : 1° la fixation légale d'un salaire minimum et la limitation de la journée de travail pour l'adulte; 2° la régularisation de la production industrielle par l'État dans l'intérêt de la collectivité ; 3*^ l'établissement de magasins coopératifs par l'État. M. Rudolf Meyer a ajouté à ce programme la protection de la petite propriété par des mesuressumloguesRUX IIo?7ie!ifead exemption la ws desÉtâts- Unis (X, § 10), et la suppression de la liberté de tester. Obligé de quitter la Prusse à la suite de la publication d'un livre courageux et honnête, qui atteignait les favoris du maître, (( Politische Griinderunddie Corruption in Deutschland ;), il est devenu l'inspirateur du parti féodal autrichien. Puis, après avoir combattu à Vienne l'établissement des droits de douane sur le blé comme contraire aux intérêts du peuple, il a trouvé à Paris, dans un milieu très catholique, un petit groupe de disciples enthousiastes. Eu même temps, pour achever de donner à cette physionomie originale tout son relief, Hyndmann, le socialiste anglais.
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recommande la lecture de ses écrits à l'égal de ceux de Karl Marx.
Pour que ces nouvelles écoles, qui allient parfois de l'érudition aux passions socialistes et aux préjugés populaires les plus surannés, aient acquis une importance sérieuse, il faut que l'économie politique classique ait perdu singulièrement de son prestige.
Les économistes libéraux ont toujours eu en Allemagne plus ou moins le caractère de disciples d'une science étrangère, et leurs démonstrations, fondées principalement sur les faits observés en Angleterre, en France et dans l'Europe latine, ont trouvé une sorte de résistance dans les traditions et dans les plus vieilles institutions de la race.
L'Allemagne, en effet, avait eu depuis le seizième siècle un développement particulier de la science économique. Quand le Protestantisme eut achevé de rendre tout puissants dans leurs domaines les trois cents princes ou villes entre lesquelles la souveraineté s'était morcelée, chacun d'eux gouverna sa principauté comme un grand seigneur administre ses domaines, avec un despotisme paternel et minutieux. Des administrateurs des biens de la chambre duprincefurent formés méthodiquement et les premiers essaisdel'économiepolitique et de la statistique se produisirent sous la forme des sciences camérales, avec le développement des ressources du prince pour objectif. Beaucoup de princes et de villes s'attribuèrent successivement le monopole
des distilleries et celui des assurances contre l'incendie pour se créer de nouvelles sources de revenus. Plus tard, ils créèrent et administrèrent des caisses de prêts fonciers, des banques provinciales. Dans les pays protestants, notamment en Prusse, on inculqua aux administrateurs et aux administrés que tous les sujets devaient servir le prince et consacrer leur activité entière à accroître la productivité du territoire. Jeunes gens et jeunes filles durent, jusqu'à un certain âge, servir leur seigneur immédiat, ou, s'ils étaient de naissance libre, le prince, qui les incorporait dans ses troupes, qui parfois les vendait à des souverains étrangers. En revanche, le prince édictait des règlements pour veiller à la moralité et à la conservation de sujets si utiles.
L'esprit du dix-huitième siècle élargit cette conception. Au lieu du prince, on parla de l'Etat; mais ce fut toujours la même absorption des droits et de la liberté de l'individu. Frédéric II, de Prusse^ dans les préambules de ses édits réformateurs, a donné toutes les formules du socialisme d'État (1). Dans le Gode civil {Preussisches allgemeine Landrecht) qu'il rédigea et que pubha son successeur, en 1794, il est dit au titre XIX :
§ 1. LElat répond de la nourriture et de l'entretien des citoyens qui ne peuvent se les procurer eux-mêmes et qui ne peuvent l'obtenir de ceux qui y sont tenus par la loi.
§ 2. A ceux qui ne peuvent travailler, on assignera des travaux en rapport avec leurs forces et leurs habitudes.
(1) Tocquevillc a, avec sa pénétration liabiliielle, analysé le mélange de despotisme pratique, de principes révolutionnaires et do tendances socialistes de ce code. [V. une note à la fin de r Ancien régime et la Révolution.)
Après l'hégire de Sadowa, les publicistes officieux et les économistes nationaux n'ont eu qu'à invoquer ces précédents pour demander à l'État, devenu l'Empire, de refondre tous les rapports sociaux, de se faire le tout-puissant facteur de la moralité dans l'ordre économique et de forcer chacun, aux dépens de sa liberté, à concourir au bien commun de l'humanité de race allemande.
Les économistes libéraux se trouvaient presque tous engagés dans le parti progressiste ou dans le parti libéral^ et ils ont partagé le sort de ces partis, quand, après avoir fait avec eux l'unité allemande et le KuUurkampf , le prince de Bismarck les a rejetés comme des instruments inutiles. Quelques-uns, cependant, continuent à lutter vaillamment. Au premier rang il faut citer la Nation, feuille hebdomadaire, publiée à Berlin par le député Barth, et qui a pris en Allemagne la même position qu'a chez nous {'Économiste français. Au fur et à mesure que la politique sociale du Chancelier recueille des mécomptes de plus en plus sensibles, les idées de liberté économique reprennent graduellement du terrain, et déjà, dans le monde des universités, on peut apercevoir les symptômes d'une réaction contre l'abus du nationalisme et de Vhistorisîiie. La nouvelle école des Social Politiker, fondée pompeusement en 1872 au Congrès d'Eisenach, en dehors de quelques travaux d'histoire économique, a donné de si minces résultats
scientifiques, la question sociale a, d'autre part, été si peu résolue par les essais de socialisme d'État, que les jeunes professeurs se détournent de ces nouveautés et retournent aux vieux maîtres (1).
Mais l'Allemagne a d'autres courants d'idées que ceux du socialisme d'État et du libéralisme économique, trop lié, par suite des circonstances que nous venons de dire, au vieux doctrinarisme politique. Des réformes considérables, dont quelques-unes sont heureuses, ont été réalisées sous l'influence d'un mouvement scientifique étroitement lié avec l'évolution politique conservatrice de ces dernières années et avec la prépondérance prise par le Centre au Reichstag.
La constitution sociale du peuple allemand, au moyen âge, à côté de traits communs à toute la chrétienté, présentait certains caractères particuliers, parce que ses tribus n'avaient pas, à l'origine, subi directe-
(1) Parmi les principaux adversaires du socialisme d'État nons citerons feu M. Neumann-Spallart, directeur de la statistique à Vienne , M. Victor Bœhmert, l'éditeur du journal populaire der Volkswohl, le propagateur de la participation aux bénéfices, M. von Bœm-BaAvcrk, professeur à l'Université d'Innsbrûk, M. Karl Mengcr, professeur à. l'Université de Vienne, l'auteur du livre Die Irrthumer des HiHorismus in der deutschen National Œkoiiomie. Mais la protestation la plus puissante contre ces déviations de la science est due à l'illustre professeur de Vienne, M. Lorenz von Stein. Il les a dénoncées et réfutées dans la cinquième édition de son grand traité Die Finanzwissenschaftslenre.
ment l'action de cette puissante civilisation antique qui, après avoir absorbé tous les peuples du bassin de la Méditerranée, s'était concentrée dans l'empire romain, dans sa langue et son corps de lois. Des groupes d'hommes libres ou dépendants avaient partout conservé, par dessous la structure du régime féodal, des biens communs avec une solidarité pour une foule dedevoirs. La Mark, décrite par Tacite, revivait jusqu'à des temps voisins du nôtre, dans des institutions agraires, dont la tradition est restée profondément gravée dans les coutumes populaires. Les communes rurales étaient véritablement des communautés d'habitants réglant la culture de leurs champs et la conduite journalière de leurs membres. Dans les villes, la vie municipale et corporative absorbait beaucoup plus la vie individuelle qu'en France ou en Italie. Le trait distinctif de toutes ces institutions, comparées à celles de l'Europe occidentale, est un beaucoup plus grand développement des propriétés collectives à côté des patrimoines privés et une discipline plus rigoureuse exercée par les autorités locales sur les individus. La commune était obligée de nourrir ses habitants dans le besoin ; mais on lui avait donné le droit d'empêcher les mariages des indigents et nul ne pouvait s'établir hors du lieu de sa naissance sans la permission de la commune sur le territoire de laquelle il voulait se fixer. Les lois d'établissement, les lois sur le mariage étaient, avec les corporations de métier, les bases fondamentales de cet ordre social. Elles ont subsisté en Autriche jusqu'en 1859, en Bavière jusqu'en 1868, dans certaines parties de l'Allemagne jusqu'en 1870. Ces institutions ont donné au peuple allemand un tempérament particulier qu'il porte partout et qu'un observateur américain indiquait avec
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beaucoup de justesse en les appelant gregarlous people, des gens qui aiment à être pressés les uns contre les autres.
Depuis le commencement du siècle, des érudits, tels que Grimm, von Maurer, Gierke, pour ne citer que les grands noms, ont mis en honneur les anciennes institutions germaniques. L'enseignement des gymnases et des écoles populaires a vulgarisé leurs travaux et contribué à raviver le sentiment national en même temps que les événements politiques lui donnaient une vive surexcitation.
Aujourd'hui, dans les milieux conservateurs et aussi chez les socialistes, il est de mode de déclamer contre l'influence que le droit romain a exercée sur l'Allemagne à partir du quinzième siècle, et delà maudire à l'égal de l'imitation française qui régnait au temps de Louis XIV. Querelles de savants, dira-t-on? Non, derrière elles est toutjun programme de réformes sociales. De graves publicistes attribuent la crise agricole, qui sévit actuellement sur toute l'Europe occidentale, au corpus juris que les étudiants allemands ont rapporté au moyen âge des universités italiennes !
Il y a un peu de vrai et beaucoup de faux dans ces thèses historiques. C'est le clergé qui a propagé le droit romain dans tous les pays qui avaient échappé à la domination des Césars, parce qu'avec le testament et le contrat ce droit apportait à des peuples primitifs l'instrument nécessaire aux relations que comporte une civilisation supérieure. Aussi, dès le treizième siècle, les villes commerçantes de l'Allemagne recoururent au droit romain pour suppléer aux lacunes de leurs vieilles coutumes. Sans ce secours étranger^ le droit germanique en serait resté au point où en est
demeuré le droit celtique. Quoi qu'il en soit, les Allemands travaillent à éliminer de leurs institutions les traces (ju'y a laissées le droit romain avec le mêmeacharnementqu'en Russie les slavophiles mettent àrejeter de leurs lois tous les éléments germaniques. L'élimination du droit romain va de pair avec la réaction contrel'école économique libérale; car il se trouve que les données économiques du corpus juris sont identiques à celles du droit anglais moderne, tel qu'il est formulé, par exemple, dans Blackstone. Gela prouve en passant qu'il y a là une question non pas de race, mais de développement historique.
L'esprit de réaction a ses entraînements. La preuve en est dans les excentricités des pasteurs de la Cour, qui ont essayé de créer à Berlin le parti du Socialisme chrétien et qui jettent une pâture à certains mauvais instincts dans les manifestations de V antisémitisme, tandis que M. de Bismarck conduit les affaires financières de l'Empire de concert avec M. Bleichrœder. A un moindre degré, certains catholiques du sud de l'Allemagne et de l'Autriche méconnaissent, dans leurs luttes pour la restauration des anciennes coutumes, les bons côtés de la vie économique moderne et acceptent parfois à la légère des utopies socialistes. La liberté du travail, la liberté pour chacun de se fixer là où il lui plaît et où il trouve des occasions de travail (Freizugigkeit), leur paraissent des monstruosités! Un écrivain bavarois, d'aiheursbon historien, le D"" Rat-
zinger, dans ses Fondements moraux de T économie politique, demande que pour remédiera la situation précaire des propriétaires fonciers, l'État ou les provinces fassent estimer toutes les terres du pays, et émettent jusqu'à concurrence de la moitié de leur valeur officielle un papier-monnaie spécial gagé sur ces terres, avec lequel le gouvernement ferait des prêts aux agriculteurs. Ces prêts seraient gratuits et obligeraient seulement l'emprunteur à payer pendant vingt-huit ans une annuité de 2 et demi pour 100 employée à Tamortissement. Ce sont aussi les idées àes» Agra7Îens de Prusse, qui se recrutent principalement parmi les grands propriétaires des provinces orientales. En mars 1886, un congrès de propriétaires austro-allemands, réuni à Vienne, a demandé que l'intérêt fût plus faible pour les gens de condition moyenne que pour les riches, et que l'État servît aux petits déposants des caisses d'épargne des intérêts plus élevés, au moyen d'emprunts forcés et sans intérêt faits aux millionnaires! A la Chambre des seigneurs, un membre éminentdu parti catholique a déclaré qu'il ne reculerait pas devant la fixation légale d'un minimum des salaires (I, § 8). Le Vaterland de Vienne soutient parfois des théories de ce genre, et a le tort de les présenter comme des enseignements de l'Église. On peut aussi signaler quelques idées aventurées dans les programmes, sous forme de thèses, que pubhe chaque année une société dont l'activité scientifique est fort remarquable et qui réunit des publicistes et des journalistes à des hommes du monde, la freie Vereinigung der Katolischen sociale Polit iker. Les féodaux autrichiens, comme on les a appelés, se laissent parfois aller à un romantisme économique dangereux. En combattant — et c'est leur excuse,
— les abus commis par certains manufacturiers juifs et les exploitations de la Finance, ils empruntent trop souvent aux socialistes leurs déclamations contre le capitalisme et la bourgeoisie. C'est D'Israëli qui, il y a quarante ans, dans son fameux roman Sybil, a le premier jeté l'idée d'une alliance entre le peuple et les représentants des anciennes races contre les classes moyennes qui se sont élevées récemment. Lord Randolpli Churchill joue, par boutades, ce rôle en Angleterre; mais il est singulièrement périlleux, et les applaudissements que prodiguent les pires socialistes à ces conservateurs ultrà-historiques devraient leur être un avertissement.
Dans l'Allemagne du Nord, surtout dans le pays Rhénan, les catholiques sont plus éclairés et le Centre du Reichstag s'est généralement gardé de ces exagérations. Cela tient, entre autres causes, à ce que, dans ces pays, les catholiquesontdcpuis longtemps crééen dehors de l'État des œuvres religieuses et économiques très fécondes en résultats. La pratique est partout pour les hommes de bien le meilleur correctif aux divagations de la théorie. Les Ckristllch sociale Dlœtter, publiées d'abord à Mayenceet maintenant à Neuss, dans la province Rhénane, sont pour ces questions le principal organe des catholiques du Nord et elles rectifient souvent avec avantage les écarts que nous sign:ilons.
Quand, en faisant abstraction de telle ou telle thèse fantaisiste, comme il doit s'en produire iné-
vitablement où une foule de gens de bonne volonté parlent etécrivent sur les questions sociales, on recherche l'idée dominante de ce mouvement, on aperçoit que son objectif n'est rien moins que la reconstitution politique des anciens ordres de l'État, des Stœnde. De l'Église comme institution temporelle il n'est plus trop question ; mais on parle de rétablir à titre de représentation d'intérêts économiques distincts la noblesse, ou ordre des grands propriétaires ruraux, l'ordre des paysans moyens et petits propriétaires, la haute bourgeoisie, comprenant le commerce en gros et la grande industrie, enfin les artisans et les boutiquiers encadrés dans des corporations (1).
Le système électoral de l'Autriche offre une application partielle de ces idées. Mais les libéraux allemands qui l'ont organisé, en 1867, se sont arrangés pour donner une prépondérance exagérée aux chambres de commerce ; c'est à bon droit que les paysans propriétaires réclament une représentation au moins égale.
Là est le grand problème de l'avenir. Il se pose partout. Deux membres très autorisés du parti libéral belge, M. de Laveleye et M. Prins, dans un ouvrage récent, la Démocratie et le régime parlementaire^ expriment des idées qui ne sont pas sans analogie avec celles des conservateurs allemands. En Angleterre, sir Henri Sumner Maine, dans son beau livre le Gouvernement populaire, va plus loin et attaque le principe même de la Démocratie. En eflet, le sulTrage universel, en ne tenant compte chez l'électeur que de sa qualité
{\) V. notamment les travaux de l'abbé Hitzc, qui tient une si grande place dans le Centre au Reiclistag, Die Quintessenz der socialen Frage et Kapital uncl Arbeil. Paderborn, 1880.
d'homme, sans faire état des autres valeurs qu'il a pu acquérir dans la vie sociale, est contraire à la raison pure. D'autre part, la combinaison du gouvernement parlementaire et de ce suffrage essentiellement violent et impressionnable aboutit fatalement à des révolutions qui usent la vie nationale. De là une aspiration générale vers des formes politiques plus rationnelles et qui offriraient davantage de garanties à Tordre économique auquel la vie politique doit être subordonnée.
Mais la difficulté fondamentale d'une représentation des intérêts, qui ne soit pas un simple mécanisme électoral, résulte du défaut de fixité des éléments dont se composerait chacun de ces nouveaux ordres. Pour y obvier, on propose de renforcer le régime de conservation forcée, dont la grande propriété jouit dans la monarchie austro-hongroise, et d'en faire bénéficier la petite propriété sous une autre forme. C'est pour cela aussi que l'Autriche a rendu obligatoires les corporations de métier et cherche, sans en avoir encore trouvé le moyen, à enserrer le grand commerce et la grande industrie dans des institutions analogues. Toujours dans le môme ordre d'idées et afin de rendre aux communes rurales leur ancien caractère de communautés d'habitants, — et non de simples divisions administratives, — certains conservateurs autrichiens ne craignent pas de demander le rétablissement des lois qui empêchaient les ouvriers de changer de domicile et donnaient à la commune le droit de s'opposer au mariage des prolétaires (1) ! Plusieurs diètes
(1) Los catholiques, quelles que soient leurs idées économiques, repoussent cette restauration d'un dos plus odieux abus de l'ancien régime* La freie Vereinigung der Kalholischen sociale Volitikei\ réunie a Mayence le lo août 18S7, après avoir posé
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provinciales ont fait des propositions en ce sens; le gouvernement impérial les a sagement repoussées. Voilà où Ton est entraîné quand on veut restaurer les régimes de contrainte et de classifications sociales du passé. Il ne faut pas s'étonner que le nom do fâodaux ait été donné aux promoteurs de ce mouvement par leurs adversaires politiques.
Les Christlich sociale Btœttei^ combattent avec raison des mesures aussi contraires à la liberté individuelle et au vrai droit chrétien. Elles montrent que la représentation des intérêts ne pourra être réalisée que dans un avenir éloigné, et que la seule politique raisonnable pour la préparer consiste à multipliei les associations libres de paysans et les sociétés catholiques ouvrières qui fleurissent en Westphalie, sur les bords du Rhin, en Bavière (III).
Il est à remarquer que les institutions vraiment fécondes qui se sont développées en Allemagne depuis quinze ans sont dues à l'initiative privée. Tel est le
un certain nombre de thèses sur la réorganisation de la société qui, logiquement, auraient dû aboutir au consentement préalable de la Commune au mariage des prolétaires, s'est bornée à déplorer la propension des ouvriers à se marier avant d'avoir des ressources suffisantes, et a déclaré qu'elle ne pouvait aller plus loin en présence des droits imprescriptibles de l'Église sur la législation du mariage. Cet exemple prouve que la doctrine, catholique offre des points de repère fixes qui empêcheront toujours ceux qui lui sont fidèles de dépasser certaines limites. Malgré les noms qu'ils se donnent à eux-mêmes, il ne peut pas y avoir en réalité de socialistes catholiques.
caractère de la grande rélorme des lois de succession que nous exposerons plus loin (1) (IV). Dans chaque cas particulier, la conservation du domaine patrimonial dépend de la volonté du chef de famille,
La véritable force économique de l'Allemagne repose sur sa décentralisation financière et sur ses associations libres.
Les caisses d'épargne emploient librement leurs fonds et les font fructifier sur place en les prêtant aux propriétaires voisins, aux banques populaires, en sorte que les économies du peuple, au lieu de se perdre dans le gouffre sans fond du Trésor, fécondent les entreprises des cultivateurs et des artisans du pays (2).
(1) La constitution de petites propriétés moyennant le paiement de rentes {rentengiiter) dans la province de Posen a été surtout inspirée par la volonté de supplanter la population catholique et polonaise par des éléments allemands et protestants. Le gouvernement prussien recherche surtout les colons anabaptistes !
Ces colonies sont établies sous la forme de villages compactes. L'on attribue à chaque colon un lot de 8 à 25 hectares de terre. Moyennant le paiement d'une annuité qui, comme celles des emprunts faits aux Sociétés de crédit foncier, comprend à la fois l'intérêt et une prime d'amortissement, les celons doivent devenir propriétaires au bout de 49 ans. Jusque là, l'aliénation et le partage de leurs tenures sont subordonnés à une autorisation administrative.
(2) En 1883, il y avait dans le royaume de Prusse 1204 caisses d'épargne avec 325 succursales et 631 bureaux de versements. Elles avaient 3,363,518 livrets ouverts, formant un total de 1830 millions de marcs, ce qui donne par tête une moyenne de tlS marcs. Si l'on tient compte de la pauvreté de certaines parties de la Prusse, ces résultats sont supérieurs à ceux qu'a obtenus l'intervention de l'i^tat en Angleterre et en France. Sur ces 1204 caisses d'épargne, 500 avaient été fondées par des villes, 96 par des communes rurales, 275 par des cercles, 8 par des districts, 5 par des provinces ; 319 étaient des caisses privées. D'après deux études de M. DuUo, syndic de Brandebourg (DerPo5 ^?/)arkassengesetzentwurf and die Sparkassenrefonnen etWiderdie
Les Banques populaires ( Vorchussverelne) sontnées en 1852, sous l'impulsion de M. Schultze-Delitsch, un simple juge de paix , et sont, avec les sociétés de consommation anglaises, l'œuvre de progrès et de conservation la plus considérable issue en ce siècle des données de la science économique. A la fin de 1886, elles s'élevaient au nombre de 2118, avec plus de 600.000 membres. On jugera de leur activité par ce fait que ces banques populaires ont formé et groupent autour d'elles 682 sociétés de consommation, 1877 associations pour l'achat de matières premières ou pour la vente (1). En se fédérant entre elles, elles sont arrivées à former une véritable puissance financière, à faire escompter leur papier parla Reichsbank.
M. J^Scbultze-Delilscli a formé ces sociétés sur la base de la solidarité absolue entre leurs membres, chacun étant responsable sur tout son patrimoine de tous les engagements de l'association. L'acceptation de cette solidarité indique combien l'esprit, nous
Posisparkassen (Brandebourg, 1883), ces caisses emploient leurs dépôts partie en prêts hypothécaires aux villes, aux communes rurales, aux corporations publiques, partie en prêts sur gage ou sur papier de commerce c|^ premier ordre. Dans les dernières années, la caisse d'épargne de la ville de Brandebourg avait prêté hypothécairement sur de petites parcelles 36.373 marks répartis entre 31 petits propriétaires, ce qui fait en moyenne pour chacun 1173 marcs. M. de Bismarck, préoccupé d'aa^;nieater les moyens pour le Trésor de faire des emprunts occultes et de créer des ressources à la dette flottante, a fait voler en 1883 l'établissement d'une caisse d'épargne postale dont les fonds sont employés en compte courant au Trésor. A la longue, cela diminuera la clientèle des caisses d'épargne lijr>jj.
(Ij Ces chiffres s'appliquent uniquement à l'Allemagne du Nord. En Autriche, il y a environ 1.^08 banques populaires et sociétés diversesfondées d'après le système de Schultze-Delitsch.
allions dire la vertu d'association est plus développé en Allemagne qu'en France (1).
Ces sociétés groupent des artisans, des petits commerçants, des employés, plus encore que des ouvriers proprement dits. Elles constituent un noyau et un recrutement permanent pour les classes moyennes (I, § 20 et III, 25).
C'est également à l'initiative d'un modeste bourgmestre delà province Rhénane, M. Raitfeisen,que sont dues les associations agricoles de crédit mutuel qui portent son nom, Raiffeisens DarUhnskassen.
Elles sont formées par des groupes homogènes d'agriculteurs établis dans la même commune et ne s'acceptant qu'àjbon escient; car ils sont aussi tous responsables solidairement des engagements de la caisse. Chacun d'eux verse un droit d'entrée de 25 marcs, qui est acquis définitivement à l'association et ne porte pas intérêt. Il peut obtenir une avance de 25 marcs sur sa seule signature, et pour les sommes supérieures moyennant une caution, à un taux qui est généralement de 5 p. 100. Le conseil d'administration s'assure non seulement de la solvabilité de l'emprunteur, mais encore du motif pour lequel il recourt à la caisse. Généralement on prête pour permettre aux cultivateurs de payer comptant leurs achats. Souvent, à côté de la caisse de prêts, on fonde une société de consommation ou d'achat en commun de semences et d'engrais, dont le fonctionnement est distinct, mais
(1) Les causes économiques qui transforment la société agissent partout. Ainsi les Allemands eux-mêmes cherchent en ce moment à établir des banques populaires dans lesquelles la solidarité serait supprimée et remplacée par des véritîcations linancières et autres garanties que les jurisconsultes travaillent à préciser.
i48 LE SOCIALISME DETAT
qui augmente beaucoup l'eflicacité de la première institution. La caisse consent, en outre, des prêts hypothécaires au taux de 4 1/2 p. 100 pour de longues périodes, pour dix et quinze ans. Mais l'emprunteur a \2i faculté de se libérer par anticipation eipar fractions. L'association se procure des fonds en servant à ses propres préteurs un intérêt de 4 p. 100. Ces prêteurs sont, pour une bonne part, les membres de la société eux-mêmes pour qui la caisse agricole sert de banque de dépôt. Mais suivant son crédit elle peut se créer des ressources extérieure?.
L'administration des caisses agricoles est complètementgratuite. Le comptable seul reçoit une rénmnération. Elles n'ont pas d'actions; aussi n'ont-elles pas de dividende à distribuer, ce qui leur permet de faire leurs prêts au taux le plus bas, à la dinérence des banques du système Schulze-Delitsch. Les bénéfices, résultant de la légère différence du taux auquel elles empruntent et de celui auquel elles prêtent (1 p. 100 ou 1/2 p. 100), servent à constituer un fonds de réserve, qui augmente la garantie de la caisse. Si ce fonds dépasse ce qui est nécessaire pour parer à tous les risques, les bénéfices sont employés à subventionner des œuvres d'utilité publique dans la localité.
Ces caisses locales ont essentiellement pour point d'appui la vie communale ; mais elles se fédèrent les unes avec les autres, et, acquérant ainsi une surface plus considérable, elles peuvent se procurer de l'argent à de meilleures conditions, en faisant escompter leurs effets par une caisse centrale (1).
Les caisses Raifleisen, par la simplicité de leur fonc-
(1) C'est ainsi que les ITo Sparundarlehnskasaenvereine de la Westphalie sont goupées autour de la Landliche Ceii-
tionnement, par la restriction de leurs affaires à une commune rurale et par la sécurité qui en résulte, conviennent mieux au monde rural que les banques populaires du système Schulze Delitsch, qui ont réussi surtout pour la petite industrie et pour le petit commerce, quoiqu'on en rencontre également dans les campagnes (1). M. Raiffeisen était un croyant convaincu, et c'est en inspirant des sentiments de fraternité chrétienne à ces petits groupes ruraux qu'il leur adonné la solidité nécessaire. Il fonda sa première caisse en 1847. Elles se sont propagées grâce au concours du clergé. La plupart ont été fondées par l'initiative du curé catholique de la paroisse ou du pasteur protestant. Depuis 1880 surtout, le gouvernement les favorise autant qu'il
trcdkasse do Munster. C'est une société par actions, mais les actionnaires sont précisément les caisses locales. La caisse centrale 1° fait reviser toutes les comptabilités des caisses locales par un expert en écritures; 2° elle escompte les elfols acceptés pur elles; 3" elle roroit leurs fonds et leur fait des avances en comptes courants. Llle peut leur faire à ce titre plus d'avances qu'elles ne reçoit de leurs dépôts parce qu'elle même emprunte aux banques et aux caisses d'épargne. Ainsi, en 1887, la Landliche Central/casse de Munster avait reçu des caisses locales 1.379.764 marcs et leur avait prêté l.o(j*J.7o7 marcs, parce qu'elle morne avait reçu en dépôt des banques du pays 8Uo. 600 marcs et ne leur en avait rendu que 382.262. Au 31 décembre, son compte courant avec les banques se soldait par un débit de 221.766 marcs.
(1) Les Banques Schulze-Delitsch, outre qu'elles ont un capital fourni par leurs membres à qui elles servent un dividende, différent des caisses Raiffeisen parce qu'elles étendent leurs opérations sur un rayon beaucoup plus large. Elles ne prêtent que sur billets pour trois mois ou six mois avec un renouvellement. Malgré cela, dans diverses parties de l'Allemagne, notamment dans le Rbeinpllaz, dans le Scbleswig- Holstein, dans le cercle de Graudenz, elles rendent des services sérieux aux populations rurales. (V. Bauerltche Zustande in Deutscfiland. Liiipzi'^, 1883, t. I, pp. 48, 2o'J, 1. 11, pp. lo, 6o.)
dépend de lui. En 1883, on en comptait plus de 700 ! Elles rendent des services considérables aux populations sans que leur statistique aligne des chiffres d'affaires colossaux. Là oii elles sont répandues, les intermédiaires parasites disparaissent ou au moins perdent du terrain.
C'est en 1879 que M. de Bismarck a inauguré sa politique du socialisme d'État et esquissé le plan d^ la triple assurance obligatoire en vertu de laquelle les ouvriers auraient été garantis directement par l'État contre les accidents, contre les maladies et contre l'invalidité et la vieillesse. 11 en avait puisé la première idée dant ses entretiens de 186 i avec le fameux agitateur juif, Ferdinand Lasalle.
Eu }' revenant en 1879, M. de Bismarck liait ce vaste plan à un retour au système protectionniste et à l'établissement d'impôts de consommation perçus au profit de l'Empire et lui assurant des ressources financières indépendantes des votes du Reichstag.
De cette partie de son programme, la première, l'établissement d'un régime douanier protectionniste, a été facilement acceptée. Ses tentatives pour établir le monopole des assurances, celui du tabac, puis celui de l'oau-de-vie, ont été repoussées. Le Chancelier a dû se contenter d une augmentation des droits sur les spiritueux et encore en partager le produit avec les États particuliers.
Quant aux assurances , son plan primitif a subi d'importantes modifications. Le Centre, devenu l'arbitre de la position parlementaire, a fait rejeter l'assu-
LA POLITIL'UE SOCIALE EN ALLEiMAGNE loi
rance directe par l'État en ce qui touche les accidents et les maladies (V).
Dans les longs débats qu'ont soulevés ces projets de loi, M. de Bismarck a rencontré d'abord l'opposition des libéraux et des nationaux libéraux. Mais celle de ces derniers n'a pas tarde à se dissiper, et l'on peut se demander si elle a toujours été dictée par les motifs économiques les plus purs. Un écrivain important de ce parti, M. OEchelhauser, a, dans une brochure sur la Réforme sociale, publiée en 1886, donné un appui fort remarqué au projet de retraites obligatoires pour tous les travailleurs. Un peu auparavant, le maire de Francfort, M. Miquel, l'un des chefs les plus autorisés des nationaux libéraux, avait publié un opuscule pour demander que l'État lixàt le taux maximum des petits loyers dans les villes ri)!
il ne faut pas l'oublier, les notabilités du parti national-Ubéf al appartiennent à la franc-maçonnerie. Après avoir vu échouer le Kulturkampf, elles peuvent avoir compris que le socialisme d'État leur fournirait un moyen détourné, mais plus efficace, de détruire l'organisation des forces populaires catholiques qui s'incarne dans des associations libres et que la persécution a merveilleusement développée. Un pareil résultat est pour les sectaires bien plus important que la liberté économique dont ils s'étaient déclarés partisans par suite de circonstances passagères !
Quant au Centre et aux conservateurs chrétiens, il est temps qu'ils s'arrêtent dans cette voie. Les régimes de contrainte du passé tourneraient aujourd'hui iné-
(1) Die \Vohnunç)S7ioih der armeren Klassen in deutschen Grosstadten und Vorschtage zu deren Abhulfe. Leipzig, 1886.
lo2 LE SOCIALISMK D'ÉTAT
vitablement contre eux et ils se sont peut-êlre déjà trop laissés séduire par la perspective d'une restauration des corporations de métier avec les privilèges qu'elles avaient jadis.
Quelques manifestations récentes ont pu faire croire qu'un mouvement d'opinion en ce sens existait dans la classe des artisans; mais, en réalité, la masse ne désire pas ce retour au passé. Sous l'influence de ces manifestations et par des préjugés économiques ou des motifs politiques, il s'est trouvé au Reichstag une majorité composée d'éléments divers pour voter, en décembre 1884, la proposition Ackermann, d'après laquelle le droit d'avoir des apprentis a été réservé aux artisans faisant partie des corporations. Il existe en effet, en vertu du Gode industriel {Gewerbeordnung) y des corporations reconnues par la loi [Innungen] ; mais chacun peut travailler en dehors d'elles, et la grande majorité des artisans se garde d'en faire partie. On a voulu par ce moyen les forcer à entrer dans les Innungen et préparer ainsi un retour au régime des corporations obligatoires (1). Mais il est peu à croire qu'un pareil projet se réalise.
L'expérience du rétablissement des corporations de métier en Autriche, telle que nous l'avons racontée
{\) Le 1" mars 1888, le Reichstag a voté par 115 voix contre 114 une motion de MM. Ilitze et Haberland, qui subordonne le droit d'exercer les métiers proprement dits à un examen de capacité professionnelle passé devant une commission spéciale de chaque corporation dans son district. Jusqu'à présent le gouvernement ne l'a pas convertie en loi.
plus haut (I, § M), jointe à une légitime défiance pour les arrière-pensées du Chancelier, ont modifié heureusement les tendances d'une partie du Centre sur cette question.
Les Christlich sociale Blœtter ont, au mois d'octobre 188G, examiné à fond la question de savoir si les catholiques avaient intérêt à pousser à la restauration des corporations obligatoires. C'est la le point délicat; car tout le monde est d'accord sur l'utilité des associations professionnelles comprenant des patrons et des ouvriers ou corporations libres. L'auteur anonyme^ après avoir indiqué que les corporations du moyen âge n'ont eu^ en réaUté, que deux ou trois siècles d'activité vraiment bienfaisante et qu'il est impossible, dans l'état économique actuel, de les rappeler législativcment à la vie avec leur forme et surtout avec leur esprit, déclare nettement que rien ne serait plus dangereux qu'une organisation de ce genre, étant donné l'état de division religieuse de l'Allemagne du Nord et l'influence exercée par l'État prussien .
Les anciennes corporations étaient une création de l'Ej^lise. C'est parce qu'elles étaient des associations religieuses, et en tant seulement qu'elles conservaient ce caractère, qu'elles avaient de la vie et de la consistance... c'était l'esprit chrétien qui était un lien de famille entre le maître, les compagnons et les apprentis. Le jour où la Renaissance et le Protestantisme détruisirent cet esprit, le coup de mort leur fut donné. Or, comment des corporations obligatoires, qui devraient forcément comprendre tous les artisans sans distinction de confession, pourraient-elles produire ces résultats utiles? Comment y aurait-il cet esprit de famille là où le maître sera protestant, le compagnon juif et l'apprenti catholique ou réciproquement ?.. .Une corporation composée de protestants et de catholiques n'aurait aucune consistance. Elle pourrait s'unir extérieurement par la force de
la police. Mais le bâton de la police peut bien faire danser les Jiommes ; il ne peut faire jaillir Teau vive du rocher comme la verge de Moïse... Qu'on n objecte pas que le lien de l'État fait vivre ensemble des personnes de confession différente comme citoyens. Ce lien-là est beaucoup plus relâché que celui que doivent créer les corporations et qui est un véritable lien de famille... On dira peut-être qu'on créera des corporations sur une base chrétienne et que le christianisme, envisagé en général et abstraction faite des différences confessionnelles, en serait le lien intime. Une pareille idée peut convenir à un protestant; elle ne sera jamais acceptée par un catholique croyant. C'est un premier pas vers le Protestantisme, et saiis confession équivaudra toujours à sans religion... L'Autriche, il est vrai, depuis 1883, a introduit le système des corporations obligatoires et des épreuves de capacité professionnelle. Mais les espérances qu'on fondait sur cette nouvelle législation n'ont ■été réalisées que d'une manière à peine perceptible. . . Les artisans surtout sont cause de cet échec. 11 leur manque le sentiment vivant de communauté, qui a donné aux corporations du moyen âge l'existence, la vie et le succès... Il leur manque le sens de la justice vis-à-vis de tous, l'esprit de sacrifice et d'amour, la concorde fralernelle. Et pourquoi cela! parce que ces nouvelles institutions ne reposent pas sur des bases religieuses solides. Et cependant, en Autriche, les différences confessionnelles ne sont pas aussi profondes qu'en Allemagne...
Le bâton de police est déjà assez puissant dans l'Empire allemand et le nombre des citoyens qui vivent sous la verge de l'Etat est assez grand ; nous ne voulons pas faire des plus larges couches du peuple, des serviteurs et des fonctionnaires de l'Etat. Les militaires, les hommes de loi, les professeurs,^ les administrateurs ne vivent déjà que par la grâce de l'Etat. Quiconque veut encore mettre dans sa main la classe des artisans est un socialiste d'Etat et veut faire de l'Etat le père nouriicier universel... Mais, dit-on, on fera des corporations qui auront des droits corporatifs et se gouverneront elles-mêmes. C'est très bien; mais c'est irréalisable. L'auionomie des corporations est incompatible avec l'esprit du temps et avec les relations écono-
miques modernes. Il faudrait bien que l'État ou au moins la Commune fût rautoiité d'appel pour la question capitale, celle de la fixation du pr.x des marchandises. Si on laissait une pleine autonomie aux corporations, elles deviendraient bientôt des castes, qui, en fixant les prix selon leur bon plaisir, deviendraient préjudiciables à toutes les autres classes de la société... L'F]tat moderne est, d'après les principes hégéliens, considéré comme l'unique source du droit... 11 serait tout à fait dans le courant d'idées actuel de réunir les larges couches de la petite industrie en associations et de les placer sous le contrôle et la tulelle de i'Etat. Ce serait un pas érioime fait vers l'absorption de toutes les fonctions par lEtat... Que nos artisans, au milieu des difficultés qui les étreigneut, [rrennent garde de ne pas sacrifier sur l'autel du Dieu-Etat la liberté civile qu'ils ont encore...
Nous n'oublions pas la dernière circulaire du ministère <lu commerce relative à l'interprétation du § 100 de la Gewcrbeordnung^ qui reconnaît comme seule capable de donner le privilège d'avoir des apprentis la fréquentation dos écoles professionnelles, qui sont essentiellement non confessionnelles (1). C'est là une première tentative très significative jiour étendre le joug de l'Etat sur les artisans. Dès qu'on aurait réuni dans les corporations obligatoires artisans catholiques et artisans prolestants, sous la haute direction de l'Etat, rindifïérentisme religieux, le Protestantisme feraient de rapides progrès sous légide de la parilé confessionnelle^ qui est le principe constitutionnel de la Prusse... C'est avec grande raison que M. Windthorst disait à l'Assemblée des catholiques à Munster : a Si nous en arrivons à la corporation obligatoire, c'est nous, catholiques, qui serons les compagnons tandis que les prolestants seront les maîtres... » Il faut encore penser aux dangers que feraient courir à la foi et au mœurs des compagnons, les réunions et fêtes de ces corporations mixtes; elles achèveraient d'arracher l'ouvrier à sa maison et de lui faire perdre l'esprit de famille...
(1) C'est là la conséquence du vote de la motion Ackermann dont nous avo.is parlé plus haut (| 9).
Ces considérations, essentiellement pratiques, s'appliquent à plus forte raison à la France. Nous pouvons en tirer profit, comme aussi de l'exemple donné par les grandes associations ouvrières catholiques libres fondées en 18i7 par un modeste prêtre, le chanoine Kolping, qui avait été lui-même ouvrier dans sa jeunesse. Chaque gesellenverein a un cercle, une auberge, un hospice, et les membres qui voyagent sont assurés de trouver accueil et appui. La direction en est confiée à un comité-directeur, composé d'un président, qui est toujours ecclésiastique, de deux surveillants, de quatre assistants et d'un ancien , qui sont eux-mêmes des compagnons. A la mort de l'abbé Kolping, en i86o, on comptait dans les pays allemands 400 gesellenvereine , comprenant 80.000 compagnons associés, et depuis l'œuvre s'est développée dans des proportions bien plus grandes.
De leur côté, les industriels catholiques ont formé une association de patrons qui a pour président M. Brands, grand industriel à Gladbach, et dont l'organe est l'excellent journal VA7'heiterwohL<J)diXi% ces dernières années, elle a exercé une influencé marquée sur la direction du mouvement social.
Yoilà les œuvres qui font la force des catholiques allemands. Leurs résultats justifient la belle devise de l'abbé Kolping :
(( Point de vaines paroles : elles enveniment les plaies; mais la charité peut tout faire. »
I. UlJnion des paysans de Westphalie . — II. Avantages économiques qu'en retirent ses membres : assurances, sociétés de consommation, crédit agricole, crédit foncier. — III. Les Unions de paysans dans le Pays Rhénan, en Silésie et on Bavière — IV. M, de Schorlemer Alst et le devoir social. —