‹ Le Socialisme dans le passéChapitre 1 sur 16 · J. TnO.VIMEN · texte numérisé non relu

J. TnO.VIMEN

AVANT-PROPOS

Dans l’étude du problème social, le rôle qui convient à l’histoire ne doit pas être exagéré.

Parce que tel régime, telle institution, telle coutume, telle loi, ont fait la puissance et la gloire d’un peuple, il ne s’ensuit pas que des coutumes, des lois et des institutions identiques doivent produire le même résultat en d’autres lieux et à d’autres époques. Parce que telle organisation sociale a causé le malheur et la honte d’une nation généreuse, il n’en résulte pas davantage que cette organisation soit destinée à devenir, partout ailleurs, une source de luttes intestines, un élément d’anarchie et de ruine. D’un autre côté, il ne suffit pas qu’une institution ait été admise par tous les peuples civilisés et qu’elle se soit maintenue pendant une longue série de siècles : quelque attention que mé-

AVANT-PROPOS

rite un tel phénomène, il ne prouve pas à lui seul l’excellence de l’institution qui l’a produit. L’esclavage souillait toutes les sociétés antiques; depuis les chênes des Gaules jusqu’aux palmiers de l’Inde, une partie de l’humanité se trouvait assimilée aux bêtes de somme : en résulte-t-il que l’esclavage soit chose excellente en soi? Grâce aux supplices inventés par une aristocratie jalouse; grâce surtout aux honteux mystères d’une police sans pudeur et sans foi, une bourgade de pêcheurs, perdue dans les lagunes de l’Adriatique, a pu braver les rois et marcher l’égale des nations les plus puissantes de l’Europe : s’ensuit-il qu’il faille imiter l’oligarchie de Venise, creuser des cachots souterrains, reconstruire le pont des Soupirs et ressusciter le terrible Conseil des Dix? Le despotisme a servi de berceau à la grandeur de plus d’un peuple; sous Pierre le Grand, il a civilisé la Russie; sous Louis XIV, il a placé la France à la tête do la civilisation moderne : faut-il en conclure que les rois et les peuples doivent chercher un refuge dans le despotisme?

Poser ainsi la question, c’est la résoudre.

Les besoins se modifient, les idées changent, la pensée s’élève ou s’abaisse, l’horizon intellectuel s’agrandit ou se resserre, les principes religieux se fortifient et s’affaiblissent tour à tour, le théâtre se transforme, et mille phénomènes nouveaux se produisent sans cesse sur la scène. Or, s’il en est ainsi, le publiciste qui proclamerait l’excellence d’une organisation sociale, par le seul motif que celte organisation a fait, à une autre époque, la gloire d’un peuple déterminé, ressemblerait au pilote qui, sur une mer orageuse et semée d’écueils , voudrait déployer toutes les voiles, sous prétexte qu’elles ont heureusement conduit son navire sur une mer profonde et tranquille.

Les défenseurs et les adversaires du socialisme ont attribué, ce me semble, aux exemples pris dans le passé une importance

AVANT-PROPOS

exagérée. Aussitôt que les premiers découvrent, chez l’un ou l’autre peuple de l’antiquité, une institution qui réalise de près ou de loin les idées du chef de leur école, ils poussent un cri de triomphe et annoncent majestueusement que l’histoire confirme la leçon du maître. Quand les seconds, au contraire, ont prouvé que l’institution vantée par leurs adversaires fut une source d’abrutissement et de misère pour le peuple qui l’avait accueillie, ils croient avoir suffisamment réfuté les systèmes qu’on leur oppose. Les uns et les autres vont trop loin : aux uns et aux autres on peut répondre : « Les temps ne sont pas les mêmes. » Sans doute l’histoire renferme de précieuses leçons, et l’expérience faite par les générations passées peut, en mainte circonstance, éclairer la route que parcourent leurs descendants; mais, au-dessus des faits historiques, comme au-dessus de tous les actes de l’homme, on rencontre, d’un côté , la loi éternelle de la justice et de la vérité ; de l’autre, les exigences légitimes et les droits imprescriptibles de la nature humaine.

Dans tous les cas, et quelle que soit la valeur qu’il convient d’accorder ici aux précédents historiques, il importe que les faits soient présentés sous leur véritable jour. Si , comme nous le croyons , l’histoire ne doit pas seule servir de flambeau et de guide, elle ne doit pas, surtout, être façonnée au gré des passions et des espérances de quelques sectaires.

Les socialistes ont pris les devants. Les uns se sont efforcés de prouver que le communisme a fait le bonheur de tous les peuples qui l’ont admis pour base de leurs institutions. Les autres affirment que Jésus-Christ et les apôtres ont prêché la communauté des biens, et que, dès lors, tout croyant sincère doit se jeter corps et âme dans les voies du socialisme. Une troisième catégorie, remontant de siècle en siècle, s’empare des doctrines et des choses qui lui semblent démontrer que la propriété et l’indt-

AVANT-PROPOS

vidmlisine n’ont jamais produit que l’abrutissement et la misère des masses.

C’est sur ce nouveau terrain que je vais les suivre. J’examinerai à mon tour les institutions qu'ils admirent ou qu’ils blâment; je leur demanderai compte de leurs éloges et de leurs anathèmes; puis, après les avoir suivis pas à pas, je me poserai la question suivante :

« Quelles sont les lumières et les enseignements que l’histoire fournit à celui qui cherche de bonne foi la solution du problème posé par les réformateurs modernes? »

Ce n’est donc pas une histoire des idées sociales que je viens offrir au public. Une œuvre de cette importance ne saurait entrer dans le cadre d’une Encyclopédie populaire. Je n’ai eu d’autre but que d’exposer d’une manière sommaire, mais soils leur véritable jour, les faits historiques invoqués par les défenseurs du socialisme.

Une publication antérieure 1 m'a valu des injures de plus d’un genre : on est descendu jusqu’au libelle. Je dédaigne d’y répondre. En présence du redoutable problème que le socialisme a posé à l’Europe, je m’efforce de porter mes regards plus haut et plus loin. Je ne crois pas, comme M. de Lamennais, que nous touchions au temps « où les hommes, sur la terre moite de sang, au milieu du fracas des ruines s’écroulant sur les ruines, errant avec des cris lugubres à la lueur rouge de l’incendie, croiront assister à la fin des choses annoncée par les vieilles traditions; » je n’attends pas, avec M. Donoso Cortès, « une crise prochaine et funeste , un cataclysme comme jamais les hommes n’en ont vu; » j’ai foi dans la justice et le droit, dans le bon sens des masses, dans l’intelligence et l’énergie des classes moyennes, et

* le Socialisme et tet Promettet.

AVANT-PROPOS

lt

surtout dans l’influence toute-puissante du christianisme : mais la situation politique et morale, sans être désespérée, me semble trop pleine de périls pour que les récriminations, les injures et les questions d’amour-propre ne soient pas sévèrement écartées du débat. On a suspecté ma bonne foi, on m’a prêté des intentions hostiles au progrès et au bonheur du peuple : je.ne suspecterai pas le désintéressement et la loyauté de mes adversaires.

Louvain, le 1" décembre 1850.

Page 1