SECTION K
LES GOl'VEIINEMENTS.
§ I er -
LE COBÜtimiSME DE L’iLE DE CRÈTE.
Traditions primitives. — I ns( itnl ions communistes. — Droit d'insurrection — Gouvernement Cretois. — Le communisme produit la misère, l’esclavage et l'anarchie. — Impuissance des institutions de Minos.
L’histoire primitive de l’ile de Crète se compose de vagues traditions. Là, comme dans le reste de la Grèce, les héros ctlessages avaient été placés au rang des dieux. Les exploits des ancêtres
avaient pris cette teinte de poésie et de mystère que le génie riant du peuple aimait à imprimer aux actes des divinités de l’Olympe.
Cependant, au milieu des Actions mythologiques, l’histoire de ces siècles reculés rapporte une foule d’événements et de faits que la critique la plus sévère ne saurait révoquer en doute. Dès le xiii* siècle avant l’ère chrétienne, l’île de Crète possédait des cités populeuses, où le communisme était pratiqué sur une vaste échelle. Dès les temps les plus reculés, la constitution du pays admettait ce droit sacré de l’insurrection, que quelques publicistes de notre temps croient avoir vu naître en 1792.
A qui revient l’honneur de ces institutions égalitaires ? Fautil, avec les savants du dernier siècle, les attribuer au roi Minos, que Fénélon appelle le plus sage et le meilleur de tous les rois 1 ? Est-il, au contraire, plus probable que Minos se soit borné à consacrer par la législation des coutumes déjà sanctionnées par l’usage? Cette question est ici secondaire. Il suffit que l’histoire, en attestant l’existence de ces coutumes, nous fournisse le moyen ùe les étudier dans leur nature et dans leurs conséquences.
Disons d’abord un mot du droit d’insurrection , admis dans l’île.
Au commencement du vin* siècle avant Jésus-Christ, le gouvernement monarchique, qui avait jusque-là prévalu en Crète, fut remplacé par des institutions républicaines. Vers la même époque, la fédération des villes principales fut substituée à l’unité politique qui avait subsisté sous les rois. Chaque localité importante devint le centre d’une petite république, ayant ses comices et son sénat, sous la direction de dix magistrats suprêmes élus par le peuple. Ces derniers, qui portaient le titre de Cosmcs (xitr/x ci), exerçaient le pouvoir exécutif, administraient la justice, présidaient le sénat, dirigeaient les assemblées populaires et commandaient les armées *.
* Télémaque, lir. V.
s J'adopte, à l'égard du pouvoir confié aux Cosmos, l'opinion d'Arislote, Politique, lia. Il, cbap. Vil. Je sais que, parmi les modernes, quelques auteurs, entre autres Otf. Mallcr [Die Dorier, t. Il, p. ISO) et Sainte-Croix (De» anciens gouvernements fédératifs, p. 301) émettent l'avis qu'Aristote attribue aux Cosmcs un pouvoir trop étendu. Leurs raisonnements ne me semblent pas concluants.
LA GRÈCE
Les Cosmos jugeaient souverainement les procès importants, et cette prérogative, jointe à l’influence qu’ils puisaient dans leurs autres attributions, était d’autant plus dangereuse que les décisions, en l’absence de lois positives sur les intérêts privés, étaient abandonnées à la conscience, à l’arbitraire des magistrats. Aussi, comme ce pouvoir exorbitant pouvait entraîner des abus graves, Minos avait imaginé un remède qu’il est impossible de ne pas qualifier d’étrange. « Les Cretois, » dit Montesquieu 1 en parlant de ce remède, « les Crélois, pour tenir les premiers magistrats dans la dépendance des lois , employaient un moyen bien singulier; c'était celui de l’insurrection. Une partie des citoyens se soulevait, mettait en fuite les magistrats et les obligeait de rentrer dans la vie privée. Cela était ainsi fait en conséquence de. la loi. » Montesquieu ajoute : * Une institution pareille, qui établissait la sédition pour empêcher l’abus du pouvoir, semblait devoir renverser quelque république que ce fût : elle ne détruisit pas celle de Crète... »
L’auteur de l’Esprit des lois a raison quand il affirme que le droit d’insurrection faisait partie du droit public des Crétois, mais il se trompe en s’imaginant que ce singulier moyen ne fût pas une cause permanente d’anarchie et de ruine. Aristote , qui avait le spectacle du gouvernement crétois sous les yeux, s’exprime d’une tout autre manière. Après avoir rappelé que des citoyens puissants, ligués entre eux, renversaient souvent les Cosmes, pour se soustraire aux jugements qui les menaçaient, le philosophe grec continue dans les termes suivants : « Grâce à ces perturbations, la Crète n’a point , à vrai dire, un gouvernement, elle n’en a que l’ombre : la violence seule y règne. Continuellement les factieux appellent aux armes le peuple et leurs amis, se donnent un chef et engagent la guerre civile... En quoi un pareil désordre diffère-t-il de l’anéantissement de la constitution et de la dissolution absolue du lien politique? .. . Ce n’est pas là une république, mais une factieuse tyrannie *. . . » — Oui, sans doute, la forme républicaine a continué à subsister en Crète
I Esprit des lois, li». VIII, chap. XI.
* Politique, lit. II, chap. VII.
jusqu’à l’invasion romaine (74 avant J.-C.); mais cet étal d'agitation et de désordre, cette permanence de luttes fratricides, cette suite non interrompue de guerres civiles, est-ce la république? Du reste, ee n’est pas là le sujet qui doit principalement fixer notre attention.
En Crète, toute la population libre était nourrie aux frais de l’État. Sous la monarchie comme sous la république, tous les citoyens venaient s’asseoir à la même table. Les repas étaient communs et les mêmes pour toutes les classes.
Cette institution a valu aux Crélois les éloges enthousiastes des démocrates modernes. Cette intervention de l’État dans la nourriture des citoyens, ces repas fraternels , cette insouciance du lendemain où pouvait s’endormir le citoyen de Crète, toutes ces conséquences du communisme leur apparaissent comme le dernier terme de l’égalité et de la liberté. A la fin du dernier siècle, l’enthousiasme fut tel que le sanguinaire Hérault dcSéchelles, rapporteur de la constitution de 1793, chargea, les bibliothécaires de rechercher le texte des lois de Minos, afin qu’il pût y prendre le modèle des institutions à donner à la France l . Malheureusement, les admirateurs des Crétois oublient de dire que ces tables communes, objet de leur enthousiasme, ne se couvraient de mets qu’à l’aide de l’asservissement de la plus grande partie de la population. Ils ignorent, ou feignent d’ignorer, que l’esclavage des masses était le complément nécessaire, la condition indispensable de ce communisme d’Étatt
L’île renfermait une classe nombreuse d’esclaves (Periœces). Ceux-ci, devenus la propriété de l’Étal, exerçaient les métiers, gardaient les troupeaux et cultivaient la terre. Or, le produit de leurs travaux, après déduction d’une faible partie destinée à leur propre entretien, était remis aux magistrats, et ceux-ci en faisaient deux parts, l’une pour le culte des dieux et les dépenses
1 La lettre qu’il adressa à M. Dcsauloays, conservateur d’une bibliothèque de Paris, était ainsi conçue
« 8 juin 4793 — Chargé, avec quatre de mes collègues, de préparer pour lundi un plan de constitution , je vous prie de me procurer sur-le-champ les lois de Minos, qui doivent sc trouver dans un recueil de lois grecques. Nous en avons un besoin urgent. »
LA GRÈCE
de l'administration, l’autre pour les repas publics, le vêtement et le logement des hommes libres '.
Ainsi, l’oisiveté des convives de l’État était entretenue à l’aide des sueurs et des souffrances de tout un peuple d’esclaves. On n’a qu’à se rappeler ce seul fait, pour être persuadé que ce n’était pas en Crète que des réformateurs, qui s’élèvent à bon droit contre Y exploitation de l’homme par l’homme , devaient aller chercher leurs exemples.
Au surplus, qu’on ne s’imagine pas que, par suite de l’institution des repas communs, le sort du peuple de Crète fût bien digne d’envie. Le sol était fertile, la situation de l’ile était on ne peut plus heureuse ; mais le travail des esclaves, privé du stimulant de l’intérêt personnel, était à peu près improductif. Malgré le fouet et les supplices, les Périmas ne fournissaient presque jamais les produits nécessaires pour nourrir convenablement leurs oppresseurs. Aussi Minos avait-il dû prendre, sous ce rapport encore , quelques mesures que ses admirateurs ont eu soin de passer sous silence. Il s’était aperçu qu’il ne suffisait pas d’introduire une parcimonie rigoureuse dans les repas communs; il avait, au contraire, acquis la conviction que, sous peine de rendre la disette permanente, il fallait empêcher à tout prix l’accroissement de la population. Or, non-seulement ce roi sape, effrayé de la fécondité des épouses fidèles, avait autorisé de fréquents divorces, mais il n’avait pas rougi de régulariser, par la loi, un commerce infâme des hommes entre euxt... * Tirons un voile sur ces turpitudes : nous en avons dit assez pour prouver que ce n’est pas à la Crète que la démocratie moderne doit emprunter dos modèles !
Il faut, d’ailleurs, se garder de croire que les institutions communistes aient eu pour résultat d’éteindre dans t’àme des Crélois le sentiment inné de la propriété. La nature humaine ne cède pas ainsi devant les obstacles qu’on lui oppose ; lût ou lard elle reprend son empire et revendique ses droits. 11 en fut ainsi dans l’île de Crète. On venait s’asseoir à la table commune, mais
l Aii*(ote, Politique, liv. ll.cliap Vil.
s Aiiülole, loc. cil.
on dérobait aux regards d’autrui les richesses mobilières qu’on avait réussi à se procurer. La génération suivante augmentait le pécule de la famille, les métaux précieux s’accumulaient dans l’ombre. Bientôt, par la pente naturelle des choses, des alliances se conclurent entre les détenteurs des trésors soustraits à l’avidité des masses , et le peuple vit enfin , à sa grande surprise, surgir une caste privilégiée, servie par ses propres esclaves et logée dans de vastes demeures dont la somptuosité contrastait avec la nudité des cabanes destinées au logement de la foule. L’œuvre de Minos s’écroula sans retour; et, lorsque les Romains vinrent s’emparer de l’ile, les habitants n’avaient conservé, de leurs institutions communistes, que la dissimulation, la fraude et tous ces vices repoussants qui , comme nous le verrons plus loin, en sont le résultat inévitable *. On sait de quelle manière saint Paul a tracé leur portrait dans nos livres sacrés *.