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LES COMMUN AUTÉS RELIGIEUSES

M. Thierset les couvents catholiques. — Opinion du P. Lacordaire. — Les monastères et le socialisme. — Les Esséniens et les Thérapeutes. — Les Hcrnhutcrs ou Frères montres. — Conclusion.

De nos jours, deux hommes célèbres, 31. Thiers et le P. Lacordaire, se sont occupés des prétendus rapports qui existent entre le couvent catholique et les doctrines égalitaires préconisées par les communistes du xix* siècle.

31. Thiers s’est étrangement trompé sur la nature et le but de l’institution. A ses yeux, la vie monastique est un remède contre le suicide , et le couvent devient ainsi une espèce de tombe anticipée. « La vie monastique, dit-il, n’est autre chose que le suicide chrétien, substitué au suicide païen de Caton, de Brulus et de Cassius. Le christianisme saisit au passage ce désespéré, qui allait attenter à sa vie, arrête son bras, l’emmène, le conduit dans la solitude, l’arrache à cette vie agitée des cités, à ces sensations infinies , tour à tour délicieuses ou poignantes , qui le

troublaient sans cesse , l’enferme dans ces cloîtres silencieux et tristes, où, dans un espace étroit, entre les quatre faces d’un portique uniforme, il se lèvera, priera, travaillera, prendra ses repas, se couchera tous les jours aux mêmes heures, n’entendra que la cloche du couvent, n’aura d’autres événements que le lever et le coucher du soleil , et sentira son ardeur s’éteindre dans la sublime et douce uniformité de la prière, remède puissant et unique pour l’agilation morale, capable de calmer jusqu’à l’âme tendre et passionnée d’Héloïse et de la Vallière. Ce désespéré, le christianisme amortit ses passions physiques par la privation et une vie sobre; il amortit ses passions morales par l’abstinence du monde. Et comme il subsiste dans le cœur le plus désolé un reste indestructible des penchants humains, la sociabilité; que vouloir détruire ce reste serait impossible, le christianisme, toujours profond dans ses vues, accorde à l’homme la compagnie de l’homme, à la femme la compagnie de la femme, se garde de mêler ces êtres si prompts à s’aimer de nouveau, les sépare avec soin, et, de même qu’il n’a plus laissé à leur corps qu’une sobre et chétive nourriture, suffisante à peine pour le soutenir, il ne laisse à leur âme qu’une froide et paisible amitié qui ne peut plus l’exalter, l’agiter, la troubler. On les conduit ainsi jusqu’à leur heure dernière, entre la prière, la contemplation, la bienfaisance, et on a converti la mort prompte et criminelle en une mort lente, paisible et innocente, mêlée d’actes utiles à l’humanité. Mais le christianisme a été conséquent. C’est une mort qu’il a voulu substituer à une autre mort, et c’est une tombe qu’il a construite afin d’y faire descendre l’homme qui s’allait détruire, afin de l’aider à y passer tranquillement ses derniers jours. Pour ces religieux, pour ces religieuses, détachés du monde, qu’importent et la fortune et la famille? Us n’y doivent plus penser, si le vœu qui les a portés à se jeter dans un couvent est resté ferme en leur cœur; et si au contraire ce vœu est ébranlé, il faut qu’ils sortent, et sortent sur-le-champ du cercueil où ils s’étaient enfermés tout vivants, sous peine des plus affreuses douleurs, des plus regrettables scandales *. » *

> De la Propriété, p. 114, édition de Bruxelles.

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II se peut que Ja vie du cloître produise parfois le résultat signalé par M. Thiers. Aux Ames découragées, aux

, ... cœurs lassés do tout, même de l'espérance,

le monastère offre un asile, un lieu de repos, une famille aimante et dévouée, un sanctuaire où l’on puisse se prosterner et prier loin des regards de la foule. Mais tel n’a pas été le seul but de l’Église. Chaque jour les portes du monastère se referment sur des hommes jeunes et forts, pleins d’ardeur et de vie. Leur cœur a conservé sa vigueur native, leur âme est assez forte pour mépriser les obstacles, leur courage sait braver les injustices que tout homme rencontre dans sa carrière, et cependant ils franchissent le seuil du cloître, sans pousser un soupir, sans jeter un regard en arrière. Appartiennent-ils à la classe des désespérés, ces moines qui , seuls et sans autres richesses que leur bréviaire et leur crucifix, s’enfoncent dans les solitudes du nouveau monde pour annoncer la bonne nouvelle à des peuplades qui les récompenseront peut-être par des supplices? ces jésuites, ces enfants de saint François et de saint Dominique, ces prêtres courageux et forts, qu’on rencontre sur toutes les côtes inhospitalières où la croix ne brille pas encore au sommet des temples? ces jeunes femmes qui, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté, s’arrachent à une famille qui les aime, au monde qui leur sourit, celles-ci pour s’ensevelir dans les hôpitaux, celles-là pour accourir sur les pas du missionnaire, afin de faire fructifier le germe qu’il a déposé dans les cœurs à peine ouverts à l’Évangile? Non, le poêle a été plus près de la vérité quand il a dit :

« L’esprit de la prière et de la solitude Qui plane sur les monts, les torrents et les bois, Dans ce qu'aux yeux mortels la terre a de plus rude Appela de tout temps des Ames de son choix 1. »

L’Évangile renferme des préceptes et des conseils. Les préceptes sont obligatoires pour tous les chrétiens, quelle que soit

1 Lamartine, Harmonies fioit. et relig., 1, 14. L'abbaye de K «nombreuse-

Si

la position qu’ils occupent dans la hiérarchie sociale. Sur le trône, sous l’humble toit de la chaumière, au milieu des camps, dans le silence du cloître, partout leur observance est un devoir, leur transgression un acte de désobéissance à la loi divine. Les simples conseils évangéliques n’onl pas ce caractère; ils laissent à l’homme son indépendance et sa liberté. Il y a plus : il est difficile, sinon impossible, de suivre à la lettre tous les conseils évangéliques au sein des agitations, des travaux et des luttes qui constituent la vie de l’homme du monde. A celui qui veut atteindre à ce degré de perfection l’Église ouvre le cloître. Tel est le but religieux de l’institution. Le moine s’arrache à sa famille et à ses amis ; il renonce à tout ce qu’il possède ; il se soumet à une règle sévère et monotone; il abdique sa volonté propre et promet une obéissance absolue aux supérieurs qui lui seront donnés; il renonce aux plaisirs, au luxe, aux fêtes, pour se vouer à une existence de dévouement et d’abnégation. Qu’y a-t-il de commun entre cette vie de pénitence et Y Eldorado socialiste? entre les austérités du cloître et tous ces tableaux séduisants que déroulent les apôtres d’une doctrine qui a fait de la glorification des appétits matériels la base de son symbole politique et social? Loin d’être la confirmation du socialisme, le monastère catholique en est la négation.

Mieux inspiré que M. Thiers, le P. Lacordairc a fait admirablement ressortir les caractères de la vie monastique, dans un discours prononcé à la cathédrale de Paris le 18 janvier 1846. Les vertus qu’elle exige , les qualités qu’elle suppose , le but qu’elle doit atteindre, les services religieux et sociaux qu’elle rend a l’humanité, en un mol, son origine, sa nature et sa mission, y sont exposés dans ce langage, à la fois si simple et si élevé, qui a valu à l’illustre dominicain l’admiration de l’auditoire le plus éclairé de l’Europe. Quant à la question économique, il suffit de citer le passage suivant, pour prouver qu’elle n’a pas davantage été négligée : « Il y a des religieux, disait le P. Lacordaire, qui vivent à deux ou trois cents francs par tête, d’autres à quatre ou cinq cents francs, et je ne crois pas me tromper en affirmant que le chiffre le plus élevé, dans les circonstances les moins favorables, s’élève à huit cents francs. Quel est l’homme

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lettré, c’est-à-dire ayant étudié un peu de grec et de latin, qui voudrait et pourrait vivre à huit cents francs par an? En trouveriez-vous un seul? Un tel sort ne paraît-il pas le comble de l’humiliation et de la misère à tout homme sachant tenir une plume ou un crayon? Cependant des milliers de cénobites, lettrés eux-mêmes, et quelques-uns lettrés illustres, se contentent à moins, et remercient la Providence de leur donner avec surcroît le pain quotidien. Ils découvrent au-dessous d’eux des infortunés qu’ils secourent encore; ils admirent la place qui leur a été faite au soleil de ce monde, et s’étonnent du choix privilégié qui est tombé sur eux. Ne serait-ce pas un bénéfice social digne de considération, qu’une levée annuelle de quelques milliers de lettrés, voulant bien accepter huit cents francs en échange de leur mérite, et retirant de la lutte, avec leurs besoins extérieurs, l’hydre plus insatiable encore de leur orgueil et de leur ambition 1 ? »

D’ailleurs, en comparant aux couvents catholiques les phalanstères plus ou moins modifiés, on ne doit pas perdre de vue une circonstance essentielle. Le couvent est peuplé de célibataires , soumis à une règle inflexible. L’harmonie se maintient, les passions se taisent, l’ordre règne, parce que toutes les volontés, épurées par la foi, s’inclinent devant les prescriptions de la règle , interprétées par les supérieurs. En serait-il de même si chaque habitant du monastère , marié et père de famille, avait à s’occuper des parures de son épouse et du bien-être de sa progéniture? Poser la question, c’est la résoudre pour tout homme sensé.

Le phénomène de la communauté volontairede biens et de vie, provoquée par la puissance des idées religieuses, n’appartient pas uniquement à l’Église catholique, il est vrai que l’antiquité païenne n’en offre point d’exemple, à moins qu’on ne veuille attribuer une signification exagérée à l’essai infructueux tenté par Pythagore *; mais les Juifs ont eu leurs cénobites, et le bouddhisme a couvert l’Asie orientale de monastères qui, sous le rapport économique, présentent plus d’une analogie avec les

* Œuvres du I*. Lacordairc, 1 . 1, p. U7-118, Louvain, 184S.

7 Voy. ci-dessus, p. 37. \

nôtres. Enfin, le protestantisme nous offre, dans les établissements des Hemhuters, une espèce de couvent où la vie commune est pratiquée sous la direction de l’autorité religieuse. Or, partout où ce phénomène religieux et social se manifeste, il se montre avec des caractères et des exigences qui impliquent la négation du communisme , tel que l’entendent les novateurs de nos jours.

Dès le temps des Machabées (450 ans avant J.-C.), on rencontrait, sur la côte occidentale de la mer Morte, la secte juive des Esséniens , qui avait érigé la communauté de biens et de vie en dogme religieux et social. Logés sous un même toit, nourris à la même table, portant un vêtement uniforme, ils gardaient le célibat et vivaient dans la continence. Méprisant les richesses, rejetant les métaux précieux, livrés sans cesse à la méditation des vérités religieuses, pauvres et subsistant du travail de leurs mains, les Esséniens se contentaient d’un seul repas composé de pain et de légumes. Renoncer aux plaisirs, à l’ambition, à la gloire; triompher des passions, subjuguer les sens, s’élever au-dessus des besoins du corps, dédaigner les avantages que les autres recherchent et admirent : tel était, aux yeux de l’Essénien, l’idéal de la perfection humaine. A l’aide des enfants qu’on leur confiait et qu’ils élevaient dans les principes de leur secte, ils comblaient les vides que la mort et la défection faisaient dans leurs rangs. Ils admettaient rarement des adultes, et jamais sans les avoir éprouvés par un rude noviciat de trois années. Tous devaient une obéissance absolue aux supérieurs élus par la communauté *.

t Au milieu de la corruption du monde païen, la vie des Esséniens devait vivement impressionner les étrangers qui les visitaient. Porphyre fait leur éloge dans son Traité de i Abstinence, liv. IV, § il et suiv. Pline le Naturaliste en parle avec admiration.» Cette peuplade isolée, dit-il, la plus étrange qui existe sous les cieux, 6e perpétue sans femmes, vit sans argent, compagne des palmiers. Aussi, depuis plusieurs siècles, elle se perpétue sans que personne y naisse. Le repentir et le dégoût du monde sont la source féconde qui l’alimente. » ( Hist . nat. t c. V.) Quelques auteurs ont vu dans les Thérapeutes des moines chrétiens, des Esséniens convertis & l’Évangile. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner cette opinion qui me semble mal fondée.— Voy. Josèphe, De bello jud., liv. II, Ant., c. XIII et XVIII; Philon, De vit. cont. y liv. 1 ; Eusèbe, liv. II, c. XVII ; dom Calmet, Dictionnaire de la Bible, v® Thérapeutes.

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Deux siècles plus tard, d’autres sectaires juifs, les Thérapeutes, s’étaient répandus dans l’Asie Mineure et en Égypte, surtout aux environs d’Alexandrie. Issus des Esséniens, les Thérapeutes avaient encore renchéri sur la rigueur primitive de la règle. Chacun d’eux occupait une cellule séparée, placée à quelque distance des autres, La prière se faisait en commun deux fois par jour, au lever et au coucher du soleil. Ce n’était qu’après le coucher de cet astre qu’il leur était permis de prendre l’unique repas du jour, composé de pain et de sel assaisonnés d’hysope. Philon nous.apjftend que les Thérapeutes renonçaient à leur famille, à leurs amis, à leurs biens et à leur patrie, pour se livrer entièrement aux exercices de la prière et de la contemplation. Leur unique travail intellectuel consistait à composer des hymnes et à rechercher le sens des expressions mystiques et allégoriques que renferment les livres de Moïse, des Prophètes et des Psaumes.

Certes, si les phalanstères, les sociétés coopératives, les communes icaricnnes et les ateliers sociaux étaient organisés de la sorte, les socialistes du xix e siècle s’abstiendraient soigneusement d’en franchir le seuil. Le jour où ils voudraient faire revivre les Esséniens et les Thérapeutes , ils cesseraient de nous inspirer des craintes. Quant aux monastères des sectateurs de Bouddha, il est inutile de s’y arrêter. La vie du lama, avec sa discipline sévère, ses pénitences stériles, sa pauvreté, ses ennuis et son immobilité, ferait pitié au dernier de nos prolétaires.

Parmi les communautés religieuses, l’association protestante des HcrnhuUrs ou Frères nioraves est la seule dont les socialistes puissent invoquer l’exemple avec quelque apparence de raison. Ces associations présentent, en effet, un phénomène curieux et digne d’être étudié , .

Vers le milieu du xv e siècle, Georges Poggebrach, roi de Bohême, avait concédé aux débris des ïlussites une partie du district de Lintz, sur les frontières de la Silésie et de la Moravie. Les membres dispersés de la secte y étaient accourus en foule,

< C'est h tort que les publicistes français donnent aux Hernhuters la dénomination de Friret moravet. Ceux-ci appartiennent k une secte anabaptiste. (Voyei ci-après le chapitre concernant les Anabaptistes.)

et, dès l'année 1457, ils avaient bâti plusieurs villages et pris le nom de Frères Je l’Unité. En l’an 1500, le nombre de leurs paroisses s’élevait à deux cents, ayant toutes des temples et des édifices publics construits aux frais de la communauté. L’autorité civile et religieuse se trouvait concentrée aux mains des dignitaires ecclésiastiques. Les évêques, les prédicateurs, les diacres, les anciens ( seniorcs et conseniores), les acolytes et les édiles des temples veillaient sur les intérêts généraux des établissements et intervenaient même dans tous les actes de la vie privée. Les .habitants, soumis à des pfatiques uniformes, se prêtaient des secours mutuels ; un fonds commun était destiné à subvenir aux dépenses générales; les anciens veillaient à la conservation de la pureté des mœurs, et ils avaient le droit de bannir du territoire occupé par les Frères les membres adonnés au vice; mais il ne nous semble nullement démontré que la communauté des biens ait figuré parmi les institutions des Frères de l’Unité.

En 1555, lorsque Luther eut réussi à soulever une grande partie de l’Allemagne contre l’Église catholique, les chefs envoyèrent une députation au moine de Wittemberg , pour lui déclarer qu’ils embrassaient sa doctrine. Les Frères bohèmes (c’était le titre qu’ils s’étaient donné à cette époque) espéraient, à l’aide de cette concession, raffermir leurs établissements ébranlés au milieu de la tempête que la prédication de la réforme avait attirée sur leur patrie. Il n’en fut rien. Comme, d’après leurs principes, il n’était pas permis de faire la guerre, ils refusèrent de prendre part à la ligue que les protestants avaient conclue à Smalkalde. Pour les punir d’un acte que leurs coreligionnaires qualifiaient de trahison, le roi Ferdinand, après avoir détruit leurs églises, les accabla d’impôts et les soumit à des mesures rigoureuses, qui eurent pour résultat leur émigration à peu près générale en Pologne et en Prusse. Dès cet instant, l’association ne fit plus que languir, et la guerre de Trente Ans amena sa ruine totale.

A cette époque, quelques familles de Frères bohèmes, qui avaient conservé leur foi au milieu des persécutions, s’adressèrent au comte de Zinzendorf cl en obtinrent l’autorisation de

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s’établir sur les vastes domaines qu’il possédait en Lusace. Ce fut ainsi qu’ils fondèrent la colonie de Hernhut, d’où ils ont emprunté leur nom actuel. Le comte y attira un grand nombre d’autres familles protestantes, que les malheurs du temps avaient forcées à l’émigration ; puis , après les avoir convenablement préparées à ses desseins, il réunit les diverses Confessions en une seule communauté, et leur donna cette constitution célèbre qui, sauf quelques modifications dans les détails secondaires, les régit encore aujourd’hui.

Les Hernhuters vivent dans de vastes maisons, qui ne sont pas sans analogie avec les phalanstères imaginés par Fourier 4 . Une seule de ces maisons contient quelquefois trois mille habitants. Sous le rapport religieux, ils se divisent en trois confessions ou tropes : la doctrine de Jean Huss , la confession d’Augsbourg et le culte réformé. Chaque trope célèbre la cène selon les rites de son église, mais le service divin a lieu en commun. Les enfants appartiennent au trope de leur père, et il leur est sévèrement défendu de passer dans un autre. Les Hernhuters ont des évêques, des prêtres, des diacres et des diaconesses. Les évêques, sans diocèses et sans droits diocésains, veillent sur les intérêts religieux et consacrent les prêtres. Les prêtres et les prédicateurs expliquent l’Évangile et président aux cérémonies ordinaires du culte. Les diacres et les diaconesses aident les prêtres dans l’exercice de leurs fondions. Les dernières ont, en outre, la mission spéciale de maintenir la ferveur religieuse parmi les personnes de leur sexe.

Sous le rapport de la constitution civile de la société, l’organisation des communautés se rapproche autant que possible de l’égalité absolue. L’âge, le sexe et les rapports naturels sont les seules bases de la hiérarchie, les seules marques de distinction parmi les frères. Toutes les fondions sont le produit de l’élection. Chaque communauté est divisée en classes ou choeurs. On y trouve un chœur d’enfants, un chœur de frères non mariés, un chœur de jeunes filles, un chœur d’époux, un chœur d’épouses,

1 11 nous semble évident que Fourier 8 emprunté de nombreux détails h l’article Morave que M. Faiguel a publié dans l' Encyclopédie do Diderot.

un chœur de veufs et un chœur de veuves. Chaque chœur élit deux chefs, dont l’un, sous le titre d'assistant, est chargé de la surveillance des intérêts moraux, et dont l’autre, qualifié de serviteur, s’occupe des intérêts matériels. Les frères et les sœurs non mariés occupent des corps de logis séparés ; les couples mariés ont des demeures particulières. Tous les membres de l’association portent un costume uniforme de couleur foncée. La seule parure des sœurs consiste dans les rubans qui retiennent leurs cheveux et dont la couleur sert à distinguer le chœur auquel elles appartiennent. Les enfants reçoivent une éducation uniforme et commune, et les écoles primaires des Hernhulers ont longtemps servi de modèles. La société possède, en outre, à Barby, près de Magdebourg, une espèce de gymnase (pœdngo gium) pour les jeunes gens qui se destinent à une carrière libérale, et, à Niesky, un collège académique où l’on donne l’instruction théologique aux frères qui se destinent à la prêtrise.

A la tête de chaque maison se trouve la Conférence des anciens. Elle se compose du chef de la communauté ( Gemeinehelfer ), du prédicateur et des administrateurs des chœurs {Chorhelfcr). C’est dans ces Conférences que sont arrêtées les mesures qui concernent l’intérêt général de la communauté. Au-dessus d’elles, se trouve le Directoire de l’Unité, qui siège à Bertholsdorf, et qui s’occupe des affaires qui concernent la société tout entière. Enfin, au sommet de l’édifice, se trouve le Synode général, qui s’assemble tous les sept ans et se compose des évêques, des surveillants des tropes, et d’un certain nombre de députés des deux sexes, choisis dans toutes les communautés.

Dans chaque maison, les membres de l’association restent pendant toute leur vie sous la tutelle des anciens. Ils ne peuvent ni choisir une profession, ni même se marier sans leur permission. Jusqu’en 4818, les mariages se faisaient par la voie du sort ; mais, depuis lors, on a accordé quelque place aux sentiments personnels. Le Hernhuter qui veut se marier adresse sa demande à l’administrateur de son chœur. Celui-ci la communique à la Conférence des anciens. Si la Conférence, après avoir consulté le chef du chœur de la jeune fille, est d’avis que l’union peut être contractée sans inconvénient, le mariage a lieu ; daus

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le cas contraire, la jeune fille ignore à jamais la demande dont elle a été l’objet.

Il ne faut cependant pas croire que le communisme règne d’une manière absolue dans les communautés des Hernhulers. Au contraire, chaque membre de la société dispose du fruit de son travail, et il n’est tenu qu’à verser dans la caisse générale une portion de son salaire déterminée par les statuts. Chaque frère peut posséder des biens particuliers et même prendre à son service des domestiques étrangers à la société. La seule restriction qu’on lui impose à cet égard, c’est de ne pas contracter avant d’avoir obtenu l’autorisation préalable de la conférence des anciens.

Maintenant, est-il vrai que l'association des Hernhulers offre, pour la solution du problème social, l’importance que les réformateurs contemporains lui attribuent? En aucune manière. Pour peu qu’on examine les faits avec attention, on ne tarde pas à s’apercevoir que la société s’est uniquement soutenue à l’aide de l’exaltation des idées religieuses de ses membres ; aussi a-l-on déjà fait la remarque que, depuis que l’indifférence en matière de religion a envahi l’Europe, la prospérité des établissements a constamment suivi une marche décroissante. Vers le milieu du xvni e siècle, la société comptait soixante et dix mille frères. Aujourd’hui, le nombre des membres, dispersés en Hollande, en Allemagne, en Écosse, en Amérique et en Russie, s’élève tout au plus à dix-huit mille. D’ailleurs, en fùt-il autrement, les communautés se trouvassent-elles dans la situation la plus prospère, encore ne serait-il pas permis d’en déduire des conclusions favorables au communisme. « Une constitution semblable, » disait naguère M. Franck à l’Académie des sciences morales et politiques, « pourrait-elle être adoptée, je ne dis pas pour la société humaine en général, mais pour une nation de quelque importance? Avant tout, et malgré la liberté qu’ils admettent sur certains points de dogme, les Frères moraves forment une secte religieuse dont l’esprit jaloux, étroit, ne peut se concilier en aucune manière avec l’indépendance de l’esprit moderne et le développement de la civilisation. Toute culture élevée ou délicate, toute science et tout art qui ne leur paraissent

point immédiatement utiles, sont proscrits parmi eux. A l’exception de quelques chefs plus éclairés , ils vivent complètement étrangers au reste du monde et à tout ce qui sort du cercle borné de leurs occupations et de leurs croyances. Cependant ils ne peuvent se passer de cette société extérieure qu’jjs méprisent ou qu’ils ignorent. C’est elle qui pourvoit d’abord à leur défense matérielle , et qui leur permet d’exister, en contenant par la justice et par la force, en développant et en éclairant par ses institutions ceux que la charité toute seule ne suffit pas à gouverner. C’est elle qui, laissant à l’intelligence toute sa liberté, fait les expériences et les découvertes dont ils profilent, invente ou perfectionne les industries qu’ils appliquent à leur usage. C’est elle qui ouvre des marchés à leur commerce ; car le commerce est au nombre de leurs occupations, et fait une des principales sources de leur prospérité. Enfin, si leur simplicité patriarcale devenait la règle du monde entier, que deviendraient un grand nombre de leurs maisons, qui ne subsistent que par la fabrication d’objets de luxe? Leur communauté, comme celle des ordres monastiques, ne peut donc se maintenir que parce qu’il y a à eôté d’elle et au-dessus d’elle une organisation sociale toute différente 1 .» — D’ailleurs, quel est le socialiste qui voudrait renoncer aux plaisirs du monde et abdiquer sa volonté pour s’enfermer dans un monastère de Hernhuters, où règne l’obéissance passive, où les sentiments et les actes, les croyances et les travaux, les mouvements du corps et les affections de l’âme, e’està-dire l’homme tout entier, dépendent d’une Conférence de* anciens , laquelle à son tour se trouve subordonnée à un Synode général?

Non, partout où la vie religieuse se manifeste d’une manière plus ou moins apparente, elle exige une abnégation personnelle exclusive du socialisme.

1 M Franck a publié aon discours tous ce titre : le Socialisme jugé par l'histoire. L'auteur présente les mêmes observations pour les Quakers, 1rs Shakers, les Memnunites et tous ces sectaires moitié politiques, moitié religieux, qu'il appelle les moines du protestantisme. Voy., pour l'histoire et l'organisation des communautés des Hernhuters, Journal universel, ou Mémoires pour servir à l'histoire civile, politique, ecclésiastique et littéraire du xvuir siècle, t. VIH, mai 1785; De l'origine si de V organisation des communautés religieuses, Gullia, 1844 (eu allemand) ; Spangenberg, Idea fidei fratrum, Barby, 1 780.

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