LES PÈRES DE L’ÉGLISE
Les pères de l'Église transformés en communistes. — L'Évangile et M. Considérant. — Déclaration du souverain pontife. — Erreurs grossières. — Saint Ambroise, saint Jean Chrysoslome, Théodoret, Tertullien, saint Clément d'Alexandrie, saint Augustin. — Conclusion.
Après avoir commenté à leur manière les Évangiles et les Actes des apôtres , les communistes modernes se sont emparés des écrits des Pères de l’Église. A les entendre , Tertullien , saint Justin, Clément d’Alexandrie, saint Grégoire, saint Jérôme, saint Jean Chrysoslome, tous les docteurs des premiers siècles, tous les oracles de l’Église naissante, toutes les lumières du christianisme primitif, proclament à l’envi l’injustice et l’impiété de la propriété individuelle , l’excellence et la sainteté du communisme.
Les chrétiens du xjx® siècle sont donc bien coupables ! Ils ne se contentent pas de violer les préceptes de l’Évangile , de méconnaître les ordres des apôtres : il faut encore qu’ils rejettent les doctrines de tous ces saints docteurs dont le courage, le dévouement et les héroïques vertus font l’éternel honneur du christianisme ! Nous comprenons que, dans un accès d’enthousiasme, M. Considérant se soit écrié : « Le socialisme s’élève du sein des peuples ; c’est un mouvement bien autrement fort et profond que celui de la philosophie du xvin® siècle. Le socialisme revendique pour lui l’Évangile et les pures traditions de la religion des faibles et des opprimés ; il expose ses litres et ses témoignages. Qu’ont à dire ceux qui se prétendent les gardiens des témoignages, les conservateurs de la parole? Qu’ils parlent donc!... Parlez, vous ne pouvez plus vous taire, docteurs de l’Église, prédicateurs, évêques, cardinaux, pape 1 ! »
1 Le Socioli tme devant le vieux monde, ou le f'ivant devant lei Morte, p. 2IÎ, édition de 18*9.
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Par malheur, ici encore, les promoteurs du socialisme ont été le jouet de grossières illusions. Exaltés par la lutte, irrités par la défaite, ils ont cru voir dans le passé les tableaux séduisants qu’une imagination surexcitée leur montrait dans l’avenir.
Et d’abord , ces gardiens des témoignages , ces conservateurs de la parole, auxquels M. Considérant jetait le défi de parler, n’ont pas gardé le silence. Le chef de l’Église, le père commun des fidèles, l’immortel Pie IX a flétri, du haut du trône pontifical, les doctrines anarchiques qu'on voulait appuyer sur l’Évangile. « N’écoutez pas, a-t-il dit, ces systèmes de dépravation qui, en abusant des mots de liberté et d’égalité, ont pour but principal de répandre dans le peuple les pernicieuses inventions du communisme et du socialisme... N’écoutez pas ces chefs du socialisme et du communisme qui, bien qu’agissant par des méthodes et des moyens différents, ont pour but de tenir en agitation continuelle et d’habituer peu à peu à des actes plus criminels encore les ouvriers et les hommes de condition inférieure, trompés par leur langage artificieux et séduits par la promesse chimérique d’un état de vie plus prospère... La société serait bouleversée de fond en comble, par des luttes de citoyen contre citoyen, par des usurpations, par des meurtres, puis quelques hommes, enrichis par les dépouilles du grand nombre, s’empareraient du pouvoir au milieu des ruines ’. » A la suite du Souverain Pontife, une multitude d’évêques et de prêtres ont, à leur tour, prémuni les populations catholiques contre l’invasion de ces doctrines délétères. Enfin, de simples fidèles, transportant le débat sur le terrain de la science, sont venus prouver que les propagateurs du socialisme avaient, non-seulement mal compris, mais audacieusement dénaturé le texte des écrits des premiers docteurs de l’Église.
Un seul exemple suffit pour fournir la mesure de l’attention et de la délicatesse que quelques adversaires de la société moderne ont mises dans l’étude des monuments de l’Église primitive.
Il y a quelques mois, M. Eug. Pelletan a publié, dans le jour-
* Encyclique du 8 décembre 18*9.
nal la Presse, une série de feuilletons qui ont produit une sensation extraordinaire. M. Pelletan y prouvait, par des citations textuelles, que les docteurs chrétiens des premiers siècles étaient tous imbus de communisme.
On va voir de quelle manière le journaliste français a cru devoir procéder.
Dans le troisième livre des Stromales, Clément d’Alexandrie s’élève avec force contre la doctrine de Carpocrate, qui, ainsi que nous le verrons plus loin, réclamait la communauté des biens sous prétexte que tout est commun dans la nature *. A cette occasion , le saint docteur rappelle que Carpocrate n’avait pas craint d’enseigner que lu vie commune est obligatoire pour tous les hommes , et que l’iniquité seule avait fait dire à l’un : Ceci est à moi, et à l’autre : C la m’appartient.
Que fait M. Pelletan? Il attribue à l’illustre chef de l’école d’Alexandrie les paroles que celui-ci place dans la bouche de Carpocrate, et c’est à l’aide de cette confusion inqualifiable qu’il classe saint Clément parmi les commuuistes !
Voici une autre erreur non moins inexplicable :
M. Pelletan fait dire à saint Grégoire de Nazianze : « La terre est commune à tous les hommes, et dès lors les fruits qu’elle porte leur appartiennent indistinctement. » C’est exactement la fameuse maxime de Rousseau : Les fruits sont à tous , la terre n’est à personne. Comment donc pourrait-on se dispenser de reléguer saint Grégoire dans le camp communiste? La conclusion doit avoir paru toute naturelle aux cent mille lecteurs de la Presse.
Eh bien ! ici encore, M. Pelletan est loin d’avoir reproduit avec fidélité la pensée du docteur de Nazianze. Celui-ci avait simplement affirmé que , dans l’état primitif, la terre et tous ses trésors étaient communs entre les hommes i . Voulant stimuler la charité des riches, il leur avait rappelé celle vérité incontestable, que l’homme, sortant des mains de Dieu, n’avait pas trouvé la propriété individuelle installée sur le globe ; que la
« Voy. ci-après le chapitre IV.
* Oral. U.
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lerre, au jour de la création, était un domaine indivis destiné à l’habitation de l’espèce humaine. Mais quel rapport y a-t-il, aux yeux de l’homme impartial, entre l’indication de ce fait historique et la doctrine sociale que M. Pelle tan attribue au saint évêque? Aucun, absolument aucun. Loin d’avoir jamais soutenu ou pensé que la propriété individuelle est illégitime, saint Grégoire a plus d’une fois reconnu et proclamé ses droits. II suffit d’ouvrir ses écrils pour en acquérir la preuve.
Après saint Grégoire, saint Jean Chrysostome est traité de la même manière.
D’après la traduction de M. Pelletan , l’éloquent évêque de Constantinople aurait dit des riches : « Ce sont des voleurs qui assiègent la voie publique, dévalisent les passants et font de leurs chambres des cavernes où ils enfouissent le bien d’autrui. »
M. Pelletan oublie deux mots , mais ces mots sont caractéristiques. Parlant du précepte de l’aumône, saint Jean Chrysostome, après avoir rappelé que le pauvre honnête et malheureux a droit aux secours des riches, avait dit : « Les riches qui ne font pas l’aumône usurpent le bien des pauvres... Les riches avares sont comme des voleurs... » On avouera que la traduction est par trop libre 1 !
< Concio I, d« Lazaro. — Tout le travail de M. Pelletau est rempli des mêmes inexactitudes. Ainsi, il fait dire il saint Jérôme : « Allez et rendez, non pas une partie de votre bien, mais tout ce que vous possédez, et donnez-le, non b vos amis, h vos parents, k votre femme, et, pour dire encore plus, ne vous réservez rien du tout par une timide prévoyance .. Ce n'est pas sans raison que l'Evangile appelle les bien» de la lerre * des richesses injustes, car elles n'ont pas d'autre source que l’injustice des hommes, et les uns ne peuvent les posséder que par la perte et la ruine des autres. »
Bonnet-moi dix ligne t de l'ieriture d'un homme, disait Voltaire, et je le ferai pendre. En vérité, on finirait par prendre cet adage au sérieux, en voyant de quelle manière procède M. Pelletan. Il commence par transcrire, comme étant l’expression d’une même pensée, deux passages empruntés k dns écrils différents; car la première citation appartient k la Sic lettre de saint Jérôme, adressées Julien, et la seconde fait partie de la 06 ' lettre, adressée h une dame gauloise, Hébidille. C’est déjk un procédé fort étrange. Mais ce qui est vraiment sans excuse, c'est que M. Pelletas, en transcrivant les fragments sur lesquels il s'appuie, se soit précisément arrêté aux endroits où le solitaire de Bethléem déterminait la véritable portée des conseils qu'il donnait k ses amis. En effet, dans les lettres k Julien et
• M. Pelletau traduit : 1km Sa CÉglue.
Du reste, M. Pellclan n’est pas le seul défenseur du socialismequi aitdeces infidélités h se reprocher. Nous pourrions citer d’autres exemples non moins significatifs; mais, au lieu de nous livrer à des récriminations irritantes, nous préférons placer la question sur son véritable terrain. 11 suffit que le lecteur ail été averti de ne pas recevoir en aveugle les prétendues traductions qu’on lui met chaque jour sous les yeux.
Guidés par les inspirations d’une charité ardente, animés de cette foi vive qui brave les obstacles et provoque le sacrifice, affligés du spectacle des misères et des ruines qu’ils avaient sous les yeux, les évêques et les prêtres des premiers siècles ne cessaient de rappeler aux fidèles l’obligation de venir en aide à leurs
* Ilébidille, on trouve, h la tuile dot deux phrases copiées par M. Pellttan, les lignes suivantes : « C'est le parti que vous devez prendre si vous voulez être parfait. Elevez-vous k la perfection des apôtres... Vuus rao direz peut-être qu’il n'appartient qu'aux apôtres et fl ceux qui aspirent h la perfection de vivre dans un si grand détachement des choses de la terre; maie pourquoi ne voudriez-vous pat être parfait f... C'est faire un bon utage de roi biens que de les employer k soulager les besoins des serviteurs de Dieu, k secourir les solitaires, k orner les temples, mais ce n'est encore Ik que le commencement de la perfection.... A la vérité, le Seigneur ne vous fait pas une loi de celle perfection [l'abandon det biens). Quand il dit : Ailes, vendes ce que vous ares, donnez le aux pauvret, et suives-moi, il voue laisse la liberté ... On ne roui fait pat un crime de ce que vous vous bornes à ce qui est moins parfait, de ce que vous vous contentez de demeurer au deuxième degré de la vertu. » — De quoi donc s'occupent les fragments que M. Pelletan indique comme renfermant une doctriue sociale obligatoire pour tous les hommes? La réponse est toute simple : ils traitent d'une question de perfection chrétienne, d'un conseil évangélique, d'un acte subordonné k la volonté du fidèle! — D'ailleurs, puisque M. Pelletan a la prétention d'avoir étudié les écrits des Pères, pourquoi ne dit-il pas que, de l'aveu de tous les écrivaius religieux, saint Jérôme, emporté par l'ardeur de son zèle, ne se renferme pas toujours dans les bornes d'une stricte modération? Le passagequi nous occupe en fournit une nouvelle preuve. Jésus-Christ a dit : Facile ro bit amicos de mammona iniquitatis (Saint Luc, XVI, 9.) ; mais les mots mammona iniquitatis ne doivent pas être traduits par ceux-ci : ri chestei injustes. On peut les rendre par ceux-ci : richesses qui donnent lieu à l'iniquité, au péché. Le texte grec se sert du mot «t f»x«, et Ton sait que, dans cette langue, le mol èJ'txxt désigne le péché dans son sens le plus étendu. Ce qui prouve que cette interprétation est exacte, c’est que, dans le v. t! du chap. XVI de saint Luc, on trouve «namnton iniquut en antithèse avec quod verum. Mon, le Sauveur n’a pas envisagé les richesses comme étant nécessairement le produit de l’iniquité. Au jeune homme riche, qui lui demande ce qu’il faut faire pour mériter la vie éternelle, il répond : Gardes les commandements. Ce n’est quo sur une nouvelle interpellation de ce jeune homme qu’il ajoute, comme conseil :Si vous mules être partait, vendez ce que vous avez, donnez-le aux pauvres elsuivex-moi (Voy. saint .Matthieu, XIX, 1G-2*, et la lettre de saint Augustin, analysée au ch. IV).
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frères souffrants et infirmes. Pour stimuler fa bienfaisance, pour provoquer des aumônes abondantes, ils invoquaient non-seulement les paroles du Sauveur et le texte des saintes Écritures, mais encore les principes du droit naturel, les enseignements de l'histoire, les traditions des écoles philosophiques, et, en général, toutes les considérations de justice et d’équité qu’ils jugeaient propres à agir sur l’esprit de leurs contemporains ’. Parmi ces saints docteurs, il en est, à la vérité en très-petit nombre, que leur zèle charitable a parfois conduits à invoquer des maximes qui, prises isolement et à la lettre, seraient de nature à faire supposer qu’ils avaient momentanément perdu de vue la rigueur du septième précepte du Décalogue. Mais qu’on ne se hâte pas trop de pousser des cris de triomphe! En effet, pour peu qu’on examine la doctrine dans son ensemble; pour peu qu’on s’efforce de pénétrer le sens des maximes que ces apôtres de la charité invoquaient pour émouvoir leurs auditeurs, on ne larde pas à s’apercevoir que toutes ces phrases significatives, dont les socialistes se sont emparés, ne constituent au fond que des précautions oratoires, lesquelles, à leur tour, ne Consistent que dans l’exagération de faits vrais et de principes inattaquables.
Comme les adversaires de la société moderne ont principalement invoqué les écrits de saint Jean Chrysostome et de saint Ambroise, ce sera dans la doctrine de ces deux Pères que nous chercherons la justification de l’opinion que nous venons d’émettre.
Un jour, saint Jean Chrysostome, parlant de la communauté établie parmi les chrétiens de Jérusalem, proposa ce genre de vie, non-seulement comme un exemple digne d’être imité, mais encore comme un moyen efficace de convertir tous les infidèles.
* Si nous adoptions ce genre de vie, disait-il, il en résulterait un bien-être immense pour le riche et pour le pauvre, et l’avantage ne serait pas plus grand pour l’un que pour l’autre... La division diminue toujours les ressources, et au contraire la concorde et la réunion les augmentent... Si nous savions mettre de côté toute crainte, nous commencerions audacieusement cette
l Voy , entre autre», le traité de saint Ambroise, De officiit.
entreprise... ’. » Il n’en fallait pas tant pour faire ranger saint Jean Chrysostome parmi les antagonistes de la propriété. Eh bien! encore une fois, oji s’est trompé. L’éloquent évêque de Constantinople, emporté par les élans d’une charité ardente, et jugeant tous les cœurs d’après la pureté du sien , a vu dans la généralisation du régime passager de Jérusalem une source de bonheur et de prospérité; mais il n’a jamais songé à révoquer en doute la légitimité de la propriété. En veut-on des preuves? qu’on consulte l’homélie sur la première épître aux Corinthiens, et l’on y trouvera ces paroles caractéristiques : Il est permis d’être riche, mais sans avarice, sans rapine , sans violence. Ailleurs, le saint évêque ajoute : Ce ne sont pas les richesses que je blâme, mais l’abus des richesses (Hom. II. au peuple d’Antioche). Je n’accuse pas les riches, mais ceux qui usent mal des richesses. Les richesses ne sont pas un mal en ellesmêmes, si nous nous en servons comme il faut... et comme, en parlant de l’ivrognerie, je n’accusais pas le vin, je n’accuse pas non plus la richesse, mais son mauvais usage (Hom. I sur l’inscription de l’autel). L’argent même est bon, pourvu qu’il ne domine pas ceux qui le possèdent et pourvu qu'ils soulagent la pauvreté du prochain (T . X. Ilom.) *.
C’est en vain qu’on s’empare de l'homélie du même Père sur la première Épître de saint Paul aux Corinthiens. Il est vrai que, dans ce discours, saint Jean Chrysostome a dit aux heureux du monde : « Si vous êtes riches, ce n’est pas pour vous, mais pour les autres. Vous l’êtes, non pour consumer votre bien à des prodigalités qui ne servent que vos passions, mais pour le distribuer A des indigents dont il soulage les misères. Vous vous croyez le propriétaire de ce bien ; vous n’en êtes que l’économe... » — Nous savons que chaque jour ce passage est cité avec des cris de triomphe. Les riches ne sont pas les propriétaires de leurs richesses; ils n’en sont que les économes : voilà, s’écrie-t-on, la négation expresse, la condamnation formelle du principe de la propriété individuelle : celle-ci n’est plus qu’un fait acci-
> Fragment cité par M. Villegardetlc, Mit. det idée» toc., p. 87.
* Voy. le remarquabla travail que M. Chon a publié aur le prétendu tucialisme dea saints Pères, dans la Revue de la Flandre, t. V, 1850,
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denlel, qu’un acle de jouissance précaire, qu’un économat! Par malheur, dans la même homélie, l’orateur sacré a eu soin d’expliquer sa pensée , de manière à couper court à toute interprétation abusive. « Vous n’avez rien, ajoute-t-il, qui vous appartienne en propre : richesses, talent de la parole, votre existence elle-même, vous la tenez de Dieu, tout appartient à Dieu. 11 vous a fait riche, comme il pouvait vous faire pauvre. Il ne tient qu'à lui de vous plonger dans la misère. S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il veut vous donner l’occasion de mériter récompense. Ces richesses qu’il vous a données, il ne lient qu’à lui de vous les retirer. 11 vous les laisse pour vous associer au ministère de sa Providence. Prétendre qu’elles sont à vous avec le droit d’en user arbitrairement et d’une manière absolue, c’est manquer à la reconnaissance qui lui est due. La nature et la religion vous apprennent également dans quelle dépendance vous êtes à cet égard *. » Voici donc toute la pensée du saint : « Les richesses, les talents naturels, la vie de l’homme elle-même, appartiennent à Dieu. L’homme n’est pas en droit d’user arbitrairement des biens que la Providence lui a départis. Il doit venir en aide à ses frères qui souffrent, il doit tenir compte des exigences de la vie sociale ; la propriété n’est pas, aux yeux de Dieu, le droit d’user et d’abuser des choses qui en sont l’objet. » Qu’y a-t-il à reprendre à cette doctrine salutaire? N’est-on pas aujourd’hui unanimement d’accord pour proclamer que la définition que les lois romaines ont donnée de la propriété ( droit d’user et d’abuser, jus uti ndi et abutmdi) est loin d’clre conforme aux exigences de {a morale, aux préceptes du droit naturel? Oui, les riches sont assoçiés au ministère de la Providence, et la noble, la salutaire pensée de l’évêque de Constantinople se trouve aujourd’hui reproduite dans le proverbe populaire : richesse oblige. Mais si le riche a des obligations à remplir, il n’en résulte pas que la possession des richesses soit en opposition à la loi de Dieu ! 11 ne s’ensuit pas que la propriété soit illégitime! Comment, d’ailleurs, l’aumône pourrait-elle mériter récompense, si celui qui la
1 Voy. liom. XLHI, sur la première épllre au* Corinthiens.— Collect, Guillon, t XIX, p. 30 et SI.
dispense n’était pas propriétaire de la chose donnée? Enfin, on eût dû se rappeler que saint Jean Chrysoslome avait pris pour texte de son discours ces paroles de saint Paul : « Que chacun de vous mette à part chez soi le premier jour de la semaine ce qu’il lui plaira pour les besoins du pauvre. » D’ailleurs, si ces explications paraissent insuffisantes, qu’on se donne la peine de lire la XXXV* homélie sur l’évangile de saint Matthieu. Là saint Jean Chrysostome, plus explicite encore, dit aux riches : « Vous vous défendez de faire l’aumône sous le prétexte des charges publiques, des impôts énormes que vous avez à payer. Nous ne vous imposons point, nous : ce que nous vous demandons est volontaire et personne ne vous contraint. Est-ce là une raison de ne rien donner? Que vos terres vous rendent ou non , vous n’êles pas moins obligés de payer; vous n’oseriez pas contrevenir à la loi : et pour Jésus-Christ qui ne vous violente pas, qui ne vous demande qu’un peu de votre superflu, vous n’avez que des rebuts *. » — On ne vous impose pas, personnelle vous contraint, on ne vous demande qu’un peu de votre superflu : est-ce là le langage d’un apôtre du communisme?
Pour saint Ambroise, la question sc présente absolument dans les mêmes termes.
Critiquant la définition que les jurisconsultes romains avaient donnée de la justice, saint Ambroise s’exprime dans les termes suivants :
« Quand les philosophes, et notamment Cicéron, ont enseigné que la forme de la justice est d’user avec tous de ce qui est à tous, et d’user en propre de ce qui est à soi, ils ont tenu un langage contraire à la nature. Dieu a ordonné que tout serait créé de manière à ce que la nourriture fût commune, et que la terre fût une sorte de possession indivise. La nature a donc créé un droit commun ; c’est l’usurpation qui a fait le droit privé. Telle était aussi la doctrine des Stoïciens, que tout est engendré sur la terre pour l’usage des hommes, que les hommes sont créés les uns pour les autres, et qu’ils doivent se servir entre eux. Où les Stoïciens ont-ils pris cette doctrine? Dans nos saints auteurs.
t Hom. XXXV, sur saint Matthieu. Coll. Guillon, t. XIX, p. US.
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Moïse dit que Dieu, en créant l’homme, voulut qu’il eût la propriété des poissons, des oiseaux, des troupeaux, et David a répété la même pensée. Moïse dit que l’homme n’a pas été créé pour la solitude, et que Dieu lui a donné sa compagne pour l’aider »
On a beaucoup abusé de ce fragment , et nous avouons qu’il renferme une proposition qui, prise à la lettre, va directement à l’encontre de la légitimité de la propriété individuelle. Mais avant de conclure, il faut se demander quelle est la portée réelle que saint Ambroise a voulu donner à ces paroles? quelle est la conclusion qu’il a déduite de ces prémisses? Or, en répondant luimême à ces deux questions, le saint évêque de Milan a d’avance fermé la bouche aux étranges commentateurs qu’il a trouvés au xix' siècle. En effet, les lignes suivantes servent de conclusion au fragment que nous venons de transcrire :
« Ainsi donc, dit le saint, selon la volonté de Dieu, nous devons nous prêter un secours réciproque, nous devons rivaliser de bons offices Icertarc officiis) ; nous devons nous aider par les services, les travaux, l’argent, etc., afin de resserrer te lien de la société. Telle est la justice dans toute sa splendeur, elle est faite pour les autres plutôt que pour nous. »
Est-ce là le langage d’un communiste? La mauvaise foi la plus insigne oserait seule répondre affirmativement. Saint Ambroise ne voulait pas anéantir l’organisation sociale basée sur la propriété; il ne demandait pas, au nom de la justice, le partage des terres et des trésors des riches : il se bornait à proclamer le devoir sacré de s’aider réciproquement dans les mille souffrances de la vie terrestre. Le seul reproche qu’on puisse adresser au saint docteur, c’est d’avoir commis une erreur de droit en ne distinguant pas, avec assez de clarté et de précision, entre la justice et la bienfaisance, entre la propriété et la charité. La proposition qui a tant réjoui les socialistes n’a d’autre signification que celle-ci : Le globe terrestre, sortant des mains de Dieu, constituait le domaine indivis de l’espèce humaine ; l’occupation et le travail ont plus tard donné naissance à la propriété; les
1 Traduction de M. Troplong, Etprii démocratique du code civil, § 1.
bornes el 1rs clôtures ne se sont montrées qu’ après la perte de l’innocence primitive. Or, interprétée de ia sorte, les défenseurs les plus ardents de la propriété individuelle n’auront pas de peine il l’admettre. D’ailleurs, ainsi queM. Troplong l’a fait observer dans un mémoire qu’il a récemment présenté à l’Académie des sciences morales et politiques de Paris, saint Ambroise, dans le même traité de Officiis, fait à l’homme pieux un précepte formel de ne pas exercer la charité aux dépens d’autrui, s II y a donc, dit M. Troplong, un droit privé appartenant à autrui, un droit qui n’est pus une usurpation , puisqu’on ne peut le ravir au prochain *. »
Nous croyons que ces détails suffisent pour déterminer la nature du secours que les socialistes, naguère si dédaigneux à l’égard du christianisme, vont aujourd’hui chercher dans les écrits des Pères de l’Église. Du reste, s’il en était autrement; si, pour compléter notre tâche, il était nécessaire de réunir les passages des livres des Pères, où la propriété est défendue, où la résignation et le respect des droits d’autrui sont prêchés aux pauvres, où le vol et la convoitise du bien d’autrui sont frappés d’anathème, où les passions haineuses qui servent de véhicule au socialisme sont condamnées au nom de Dieu et de l’Évangile, dix volumes ne suffiraient pas à la reproduction de ces témoignages. Nous nous contenterons de citer quelques exemples.
Dans les premiers siècles du christianisme, on rencontrait, comme de nos jours, une classe de penseurs qui s’était imaginé que le bonheur de l’espèce humaine était subordonné au nivellement de toutes les distinctions sociales. Ils ne se contentaient pas de rappeler les droits et la dignité du pauvre aux riches qui fermaient les yeux sur les souffrances de leurs frères : ils réclamaient l’égalité absolue, basée sur le communisme. Or, voici ce que leur répondait l’évêque de Tyr, Théodore!, l’un des docteurs les plus érudits du iv e siècle : « Vous vous irritez, disait-il, de ce que tous les hommes ne nagent pas dans l’abondance, de ce qu’ils n’habitent pas de superbes palais, de ce qu’ils ne sont pas tous couverts d’or et de pourpre, de ce qu’ils ne marchent
« Troplong, loc. cit.
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pas tou* montés sur des ehevaux richement harnachés et accompagnés d’une foule de gardes et de domestiques, de ce qu’ils ne reposent pas tous mollement sur des coussins magnifiques, de ce qu’ils n’ont pas tous une table exquise et somptueuse, de ce qu’ils ne jouissent pas tous des délices que la volupté a su inventer... Mais si tous les hommes étaient égaux en richesses et en qualité, comment pourraient-ils jouir de la fortune? Si tous vivaient dans une égale abondance, quels secours tireraient-ils les uns des autres dans les besoins et les nécessités de la vie? Si vous les voulez tous également riches, qui voudra se mettre au service d’un autre? qui voudra se donner la peine d’approcher du feu, de l’attiser, de préparer à manger, de cuire le pain, de moudre le blé, de bluter la farine, de pétrir, de chauffer le four, de souffrir l’ardeur du feu, s’il n’y est contraint par la pauvreté? Qui jamais eût attelé les bœufs sous le joug de la charrue, qui eût labouré la terre et l’eût ensemencée, et, les épis étant arrivés à leur maturité, qui aurait fait la moisson, qui l’aurait portée dans l’aire, et aurait séparé le blé de la paille, si la pauvreté ne l’eût forcé à prendre cette peine? Et ceux qui descendent dans les carrières, qui en tirent la pierre pour construire les édifices, pour élever de belles et magnifiques demeures, n’est-ce pas l’indigence qui les oblige de se livrer à ces travaux? Qui s’est exposé aux périls et aux secrets de la navigation? qui s’est assujetti au pénible métier de tisserand, de cordonnier, de potier et de forgeron? Assurément ce ne sont pas les riches. Il faut donc convenir que si tous les hommes étaient également riches, personne ne voudrait s’abaisser à être le serviteur d’un autre. Et delà il s’ensuit nécessairement ou que chacun serait obligé d’apprendre et de faire tous les métiers à la fois, ou que tous manqueraient des choses nécessaires à la vie. Or, il n’est pas besoin de prouver qu’il est impossible à un seul homme d’apprendre et de faire tous les métiers ; il suffit de consulter l’expérience » Depuis le jour où Théodoret traçait ces lignes, quatorze siècles ont ajouté leur expérience à celle dont il constatait les résultats
1 TraiU de la Procidence. Fragment traduit par Planche, Cours de littérature grecque, t. VH, p. 41J.
dans son Traité de la Providence. Pourquoi faut-il que les générations du xix* siècle aient encore besoin des leçons éloquentes qu’il donnait aux peuplades de l’Asie Mineure?
Au témoignage de Théodorel ajoutons celui de l’apologiste Tertullien, que M. Cabel a classé, nous ne savons sous quel prétexte, parmi les communistes du n* siècle. Lui aussi nous prouve que le langage des apôtres du socialisme ne date pas d'hier. « Je donnerai, dit-il, à quiconque me demande; oui, mais à titre d’aumône, et non à titre d’exaction. Extorquer n’est pas demander. Celui qui me menace s’il ne reçoit rien, au lieu de demander, arrache. — Il n’attend pas une aumône, celui qui vient, non pour se faire plaindre, mais pour se faire craindre. Je donnerai donc par charité, non par frayeur, à l’infortuné qui, après avoir reçu, rend gloire à Dieu et me bénit, non à l’orgueilleux qui croit m’avoir rendu service et, les yeux attachés sur sa proie, s’écrie : C’est le rachat d'un crime V » — Est-ce que déjà du temps de Tertullien on se serait écrié : La propriété , c’est le vol ?
Ces déclarations ne sont pas des protestations isolées.
On connaît le conseil que Jésus a donné au jeune homme qui lui demandait ce qu’il fallait faire pour acquérir la vie éternelle : Allez, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres; puis, venez et suivez-moi 2 . Il n’est presque pas un docteur de l’Église qui n’ait commenté ce texte. Or, comment se fait-il que pas un de ces prétendus communistes ne se soit avisé de découvrir dans les paroles du Sauveur la condamnation de la propriété? Comment se fait-il que tous n’y aient vu qu’un simple conseil évangélique, donné à ceux qui veulent atteindre au dernier degré de la perfection ?
« Il ne faut pas se dépouiller à la lettre de ce que l’on possède, » dit saint Clément d’Alexandrie. « L’indigence elle-même a des écueils aussi bien que l’opulence. Le précepte est rempli quand on fait de ses richesses i’inslrumeut et la matière de bonnes œuvres. Indifférentes de leur nature, il ne faut point les blâmer ni les décrier mal à propos. Tout dépend du bon ou du A
I De la failt, c. IS. Trait, de M. Chon.
• Saint Matthieu, XIX, îl
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mauvais usage que l’on en fait. Ce n’est donc pas aux richesses elles-mêmes qu’il faut s’en prendre des maux qu’elles causent, mais aux passions et aux inclinations vicieuses qui dénaturent les dons du Créateur et en intervertissent l’usage, en transportant à des emplois illicites, et souvent criminels, des biens qui peuvent être pour nous et pour les autres des sources de mérite... C’est le renoncement de cœur, c’est la pauvreté en esprit qui sont commandés par Jésus-Christ : et c’est là ce qui coûte bien plus encore que le sacrifice même de ces trésors périssables, dont mille accidents divers et quelquefois les seuls efforts d’une sagesse mondaine et philosophique peuvent nous détacher 1 . »
Saint Augustin, prêchant sur le même texte, est plus explicite encore. Il en prend occasion pour tracer aux riches et aux pauvres leurs obligations respectives. Aux riches il recommande la charité, aux pauvres il ordonne de respecter les propriétés des riches. Et pourquoi? Parce que, dit-il, entre le riche et le pauvre il n’existe pas de communauté d - biens *. Et qu’on ne dise pas que c’est là un mouvement oratoire, une déclaration isolée, qui ne trouvent point leur confirmation dans les écrits dogmatiques de l’illustre évêque d’Hippone. La lutte qu’il a soutenue contre les doctrines antisociales de Pélage prouve, à la dernière évidence, que ses opinions sur la propriété étaient en parfaite analogie avec le septième précepte du Décalogue s . Saint Augustin n’a pas plus flatté les pauvres que les riches. S’il condamnait l’avarice des uns, il n’approuvait pas l’envie et la cupidité des autres. « Il ne suffit pas d’être pauvre, disait-il, pour avoir des droits à la vie éternelle; il faut en même temps n’avoir pas de cupidité... Pauvres, voyez près de vous ce riche; peut-être, avec ses trésors, il n’est pas avare, tandis que vous, sans richesses, vous êtes avares... L’avarice consiste non à être riche, mais à vouloir être
• S*int Clément, Quel est le riche qui peut être tauvé ? Coll. Guillon, tome I, pages 435 et 436.
> Oratio LXXV. Voici les propres paroles qu'il adresse aux paurres : Commune») habeti» cum divitibue mundum ; non commune») habetie cum divitibue domum , ted habeti» commune coelum, communem lucem.
6 Voy. le chapitre suivant.
riche » En un mot, s’il blâmait le mauvais riche, il condamnait aussi le mauvais pauvre.
Il en est de même de lous les autres docteurs de l’Église. On peut s’emparer de quelques phrases équivoques, tronquer quelques pages, dénaturer quelques expressions, exagérer la portée de quelques propositions susceptibles d’une double entente; mais on ne réussira jamais à transformer en apôtres du communisme les ministres d’une religion qui, au milieu des désordres, des injustices et des spoliations du monde païen, a dit à ses disciples : Vous ne convoiterez pus le bien d’autrui.
Si les socialistes avaient voulu rechercher, de bonne foi, les opinions que le sacerdoce des premiers siècles a professées à l’égard des doctrines qui servent de base à leurs systèmes, ils pouvaient se servir de moyens à la fois plus loyaux et plus sûrs. Au premier siècle de l’Église, Carpocrate et ses disciples avaient fait de la communauté des biens la base de la vie civile, et de la communauté des femmes le fondement de la vie morale. Trois siècles plus tard, les sectaires de Pelage enseignèrent que la propriété individuelle était contraire à la loi de Dieu et incompatible avec les préceptes de charité et d’abnégation déposés dans l’Évangile. C’est sur ce terrain que le débat devait être porté, il fallait interroger l’histoire et lui demander quelle avait été la conduite des Pères de l’Église, en présence de ces doctrines anarchiques. Que firent, en effet, dans ces circonstances décisives, tous ces docteurs chrétiens que les adversaires de la propriété individuelle ont osé ranger sous leur bannière? Ils repoussèrent avec dégoût les théories dégradantes des sectaires ; ils revendiquèrent les droits imprescriptibles de la morale; ils proclamèrent, avec une unanimité constante, que les droits de la propriété individuelle étaient garantis et sanctionnés par la loi de Dieu 9 : ils firent, en un mot, à l’égard des sectaires de leur temps, ce que leurs successeurs dans le sacerdoce firent, durant les siècles suivants, à l’égard des Vaudois, des Albigeois, des Lollards, des Begghards, des Frérots, des Dulciniens, des Tur-
4 F, huit, in Ps. 1.11 Sermo LXXXVI, de verb. Ev. Maith , c. XIX.
a Vuy . surtout l'admirable lettre de saint Augustin à Hilaire (CLVII).
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lupins et de cette multitude de sectes impures qui toutes ont débuté par la communauté des biens, pour arriver, par une pente naturelle, à la promiscuité des sexes.
En plaçant le débat sur le terrain de l'histoire, les socialistes de toutes les nuances n’ont pas fait preuve de cette habileté dont on se plaît à les gratifier. Le communisme , plus ou moins restreint, n’a jamais produit que l’anarchie, la misère et la promiscuité des sexes. Mais n’anticipons pas sur les matières destinées aux chapitres suivants.