THÈSES DE PONTIGNY
Thèse n° 1.
« La crise économique actuelle est une crise de régime. Elle résulte de ce que l’évolution du capitalisme, après avoir été progressive, est entrée dans un stade régressif.
Cette évolution se manifeste principalement sous trois aspects :
a) la prédominance du capital financier se substituant à celle du capital industriel ;
b) le régime des monopoles substitué à celui de la concurrence dans les positions de commande de la vie économique ;
c) le nationalisme économique substitué à l’expansion cosmopolite du marché mondial ».
Thèse n° 2.
« En vue de cette situation, le réformisme qui a pratiquement dominé le mouvement ouvrier jusqu’à présent est devenu impossible. Les réformes de répartition sont devenues irréalisables, à moins de réformes de structure suffisamment radicales pour influencer le cours de l’évolution esquissée à la thèse précédente ».
Thèse n° 3.
« Le mouvement ouvrier doit abandonner à l’égard de la «rise son attitude passive. Il doit remplacer sa doctrine déter-
ministe (et, au fond, d’origine capitaliste) des crises par une politique volontariste, dont l’objectif limité, mais immédiat, est de résorber le chômage et de vaincre la crise ».
Thèse n° 4.
« Les objectifs de cette politique doivent être fixés de. facon à être réalisables par les moyens d’action dont on dispose dans le cadre national et par la réorganisation du marché intérieur ».
Thèse n° 5.
« Pour fixer ces objectifs, il faut établir :
a) une limite minimum en posant la question : quelles sont les conditions indispensables à réaliser en vue d’une action efficace contre la crise dans le cadre national ?
b) une limite maximum qui découle de la question : que peut-on faire, dans l’état actuel des forces sociales en présence, en vertu des communautés d’intérêts englobant une: majorité suffisante de la population et pouvant se transformer en majorité politique ?
La question du minimum est économique, la question du maximum est sociologique et politique ».
Thèse n° 6.
« La solution qui répond à cette double condition est un régime d’économie mixte (secteur nationalisé et secteur privé) pouvant être considéré comme intermédiaire entre l’économie capitaliste et l’économie socialiste ».
Thèse n° 7.
« Le principe qui peut donner à pareille économie mixte: son unité et son dynamisme est celui de l’économie dirigée, c’est-à-dire de l’usage du pouvoir politique en vue de créer les conditions économiques d’une adaptation de la capacité: de consommation à la capacité de production ».
Thèse n° 8.
« Cet objectif implique un double déplacement de l’accent dans la doctrine de la socialisation :
a) la réalisation nationale cesse d’être subordonnée à la réalisation internationale et prend le pas sur elle, c’est-à-dire que l’étape actuelle de la socialisation ne peut être que la nationale ;
b) l’essence de la nationalisation est moins le transfert de propriété que le transfert d’autorité ou, plus exactement, le problème de la gestion prend le pas sur celui de la possession, et les modifications du régime de la propriété sont fonction des modifications du régime de l’autorité requise par l’économie dirigée ».
Thèse n° 9. |
« Pour que l’extension et le renforcement de l’autorité de l’Etat qui découlent de cette nouvelle fonction économique ne conduisent pas à un étatisme bureaucratique à l’intérieur et impérialiste à l’extérieur, il faut que l’Etat économique nouveau se constitue sous des formes différentes de celles de l’Etat politique ancien : organisation corporative autonome des entreprises nationalisées ou contrôlées par l’Etat, déparlementarisation des procédés de contrôle, révision nécessaire 4e la doctrine des pouvoirs, ete.
À la doctrine classique de la démocratie bourgeoïse, qui ne correspond plus aux réalités actuelles, il faut substituer une doctrine nouvelle basée sur une conception différente de la séparation des pouvoirs : l’exécutif gouverne, les institutions représentatives contrôlent. De même, au sein de l’Etat économique nouveau en voie de constitution, les institutions représentatives, c’est-à-dire basées sur l’exercice du droït de suffrage individuel, n’auront qu’un droit de regard et de contrôle : l’exercice du droit de gestion sera basé sur la délégation de pouvoirs par l’exécutif et le contrôle par la repré-
tation des intérêts corporatifs ».
Thèse n° 10.
« En luttant pour la réalisation de ces objectifs, le mouvement socialiste doit abandonner ses préjugés ouvriéristes, qui sont devenus désuets depuis que l’évolution du capitalisme a cessé de s'accompagner d’un accroïssement continu du nombre des prolétaires. L'objectif politique immédiat est la constitution d’une majorité qui, en plus du prolétariat, englobe une fraction aussi large que possible des classes dites moyennes, sans attendre ni favoriser leur résorption dans le prolétariat, et en acceptant leur volonté de résister à la prolétarisation ».
Thèse n° 11.
« La constitution de ce front implique qu’il soit dirigé non point contre le capitalisme dans son ensemble, mais contre ce qui, à l’intérieur du régime capitaliste, constitue l’adversaire commun des classes travailleuses prolétarisées et non prolétarisées : le capitalisme monopoliste et en premier lieu le capitalisme financier ».
Thèse n° 12.
« Dans les pays à démocratie politique, l’action à mener doit être basée exclusivement sur l’emploi des moyens légaux et constitutionnels pour la conquête, par la persuasion, d’une majorité. Cette majorité n’est pas uniquement une nécessité politique, elle est surtout une nécessité économique, parce que le fonctionnement d’un régime d'économie mixte présuppose en tout état de cause un minimum de consentement. La majorité économique est au moins aussi indispensable que la majorité politique ».
Thèse n° 185.
« Aux programmes, il faut substituer le Plan. Le succès de toute tentative d'économie dirigée présuppose un ensemble de mesures qui se conditionnent mutuellement et qui, pour se réaliser par étapes, doivent être échelonnées et coordon-
nées dans le temps. En outre, le Plan, à la différence du programme, constitue à l’égard de ceux que l’on veut y rallier par la propagande, un engagement précis d’utiliser le pouvoir en vue d’un objectif limité, mais dont la réalisation doit commencer immédiatement et s’accomplir en ayant une durée limitée ».
Thèse n° 14,
« Enfin, à titre de sanction politique de la volonté qui s'exprime dans tout cela, il n’y a pas de meilleure résolution à prendre pour les partis ouvriers planistes, comme le parti ouvrier belge, que d’annoncer qu'ils s’interdiront toute participation à un gouvernement qui n’accepterait pas le Plan, mais qu'ils sont prêts à accepter la collaboration de tous les hommes de bonne volonté, de tous les groupements, de tous les partis ou fractions de partis, qui s’engageraient à collaborer pour la réalisation immédiate du Plan ».