LES ORIGINES DU SOCIALISME
Origine historique de l'idée socialiste
L'étude des faits et des institutions du passé, malgré les difficultés de leur simple reconstitution, et, a fortiori, de leur interprétation, est d’un grand intérêt dans le domaine des sciences sociales. Elle présente à l’observation des faits nombreux entre lesquels apparaissent des analogies, ou des relations diverses : liens de cause à effet, conditionnements réciproques ; elle fournit des exemples à suivre dans l’action, indique des obstacles à éviter, permet de distinguer avec moins de peine, pour l’avenir, le possible de l’irréalisable.
Pour Karl Marx, plus que pour tout autre, l’étude de l’histoire est essentielle. C’est surtout vers l’évolution des institutions économiques, des conditions de la production, au cours de l’histoire, qu’il oriente son attention. Et toute sa doctrine du socialisme, dans son argumentation, dans ses prévisions, est assise sur une interprétation de certaines données historiques. Sa philosophie même ne tiendrait-elle pas aux conclusions qu’il pose en matière historique, puisque dans toute sa
manière de ‘penser se retrouver la tendance matérialiste qui caractérise principalemnt son interprétation de l’histoire. ?
C’est pourquoi, pour qui veut apprécier la valeur générale de la pensée de Karl Marx, il est essentiel de considérer avec lui les faits historiques, et d’examiner leur interprétation marxiste. M. pe Max n’a pas manqué de le faire, et notamment dans les premiers chapitres de « L’Idée Socialiste ».
Il est inutile de rappeler ici le détail des idées de Karl Marx qui peuvent se réduire principalement, dans ce domaine, aux points suivants : le socialisme — en tant que changement radical dans les conditions économiques de la vie sociale et du régime de la propriété, suppression du pouvoir politique, abolition des classes — est l’aboutissement fatal de l’évolution des institutions économiques. Il est une conséquence nécessaire des conditions actuelles de la production, en raison des deux lois de la concentration des capitaux et du travail. La plus-value capitaliste profitant davantage aux grandes entreprises employant beaucoup de salariés, celles-ci ne pourront que continuer à s’accroître en puissance ; les petites entreprises diminueront, et les capitaux afflueront entre les mains d’un nombre de plus en plus petit de personnes privilégiées ; tandis que par une évolution parallèle tenant à la coopération nécessaire des ouvriers dans une même tâche, à la division du travail, à l’augmentation du machinisme, les travailleurs, exploités, se rapprocheront et augmenteront en nombre. La situation deviendra, à un certain moment, insoutenable, et la majorité expropriera alors la minorité. La lutte des classes, l’opposition actuelle entre la bourgeoisie et le
prolétariat, n’est que la conscience de ces oppositions d’intérêt devant amener la catastrophe finale et l’avènement de la société nouvelle. Tout élément psychologique, intellectuel, volontaire, n’est qué surajouté, dans cette conception, aux éléments matériels. Marx estime que le facteur économique est toujours prépondérant. La lutte des classes dont il est témoin, et qui oppose prolétariat à bourgeoisie, succède à celle qui a opposé la bourgeoisie à la noblesse au moment où la structure féodale de l’économie a dû laisser la place au capitalisme montant. Elle tient à une sorte de choc entre la force capitaliste et la force travail. Quant à la mentalité socialiste correspondant à cette opposition actuelle des intérêts, elle intéresse moins Marx que cette opposition elle-même. L'origine profonde et véritablement humaine du mouvement socialiste, les préoccupations d’ordre éthique du prolétaire d’aujourd’hui, ou celles de l’homme de la société sans classes de demain, ne l’inquiètent pas, puisqu'elles sont déterminées, d’après sa théorie, par la situation économique ; il lui suffit, par exemple, de railler, dans le Manifeste, le culte de la religion, de la famille, comme des superstitions qui, correspondant à des situations matérielles en faillite, seront bientôt périmées. Il semble toutefois que cette mentalité, s’il s’était attaché à l’étudier, Marx n’aurait pu que la considérer comme une phénomène radicalement nouveau, et comme nettement opposée à celle de la bourgeoisie, de. même que les intérêts auxquels elle correspond.
Le marxisme que M. ne Max qualifie de « vulgaire », c’est-à-dire l’état d’esprit des théoriciens ou du peuple influencés directement ou indirectement par Karl Marx, et qui grossit sa pensée en la déformant, implique plus
encore cette croyance à une scission nette entre mentalité bourgeoise et mentalité prolétarienne. Le prolétaire, en partie en raison de sa rancune contre ceux qui l’oppriment, en partie à cause de l’influence de Marx, a une manière de mépris et de haine pour tout ce qui, chez le « bourgeois », traduit l’âme « capitaliste », et qu’il considère comme la conséquence et le signe de la situation économique prépondérante d’une classe.
L'examen de l’histoire conduit M. pe Max à des. conclusions bien différentes. En ce qui concerne les prétendues lois économiques, d’abord, il démontre la fausseté des idées de Marx telles que ses prévisions sur la paupérisation croissante des masses, et sa théorie de la plus-value. Les faits postérieurs à ceux que Marx avait pu observer donnent par eux-mêmes un démenti à ses affirmations. Aussi M. ne Max n'’insiste-t-il pas très longuement sur ces erreurs dénoncées d’ailleurs avant lui par un néo-marxiste comme BEerNsTeIN. Plus intéressant est le jugement général qu’il porte à plusieurs reprises sur la manière que Marx a de considérer toute évolution historique comme déterminée par des lois analogues à celles du monde physique. M. ne Max estime qu’il n’est pas possible, étant donné des circonstances historiques matérielles données, de prévoir de façon certaine tel événement futur. Il est faux de dire, à son avis, qu'il y a une évolution sociale inévitable, régie par des lois, et que l’avènement du socialisme sera réalisé au moyen: d’une lutte des classes orientée par l’évolution économique.
Si nous ne pouvons prévoir les événements historiques, c’est, pense M. ne Max, que tout phénomène social contient l’empreinte de l’action humaine, et que celle-ei est libre et donc imprévisible. Nos actes sont à l’origine des phénomènes sociaux. Ils ne sont pas le résultat des faits économiques du passé, et nous ne les posons pas en nous appuyant sur des prévisions relatives aux phénomènes à venir ; ils seraient plutôt au contraire à la source de ceux-ci qui peuvent seulement les conditionner ou les limiter. La seule prévision possible n’est que relative à ce qui devrait ou pourrait être à la suite d’actes que nous sommes libres de faire ou non. -H n’y a pas, dit M. pe Max, dans le chapitre XIII de « Au delà du Marxisme », de « lois inéluctables qui déterminent », qui « causent nos actions » ; il n’y a que des « faits de probabilité qui les conditionnent et qui les limitent ». M. ne Max reconnaît que, malgré le vice de la façon de raisonner de Marx, qui considère les actes de volonté comme posés en raison d’une évolution des faits économiques, Marx a su prévoir certains faits, mais il ajoute que ces faits étaient déjà annoncés par une évolution déjà commencée, ainsi la concentration capitaliste dans une certaine mesure, et l’accroissement de la classe prolétarienne et de sa puissance politique. Mais Marx se serait trompé dès qu’il se serait fié à son raisonnement logique, ainsi quand il a déclaré que la production agricole se centraliserait comme la production industrielle, ou posé la loi de paupérisation eroissante du prolétariat. Et là où aucune évolution ne s'était encore dessinée de son temps, Marx n’aurait rien pu prévoir.
Bref, M. ne Max reproche à Marx son déterminisme
historique, et fait ressortir que le fait d’avoir considéré les facteurs psychologiques comme subordonnés aux conditions matérielles l’a amené à poser des prévisions fausses en ce qui concerne l’avènement du socialisme. Non seulement M. ne Max considère que le détermi-
nisme historique est erroné parce qu’il néglige le rôle de la volonté libre ; mais il le trouve aussi dangereux pour les mêmes raisons, la croyance aux lois naturelles affaiblissant la croyance au devoir moral. Il reconnaît d’ailleurs que l’attitude de Marx, loin de présenter de son temps cet inconvénient, a pu donner aux premiers socialistes la confiance, si utile à l’origine de tout mouvement ; confiance qui n’inclinait pas à la facilité, les pionniers du socialisme étant soulevés à l’époque par un enthousiasme quasi-mystique et désintéressé. Marx, de l’avis de M. pe MAX, n'aurait d’ailleurs pas été dupe entièrement de son système et il n’aurait présenté le socialisme comme une nécessité que parce qu'il le considérait, à la suite d’un jugement moral tacitement supposé, comme « souhaitable ». Du déterminisme économique a pu découler un bien pour le socialisme du temps de Marx, mais il n’est plus maintenant qu’une entrave. Notre siècle, dit M. ne Max, est et doit être le siècle de la psychologie. Nous orientons principalement notre attention dans nos études sociales vers les facteurs psychologiques par souci d’objectivité et par une sorte de réaction naturelle, de besoïin instinctif ; car notre instinct « d’auto-estimation intellectuelle » nous incite à tenter de dominer notre destinée sociale. La raison, après avoir créé la technique, au XIX”"* siècle, s’est faite l’esclave de cette technique ; elle s’est soumise à la domination d’instincts inférieurs et en est venue à la suppression de tout but raisonnable. En face, aujour-
d’hui, d’un « présent en apparence insensé », nous avons besoin d’une nouvelle confiance en la raison, il nous faut retrouver « la foi en un but raisonnable de l’évolution historique ». C’est en « prenant conscience du mal », en cherchant humblement en nous-memes, en étudiant notre disposition instinctive et en essayant de la réformer, plus qu’en croyant aveuglément à la raison, que nous arriverons à ce résultat. Notre « scepticisme à l’égard de la raison, conclut M. pe MAX, est peut-être un meilleur moyen de retour à elle que le rationalisme qui a conduit à un chaos de passions débridées ».
Fo
Les critiques que M. ne Max adresse à l’attitude de Marx en face des événements historiques sont donc marquées principalement par le souci de mettre en valeur les éléments éthiques considérés par Marx comme accessoires. Et pour bien marquer son point de vue, M. pe Max, dans « L'’Idée Socialiste », œuvre dont le titre est déjà significatif, s'applique à mettre en lumière ce qui, dans le cour de l’Histoire, prouve que le socialisme est autre chose qu’un fait économique, autre chose qu’une conquête matérielle à faire, et qu’il peut être considéré aussi, et doit l’être surtout, comme un complexe où entrent en grande partie des éléments d’ordre éthique, qu'il est un signe de la liberté d’esprit, et que son origine pourrait être retrouvée au plus profond de l’histoire parce qu’il correspond à une aspiration inhérente à la nature humaine.
« L’Idée Socialiste », annonce M. ne Max au seuil de cette œuvre parue en 1933, est une défense du socialis-
me et de.« tout ce qu’il représente d’idées humanistes : dignité des personnes, liberté nécessaire aux démocraties, humanité au-dessus des nations ». Sortie des presses en 1933, cette œuvre a paru trop tard pour avoir une influence quelconque en Allemagne où Hrrzer était déjà tout-puissant.
M. ne Max y démontre que l’idée socialiste est bien antérieure à la lutte des classes actuelle, et que l’on retrouve, dans l’état l’esprit contemporain de la naissance de la classe bourgeoïse au Moyen-Age, des éléments semblables à ceux qui sont à l’origine du mouvement socialiste actuel. Besoin de liberté, véritable souci de chacun de conserver sa dignité humaine, buts pour lesquels, depuis des siècles, les hommes luttent, dès lors que certains d’entre eux sont sacrifiés, dans tous les domaines, à d’autres qui ont une puissance exagérée.
M. pe Max, au début de « L’Idée Socialiste », aborde la question tant débattue de la « culture socialiste ». Peut-on dire que, quand il considère les éléments psychologiques du mouvement socialiste contemporain, il assimile leur complexe à une véritable culture socialiste ? Pas précisément. Il entend, en effet, par culture, une certaine configuration de la vie reposant sur une croyance commune à une certaine hiérarchie des valeurs, et il n’existe pas, à son sens, de culture socialiste ainsi entendue, à l’heure actuelle. M. ne Max s’écarte dans ce domaine des théoriciens pour qui la culture socialiste ne sera que la suprastructure spirituelle d’un ordre économique à venir ; de ceux également qui considèrent qu’elle existe déjà et qu’elle est le reflet de la lutte des classes et des intérêts du prolétariat ; de ceux
enfin pour qui elle est l’œuvre d’une minorité éclairée
d’avant-garde. Pour lui elle est à créer, et n’existe pour le moment que d’une façon pour ainsi dire négative, le mouvement socialiste n'étant encore qu’une réaction contre la civilisation régnante, réaction qui découle d’un heurt entre l’état actuel des choses, d’une part, et les jugements historiques et les besoins concrets de l’homme, d’autre part. L'examen de l’évolution qui a conduit à la civilisation capitaliste à laquelle veut s’opposer le socialisme devient, ainsi, d’une importance essentielle.
Cet examen de l’histoire conduira M. pe Max à faire les constatations suivantes : l’apparition de la classe bourgeoise au Haut Moyen-Age correspond à une époque d’économie saine et de culture équilibrée ; mais la classe bourgeoise primitive, transformée progressivement en classe capitaliste dominante, a perdu sa mentalité première, et la révolte du prolétariat qui en résulte n’est, au fond, qu’une manifestation du besoin de con- . quérir à nouveau un équilibre semblable par sa nature à celui de l’époque contemporaine des origines de la
bourgeoisie.
La Cuzrure BourGzoise pu HauT MoYEn-AGE
Avant d’aborder l’étude des phénomènes de dégénérescence culturelle, M. pe Max précise une notion voisine de la distinction classique entre « culture » et « civilisation », où la seconde est considérée comme la décadence de la première, mais n’en est pas radicalement différente. Il indique qu’à cette distinction il en préfère une autre plus nuancée qui distinguerait entre les actes
« producteurs » et les actes « consommateurs » de culture ; par les premiers l’humanité créerait des œuvres correspondant à sa nature et à ses besoins, tandis que par les seconds, au lieu de renouveler la qualité de sa production, elle se contenterait d’en multiplier la quantité. Il est indispensable également, indique M. De Max, de poser la distinction entre « bourgeoïs » et « capitaliste >» qui, s’ils coexistent actuellement, n’ont pas toujours coexisté ; aussi bien nous éviterons d’employer ces deux termes l’un pour l’autre.
C’est déjà là un aspect de l’une des idées chères à M. pe Max pour qui le bourgeois du Haut Moyen-Age est le type de l’homme vivant dans des conditions matérielles quasi-idéales, à une époque dont la mentalité lui apparaît plus véritablement humaine que celle des citoyens des villes grecques ou que celle des hommes de la Renaissance.
Le bourgeois, l’habitant d’une ville libérée du vasselage féodal grâce à l’argent gagné par l’exercice des métiers, ou par le commerce, n’utilise pas cet argent pour asservir la capacité de travail d’autrui. L'édifice économique est basé sur le travail, maïs non sur le travail des esclaves ou sur le brigandage colonial comme au temps des démocraties grecques. Chacun gagne sa propre subsistance et tout producteur est libre, et propriétaire de ses moyens de production. Le bourgeois n’est pas asservi et 1l n’asservit pas.
Et s’il s’associe à d’autres, c’est de sa propre volonté, et pour résister à la pression du milieu féodal, pour défendre sa liberté personnelle. Il est faux, affirme M. pe Man, de dire qu’il y a une mystique communautaire à cette époque, comme l’ont prétendu les his-
LA THÉORIE DU SOCIALISME DE M. HENRI DE MAN 3i
toriens romantiques. Le Moyen-Age est, au contraire, humaniste, en ce sens que la conception dominante en est que l’homme porte en soi les buts de sa vie.
Et M. pe Max, dans un passage des plus intéressants de « L’Idée Socialiste », dit son admiration pour la eivihisation européenne du Haut Moyen-Age humaniste et démocrate, où le travail libre qui est à la base de l’économie est considéré par les hommes comme voulu par Dieu, et où l’industrie économique elle-même est une réalisation de la volonté divine. La foi chrétienne unie à la foi en la raison héritée de l’Antiquité devient une religion de libération positive et active. « La peur devant le monde disparaît » ; la confiance remplace la tension résultant de l’opposition entre la petitesse des réalisations extérieures et « l’infinitude » du tout « connaissable intérieurement » ; chacun se sent guidé par une loi morale conforme à sa nature, et pense qu’il lui est donné de connaître ce qu'il doit et peut faire. Les hommes sont libres, se considèrent comme frères et comme égaux ; n’est-ce pas déjà, conclut M. pe MAN, une réalisation qui correspond au mot d’ordre de la bourgeoisie révolutionnaire de 1789 ?
Il y a cependant, dès le Haut Moyen-Age, continue M. pe Max, et jusqu’au XIII" siècle, des esquisses de capitalisme. Les gros producteurs de tissus deviennent bientôt entrepreneurs d'industrie à domicile ; les humbles tisserands et artisans, foulons, teinturiers, sont déjà des ouvriers salariés. Les gros commerçants aequièrent au XIV”* siècle la démocratie politique ; mais vivement redoutés, ils sont combattus et, bientôt, complètement matés ; ils perdent leurs droits politiques et leur
De LE SOCIALISME DE M. HENRI DE MAN
puissance économique. La raison profonde en est, indique M. pe MAN, la non-concordance de leur esprit capitaliste, caractérisé par l’instinct du gain, la recherche du progrès technique, avec la mentalité dominante du monde médiéval ; et aussi de nombreux obstacles matériels. Le précapitalisme se réorganise seulement plus tard, vers la fin du XIV”* siècle. Il lui faut alors lutter contre le monopole industriel des villes qui avait empéché le développement de l’industrie à domicile, et contre la situation privilégiée de la manufacture d'Etat. La tâche lui est cependant plus facile, un certain capital a été accumulé par l’industrie drapière malgré son déclin momentané ; le régime féodal, gardien des anciens modes de production, est en partie disloqué ; l’économie urbaine et l’économie rurale présentent de moins grandes différences qu'auparavant ; les grandes découvertes encouragent l’extension de l’industrie et du commerce ; et en France, en Angleterre, en Italie, bien qu’à des époques différentes, les efforts de centralisation politique facilitent la coordination des intérêts économiques ; enfin les révoltes suscitées par le considérable pouvoir temporel de l’Eglise font le jeu du capitalisme naissant. Mais même à ce moment la « classe capitaliste » n’est pas encore constituée pour cela. Il n’y a pas une opposition très marquée encore entre entrepreneurs et salariés ; ou, plutôt, la couche supérieure oïsive, composée de véritables capitalistes, ne représente encore qu’une faible minorité dans la bourgeoisie. Il n’y a pas non plus lutte entre les classes ; la bourgeoisie n’est pas partagée par des conflits d’intérêts. Ses préoccupations à cette époque sont, d’ailleurs, autant d’ordre social et politique qu’économique. M. ne Max rend ici hommage
à JaURÈS pour avoir insisté sur « la bonne foi humaine, l’enthousiasme moral et social » qui a soulevé la bourgeoisie à certains moments. Ce n’est pas à dire, ajoute M. pe MAN, que ces préoccupations relatives à un changement dans les institutions politiques et sociales qui soulevaient toute la bourgeoisie soient à ce moment les seules ; les préoccupations économiques n'étaient pas négligées ; maïs il y avait une harmonie entre « l’idée » et « l’intérêt », tous deux allaient dans le même sens ; tandis que M. ne Max considère que la bourgeoisie d’aujourd’hui souffre d’une opposition radicale entre ses idées et ses intérêts.
Des BourGrotïs pu HAUT MovEN-AGE AUX CAPITALISTES
Avant d’entamer l’étude de l’évolution de la bourgeoisie primitive, M. ne Max, au début du chapitre IV de «L'idée Socialiste », souligne cette concordance entre « idée » et « intérêt » aux origines du capitalisme, et met en lumière une fois de plus les réactions réciproques qui s’exercent sur l’évolution des phénomènes sociaux entre facteurs matériels et facteurs spirituels. Aïnsi les transformations techniques, décisives dans l’avènement de la civilisation capitaliste moderne, supposent, dit-il, une évolution séculaire de la pensée rationnelle et mécaniste, du libéralisme économique, de la morale ; évolution qui elle-même obéit à l’union permanente des transformations matérielles et spirituelles, au nombre desquelles sont ces mêmes évolutions techniques. M, pe Max insiste toutefois sur le rôle de premier plan des mobiles spirituels.
L'évolution de la mentalité du Moyen-Age lui paraît être la raison première de l’avènement du capitalisme. Il est intéressant de suivre M. ne Max dans l’examen de cette évolution des idées, dans l’étude de ces transformations de l’humanisme chrétien du Moyen-Age, de rechercher avec lui comment la pensée qui en est issue a. rendu possibles les changements économiques des débuts du capitalisme. M. n£ Max considère comme primordial le fait que la religion du Haut Moyen-Age enveloppait toute la vie intellectuelle, englobaït toute connaissance ; mais il fait remarquer que le choix de cette religion n’était pas imposé à chacun, et qu’à l’intérieur d’elle toute discussion restait possible, que les esprits étaient libres. Les deux principes fondamentaux de la morale athénienne et de la morale chrétienne : connaïissance personnelle, et amour universel, s’unissaient dans une morale à fin générale et à moyens particuliers. Mais, indique M. ne Max dans une analyse très pénétrante, la justification du monde naturel de la philosophie thomiste contenait dans cet équilibre deux tentations pour l’esprit, le germe de deux déformations. La tendance rationaliste et aristotélicienne d’un ABérarp, d’une part ; et d’autre part la tendance franciscaine rattachée à l’esprit de SaIntT-AuGusrTix. Confiance accentuée en la raison, d’un côté, profonde humilité de l’autre. C’est ainsi, par les brèches faites dans l’édifice spirituel du Moyen- Age, que seraient apparues, de l’avis de M. ne MAN, les nuances diverses et souvent opposées de la pensée qui ont amené les esprits à justifier les intérêts nouveaux du capitalisme montant.
Comment apparaît done cette mentalité économique nouvelle ? Comment les esprits viennent-ils à accepter, dans la deuxième partie du Moyen-Age, la scission des classes ? M. ne Max insiste ici sur les changements amenés dans la mentalité par les différents courants de la Réforme.
Il explique comment le luthérianisme, faisant appel à la conscience des producteurs et à leur esprit d’humanité, renonce cependant aux moyens coercitifs du pouvoir ecclésiastique ; et c’est la porte ouverte aux abus des chefs d’entreprises. Une deuxième brèche s’ouvre, au moyen du luthérianisme, de la façon suivante : d’une part on considère que la société est voulue par Dieu, et que l’homme doit se soumettre à elle ; d’autre part que l’homme sert Dieu par son travail ; dans ces conditions, du moment que les chefs d’entreprises se trouvent disposer du pouvoir de donner du travail aux salariés, ces derniers n’ont qu’à les suivre et leur obéir. Ainsi le culte du travail est l’un des postulats d’un complexe de raisonnements dont les conclusions rendent possible la dépréciation du travail.
M. pe Max remarque ensuite que l’idée de soumission du sujet est absente du courant de pensée réformiste non luthérien ; l’une des conséquences du déterminisme théologique consiste au contraire, indique-t-il, à mettre l’accent sur la liberté personnelle. Malgré cela, et malgré la tendance à l’ascétisme du protestantisme non luthérien, l’appât du luere est également favorisé. En effet, les conceptions non luthériennes inclinent à détacher de l’objet, et par là à séparer la valeur de l’œuvre de celui qui l’exécute, donc à réincorporer cette valeur dans le produit ; et la tendance libérale fait admet-
tre en même temps que ces produits doivent être évalués librement sur le marché par les individus. Ainsi se fait sournoisement le passage à la conception purement objective et quantitative de la valeur du travaïl-(1).
M. pe MA, après avoir mis en lumière cette influence de la pensée religieuse sur la mentalité économique, insiste fortement sur l’antériorité de ces conceptions par rapport aux réalisations matérielles, sur le fait que la situation sociale n’est pas la cause et la pensée religieuse l’effet. Ce qui le prouve bien, à son avis, c’est la diversité des formes qu’a prises postérieurement le capitalisme dans différents pays, suivant le courant religieux qui y avait été dominant, le grand capitalisme s’étant développé, par exemple, de facon plus accentuée en Allemagne, la patrie du luthérianisme à tendance féodales.
L'influence de la Réforme rend donc possible le passage de l’ancienne mentalité économique à une mentalité économique nouvelle, dans la conception de M. ne Max. Et cette évolution s’est faite autour de notions héritées du Haut Moyen-Age et principalement de la notion de
(1) Les recherches de M. de MAN concernant l’origine du capitalisme, et principalement son étude de l'esprit religieux du moyen-âge, rappellent l’œuvre de SOMBART. Ce dernier, à côté des « bases biologiques » et des « conditions sociales » favorables au capitalisme, étudie le rôle de la philosophie et des influences religeuses, « forces morales », ayant contribué à la fin du moyen-âge à la formation de l'esprit capitaliste. Après Max WEBER, SOMBART « Le Bourgeois », Paris, Payot, Traduction de JANKÉLEVITCH, reconnaît l'influence de la Réforme sur la mentalité économique ; il estime que, par certains côtés, la Réforme s’est opposée à l'essor du capitalisme et que, par d’autres, elle l’a favorisé. Pour le penseur allemand, la Réforme et les autres facteurs moraux agissant depuis le moyen-âge ont notamment facilité le développement du capita- : lisme parce qu’ils ont fait apparaître « une conception de la vie ayant pour base la rationalisation et la méthodisation de toutes choses... provoqué la culture des vertus bourgeoises. contribué à réfréner l'amour du gain et à imposer certaines limitations à la mentalité économique ».
travail. C’est la conviction chrétienne de ce que le travail est voulu par Dieu qui permet plus tard de justifier le profit capitaliste, ce dernier étant considéré comme licite à condition qu’il soit mesuré, que le travail soit suffisamment rémunéré. Il n’y a pas emprise du plus fort, au début du capitalisme, il y a rapport juridique basé sur la supposition que les deux parties échangent des valeurs égales : capital d’une part, travail de l’autre ; 1l y a un principe d’unité de mesure. Les abus qui se déclareront plus tard, Marx lui-même ne pourra les critiquer, ajoute M. DE Max, qu’en brandissant ces mêmes principes, cette notion de justice et d’équilibre. De même, indique M. ne Man, toutes les vertus féodales et les vertus bourgeoises qui ont rendu possible l’avènement du capitalisme, et qui ont été oubliées par la suite, le socialisme devra les retrouver : modération, ponctualité, honnêteté, confiance. L'ancienne bourgoisie dressée contre la noblesse ne la pouvait juger qu’à l’épreuve de son honneur social ; de même le prolétariat juge actuellement la bourgoisie à l’épreuve de son honnêteté sociale, et il doit, pour cela, s’approprier le point de vue du véritable honneur bourgeois auquel il ne fait qu’ajouter ce qui lui paraît être oublié ou sacrifié dans l’état existant de la civilisation capitaliste. Son code moral, dit-il, provient aussi (chapitre VI in-fine) d’une synthèse entre les vertus féodales et bourgeoises d’un côté, et les vertus prolétariennes de l’autre (la solidarité, par exemple), vertus qui, selon l’expression de Marx, naissent de la « critique pratique de l’état existant ». | ?
Ce qui choque principalement dans cet état existant, c’est la scission des classes, accentuée de plus en plus,
et marquée déjà dans la période décadente du Moyen- Age. M. pe Max a décrit comment les notions primitives ont glissé, évolué, comment le travail, considéré d’abord par rapport à Dieu et à l’homme, ne l’est plus que par rapport à l’objet auquel il donne une valeur indépendante de son auteur, comment par là il peut être déprécié, comment le profit est légitimé en même temps. Il insiste maintenant sur deux aspects nouveaux du capitalisme rendu possible par cette évolution, aspects qui ne caractérisaient pas les débuts de la bourgeoisie où il n’y avait pas séparation nette des ciasses. C’est tout d’abord l’oisiveté des propriétaires du capital ; oisiveté justifiée par l’existence du capital qu’ travaille pour l’homme. La différence entre les classes est encore cimentée par l’héritage, par l’éducation, par les mariages entre personnes du même « rang social ». Mais cette oisiveté n’est pas ce qu’il y a de plus nouveau dans la civilisation capitaliste, car elle était aussi l’apanage de la classe féodale ; ce qui caractérise surtout la bourgeoisie des temps modernes, d’après M. ne Max, c’est sa physionomie intellectuelle. Son innovation propre c’est « l’instruction », écrit M. ne MAX, mais cette instruction n’est pas une véritable culture, un moyen de compréhension, d’ouverture, de progrès. L’attitude inteliectuelle de la bourgeoisie qui a permis, à ses débuts, l’essor de cette classe, s’opposait alors au conservatisme de l’époque ; elle représentait la cause d’une véritable culture qui devait profiter à l’humanité entière et être le prélude d’une marche vers la liberté. Mais elle s’est modifiée profondément et est aujourd’hui, de l’avis de M. pe Max, en dehors de la vie. Ce que l’on veut savoir, c’est moins par amour de la vérité et de la beauté,
par curiosité intellectuelle, par raffinement véritable, u’on le recherche, que pour acquérir une supériorité visible sur les autres ; c’est le désir de se distinguer, de faire valoir son rang. La culture se serait ainsi rabaissée au point de n’être plus qu’un moyen pour le capital de conserver ses privilèges, un instrument de différenciation sociale.
Aussi bien, la marque de la dégénérescence de la bourgeoisie étant la disparition de sa culture, c’est par les intellectuels que se peut le mieux découvrir cette faiblesse. À cause de l’importance donnée par M. DE Max aux intellectuels dans sa théorie du socialisme, on peut:être tenté de lui reprocher de sacrifier aux classes moyennes. Mais ce serait mal interpréter sa pensée. M. pe Max ne sacrifie pas au capitaliste en considérant le rôle important de l’intellectuel, bien que celui-ci soit presque toujours d’éducation « bourgeoise » ; car il ne considère par les classes mais les hommes. Son socialisme ne s’abaisse pas aux compromis, mais envisage une harmonie universelle et non un abaissemement des anciens détenteurs de la puissance économique au profit exclusif du prolétariat. Ce qui importe, ce n’est pas, à son point de vue, de savoir si les intellectuels constituent ou non une classe au sens marxiste du terme. Ils forment, de toute façon, et c’est ce qui est intéressant, un groupe caractéristique marqué par le fait que leur production n’est pas une production matérielle ; c’est à eux qu'il est donné de porter les idées et de les répandre : les hommes moiïns éclairés retrouvent dans les
idées des intellectuels leurs propres pensées achevées, enrichies. Ce sont eux qui ont le privilège de garder et de transmettre l’esprit dons les manifestations se continuent sans interruption. Ce n’est pas à dire, ajoute M. pe Max, et cette distinction lui paraît fondamentale, que les intellectuels soient tous de véritables producteurs de culture ; parmi eux une élite seule est affranchie ; les autres ne sont que des « consommateurs » de culture et, asservis par la classe dominante, ne produisent que ces œuvres sans vie recherchées par une classe qui tente de maintenir sa suprématie en s’appuyant sur le passé. Mais le « véritable producteur de culture... s’il se laisse posséder par le démon des idées, par l’impératif contenue dans l’instinct d’expansion sans limite des facultés spirituelles productives, alors son activité appartient à la révolte de l’esprit contre le monde », à la révolte du vouloir contre le devenir. Et si l’on ne peut dire, ajoute M. ne Max, qu’il n’y a pas une autonomie complète de la classe intellectuelle, on doit dire qu'il y à autonomie de l’esprit, de sa passion critique et de son génie créateur que n’asservit aucune nécessité économique.
M. ne Max constate que, tandis que les intellectuels réagissent contre la crise de culture du milieu capitaliste, et aident ainsi à la formation de la « conscience vraie » du prolétariat, dont la cause se confond actuellement avec celle de la culture, une sorte de mouvement instinctif de retour à la nature se manifeste, d’autre part, dans tous les domaines, dans tous les milieux. Dans l’art, dans le mode de vie ; les essais de vie communautaire, la passion de l’alpinisme en sont des manifestations caractéristiques ; ce dernier notamment, par
LA THÉORIE DU SOCIALISME DE M. HENRI DE MAN ar
ce qu’il implique de « joie de se perdre dans la nature » et d’en « triompher » par ses propres moyens, ce qu’il suppose d’estimation de la nature brute et non industrialisée par la société. Ce mouvement souvent inconscient de ses raisons profondes, cette « révolte de la nature » qui se manifeste actuellement contre la civilisation capitaliste, apparaît à M. ne Man comme inévitable à certaines heures de l’histoire. La culture est toutefois un frein aux instincts naturels, et si le rapport de la culture à la nature peut se résoudre à certains moments en un équilibre de forces, cet équilibre est difficile à maintenir ; dans les périodes de déséquilibre la nature devient le lieu d’origine des forces de réaction dont le but est de briser les liens de la culture. Ainsi, au Haut Moyen-Age, dans la conception thomiste, monde intérieur et monde extérieur étaient presque confondus, tandis que, depuis le Moyen-Age, ils sont tenus pour différents, opposés même ; la nature considérée comme un monde à part, a été matérialisée, aliénée par la propriété privée, et l’humanité éprouve le besoin de la comprendre autrement, de la retrouver. M. ne Max remarque que Marx était optimiste à cet égard, qu'il croyait à une destinée naturelle de l’homme et pensait que celle-ci se réaliserait dans sa conscience après qu'il aurait aliéné la nature (c’est justement à cette aliénation de la nature que l’arrêt s’est fait aujourd’hui). M. pe Max oppose cette attitude à celle des économistes réactionnaires de l’époque capitaliste qui suivent la tendance pessimiste d’un Mazraus et d’un Ricarpo, et lui paraissent plus éloignés de la mentalité de la bourgeoïsie des origines que Marx et le socialisme contemporain. Et M. pe Max insiste sur le point de vue qui lui est pro-
pre : le progrès réalisable par l’homme dans ses rapports aveé la nature, ce n’est pas tellement la croyance à une réalisation graduelle d’aspirations données et reconnues une fois pour toutes dans certaines institutions idéales ; c’est avant tout que l’homme « prend de plus en plus conscience de son mécontentement à l’égard des institutions, et qu’il leur oppose, grâce à cette conscience, des aspirations de plus en plus élevées, jusqu’à devenir leur sujet au lieu d’être objet » et de se laisser asservir par elles comme il l’est actuellement.
A côté de cette révolte de la nature, M. ne Max fait remarquer qu'il y a aussi révolte de la technique, des forces productives matérielles dont l’épanouissement est entravé par le passage de la production à celui de la consommation culturelle. Son caractère est complexe : il indique toutefois les façons différentes dont le progrès technique lui paraît agir comme une révolte ; soit qu’il dévalorise les habitudes existantes des besoins ou des goûts, soit qu’il en exige d’autres, soit qu’il oblige la pensée à se renouveler et contraigne l’esprit à l’objectivité. Ce conflit qui apparaissait déjà à Karl Marx de son temps, c’est le divorce entre capitaliste et directeur d'industrie, divorce contraire aux besoins de la technique et qui n’a fait que s’accentuer depuis.
Mais la révolte qui paraît être à M. ne Max la plus significative, n’est-ce pas ce qu'il appelle la « révolte de la conscience » ? Par conscience, M. ne Max entend ici le sentiment instinctif et assez simple correspondant au besoin de considération et d’estime de soi-même éprouvé par l’homme ; besoin individuel, maïs si géné-
ral qu’il se traduit dans des normes collectives sanctionnées d’une autorité morale. Si ces règles sont sujettes à des variations, le besoin de moralité est constant. Tous les hommes étant solidaires aussi bien moralement que physiquement, l’une des plus élémentaires de ces manifestations est, de l’avis de M. pe Man, l’altruisme humain qui lui paraît aussi naturel que l’égoïsme et s’oppose aux excès de ce dernier. Il semble évident, dans ces eonditions, à M. ne MAN, que rien n’est plus contraire à la nature humaine que l’économie capitaliste qui re-. foule d’une part les instincts altruistes chez les privilégiés, et tend, d’autre part, chez les sacrifiés, à supprimer les instincts égoïstes les plus légitimes par la disparition de la joie au travail et de la possession d’un minimum de biens.
S1 la bourgeoisie avait une bonne conscience au moment de la Réforme, où elle s’intéressait au peuple et lui donnait l'instruction, elle a perdu maintenant ce repos de l’âme. E. M. ne Max considère qu’elle cherche un refuge à ses inquiétudes dans des idéologies pour se leurrer elle-même et donner le change aux autres. Il semble à M. pe Max que c’est dans cet esprit qu’elle -s’appuie sur la doctrine calviniste de la prédestination et l’utilitarisme moral des Jésuites (seul le catholicisme sincère lui semble s’efforcer de ne pas sacrifier à Mammon). M. pe Max explique par l’esprit calviniste la conscience endormie et tranquille des Américains du Nord. Et la haine de la bourgeoisie américaine contre toute véritable influence socialiste lui paraît provenir « moins de la peur de perdre des biens matériels que le repos de ia conscience ». Ainsi, pense M. p8 Max, s’explique toute l’évolution historique de l’idée de bienfaisance ; l’exis-
tence des pauvres était considérée au Moyen Age comme un phénomène naturel et elle suscitait un simple sentiment de compassion car personne ne se sentait responsable de leur situation ; tandis qu'aujourd'hui, en raison de l’apparition du prolétariat industriel, cette compassion, doublée de la conscience d’une dette, d’un sentiment de responsabilité, est accompagnée d’éléments d'inquiétude et de remords qui deviennent de plus en plus aigus.
La littérature du XIX”° siècle, même dans des œuvres à conclusions non socialistes, comme celles d’un Dosroïevsky ou d’un Bazzac, a servi la cause socialiste, indique M. pe Max, simplement par son altruisme et son objectivité. Tandis que, parmi les artistes contemporains, beaucoup, qui ne travaillent que pour la « consommation » bourgeoise, écartent le spectacle troublant de la réalité ; l’art devient de plus en plus subjectiviste. Dans le chapitre XT de « L’Idée Socialiste », M. ne Man souligne ce qui lui semble être une attitude de lâcheté et d’évasion dans les principaux courants de l’art moderne ; symbolisme en littérature, jeu verbal dans la poésie, impressionnisme pictural. Seule une minorité d’intellectuels lui paraît avoir le courage, en s’appuyant sur la réalité, de porter ses regards en avant.
M. pe Max dénonce également une attitude qui lui paraît plus franche que la précédente mais moralement stérile. C’est le nihilisme culturel de Nietzsche où de Schopenhauer qui exagèrent le sentiment de la dépréciation des valeurs suprêmes, et affirment l’impossibilité de trouver un but pour nos sentiments moraux. M. Ramon FERNANDEZz, dans « L’Homme est-il hu-
main ? (1), met en lumière d’une façon très intéressante ce qui différencie à ce point de vue l’attitude de M. De Max de celle de Nietzsche : « Pour avoir posé le problème de la valeur de la vie dans toute son acuité tragique, Nierzscxe est allé jusqu’à l’héroïsme (page 91), et cet héroïsme l’a dressé contre la raison. Mais cet héroïsme peut être poussé plus loin, jusqu’au point où l’on veut rejoindre la raison à travers la vie, et où on la re- Joint, en effet ». Et plus loin (page 213), dans un chapitre intitulé « Renaissance de l’Idéalisme » : « cet idéahisme (de M. ne Max) signifie usage direct et franc des ressources de l’esprit pour agir sur le monde...., car une idée, un vouloir, ne se voient pas, ne se touchent pas, car les parties hautes de l’homme ne sont pas les plus commodes à défendre, à imposer, d’où vient que l’idéalisme est le contraire de la paresse... ». La vraie solution n’est pas en effet, pour M. ne Max, de détruire toutes les tables de valeurs ; il ne suffit pas, à son avis, de reconnaître la contradiction entre l’idée et l’institution, il faut envisager la création d’institutions nouvelles. La tâche, bien que difficile, ne lui semble pas insurmontable ; et tout, dans l’état actuel du monde, ne lui apparaît pas comme un signe de décadence ; certains aspects de la civilisation actuelle, comme l’esprit de la jeunesse, l'éducation des femmes, lui semblent au contraire des preuves encourageantes d’une certaine régénérescence : il y voit les prémisses d’une culture nouvelle qui rejoindra la tradition humaniste.
(1) « L'Homme est-ùl humain ? ». — Ramon FERNANDEZ. — Editions de la N. R. F, GALLIMARD.
Bref, s’appuyant sur les données de l’histoire, M. DE Max fait les observations suivantes, en ce qui concerne l’origine et la nature du socialisme : les besoins et les aspirations pour lesquels lutte le mouvement socialiste actuel ne sont pas un phénomène nouveau qui ne serait que la conséquence d’une situation économique nouvelle. Ils sont une manifestation actuelle de dispositions inhérentes à la nature humaine. Celle-ci est toujours profondément semblable à elle-même. Maïs, pratiquement, l’homme arrive avec peine à réaliser une harmonie durable entre sa pensée et les institutions. Et la lutte socialiste, si elle apparaît en face du déséquilibre de la société contemporaine comme un effort pour atteindre un équilibre nouveau, recherche plutôt une harmonie perdue, celle que réalisa au Haut Moyen-Age la bourgeoisie naissante, et que détruisit, plus tard, cette même bourgeoisie dégénérée en classe capitaliste.