CHAPITRE II
LES ORIGINES DU SOCIALISME (suite)
La Formation de l'Idée Socialiste dans chaque individu
M. De MAN n’examine pas seulement l’évolution historique ; pour pénétrer le plus profondément possible l’esprit et la signification du mouvement socialiste, il se livre aussi à de minutieuses analyses psychologiques ; on pourrait même dire, semble-t-il, qu’à l’inverse de Marx, qui considère les événements historiques comme un phycisien des phénomènes soumis à des lois, M. DE Max les considère plutôt, lui, comme un psychologue: habitué à étudier le jeu de la liberté et l’empreinte du vouloir humain sur les choses. Quoi qu’il en soit, l’attitude de M. ne Max en présence d’actes individuels 1s0lés, ou de la succession des événements historiques, est toujours celle d’un observateur impartial, mais surtout attentif à ce qui porte la marque de l’esprit, du vouloir. Le socialisme lui apparaît, en effet, essentiellement, non comme un mouvement qui ne serait que la conséquence. de l’évolution naturelle de l’économie, mais comme un élan des individus vers un but qu'ils ont délibérément
choisi ; et-il lui semble que dans ces conditions il est indispensable, pour bien comprendre ce mouvement et l’aider à s’orienter dans la meilleure direction, de rechercher quelles sont les origines de la disposition socialiste dans l’homme, d’étudier la « psychologie » du socialisme.
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Mais puisque M. nr Max se propose, dans son examen du fait socialiste, de « dépasser » le marxisme, il importe de rappeler dans ses lignes principales quelle est à ce point de vue l’opinion marxiste, de manière que la position de M. ne Max prenne, à côté des conceptions traditionnelles, tout son relief.
Le processus de la formation de l’idée socialiste dans la conception marxiste peut se ramener aux propositions suivantes : le prolétaire est dans un état d’infériorité économique en raison de la plus-value capitaliste ; cette infériorité correspond à une situation économique générale instable qui ne pourra subsister ; le prolétaire voit que ses intérêts économiques sont lésés ; et il prend en même temps conscience du lien qui l’unit à tous les autres prolétaires dont le sort est semblable au sien ; il s’aperçoit qu’il appartient à toute une classe prolétarienne dont les intérêts sont opposés à ceux de la classe capitaliste des oppresseurs ; il ne lui reste plus qu’à s’unir le plus étroitement possible avec ses égaux pour hâter, par la lutte, l’avènement de la société nouvelle qui ne manquera pas de succéder au régime capitaliste par le jeu même des lois économiques naturelles.
Deux remarques viennent à l’esprit en présence d’une telle conception. La notion d'intérêt économique considérée objectivement y est dominante : c’est d’elle que découle toute idée socialiste ; les éléments psychologiques et éthiques ne sont que secondaires et surajoutés ; ainsi, la conscience de classe n’est que la connaissance de situations matérielles communes, et le but recherché par la lutte des classes est, pour le prolétaire, l’avènement d’une ère de bonheur matériel. Enfin, à la naissance de l’idée socialiste dans chacun, il y a, d’abord, connaissance d’une situation, d’un objet, et ensuite seulement, sentiment de révolte et tendance à l’action.
Les conceptions marxistes sur les causés du socialisme font l’objet des critiques de M. ne Max ; critiques directes ; critiques indirectes aussi, en ce sens que ce que Marx et les vulgarisateurs de ses théories ont pu penser de l’origine de l’idée socialiste n’est qu’une des manifestations de l’attitude générale de Marx, hédoniste et matérialiste, déterministe et rationaliste, contre laquelle s’élève à plusieurs reprises M. pe Man.
Les facteurs économiques ne paraissent pas prédominants à celui-ci dans la formation de l’âme socialiste. Et, à son avis, Marx lui-même croyait moins qu’il ne le laissait paraître, aux causes économiques. Pourquoi Karl Marx qui recherchait les causes dernières n'’est-il jamais remonté jusqu'aux causes biologiques ou géologiques ; pourquoi lui suffit-il que les lois d'évolution économique s’accomplissent pour que se réalise la série causale de l’évolution sociale au terme de laquelle ge trouve le but socialiste ? C’est, pense M. DE Max, par-
ce qu’en science sociale il ne nous sert de rien d’expliquer les phénomènes par des causes qui se soustraient à notre influence, et que Marx lui-même ne croyait pas tant aux causes économiques qu’aux mobiles économiques des actions humaines. Maïs même en considérant que la conception marxiste était ainsi plus subjective qu’elle ne le paraît, M. ne Max pense que l’importance des mobiles économiques a été exagérée par Marx. L’instinct acquisitif ne peut, à son avis, être considéré comme facteur prépondérant des attitudes sociales ; l’état d’esprit n’est pas le simple reflet des intérêts économiques ; on ne peut dire que les lois abstraites de l’évolution économique soient en même temps celles de la pensée et de la volonté humaine, que la psychologie soit adaptable à l’économie. Aïnsi, en face d’une situation matérielle donnée, M. pg Max ne constate pas comme Marx une simple adaptation de l’état d’esprit aux conditions matérielles (aux conditions du travail, par exemple). Les conditions économiques d’existence lui paraissent plutôt produire un complexe d'effets psychologiques dans lesquels entre pour partie une adaptation, mais aussi, et pour une part plus importante, une réaction contraire. Il y a adaptation quand les masses prennent certaines habitudes de vie ; et réaction contraire en ce sens qu’elles se forment des représentations juridiques compensatrices de leur état d’infériorité, et révolutionnaires. Et M. pe Max estime que c’est justement dans la mesure même où le mouvement marque une inadaptation de l’esprit aux conditions de vie qu’il est véritablement socialiste. D’autre part, cette notion d’intérêt économique qui prend tant d’importance dans la conception marxiste, dans laquelle elle est considérée
comme simple et concrète, elle est, en réalité, difficile à déterminer. Elle a un caractère subjectif et non objectif et varie suivant les individus (M. De Max en donne comme exemple les conceptions différentes de deux capitalistes comme Forp et Gary). Enfin il lui paraît certain que les hommes agissent souvent pour des motifs purement désintéressés, et même que certaines de leurs décisions qui, du dehors, semblent prises pour servir cet intérêt économique, ont en réalité un but altruiste ; ainsi l’ouvrier qui va contre ses intérêts matériels immédiats évidents pour servir la cause socialiste, pendant une grève.
L’insuffisance de la notion d'intérêt économique paraît évidente à M. ne Max dans la théorie marxiste de la plus-value. Marx y suppose au départ que le désir d’acquisition est le seul mobile d’activité chez patrons et ouvriers, ce qui est évidemment faux. Et elle aboutit à l’affirmation de l’exploitation des prolétaires par les capitalistes, exploitation dont la connaïssance pénètre le prolétariat du sentiment socialiste. Et M. D£ Max fait remarquer que le seul fait de considérer que le profit capitaliste est inique est un jugement d’ordre éthique. Enfin M. ne MAX reproche à Marx d’avoir détaché, au moyen de la théorie de la plus-value, l’attention des ouvriers des causes principales de leur révolte pour l’attirer exclusivement sur le préjudice matériel qu’ils subissent du fait des gains exagérés des capitalistes. L'instinct acquisitif est ainsi excité dans les masses au détriment des mobiles sociaux de caractère plus noble, et de même est encouragée cette tendance déjà trop naturelle du prolétariat vers un « extrémisme grossier et au fond petit bourgeois qui compromet jusqu’au
succès du mouvement ouvrier lui-même » (Chap. 12 « Au delà du Marxisme »).
M. pe Max critique également l’attitude hédoniste de Marx en faisant remarquer que la notion de classe, qui est fondamentale pour Marx dans l’origine du socialisme, ne peut être déduite des catégories économiques pures. Pour M. pe MAN, la classe est une notion sociale et non économique. Malgré des similitudes entre leurs situations économiques, les individus peuvent former ou non une classe. Le signe de l’existence de la elasse c’est une direction commune de la volonté. Et la conscience de classe ne se forme pas dès lors qu'il y a connaissance d’une certaine communauté d'intérêts, mais seulement quand apparaît une mentalité, un état psychologique spécial. Considérant la classe comme impliquant une communauté de volonté, il devient ainsi impossible de donner à la notion de classe l’importance que Marx lui attribue ; car il n’y a plus seulement, comme le pensait Marx, deux classes opposées du fait de leurs situations économiques, indique M. pe Max, mais quantité de groupements aux tendances psychologiques complexes, et diversement nuancées. Et dans ces conditions la conscience de classe ne peut être, dans chaque individu, .une force impulsive à l’origine de la conviction socialiste.
Aïnsi, tous les essais tentés par Marx pour appuyer sur un point de départ matériel le sentiment socialiste paraissent à M. 56 Max voués à l’insuccès. « Pour comprendre les états affectifs qui se manifestent dans le mouvement ouvrier, les spéculations les plus sagaces sur les conceptions de la valeur et de la plus-value ne nous servent de rien ; il faut considérer les êtres vivants dans leur milieu de vie réel et historiquement variable ».
Il n’est pas nécessaire d’insister davantage sur les critiques que M. ne Max adresse, dans ses œuvres, à la théorie marxiste des origines de l’idée socialiste. Un exposé du point de vue de M. pe Max fera ressortir de lui-même ce qui différencie les deux conceptions. Une remarque particulièrement intéressante de M. pe Max ne peut cependant être passée sous silence. De même que Marx, hédoniste, place la notion d'intérêt à la base de toute idée socialiste, c’est le vice de pensée rationaliste, indique M. pe Max, qui lui fait poser la connaïissance à la base de tout sentiment de révolte, et de tout désir d’un ordre nouveau. La réalité ne semble pas à M. pe Max pouvoir être expliquée a priori et de façon si simple. « La superstition rationaliste qui place la connaissance avant le sentiment », indique-t-il dans le chapitre I de « Au delà du Marxisme », « ne se pose pas la question de savoir comment se déroule le processus psychologique qui. de certaines conditions de vie fait découler certaines conceptions de classes ». M. pe Max estime, en ce qui le concerne, que c’est par l’effet de tout un complexe psychologique où prédominent les éléments affectifs, sentimentaux, qu’apparaît dans l’individu l’idée socialiste.
Quelles sont done les idées de M. pe Max à ce sujet, indépendamment des critiques quil adresse à la conception marxiste ? Comment explique-t-il l’apparition de la disposition socialiste dans l’homme ?
Alors que, pour Karl Marx, l’idée socialiste repose sur la conscience de l’infériorité économique actuelle du
prolétariat,.et sur la projection dans l’avenir de la représentation d’un état économique nouveau, M. pe MAN, lui, dissocie idée et intérêt et établit la distinction suivante. Tantôt l’idée lui paraît être au principe de la série des causes d’un groupe d’événements, quand elle est pensée et exprimée par l’homme et n’est pas encore imprimée dans les institutions. T'antôt, au contraire, quand l’idéologie ne correspond qu’à une adaptation à une situation des intérêts antérieurement créée, c’est l’intérêt qui lui paraît avoir une place prédominante. Mais M. ne Max pense surtout que les idées ou les intérêts ne peuvent être la cause unique des événements et qu’ils influent réciproquement les uns sur les autres (chapitre 14 de « L’Idée Socialiste »).
Les aspects divers de ces actions et réactions, et la façon particulière dont elles se présentent, à un moment donné, lui semblent traduire les caractères qui sont dominants, à ce moment même, dans le milieu où elles se produisent. Milieu complexe et fait d'éléments matériels et spirituels.
Parmi ces derniers, M. »E Max attribue une grande importance à la subconscience collective. T1 lui semble, en effet, que l’idendité de la nature humaine, d’une part, l’héritage culturel, d’autre part, prédisposent l’homme, sans qu'il s’en rende compte, à accomplir, à tel moment, telle ou telle action. La diversité des formes que peut prendre cette subeonscience collective, et celle des situations matérielles qui lui correspondent dans le temps, permettent de comprendre, pense-t-il, la variation des liens de dépendance réciproque entre idée et intérêt. Pour M. pe MAN, étant donnée une certaine situation matérielle, suivant que les hommes, à tel mo-
ment, ont telle ou telle tendance générale subconsciente plus où moïns accentuée, leur attitude est différente. Tantôt, par exemple, ils se taillent un système idéologique qui leur permettra de justifier leur intérêt économique (c’est ainsi que M. De Max explique l’embourgeoisement culturel) ; ou bien ils tentent au contraire d’adapter, à leur idéal, les situations matérielles.
Il convient, à ce propos, de mentionner l’hommage rendu par M.DEe Max à Freun, et à l’influence de ce dernier sur la psychologie contemporaine. M. Ramon Fer- NANDEZ, dan son œuvre déjà citée, signale un fléchissement de la pensée moderne dû à diverses causes au nombre desquelles « un freudisme mal compris, un culte de l’inconscient qui faisait proclamer l’irresponsabilité de l’individu.... une méfiance radicale à l’égard de la conscience... ; un renoncement à cette volonté sur laquelle on avait jadis fondé la liberté même de renoncer ». Le système de Freup semble en effet avoir été à un moment mal compris, ou, plutôt, grossi et déformé. Mais son apport a été bienfaisant pour beaucoup de penseurs, et, mieux interprété par tous, le freudisme peut encore avoir une influence heureuse. M. ne Max est de ceux qui, en partie peut-être grâce à une position de léger recul, apprécie comme il convient la pensé de Freur. L’attitude de Freun, indique-t-il dans le chapitre XII de « L’Idée Socialiste », est de celles qui permettent à l’heure actuelle d’apprécier que, malgré le nombre croissant des consommateurs de culture, il y a aussi de véritables producteurs de culture. Grâce à FrReuD, précise-til, la psychologie revient à plus d’objectivité ; sous son influence elle considère l’homme comme un être qui apparaît dans le monde avec des exigences déterminées de
par sa nature même. Elle recherche les instincts profonds de l’homme et comment ce qu’il est et ce qu’il fait peut s’expliquer par sa situation dans un champ, par ses relations avec un monde humain et social. Cet hommage rendu à FreuD par M. Henri ne Max traduit une pensée voisine de celle qui a inspiré le discours prononcé au début de 1937 par le penseur éminent qu’est M. Thomas Maxx à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire du créateur de la psychanalyse. M. Thomas Manx appelle Freup le fondateur d’un « nouvel humanisme » qui dépasse la portée médicale de ses observations, la valeur thérapeutique de sa méthode, et devient un moyen de connaissance générale faisant entrer dans l’explication de l’homme les domaines de l’inconscient et du subconscient que ne connaïssaient pas les anciens humanistes. C’est ainsi que M. Henri ne Max et M. Thomas Maxx, dans une commune admiration pour Freun, font ressortir dans un même esprit ce que lui doit la psychologie moderne.
C’est avec une méthode voisine de la méthode freudienne que M. ne Max cherche à comprendre et décrire les phénomènes qui précèdent l’apparition de l’idée socialiste. Il considère en effet celle-ci comme une représentation compensatrice qui se forme à la suite de divers refoulements inconscients. Mais le complexe obseur qu'il analyse se présente plutôt comme une forme. subconsciente que comme une forme vraiment inconsciente de l’activité psychologique. Il semble qu’il lesitue, en effet, à l’intérieur même du domaine de la conscience et qu’il soit pour lui plutôt une forme inférieure de conscience qu’un ensemble de phénomènes nettement inconscients. D'autre part, les réactions subcons-
cientes qu’il analyse ne lui paraissent pas infailliblement prévisibles. Tout au plus M. ne MAx décrit-il leur physionomie générale, la diversité étant caractéristique des états d’âme humains qui, même dans leurs formes les plus primitives, n’échappent pas entièrement à la liberté.
Karl Marx fait aussi, semble-t-il, une grande part à l’inconscient dans son système philosophique ; le marxisme, comme l’a dit Trorsky, se « considère comme l’expression consciente d’un processus historique inconscient ». Marx estime que la progression des faits historiques se fait dans un sens déterminé, sans que l’homme s’en doute, et, pour ainsi dire, en dehors de. lui, et que la découverte qu’il peut faire des lois de cette évolution se réduit dans ses effets à faciliter le développement de l’évolution. Maïs il importe de distinguer cette notion marxiste de la conception de M. ne Max. Comme l’indique TroTsky, l’inconscient entendu par Marx, « l’inconscient au sens historico-philosophique, et non psychologique, ne coïncide avec son expression consciente qu’en ses plus hauts sommets... lorsque la masse, par la poussée de ses forces élémentaires, rompt les forces de la routine sociale et donne une expression victorieuse aux plus profonds besoins de l’évolution historique ». La révolution seule, dans la conception marxiste mise en lumière par cette analyse de Trortsky, réalise la fusion du conscient et de l’inconscient.
C’est de bien autre chose qu’il s’agit, dans la conception du subeonscient de M. ne Max. Les phénomènes qu'il essaye de découvrir se déroulent à tout moment à l’intérieur de l’âme humaine et ne sont pas la manifestation de lois extérieures à elle. C’est l’inconscient psy-
chologique. auquel faisait allusion Trorsky en l’opposant à l’inconscient historico-philosophique. Et, à l’inverse de ce que Trorsky souligne dans la notion marxiste, il y a, dans l’objet de l’étude de M. ne Max, jonction continuelle de l’inconscient avec le conscient, du complexe obscur avec la connaissance lucide et l’acte libre. Le processus psychologique après lequel apparaît l’idée socialiste claire semble, d’ailleurs, à M. pe Max, très complexe, et il lui consacre une étude spéciale qui est inutile dans le système de Marx, puisque, pour ce dernier, le socialisme se réalise surtout de lui-même et n’a pas à être élaboré par chaque individu. Ce n’est pas à dire que le marxisme aille jusqu’à affirmer que tout socialiste n’est qu’un instrument aveugle d’une loi naturelle qui le gouverne. La théorie marxiste ne se refuse pas à constater, chez le prolétaire, l’apparition de l’idée socialiste ; maïs, ainsi qu'il a été souligné plus haut, cette idée est, pour Marx, une simple représentation d’un intérêt économique qui, par sa seule apparition, incite à l’action. L'idée est à l’origine du complexe psychologique ; mais peut-on vraiment appeler idée cette représentation qui n’est que la reproduction d’un objet ? Pour M. pe Max, le contenu de l’idée, celui de l’idée socialiste, est plus riche, plus concret ; au lieu d’apparaître au début, elle apparaît à la fin du processus, et elle est bien différente de la simple représentation d’un intérêt matériel qui incite fatalement et obscurément à la lutte des classes ; elle est la représentation d’un ordre nouveau, d’une situation différente qui ne détermine pas, mais provoque, seulement, l’orientation de la volonté libre et dirige l’action vers certaines fins. Elle est créatrice et sa réalité lui vient de ce qu’elle consti-
tue le motif d’une action libre. Ainsi la manifestation psychologique la plus purement intellectuelle n’apparaît pas, d’après la conception de M. ne Max, dès le principe, dans l’activité de l’esprit. Mais, une fois coneue, l’idée devient la raison et le mobile d’une activité consciente et réfléchie: Quant aux phénomènes psychologiques primitifs à la suite desquels seulement l’idée apparaît comme un résultat, ils semblent surtout à M. DE Max colorés d’affectivité. A l’origine de l’état d’esprit socialiste, d’une idée socialiste abstraite, il voit tout d’abord des phénomènes imprégnés d'émotion. Que l’homme ait, en vertu de ses besoins, de ses sentiments, de son esprit, certaines aspirations, et que sa situation sociale soit en contradiction avec ces aspirations, il se sentira tout d’abord exploité, il se sentira aussi opprimé moralement ; et c’est ensuite qu’il imaginera un état meilleur dans lequel ses désirs pourraïent être comblés. Le processus est simple ; il y à d’abord sentiment d’infériorité, puis représentation compensatrice.
Bref, il semble que le rôle de l’idée dans la psychologie de M. pe Max, à l’opposé de ce qui est impliqué dans le système de Marx, pourrait se présenter de la façon suivante :
— Pour Marx, d’une façon générale, dans la vie de l’esprit, tout idéologie est secondaire et dépend étroitement des situations économiques : c’est un des prineipaux aspects de son attitude hédoniste et matérialiste ;
—— et, dans un processus psychologique simple ou isolé, l’idée en tant que représentation, est un phénomène primitif ; c’est un aspect de son attitude rationaliste. |
— Pour M. pe MAN, au contraire, d’une façon générale, les idéologies sont de la première importance, et quoique dépendant en partie des facteurs matériels, ne leur sont pas soumises ;
— et, dans un processus psychologique simple, ou isolé, l’idée pure apparaît comme succédant à un complexe où dominent des éléments affectifs. Et c’est elle qui apparaît ensuite à l’origine des actes libres.
Il est intéressant d’analyser avec M. ne Max certains aspects de ce complexe affectif qu’il découvre à l’origine de l’idée socialiste, celle-ci étant considérée par lui comme une représentation compensatrice d’un sentiment d’infériorité.
Ce sentiment d’infériorité comporte à la fois la sensation d’être exploité matériellement, et celle d’une sorte d’oppression morale. Il y a en lui une réaction de l’instinct acquisitif accompagnée des réactions du sentiment d’estime individuelle que chacun a pour soi, de « l’instinct d’auto-estimation » qui est aussi l’une des formes les plus élémentaires de la vie psychologique.
M. pe Max, dans le chapitre I de « Au delà du Marxisme », insiste sur le caractère de ce sentiment « d’autoestimation » qui double très rapidement le simple instinct acquisitif ; « le mobile essentiel du mouvement ouvrier est l’instinct d’autoestimation, ou, pour le dire en un langage moins prosaïque, il est une question de dignité au moins autant qu’une question d'intérêt ». Il lui semble, en effet, évident, que l’homme éprouve le besoin de s’estimer et de se voir estimer, d’affirmer
Son individualité morale, autant que celui de s’assurer les meilleurs moyens possibles d’existence matérielle. Dans « La Joie au Travail », ouvrage dont le titre est significatif, les témoignages de travailleurs que se plaît à recueillir M. pe Max, traduisent l’un des aspects les plus significatifs de ce besoin d’autoestimation.
M. pe Max reconnaît que le sentiment d’exploitation économique est fondamental dans l’origine de l’idée socialiste. Mais le sentiment d’exploitation est, dans sa conception, plus complexe que dans le système marxiste. Il pense qu’au sentiment d'’infériorité économique se mêle un sentiment d’oppression d’un caractère éthique. Dans son élément le plus matériel même, il indique tout d’abord, dans le chapitre 2 de « Au delà du Marxisme », qu'il ne se manifeste que lorsqu’à la sensation d’une tension croissante entre satisfaction et besoin matériel s’ajoute un sentiment de droit ; celui-ci est provoqué par le fait que le chef industriel de l’époque capitaliste qui détient la puissance économique refuse les responsabilités qui devraient y correspondre, le devoir d’assistance, par exemple. L'instinct acquisitif refoulé donne naissance au sentiment d’exploitation dans l’apparition du sentiment d’un droit. Et M. ne Max ajoute que si l’ouvrier des temps modernes est devenu plus sensible à ses désavantages matériels, bien que le confort ait augmenté pour tous, c’est pour des raisons en grande partie subjectives ; ses besoins, ses désirs s’étant accrus, ainsi que son amour du lucre, sa crainte du chômage. Ainsi le sentiment d’exploitation prend naissance, d’après M. ne Max, quand il y a réactions réciproques entre un sentiment de droit et l'instinct acquisitif.
M. ne Max explique également l’apparition du sentiment d’exploitation par une réaction entre le sentiment d'égalité, et le refoulement, l’inhibition forcée, de l’instinct d’autoestimation. Il insiste comme Marx sur la déqualification du travail qui fait perdre à l’ouvrier le sentiment de satisfaction personnelle qu’il éprouve à créer, à marquer son œuvre de sa personnalité et à s’estimer dans le déploiement de son activité propre. Mais Marx estime que cet état de choses, qui est en luimême pénible, sera heureux dans ses résultats, car il ne fera que s’accroître, et amènera ainsi une réaction et une rupture. M. pe Max constate qu’au contraire la déqualification ne va pas en s’accentuant ; que les ouvriers, bien que travaillant surtout en vue du gain à réaliser, conservent l’amour du travail qualifié et per-
sonnel ; enfin que le mouvement syndical — qui tend à consolider les liens unissant l’homme à son travail — fait un effort favorable à cette mentalité qui mérite d’être encouragée parce qu'il n’y a pas plus d’ordre social possible sans joie au travail que sans un minimum de propriété. (C’est certainement sur des observations analogues à celles que fait M. ne Max à ce sujet que se basent les dirigeants du socialisme russe quand ils essayent de créer une mystique nouvelle encourageant chez l’ouvrier le sentiment de dignité, de loyauté et de fierté dans le travail). M. ne Max affirme même que, dans son ensemble, la classe ouvrière oppose une sorte de résistance à l’évolution technique à cause de son besoin inconscient d’autoestimation individuelle ; l’échec du système TayLor lui paraît une des manifes-. tations de cette résistance.
Ces refoulements de l'instinct acquisitif et de l’instinct d’autoestimation, c’est dans leurs réactions avec les sentiments d'égalité et de démocratie qu’ils forment ce complexe affectif d’où sortira l’idée socialiste. La classe ouvrière est exploitée matériellement et opprimée moralement par la classe possédante. Mais surtout elle se sent exploitée et opprimée. Elle n’est même infériorisée que parce qu’elle se sent infériorisée, déclare M. DE Max. C’est plus, à son point de vue, l’idée que le prolétariat se fait de sa situation en la comparant à celle des capitalistes, que cette situation elle-même, qui est cause de sa révolte. M. ne MAN pense qu’incontestablement le prolétaire est désavantagé matériellement et politiquement, que la « supériorité sociale » du capitaliste s’appuie sur des « privilèges politiques et économiques » ; mais 1l estime qu’ « en dernière analyse, c’est plutôt le prestige qui conditionne la puissance qu’inversement ». Il pense que le fait que l’ouvrier considère les « riches » comme les « exemples d’un genre de vie supérieur » est une des explications fondamentales de la disposition socialiste, que le marxisme a négligée ; le prolétaire haït le bourgeois et le critique, certes, mais en même temps il l’envie. Et ce qu'il lui envie c’est non seulement son existence confortable, mais son rang. Malgré une apparente contradiction, ce sentiment ne fait qu’accentuer la disposition socialiste, car « le désir d'égalité et le besoin d’inégalité, loin de s’exelure, se conditionnent mutuellement ».
Quant au sentiment démocratique, M. ne Max le considère aussi comme une des sources du sentiment socialiste plutôt que comme un moyen qu’emploierait le socialisme pour arriver à sa réalisation ; et ce sentiment
ne doit pas être défini, à son avis, comme le font les marxistes qui le considèrent seulement dans son aspect déformé, faussé. M. ne Max pense que le sentiment démocratique est « basé, en dernière analyse, sur la croyance que le sort le plus heureux que mérite l’homme est celui qu'il se choisit et se fait lui-même » ; et il estime que le véritable esprit démocratique ne doit pas être considéré comme l’apanage de la civilisation bourgeoise, car il correspond à une aspiration naturelle de l’homme dont le christianisme, en particulier, a favorisé l’épanouissement, son fondement étant un principe d’autonomie et de responsabilité des personnes. M. DE Max attribue à ce sentiment démocratique une grande importance dans la formation de l’idée socialiste. Il pense que c’est surtout lui qui, dans le complexe affectif mi-conscient qu’il étudie, rend possible l’apparition de la représentation compensatrice : « c’est ce noyau démocratique de l’idée socialiste qui permet de résoudre le complexe d’infériorité sociale du travailleur accablé par le sentiment de l’inégalité du sort, en y opposant la conception juridique d’une société basée sur l’égalité des droits politiques et des possibilités sociales ». Les représentations compensatrices ainsi amorcées pourront avoir des formes diverses, mais leur point de départ commun aura été ce sentiment démocratique ; c’est par lui enfin que M. pe Max explique le fait que l’idéologie de l’intérêt de classes a été remplacée, dans toutes ces idéologies, par des principes d’intérêt général, de bien public.
Dans le chapitre IV de « Au delà du Marxisme », M. ne Max insiste aussi sur trois autres formes de la sensibilité humaine qui prédisposent au socialisme,
c’est-à-dire la solidarité, la nostalgie des temps à venir ou « sentiment eschatologique », et le besoin de symbolisme religieux.
La solidarité ouvrière, tout d’abord, qui apparaissait à Marx comme le simple aspect psychologique d’un conflit d'intérêts, n’est pas, aux yeux de M. pe MAN, un mobile nouveau ; elle est « une forme particulière de cet instinct élémentaire de l’être social que les psychologues appellent : instinct grégaire, et les moralistes : instinct altruiste, et qui est à l’origine de toute moralité » (1). M. pe Max reconnaît cependant que l’intérêt de classe joue un rôle important dans l’apparition de l’idée socialiste, maïs il « n’explique pas tout. Il ne crée pas de mobiles éthiques », il leur donne plutôt un support matériel, oriente simplement dans une direction nouvelle des mobiles existants.
Après le sentiment de solidarité, M. ne Max décrit un autre phénomène de psychologie des masses : la « nostalgie des temps à venir » ; l’analyse qu’il en fait dans le même chapitre est des plus intéressantes. Il la considère aussi comme un sentiment inséparable de la nature humaine, mais accentué et enraciné dans l’homme par le christianisme, ce dernier reportant dans une vie future la possibilité du bonheur parfait, et, par la notion de communauté spirituelle et de corresponsabilité, introduisant dans les mentalités une tendance diri-
(1) Tous les auteurs ne pensent pas comme M. de Max que la solidarité soit une manifestation de la vie psychologique primitive. Beaucoup, au contraire, estiment avec PALANTE « La sensibilité individuadiste ». — Paris. Alcan. — que « les sentiments solidaristes sont des sentiments impersonnels, abstraits, c'est-à-dire que ce ne sont pas des sentiments » et que « tout sentiment qui a pour objet un troupeau ‘humain est forcément superficiel ».
gée au-delà du bonheur personnel, auquel se limitaient: avant lui l’instinct acquisitif, l’instinct d’autoestimation et l’instinct grégaire lui-même. M. ne Max pense: que le mouvement ouvrier doit en grande partie le caractère d’absolu de ses revendications à ce « sentiment eschatologique » de nature quasi-religieuse. De la tension vers l’avenir M. ne MAN rapproche aussi le symbolisme qui caractérise la vie émotive du mouvement ouvrier : culte des héros, amour de l’imagerie, besoin de fêtes populaires, respect de certaines formules invérifées, fidélité aveugle à certains principes, qui révèlent mieux encore à ses yeux tout ce qu’il y a d’origine affective et de sentimentalité dans le socialisme.
Dans l’esprit des masses peu averties, les idées et:
. Systèmes élaborés par des intelligences plus éclairées
prennent eux-même, pense M. ne Max, une valeur toute sentimentale. Les intellectuels l’admettent difficilement, mais M. ne Max estime que cette explication est la seule qui permette de comprendre la force que gardent certains concepts marxistes cependant facilement réfutables, car l’idée « pure » ne peut créer de réalités que si « elle devient chair et sang et se matérialise tout au moins en symbole ».
L'’utopie socialiste, la construction intellectuelle d’un ordre social nouveau, se greffe ainsi, d’après M. DE Max, sur un ensemble de sentiments, d'émotions, formant un « complexe d’infériorité » dont elle sera la compensation. L’utopie naît de désirs refoulés et toute: théorie pure repose sur un point de départ affectif.
Marx lui-même n’aurait pu échapper à cette loi, et M. DE MAN affirme à plusieurs reprises (notamment à la page 310 de « Au delà du Marxisme ») que, lorsqu'il échaufauda ses théories d’apparence abstraite, il obéissait en réalité à un « mobile », partait d’un désir ; car « en définitive ce n’est que l’attention, orientée par des jugements affectifs qui, sous l'effort scientifique vers d’autres objectifs », incite à de nouvelles recherches et à des conceptions nouvelles.