L ÉTAT ET LA PRODUCTION
tité de travail. Le revenu va être distribué également entre tous, de lelle sorte qu'une partie du travail des uns, de ceux qui ont payé plus cher que le prix de revient, va augmenter la rémunération des autres, de ceux qui ont déjà eu cet avantage de ne payer leur acquisition qu'au prix de revient. Les uns ne vont recouvrer qu'une partie de ce qu'ils ont payé au-dessus du prix de revient. Il y a encore autre chose. On ne voit pas bien pratiquement en quoi consiste ce « revenu général » dont parle Pecqueur. En ce moment, il consiste en une monnaie collectiviste ; mais, de ce que les individus ont dû payer en sus du prix de revient, il résulte qu'une quantité de produits (égaux, en valeur travail, h la somme de ces paiements en sus) reste disponible dans les magasins. Un individu a bien, en effet, dépensé tous ses bons de travail, mais précisément parce qu'il les a dépensés à l'achat de produits plus chers, il a dû délaisser ceux qu'il aurait achetés sans cela.
Une fois les bons de travail distribués en fin d'exercice, on va donc pouvoir acheter les produits restés ainsi disponibles. (1 semble dans ces conditions que le revenu général de Pecqueur correspond bien à des produits réels.
D'une façon générale, cela est vrai. Mais, dans la réalité, si l'on regarde quels sont ces produits disponibles, on verra que ce sont des excédents sur les besoins de la consommation. Car s'il n'en était pas ainsi leur prix de vente se serait élevé au delà du prix de revient.
86 CHAPITRE lY
Il n'en resterait plus. Ce sont donc des produits inutiles, de telle sorte qu'en fin de compte la distribution du revenu général ne sera plus qu'une distribution de morceaux de papier devenus eux-mêmes inutiles, puisqu'ils ne pourraient servir qu'à l'achat de produits dont on n'a pas besoin.
On répond que rien n'oblige les individus à employer tout de suite leurs bons (1). Soit. Mais quelles inextricables complications vont en résulter pour l'administration centrale lorsqu'elle devra dans l'avenir proportionner la production à la consommation, par suite même de l'accumulation de ces épargnes.
C'est une observation qui s'applique aussi à la société collectiviste qui veut garantir le principe de la faculté d'épargne.
11 faut encore observer que sur la distribution du revenu général, une partie de ce revenu devra recevoir une destination autre que celle envisagée par Pecqueur. En effet, nous verrons que si les candidats ne sont pas assez nombreux le moyen qu'on emploiera pour attirer les individus vers cette fonction sera l'élévation de la rétribution. Ne voilà-t-il pas l'emploi tout naturel du revenu général. Où l'administration saurait-elle mieux prendre la rémunération supplémentaire à accorder à ses fonctionnaires dont le nombre est insuffisant? C'est encore l'unique loi de l'offre et de la demande qui va venir augmenter la rémunération des producteurs comme
(1) Théorie nouvelle y p. 744.
l'état et la production 87
nous lavons vue déjà aiignieater le prix de veate des produits.
En sens inverse de ce que nous venons de voir, il peut arriver que des produits soient en trop grand nombre par rapport aux demandes. Il n'y aura qu'un moyen pour TEtat de se débarrasser du surplus, ce sera de les vendre h un prix inférieur au prix de revient. On aboutit donc de ce côté encore à la même conclusion : détraquement complet de l'équivalence en travail posée tout d'abord en principe.
L'utilité finale sociale force les cadres du système construit sur le principe de l'équivalence en travail et ramène l'échange des produits à ce qu'il est sur nos marchés, mais avec celte différence que, tandis que sur nos marchés les prix des produits haussent ou baissent spontanément selon les libres offres et les libres demandes des individus, dans le système collectiviste les prix haussent ou baissent par l'intervention de l'administration qui fait varier les prix selon ce qu'elle pense des rapports de l'offre et de la demande : c'est elle qui détermine seule l'offre totale. Quand elle fait varier le prix, c'est le plus souvent pour réparer ses bévues. Donc la liberté des individus, que Pecqueur prétend sauvegarder est diminuée dans une mesure correspondant à la responsabilité de l'administration.
On voit mal, dans ces conditions, comment un gouvernement pourrait se tirer avantageusement d'une tâche aussi énorme et aussi ingrate que celle que lui confie Pecqueur.
Le foDctionnarisme implique la hiérarchie, et elle existera dans le système de Peequeur ; mais elle n'existera qu'au point de vue de la dépendance des fonctions les unes vis-à-vis des autres : au point de vue du traitement il n'y en aura pas : toutes les fondions seront également rétribuées (1).
^ Peequeur pose l'égalité de rémunération comme un principe fondamental. Ce n'est pas que ce soit dans son esprit un principe à priori: c'est une idée à laquelle il a été amené, car elle est la conséquence logique de l'égalité naturelle des fondions.
En effet, puisque l'administration centrale les a créées, c'est qu'elles sont toutes utiles à la société. Mais les unes sont plus utiles que les autres. C'est possible, répond Peequeur, mais toutes doivent être remplies, toutes sont également indispensables, et il ne dépend pas des individus de remplir les unes pour les autres (2).
Le fonctionnaire n'a pas et ne doit pas avoir la responsabilité de Tutilité de sa fonction : on ne doit donc
(1) Peequeur, Théorie nouvelle^ p. 228 et 581.
(2) /6id., p. 594.
pas tirer argument contre lui de ce que cette fonction ^ est moins utile qu'une autre pour lui donner une rémunération moindre. j^
Mais les fonctions sont inégalement pénibles. Est-il juste qu'une fonction très pénible ne soit pas mieux rémunérée qu'une autre qui lest moins? Non, Pecqueur le reconnaît.
Mais nous avons dit que l'administration centrale a dû « organiser et régler l'ensemble des fonctions de manière que toutes présentent approximativement le même degré de pénibilité » (1).
En principe donc, tous les fonctionnaires indistinc-^ tement doivent recevoir une rémunération égale ou équivalente par rapport à autrui dans la distribution des utilités produites.
Ce n'est pas dans le but de permettre à tous une égale satisfaction de besoins, car il faudrait que les besoins eux-mêmes fussent identiques ou susceptibles d'une satisfaction ni plus ni moins coûteuse ; mais c'est pour rétribuer également une même quantité de travail; et l'on ne peut arriver ainsi qu'à permettre à chacun « une égale dépense pour la satisfaction de besoins divers ou inégaux » (2).
C'est donc de l'équivalence en travail qu'il s'agit. A chacun une rémunération égale, parce que chacun est amené à fournir un travail approximativement égal.j
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle, p. 603.
(2) Ibid., p. 604.
Sans doute, Pecqueur le reconnaît, on ne peut arriver à Tégalité absolue, mais il faut y tendre indéfiniment et ne s'arrêter que devant Timpossibilité. Il dit même que pour atteindre à la perfection de la mesure de l'équivalence en travail, il faudrait avoir un instrument qui puisse mesurer la déperdition de névrosité.
Quoi qu'il en soit, il est clair que l'objectif de Pecqueur est l'équivalence en travail. S'il l'organise par un système de rémunération égale pour une dépense de travail approximativement égale, ce n'est là qu'un moyen auquel il ne recourt que parce qu*il ne peut atteindre complètement son idéal, que les conditions pratiques mettent l'homme en présence de difficultés insolubles qu'il est obligé de tourner. Pecqueur l'a fort bien vu, et c'est pourquoi il adopte le système empirique que nous avons exposé.
Au reste qu'y a-t-il dans ce principe autre chose que ce qui est pour les fonctionnaires dans les sociétés actuelles ? demande Pecqueur. Est-ce que tous les employés d'une même fonction ou d'un même grade n'ont Vpas le même traitement? La fonction implique-t-elle quantité de travail: et c'est en considération delà fonction, non de l'individu qui l'occupe que la rémunération est fixée dans nos sociétés. Dans le régime de Pecqueur, il en sera de même, sauf que toutes les fonctions comporteront égalité de rémunération.
Evidemment il y aura toujours un certain « résidu » d'inégalité dans la fatigue. Mais l'injustice en sera cor-
rigée par les conditioDs de nomination aux fonctions. Pecqueur, avons-nous dit, base son fonctionnarisme universel sur le fonctionnarisme actuel. j
Nous avons montré la différence qui existe au point de vue de la production.
Au point de vue de la rémunération, les différences sont grandes également.
Tout d'abord dans le fonctionnarisme actuel il y a une hiérarchie non seulement de grades, mais aussi de traitements, et Tavancement n'est pas seulement en grade, mais aussi en traitement. C'est là une garantie de loyauté, de zèle et d'activité de la part des fonctionnaires, surtout si le gouvernement ne donne l'avancement qu'au mérite.
Ensuite, si les fonctionnaires, dans nos sociétés, sont rémunérés en considération de la fonction, c'est la nature même de cette fonction qui veut que les traitements soient fixés, et non la considération du travail qu'ils dépensent effectivement, car leur besogne ne peut pas en général se décomposer en tâche, en pièces fractionnées.
Dans le fonctionnarisme universel de Pecqueur, il en est tout autrement à ces deux points de vue :
Les traitements sont égaux ; par conséquent on n'a"î pas la perspective de la garantie d'augmentation pour exciter le zèle .
Ensuite pour la grande majorité des fonctionnaires, il serait impossible déjuger de leur activité parle ré-
sultat de leur tâche appréciée en unité de production . Si aucune garantie sérieuse n'est prise pour assurer le zèle de chacun, que deviendra la production sociale, et en même temps quelle injustice ne recèlera pas le principe de l'égalité des rémunérations ?
Ces soucis se sont imposés à l'esprit de Pecqueur. Il voit qu'il est nécessaire de tenir compte du danger de la paresse et de l'intérêt personnel. C'est alors qu'il en arrive à l'organisation de l'équivalence en travail telle que la conçoit le colleclivisme contemporain. r II ne maintient le principe de l'égalité de rémunération qu'en tant que rémunération maxima, et l'organise en une équivalence en travail sur la base de l'équivalence en temps de travail socialement nécessaire combinée avec le principe du maximum de rémunération.
Pecqueur, en effet, est amené à apporter des exceptions à la règle de l'égalité de rétribution.
En somme, son équivalence en travail est une équivalence en temps de travail , et s'il y a égalité de rémuné- . ration, c'est qu'il y a égalité de temps relatif. Il est clair que ce temps est une mesure bien imparfaite du travail dépensé par chacun. L'un dans une heure va dépenser le double d'application, de forces physiques que l'autre qui est un paresseux.
Il est nécessaire que chacun emploie consciencieusement son temps, Pecqueur établit, dans ce but, un règlement pénal qui comportera contre ceux qui ne rem-
pliront pas bien leur fonction la déconsidération d'abord, le changement de fonction ensuite ou même la descente dans un poste subalterne et « tout ce que suggérera la nécessité combinée avec la justice (1) ».
Mais tant que Tégalité de rémunération subsistera, il y a beaucoup de gens auxquels toutes ces peines ne feront absolument aucun effet.
Il n'y a qu'un moyen décisif de forcer les individus à s'occuper consciencieusement de leur travail, c'est de s'adresser à leur intérêt personnel, et Pecqueur est bien forcé de le reconnaître.
11 organise, en conséquence, un système d'amendes^ et de retenues sur le traitement maximum, et ce sont précisément ces retenues et ces amendes proportionnelles qui vont le faire aboutir à l'équivalence en temps de travail socialement nécessaire, à juger chacun selon le résultat de son travail apprécié à l'aide d'une présomption. Voici comment. j
La rétribution égale théorique subsiste, mais établie^ sur la base de ce qu'un individu de force, d'habileté et de capacité moyennes peut normalement produire dans l'unité de temps. ^
Cette moyenne, on l'imposera à la généralité des fonctionnaires comme le devoir qu'il faut remplir intégralement pour avoir droit à l'intégralité de la rémunération égale (2). 11 est vrai que par là encore, un élé-
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle, p. 652.
(2) Ibid., p. 730.
94 GHAPTrRB V I
ment d'inégalité existera dans le système. Dès qu'on I
recourt à une moyenne, il y a place à inégalités. Les |
individus au-dessus et au-dessous de la force, de la ca- Il
pacité et de Thabileté moyennes auront avec ce système I
les uns un avantage, les autres un désavantage, avan- J
tage et désavantage mesurés parla dislance de force, de S
capacité et d'habileté qui les séparent de la moyen ne (1 ) • j
Les uns mettront plus, les autres mettront moins de j temps à remplir leur tâche. Mais, dit Pecqueur, il faut
bien s'arrêter devant l'impossible et s'en tenir à la jus- '
tice et en somme on ne peut s'en tenir qu'à l'a peu près. !
Cependant il importe de punir la mauvaise volonté, ' mais elle seule. S'il est prouvé que des individus affectés | à une spécialité ne peuvent virtuellement pas produire l'œuvre moyenne, ils ne seront pas punis et ne subiront aucune retenue de salaire, mais on les mettra dans une | autre catégorie de fonctions et il y aura des prud'hommes, des jurés chargés de juger dans ce cas, les capa- i cités réelles de chacun (2). '
Bien entendu ce système de moyennes de produc- '
tion ne sera pas appliqué là où la nature de la fonction j
ne le permet pas ; par exemple lorsqu'il s'agira du mé- I
canicien, du chauffeur de machines dans un établisse- I ment industriel. La moyenne établie ne pourra consister alors que dans la quantité d'heures d'assiduité.
Ce sera encore le jury, dont nous avons parlé, qui ap- i
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle, p. 730. |
(2) Ibid., p. 730.
préciera en se basant sur la quantité d'heures fournies pendant un temps d'une certaine longueur (1).
Si le désir de ne tenir compte que de la bonne volonté est un désir moralement louable il risque fort de compliquer le fonctionnement du système, sans compter qu'il fait abstraction de l'utilité sociale.
En définitive, la formule de répartition à laquelle ' arrive Pecqueur est celle-ci : A chaque fonctionnaire rémunération égale ou équivalente pour sa fonction également bien remplie. j
Or, à la façon dont cela est organisé, il est clair qu'il s'agit ici d'une répartition par équivalence en temps de travail moyen présumé.
Mais alors pourquoi ne pas s'en tenir là ? Pourquoi continue-t-il à poser en principe l'égalité de rémunération ? C'est d'abord parce que l'égalité de rémunération est la règle et qu'on doit supposer que les fonctionnaires s'acquittent fidèlement de leur fonction ; mais c'est surtout que cette rémunération égale devrait être, en réalité, atteinte par tous, puisqu'on a équilibré la pénibilité : elle peut en tout cas être atteinte par tous.
Mais elle ne devra pas être dépassée car il y aurait encore inégalité et le droit au travail serait compromis.
Dès l'instant que pour la grande majorité des travaux la rémunération est déterminée par l'unité de production, les individus plus forts, plus actifs, plus habiles,
(1) Théorie nouvelle^ p^ 731.
pourraient être tentés de produire plus que la moyenne fixée dans le but d acquérir une plus forte rémunération . Mais il ne faut pas oublier que dans chaque branche de t
production, il ne faut chaque année qu'une quantité I
déterminée de produits pour répondre au besoin social ; i
d'aulre part tous les individus ont également droit au '^j
travail. Dès lors, pour que ce droit soit sauvegardé, il faut que la quantité de travail soit divisée en portions égales entre tous les travailleurs. S'il était loisible à chacun de produire autant qu'il peut, ceux qui sont les plus forts, les plus actifs, les plus habiles obtiendraient des i
salaires plus considérables et ils les obtiendraient au '
préjudice des autres puisque ce que les uns produiraient |
comme supplément serait pris sur la part de production des autres. « Un homme, ditPecqueur, n'a pas le droit ^ de travailler autant qu'il peut. » Babœuf disait de celui j
qui pouvait produire à lui seul autant que quatre que •
c'était « un conspirateur contre la société, qu'il fallait |
réprimer un tel homme, le poursuivre comme fléau '
social et le réduire à ne pouvoir faire que la tâche d'un I
seul. » Sous une forme moins violente, Pecqueur reprend I
l'idée de Babœuf. I
Cette limitation du travail est la conséquence de l'idée |
de fonction. Dans nos sociétés modernes, fait remar- j
quer Pecqueur, les fonctionnaires ne peuvent exécuter dans leurs fonctions au delà de ce qu'elles comportent pour augmenter leur rémunération.
Lorsqu'il s'agit d'objets dont la consommation est
limitée, on conçoit que Pecqueur restreigne le pouvoir de travailler des individus, mais combien de produits pourraient être produits en surplus, qui n'auraient pas été prévus par l'Etat, sans rien enlever à la production des autres. Il est vrai qu'il pourrait en résulter de nouvelles complications pour son système.
Pecqueur prétend que dans son système il y aura place, malgré le principe de l'égalité des traitements, « à l'émulation, l'activité et l'ambition qui sont néces- ^ saires pour la plus grande productivité des richesses sociales (1) ». Le désir de choisir sa carrière sera le premier motif.
Le nombre des fonctions étant limité dans chaque spécialité, celui qui désirera y entrer devra surpasser ses concurrents dans les examens et les concours.
Ceux qui négligeront de s'instruire se trouveront réduits à entrer dans les fonctions les moins recherchées qui seront naturellement les moins agréables.
En dehors de ces raisons d'intérêt personnel, Pecqueur pense que l'ambition, la gloire et le sentiment du devoir pourront remplacer l'intérêt pécuniaire et pousser les individus à rechercher les postes les plus élevés, malgré l'égalité des traitements.
Tels sont donc les principes de distribution établis par Pecqueur, mais comment la base de rémunération est-elle déterminée et en quoi consistera exactement la rémunération?
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle, p. G16.
Considérons Thypothèse normale où tous les fonctionnaires remplissent également bien leurs fonctions et reçoivent une rémunération égale. Cela revient à dire que tous ont droit à une égale satisfaction de leurs besoins. Va-t-on remettre en nature à chacun une part égale des divers produits sociaux? Non, car cela n'aurait aucune chance de donner à chacun une égale salisfaction de ses besoins propres. Va-t-on alors rechercher quels sont les besoins de chacun pour distribuer à chacun ce qui lui sera nécessaire pour que tous aient une égale satisfaction de leurs besoins. Cela est impraticable. Et puis Pecqueur veut assurer la plus grande part de liberté possible et il tient à la liberté de la consommation. Cette liberté ne sera assurée que si l'individu est propriétaire de la valeur des résultats de son travail, de façon qu'il puisse se procurer en échange d'elle ceux des produits sociaux qu'il jugera lui être nécessaires pour la satisfaction de ses besoins, de façon aussi qu'il
^puisse l'économiser, si bon lui semble. Il n'y a qu'un moyen d'atteindre ce résultat, c'est de donner à chacun une égale monnaie représentative des résultats de son travail. Ainsi chacun aura la même possibilité de satisfaction de ses besoins. A lui de choisir ceux de ses besoins qu'il voudra satisfaire. Le système d'une monnaie représentative est la condition dne qua non de la liberté de consommation.
Quand Pecqueur parle de l'équivalence en travail, il
n'entend pas dire que chacun profilera de l'intégralité
de son travail, car il faut tenir compte du fait de Timpôt. La société collectiviste aura en effet des dépenses à faire, dépenses qui seront considérables : elle aura à entretenir les infirmes, les vieillards, les enfants ; elle aura aussi, puisque cela sera interdit aux individus, à former un capital social, ne serait-ce que pour faire face à Taugmentation normale de la population (1). Eh bien ! dit Pecqueur,rimpôt se prélèvera en bloc sur l'ensemble des richesses produites collectivement, comme cela se pratique d'ailleurs actuellement dans les associations de capitaux où Ton prélève sur les dividendes une somme annuelle pour les besoins de l'exploitation. C'est sous cette réserve qu'il faut entendre l'expression de « droit intégral au produit du travail ».
Il faut noter du reste que ce prélèvement ne compromet pas l'équivalence en travail, car tous les travailleurs subiront une déduction proportionnelle.
Mais cette équivalence en travail va subir en ce qui concerne la rémunération les mêmes atteintes qu'en ce qui concerne la production : l'élément utilité ya, s'introduire nécessairement dans le système de Pecqueur. Il introduit dans son système de tels tempéraments que l'équivalence en travail est tout simplement ruinée. En premier lieu, nous savons que tous les travailleurs sont rémunérés indépendamment de leur importance et de leur utilité sur la base de la quantité de travail fournie
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle^ p. 743.
lOO CHAPITRE V
par chacun d'eux. Tel est le principe : voici le tempérament: « s'il y a nécessité, dit Pecqueur, le prix et la durée delà journée seront inégaux ou pourront Tétre
^ pour chaque genre de travail. Cette inégalité, sans être juste, peut être indispensable, c'est ici un cas de nécessité... En cas de nécessité, on élèvera les rémunérations (1).
Mais d'où vient la nécessité ? De ceci : sous la seule action de l'équivalence en travail, il n'y a aucune garantie de l'adaptation de la production au besoin social, aucun mécanisme automatique qui réalise cette équivalence et répartisse les individus entre les fonctions comme il conviendrait pour la satisfaction du besoin social. Ainsi nous avons les concours et les examens qui donnent accès aux fonctions ; si, par exemple, les candidats au concours d'une fonction sont en nombre insuffisant, étant donnés les besoins de la production, comment y attirer les individus qui seraient nécessaires ?
Imposer la fonction? Mais on aie droit de ne pas être contraint à une fonction. Si l'on veut sauvegarder la liberté individuelle que respecte si fort le système, il
Tn'y a qu'un moyen et Pecqueur le reconnait, c'est d'élever la rémunération des fonctions insuffisamment recherchées. C'est ainsi que la loi « inique » de l'offre et de la demande vient briser la règle de la rémunération
. maxima qu'on a établie avec tant de soin.
(1) Théorie nouvelle^ p. 734.
11 y a plus. Dans une même fonction, l'inégalité de rémunération va aussi s'introduire et cela va être ici en raison de la « qualité deit produits ». « En application, dit Pecqueur, si la nécessité forçait à rémunérer inégalement les fonctionnaires d'une même spécialité pour le fini inégal de leurs produits, il sera formé deux ou trois séries de prix inégaux dans chaque spécialité (1).
Enfin, il a été entendu que le talent n'est pas à prendre en considération dans la rétribution, « car, dit Pecqueur, donner à quelqu'un en raison de son travail et de son talent, c'est obliger quelqu'autre à ne pas être rémunéré en raison de son travail (1) ». Mais il ajoute : u Si la nécessité oblige à jeter quelqu'obole de plus à quelque capacité égoïste, il faudra bien s'y résigner (2). »
Voilà donc l'inégalité de rémunération introduite dans le système au nom de la loi de l'offre et de la demande, de la qualité des produits et du talent. Qu'en j résulte-t-il, sinon que la liberté individuelle et l'intérêt social sont à considérer, venant ainsi ruiner le principe de l'équivalence en travail.
Le système de Pecqueur entraîne aussi des modifications dans l'organisation de la famille.
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle, p. 735.
(2)I6id., p. 134.
(3) Cependant Pecqueur fixe une limite à ce supplément attribué au talent, en faisant établir annuellement par rassemblée représentative un « minimum universel de rétribution >> basé sur le prix nécessaire à l'existence. Nulle fonction ne pourra être rétribuée au delà du traitement général si ce minimum n'est garanti à tous. Pecqueur prévoit donc les exigences considérables du talent (p. 732).
/^vv^^ Dans le communisme, la suppression de la famille
s'impose forcément: elle est remplacée par Tinlérêt fraternel. Pecqueur qui conserve un idéal de communisme ne peut se défendre d'en envisager la réalisation dans un avenir lointain et particulièrement au point de vue de la suppression de la famille (1). Mais ce n'est qu'une hypothèse lointaine.
^ Le système collectiviste, au contraire, n'implique pas nécessairement cette suppression et Pecqueur conserve la famille tout en la modifiant.
Les modifications qu'il y apporte tiennent à deux points de sa théorie : à ses principes d'égalité et de liberté, et à son système de répartition des richesses.
Il veut l'affranchissement de la femme comme il veut l'affranchissement de l'ouvrier.
Tl critique la situation inférieure qui est faite à la femme dans nos sociétés actuelles : c'est pour elle une sorte de servage, îl réclame son égalité complète avec l'homme (2). Il veut pour elle la « loi commune », « le droit de représentation politique, le droit à la fonction, sa rétribution selon ses mérites, dans sa sphère d'action sociale particulière à ses facultés ». Cela n'implique pas forcément que la femme doivent exercer les mêmes professions que les hommes, comme le voudraient certains féministes d'aujourd'hui.
(1) Théorie nouvelle^ p. 335.
(2) De la République de Dieu, p. 194.
Dans ces conditions, le mariage doit être un contrat conclu sur le pied d'égalité absolue entre les deux parties. Donc, pas de subordination légale de la femme à rhomme. La famille ne peut être qu'un groupement d'individus absolument égaux (1).
La monogamie est la forme nécessaire de la famille.
La polygamie comme la polyandrie est condamnée par l'égalité approximative des deux sexes: dans ces systèmes une partie des individus se trouve privée de famille. Les sentiments exclusifs de l'individu en matière d'affeclion et aussi l'intérêt général de la société à la perpétuation de l'espèce entraînent la nécessité de la monogamie (2).
Le mariage doit être contracté en vue d'une union perpétuelle, il doit être indissoluble en principe, mais il doit y avoir des exceptions à ce principe.
L'indissolubilité absolue du mariage peut, dans certains cas, être plus mauvaise que sa dissolution : elle peut être illusoire parfois ou même immorale (3).
Dans ces cas exceptionnels il faut donc admettre le divorce. On ne peut pas déterminer par avance tous les cas : chaque cas doit être examiné séparément. Pecqueur, fidèle à son système représentatif, propose des autorités spéciales, ayant le caractère représentatif et
(1) Théorie nouvelle^ p. 314.
(2) Ibid,^ p. 301, et De la République de Dieu, p. 194,
(3) /6td., p. 312 et De la République de Dieu, p. 195.
104 GHAPrrRE y
indépendant d'un jury, qui autoriseraient le divorce lorsqu'il y aurait convenance individuelle et sociale suffisante » (1).
Au point de vue de la répartition des richesses l'organisation nouvelle de la famille sera différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Pecqueur ne veut pas que la famille soit comme aujourd'hui une source de misère et que le chef de famille soit d'autant plus pauvre qu'il a plus d'enfants.
La femme recevra, comme l'homme, un traitement personnel et ne sera plus ainsi à la charge de son mari.
Les enfants seront laissés à leurs parents pendant la première jeunesse et ceux-ci recevront une indemnité proportionnelle au nombre de leurs enfants pour les défrayer de leur entretien (2).
Cette période franchie, les enfants entrent dans les institutions de l'Etat, où ils sont instruits aux frais de la société et lorsque leurs études sont terminées, ils reçoivent immédiatement les fonctions auxquelles leur donnent droit leurs capacités et leurs mérites.
(1) Cette idée du divorce prononcé par un jury élu se retrouve dans le projet de loi sur le divorce de MM. Paul et Victor Margueritte (1902).
(2) Théorie nouvelle, p. 728. — Mais Pecqueur pense aussi à réglementer la repopulation. Il craint que son régime n'amène un « peuplement inconsidéré » et il envisage la nécessité de prononcer des amendes contre les parents qui auraient trop d'enfants (p. 749).
^ CONCLUSION
De cette étude du socialisme de Pecqueur on peut dé- ^ gager deux sortes de conclusions : les unes relatives à la doctrine de Pecqueur elle-même, les autres concernant le collectivisme actuel. -*
L'œuvre de Pecqueur dans son ensemble est confuse. Il traite pêle-mêle les questions les plus diverses sans ordre ni méthode. Souvent la question qu'il étudie disparait dans les réflexions diverses que lui suggère son sujet et qu'il sème partout. La question religieuse mo-^ raie et philosophique qui domine toujours sa pensée revient sans cesse dans tout le cours de ses ouvrages et y tient la plus grande place. j
Bien qu'il considère ses principes comme absolus et irréfutables, son socialisme, qui en découle, n'est cependant qu'une construction utopique parce qu'elle repose^ uniquement sur la conception personnelle qu'il se fait de la justice et de la morale : c'est une conception purement subjective, comme celle de Saint-Simon ou de Fourier. j
Son système social, en lui-même, prête à de nombreuses critiques. 11 l'a vu lui-même et il a essayé d'y remédier, mais en voulant faire disparaître les faiblesses de son système il a détruit son système lui-même.
i06 CONCLUSION
L'examen que nous avons fait de son organisation a montré que les principes d'égalité de rétribution et de prix de vente au prix de revient se trouvaient vite détruits en pratique. Que subsiste-t-il de toute sa théorie? Bien que l'équivalence en travail soit entièrement détraquée, resle-t-il cequ'on voulait atteindre ? Les capitaux sont socialisés. Il n'y a plus de revenus sans travail. Toute la production sociale est répartie entre les travailleurs. Tout le travail fourni par les travailleurs considérés comme masse fera retour aux travailleurs pris également comme masse. On peut donc encore parler d'équivalence en travail, mais pas d'individu à individu et au point de vue social seulemeni , c'est-à-dire que tout le travail de tous les travailleurs revient à la société considérée indépendamment des individus.
Mais les inégalités des sociétés actuelles reparaissent nécessairement dans son organisation sans qu'on puisse dire le degré qu'elles atteindront. Les travailleurs y gagneront-ils vraiment quelque chose ? Les frais de la société collectiviste ne seront-ils pas supérieurs encore aux prélèvements actuels des capitalistes ? Le système, en un mot, aura-t-il quelque chance de fonctionnera l'avantage général delà masse ? Il est très permis d'en douter.
La condamnation du système de Pecqueur est en même temps celle du collectivisme actuel, carie collectivisme contemporain se trouve contenu presque en entier dans la doctrine de Pecqueur.
GONGLU8ION ' 107
Le pur collectivisme, dit M. Bourguin (1), se carac- ^ lérise par les deux traits suivants : 1° Tous les moyens ^
de production, de circulation et d échange appartiennent à la communauté nationale et sont exploités sous sa direction; 2** tous les travaux et produits ont une valeur taxée en unités de travail, suivant la quantité de travail dépensée, de telle sorte que les travailleurs peuvent acquérir les produits en proportion de leurs travaux sans prélèvements capitalistes. ,
Ces deux points se trouvent réalisés, ou du moins sont le but que se propose Pecqueur et c'est bien ajuste titre qu'on le considère comme le doyen du collectivisme.
La socialisation des instruments du travail que Pecqueur a réclamée pour la première fois estcelle que demande Karl Marx. M. Gabriel Deville repousse énergiquement la comparaison que Ton fait souvent enlre ce que seront les producteurs dans le régime collectiviste et ce que sont aujourd'hui les fonctionnaires (2) ; c'est pourtant du fonctionnarisme actuel qu'est parti Pecqueur, et malgré les différences qui peuvent séparer son fonctionnarisme universel du fonctionnarisme actuel, la comparaison reste juste dans ses grandes lignes.
L'équivalence en travail recherchée par Pecqueur est aussi celle du marxisme, et la dislocation de cette équivalence en travail que Pecqueur opère lui-même dans
(1) Bourguin, Les systèmes socialistes, ch. l*'.
(2) G. Deville, Principes socialistes^ p. 64.
108 CONCLUSION
son système se reproduirait dans le marxisme si Marx et ses disciples avaient tiré aussi consciencieusement que Pecqueur les conséquences de leur doctrine. Lorsque parfois ils ont voulu discuter l'application de leurs théories, ils sont arrivés au même résultat que Pecqueur. Voici notamment comment s'exprime M. Gabriel Deville au sujet de l'équivalence en travail dans les travaux non recherchés: « On assurera Texécutiou des travaux tout particulièrement dangereux ou répugnants grâce à une majoration du prix de l'heure du travail ordinaire. On établira que 4 heures, par exemple, consacrées à une de ces spécialités ingrates, équivaudront à 6 ou 7 heures de travail simple. Il n'y aura pas là du reste de détermination arbitraire ; la différence variera d'après l'offre et la demande de ces derniers travaux. On n'aura pas à condamner une catégorie de travailleurs à les exécuter (1). » N'arrive-t-on pas à la même rupture du système?
Une grande différence cependant sépare Pecqueur de Karl Marx : c'est la base même de sa théorie. S'il arrive au même but, il part cependant d'une idée toutoppo- ^sée. A l'idée religieuse et au libre arbitre qui sont ses premiers principes, Marx oppose l'idée antireligieuse et le matérialisme historique. L'un est idéaliste et Tautre matérialiste.
C'est que l'un est français et l'autre allemand et que
(1) G. Deville, Le capital de Karl Marx résumé, p. 35.
CONCLUSION
tous les deux ont subi Tinfluence des idées générales en cours dans leur pays respectif. j
Dans la plupart des doctrines ou des régimes socialistes on retrouve un fond commun, mais chacune de ces doctrines revêt un caractère spécial emprunté au milieu intellectuel, moral, économique, au génie propre de la nation chez laquelle elle se manifeste. Dans le socialisme moderne on trouve des distinctions nationales et ethniques (1). ^
L'école française ne fonde pas ses théories unique-^ ment sur des considérations économiques, mais aussi sur des principes moraux. Elle est avant tout idéaliste^ et le plus souvent religieuse. Dans les organisations sociales qu'elle propose elle cherche surtout un moyen pour atteindre son idéal. Elle compte plus sur l'idée de devoir que sur l'idée de droit. Enfin c'est de la fraternité qu'elle attend la transformation delà société : elle veut la fusion des classes par l'union, par l'association volontaire.
L'école allemande, au contraire, ne fonde ses doctrines que sur des considérations exclusivement économiques et juridiques (2) : elle est matérialiste et fata-j liste ; elle ne poursuit aucun idéal ; elle déduit mathé- • matiquement des faits ses réformes sociales sans se soucier des conséquences ; elle met l'idée de droit au-
(1) Isambert, Idées socialisleSj p. 2.
(2) L'école anglaise ne tient compte également que des considéra- ^ lions économiques.
MO CONCLUSION
dessus de ridée de devoir elle principe d'égalité audessus du principe de fraternité. Elle veut aussi la fusion des classes, mais elle veut l'opérer par la force et la nécessité en excitant les classes Tune contre Tau- Ire (1).
Le socialisme français a subi Tinfluence de Rousseau tandis que le socialisme allemand a subi celle de Hegel. Pecqueur et Marx arrivent cependant au même résultat, et Tun se dit socialiste scientifique tandis que Tauire est socialiste utopique. Est-ce donc ï utopie qui a conduit Pecqueur à la science ? ou bien n'est-ce pas plutôt la science qui a conduit Marx à Tutopie ?
1 Marx était un esprit trop cultivé pour ne pas avoir eu connaissance des théories de Pecqueur, d'autant plus qu'il habitait Paris peu de temps après l'époque de leur publication. Il est donc bien permis d'allribuer à Pec-
^queur un grande influence sur les théories marxistes.
^ L'œuvre de Marx apparaît alors moins grande qu'elle ne semblait tout d'abord. Elle paraissait si grande parce qu'on considérait seulement la distance qui le séparait de Saint-Simon, de Fourier et d'Owen. A côté des doctrines de Pecqueur elle se réduit surtout à Tapplication des théories philosophiques allemandes à des idées puisées en majeure partie chez les auteurs français.
Le socialisme qui domine actuellement en Europe est
(1) Isambert, Idées socialistesj p. 151.
CONCLUSION ÏM
le collectivisme ou marxisme, et son développement actuel en France est généralement considéré comme une invasion allemande. Au fond cependant, c'est une doctrine qui est née en France et qui revient dans son pays d'origine. Mais pendant son séjour à l'étranger, elle a grandi et s'est développée considérablement, tout en perdant son idéal et sa bonté originels. Elle garde l'empreinte profonde de son pays d'adoption qui Ta élevée, instruite et aussi armée.
Vu:
Le Président de la Thèse,