‹ Le socialisme des ProphètesChapitre 27 sur 41 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

11. — Les fléaux de Jéhovah. La philosophie de l'histoire du prophétisme |

Lorsque les prophètes passent des visions apocalyptiques du jugement final aux signes précurseurs du jour de Jéhovah, leurs images se précisent, leur prédication devient plus actuelle, plus vivante. Le voyant vit dans une tension continuelle, une attente anxieuse du grand cataclysme. Il pèse tous les évènements et interroge sans cesse l'horizon pour savoir si les temps sont proches. Peste, famine, sauterelles, luttes civiles, guerre étrangère lui paraissent les menaces par lesquelles Jéhovah parle aux hommes et leur annonce sa venue. À chaque instant le prophète annonce au peuple rebelle quelque nouveau fléau. Tantôt c’est l'anarchie qui va bouleverser les liens de l’ordre social, tantôt c’est Sennachérib qui va assouvir sur la Judée sa soif de massacre et de pillage, tantôt c'est Nébukadnetzar la verge de Jéhovah qui va renverser Jérusalem et déporter la classe dirigeante à Babel.

Ces menaces ne manquaient pas de se réaliser ; en ces temps troublés les prophètes de malheur avaient toujours raison. Telle était la désorganisation de ce pauvre peuple et les crises de la politique égypto-assyrienne que le voyant qui annonçait la fin de Jérusalem voyait toujours ses prédictions par les faits accomplies.

Israël sera détruit par deux moyens, la lutte des classes et par la ruine et la déportation en Egypte et en Assyrie. Et d'abord l’organisation sociale va sombrer sous le flot montant des classes populaires. Jusqu'ici les riches ont exploité les pauvres, mais bientôt lesrôles vontêtre intervertis. Ceux qui ont l’autorité seront sans forces les classes dirigeantes tomberont impuissantes. Jéhovah ôtera de Jérusalem l'homme d'Etat, l'homme de guerre, le juge, le prophète, le devin, Et

re

après la disparition de cette aristocratie qui n'a maintenu l'ordre social que pour satisfaire sa soif de posséder et de jouir, une aütre classe arrivera au pouvoir, plus mauvaise encore que la précédente. À la place des hommes compétents et des chefs éclairés, Jéhovah va mettre des jeunes gens et des enfants. Cette fois il y aura réciprocité d’oppressions, ce seront les misérables qui opprimeront les forts. Le jeune homme attaquera le vieillard et l’homme de rien celui qui est honoré. (Ésaïe IIL et IX.) La famille elle-même n'existe plus, dansla grande guerre civile, nul n'épargne son frère. Les femmes mariées se prostituent dans la ville, les riches impurs payent leur lâcheté et leur égoïsme par la honte deleur propre maison. (Amos VIL) Les filles de Jérusalem, hier coquettes et vaniteuses, sont aujourd’hui objet de mépris, de rebut à tel point que sept femmes saisissent un seul homme et lui disent: « Nous mangerons notre pain, nous nous vêbirons de nos vêtements, permets seulement que nous portions tonnom,fais cessernotreopprobre.»(ÉsaïelIL, IV)

L’anarchie, le pillage sont à leur comble: on a faim, on

pille à droite, on dévore à gauche et l’on n’est pas assouvi.

Et quand la situation est devenu intenable, on se jette dans les bras du premier venu, de quelqu'un qui ait un habit. Et

même celui-là refusera, ear la ruine est trop grande... Et la

fille de Sion mènera le deuil, désolée, elle s’assiera à terre. Telle est la philosophie des révolutions. L'égoïsme de ceux qui dépouillent le pauvre et qui foulent aux pieds le misérable fait sombrer les nations dans l’abîme. L’anarchie sera Île châtiment de toute société fondée sur l’éviction dufaible par le fort... Quoiqu'on puisse faire on n’empêchera pas les multitudes prolétaires de secouer toutes les contraintes, de briser les chaînes, d’anéantir leurs oppresseurs, devraient-elles déchirer avec eux l'organisme social.

Mais pour le pauvre Israël, il était des moyens de destruction autrement imminents, autrement radicaux que les conflits de la plèbe et du .patriciat. Et le prophète pouvait se passer d'évoquer le spectre rouge de la révolution nive-

leuse, il disposait de menaces bien plus terribles et bien plus

Ses

sûres. Les temps étaient rudes, les guerres incessantes, ile hasard des alliances et des conquêtesrendaient la vie de ces pauvres peuples fort difficile. De là la grande menace de ruine et de déportation que les prophètes suspendaient sur

la tête de l'aristocratie. En face des injustices de leur peuple,

Jes prophètes en appellent à l'épée de l'ennemi.

Curieuse philosophie de l'histoire! La guerre et son horrible cortège de misères et de sang sont considérés comme Île châtiment des crimes sociaux d'Israël. C’est à cause de l'iniquité des grands, à cause de ceux qui justifient le coupable pour un présent, à cause des grugeurs de pauvres et des monarques pervers que Jéhovah envoie dans le pays les hordes étrangères. Tous les évènements de cette horrible histoire passant par la conscience d'Israël prennent un sens religieux. Dans ces grands conflits de forces, dans ces chocs

d’empires qui ébranlèrent l'Orient,les prophètes virent les vo-.

Jontés de Jéhovah punissant sa nation. I fallait avoir beaucoup de foi pour interpréter ainsi ces jeux brutaux de Ia

force. On pouvait bien soutenir à la rigueur que la cause de la destruction du royaume du Nord était son éclectisme re-

ligieux, l'impureté de son égoïsme, les vices de ses rois mais pourquoi les malheurs du temps de dJosias ; pourquoi le meilleur des rois qui régnèrent à Jérusalem mourut-il à la fleur de l’âge au désastre de Méguiddo ? Les prophètes répondirent : « À cause des abominations de Manassé. » Leur explication ne nous eut guère satisfait. Mais les prophètes

étaient affamés de justice immédiate, ils croyaient de toutes :

leurs forces que Jéhovah était un puissant justicier et qu'il intervenait dans les choses humaines distribuant à chacun selon ses œuvres et punissant les nations qui ne marchent pas justes devant sa face.

Les dangers d’un tel système étaient grands. A force de

vouloir justifier Jéhovah, on risque d’enfaire un fort méchant Dieu. La théorie délestable de l'Eglise, la philosophie du Discours sur l'histoire universelle, est sortie de là. Non, il ne faut pas se prosterner devant le massacre, adorer la force diviniser les plus hideux des hommes comme des ministres

‘de Dieu... Jéhovah n'est point responsable de nos guerres, ïl ua pas armé Tamerlan et Napoléon pour couvrir de feu et de sang la face de la terre, Il n’y a pas de fléau de Dieu. Jéhovah est le Dieu d'amour et non pas le Dieu des armées.

Les prophètes, il est vrai, n’ont jamais poussé à l'excès Jeur doctrine. Ils se rendent parfaitement compte que lorsque Nébukadnetzar détruit Jérusalem le remède est encore pire que le mal. Aussi Jéhovah brisera-t-il sa verge après s'en être servi. Les édifices monstrueux cimentés par le sang des peuples ne duréront pas. La justice divine aura son cours. Celui qui a fondé son empire sur la force tombera. Les siècles dérouleront leurs crises et l'histoire s'arrêtera de nouveau devant les grandes exécutions de la justice divine. Il faut avouer d'ailleurs, que quels que soient ses défauts, la manière dont les prophètes envisageait les drames sanglants de leur époque donna une grande puissance à leur prédication. Cette attitude du sage méditant sur les malheurs des temps et y découvrant l'accomplissement des justices célestes ne manquait pas de grandeur et de sérénité. Et ce fut le triomphe du prophétisme de persuader aux pauvres restes de Juda dispersés en Babylonie, qu'ils souffraient à cause de leur iniquités.

Dès la première heure nous entendons le voyant annoncer l'audacieuse menace.

Les palais seront ruinés, les campagnes dévastées, « j'enverrai le feu dans Juda, il dévorera les palais de Jérusalem... Je châtierai Israël, je le foulerai comme on foule un char piein de gerbes..…. Comme un berger sauve de la gucule du liocr deux jambes ct un bout d'oreille, ainsi seront sauvés les fils d'Israël qui sont assis à Samarie à l’ombre d’une couche ct sur le damas d’un lit. » (Amos).

D'horribles châtiments sont en effet réservés aux aristocrates. On les traitera comme des vaches grasses, on les arrachera de leurs palais avec des crocs, on les fera sortir par la brèche, on les emmènera en exil. (Amos IV).

Certes il fallait du courage pour tenir ce langage au temps de Jéroboam IL et pour menacer des vainqueurs en plein triomphe. En ce temps-là les chananéens étaient impuissants et le-royaume d'Israël s’étendait jusqu'à Hamath la grande,

AE (= ACPE TER rSC

LG) 22

Samarie était au comble de sa puissance. Mais voici la parole de Jéhovah s’accomplit. La gloire de Samarie tombe. Les successeurs dè Jéroboam ne peuvent soutenir son pesant manteau, les révolutions de palais succèdent aux révolutions de palais. Et pendant ce temps l’Assyzie paraît en Palestine, Osée annonce la ruine totale d'Israël par les armées d'Assur :

C'en est fait de Samarie et de son roi

Comme l’écume à la surface des eaux ;

Les hauts lieux de Beth-Aven où fsraël aura péché seront détruits L'épine et la ronce croîtront sur Icurs autels.… Israël estanéanti

JIs sont maintenant parmi les nations

Comme un vase qui n'a pas de prix,

Is sont allés en Assyrie. (Osée VIT, X).

Avec le VIII" siècle l'horizon politique s'était en effet fort éténdu, les chances de destruction devenaient plus nombreuses et les menaces des premiers voyants prenaient une singulière précision. Les grandes puissances d'Orient apparaissent avec leurs armées barbares, leurs longs sièges, leurs cruelles déportations. Et le prophète chante dès lors em eris lugubres la ruine de la nation. La déportation devient de jour en jour plus certaine. On aperçoit déjà l’armée ennemie : Les Assyriens s'approchent, ils sont alertes et vigoureux, jamais ils ne sommeillent, toujours prêts au carnage et au pillage. Ils sont armés de flêches aiguës et d’arcs; leur cavalerie, comme les flots de la mer, inonde les campagnes. On entend le tumulte des bataillons et des chars. Comme un rugissement de lion, comme un sombre, et terrifiant rugissement monte de la terre, car ils prendront tout, dévasteront les villages et les villes, saccageront les récoltes, arracheront les habitants à leurs foyers et boiront jusqu'à la dernière goutte de sang des vaillants guerriers de Juda. La terre ne sera que ténèbres avec des alternatives d'angoisse et d'espérance, au ciel l'obscurité règnera.

La sombre vision du voyant, se réalisa à la leltre pour le Royaume du Nord. Samarie tomba après une longue anarchie et de sanglantes révolutions de palais. L’Assyrien emmena

Pate (ÉD

ses rois, l'élite de son peuple sur la terre d'exil, et le reste de la nation fut bientôt dans une décudence dont il ne se releva - jamais. Et la fille de Sion resta seule au milieu des ruines, Son sort était écrit dans celui de Samarie. Un moment elle se crut perdue. Ses prophètes annonçaient déjà la catastrophe Jérusalem sera détruite, la montagne du temple deviendra une Colline boisée, son roi, ne lui servira de rien, Sion sera violée et la population déportée à Babel (Michée IIL)

Mais le péril passé on espéra de nouveau etle soldat plein de forfanterie se glorifia de l'heureux hasard qui sauvait Jérusalem, comme d’une victoire. Cette jactance ne fut pas du goût d’Esaïe.

Ecoutez donc la parole de Jéhovah, moqueurs,

Vous qui dominez sur le peuple de Jérusalem !.…..

Vous dites nous avons fait alliance avec la mort,

Nous avons fait un pacte avec le Schéol.

Quand le fléau débordé passera, il ne nous atteindra pas,

Car nous avons la fausseté pour refuge et le mensonge pour abri. C’est pourquoi ainsi parle le Seigneur l'Eternel :

Votre alliance avec le Schéol sera détruite... .

Quand le fléau débordé passera,

Vous serez par lui foulés aux pieds.

Les menaces du prophèteneseréalisèrent pas. Sennachérib passa comme un orage sur la Judée, ravagea tout, mais celte foisencore dés circonstances inattenduessauvèrentleroyaume deJuda. EtJérusalem put, près d’un siècle encore, jouir d’une indépendance relative au milieu des fatales oscillations dela politique assyro-babylonienne et égyptienne. Pendant ce temps, les prophètes furent les grands guetteurs d'Israël. Les voyants de la grande école tous ceux qui ne sacrifiaient pas la parole de Jéhovah aux caprices de l'aristocratie ne cessèrent d'annoncer à Juda une ruine imminente. Sous Manassé on fit taire leur voix importune. Mais versles derniers temps de la monarchie l'agitation fut très grande. Jérémie, Baruch et tous les prophètes de leur parti, lancèrent d’effrayants oracles. Ezéchiel, même sur la terre d’exil, annonçait la destruction radicale des derniers restes de Juda.

- Et c'est toujours la même conception de Jéhovah «et du monde. Jéhovah est le dieu suprôme le grand moteur de l’univers. Comme tel, il dirige les peuples se mêle aux conflits politiques qu'il fait toujours tourner au triomphe de la justice et à sa gloire. Jéhovah gouverne les nations, punit les sociétés malades, relève et soutient les peuples qui font sa volonté. Sa justice n’est pas toujours immédiate, en général il attend que l'iniquité soit à son comble pour la punir. L’Assyrie et la Chaldée sont les grands agents du châtiment divin et leur raison d’être n’estque l'exécution des plans secrets de Jéhovah. Le royaume du nord à été châtié pour ses péchés. Juda le sera aussi s’il ne se repent. Mais les instruments dont Jéhovah se sert pour ses desseins ne connaissent pas la main qui les pousse et c’est pour leur gloire qu'ils font ce que Jéhovah fait servir à sa justice.

C'est par ma force, se dit Assur que j'ai fait tout cela ;

C'est par ma sagesse el mon intelligence

Que j'ai reculé les frontières des peuples et pillé leurs trésors, Renversé les rois, broyé les peuples.

L'orgueilleuse folie !

La cognée s’élève-t-elle contre celui qui la brandit ?

La scie fait-elle la glorieuse contre celui qui la manie ? Comme si le bâton voulait diriger la main qui le lève ! Comme si la verge prétendait mouvoir le bras qui la tient!

Assur sera puni. Cet empire orgueilleux élevé sur les

cadavres des nations tombera. :

Malheur à Assur verge de ma colère ! ur:

La verge dans sa main, c’est l'instrument de ‘na fureur, 4 Je l'ai lâché contre une nation impie.…. LE Pour qu'il le foule aux picds comme la boue des rues. » Mais il n’en juge pas ainsi oh Il ne songe qu’à détruire, Qu'à exterminer les nations en foule...... (Esaie X..)

C'est aiusi que Jéhovah brise le fléau dont il battait les

peuples et qu'il l'abaisse après l'avoir élevé. Et la prédication du prophète devient ainsi la protestation de la justice écrasée contre la violence triomphante.

N’es-tu pas Dieu depuis Les temps antiques 0 Jéhovah notre Dieu saint, Qui nous préserve de la mort...

Toi qui as les yeux trop purs pour regarder l’iniquité, Et qui ne saurais supporter la vue du mal.

Comment peux-tu bien regarder ces perfides, Te taire quand le méchant dévore plus juste que lui? (Habacuc I)

Non Jéhovah ne se tait pas, jusqu’au bout il accomplira sa mission exterminatrice, jusqu'à la disparition de tous les ouvriers d'iniquité qu’il anéantira les uns contre les autres. Et par instants le prophète rêve l’écrasement de tous les peuples par les vengeances divines. Le sang et Îles cadavres s’'amoncelleront, ce sera un grand holocauste en l'honneur de Jéhovah Sebaoth.

Je punirai le monde pour sa malice,

Je rendrai les hommes plus rares que l'or fin, Je les rendrai plus rares que l’or d’Ophir.

C'est pourquoi j'ébranlerai les cieux, |

Et la terre sera secouée sur sa base,

Par {a colère de Jéhovah Sebaoth...

Alors comme une gazelle efarouchée,

Comme un troupeau sans berger...

Chacun fuira vers son pays... (Esaïe XIIT.)

Et malgré tout, il faut reconnaître que la justice de Jéhovah est assez sommaire. À notre point de vue individualiste elle paraît désespérante. Jéhovah punit les nations iniques au risque d'atteindre plus d’un innocent. Le juste est châtié dvec le méchant. Cruelle solidarité ! La race d'Achab souffre à cause du meurtre de Naboth et de lidolâtrie du Baal phénicien, Josias souffre pour Manassé; Jérémie est frappé dans le siège de Jérusalem et dans la destruction de la Judée aussi bien que le faux prophète Hananiah. Tous les membres du corps social sont solidaires. S'il y a des bons au milieu des injustes, ils ne suffisent pas pour apaiser la

colère divine. Terrible doctrine qui, si révoltante qu'elle nous paraisse, n’en est pas moins confirmée par les faits. À côté des sanctions individuelles que la conscience postule et que. la pratique ne réalise pas, il y a les sanctions collectives du Jéhovah fort et jaloux qui, jusqu’à la troisième et quatrième génération, punit sur les enfants l'iniquité des pères.

HI. — « Fiat justilia pereat patria ! » La politique |

des prophètes.

Il est dangereux pour une nation de vivre pour le triomphe de la justice. La morale et la politique ont en général des intérêts opposés. Et, dans ces cent années de lutte où Juda combattait pour son indépendance avec l’énergie du désespoir, les prophètes jouèrent un rôle néfaste. Jérémie, Ezéchiel ne furent rien moins que des traîtres à la patrie, il se donnèrent pour principale mission de décourager les espérances nationales. Et cependant malheur à celui qui enverrait l’injure à ces'‘héros de la conscience. Leur âme était enflammée par la pensée divine ; ils ont vécu pour la patrie idéale pour le royaume de justice, pour la cité de Jéhovah.

Contre la puissance Assyro-Chaldéenne les petits peuples palestiniens avaient un allié naturel l'Egypte. L'alliance égyptienne fut en effet la grande tentation de Juda. C’est de là que l'aristocratie guerrière de Jérusalem attendait son indépendance. Les offres de Mitzraïm étaient séduisantes. On promettait tout, quitte à ne rien tenir, et Pharaon organisait toute sortes de coalitions, puis, lorsque l'ennemi arrivait se cachaitdans ses roseaux et laissait écraser ses alliés. L'Egypte d’ailleurs était en ce temps-là fort affaiblie. Néchao réussit à peine à lui rendre un peu de vie, la bataille de Karkhémis devait définitivement Ia rejeter au delà du désert. Les prophètes, plus clairvoyants que le parti militaire ne’ cessaient de déclamer contre les ruses de la diplomatie eb l'alliance égyptienne. Ils se défiaient de l'Egypte ce roseau brisé perce toujours la main de celui qui s’y appuie. Et puis l'Egypte était le pays des industries de luxe dont l'aristocratie raffolait. L’austère nabi n’aimait pas les habitudes mondaines, les carosses, les chevaux, les palais, qu'on impor-

tait de ce pays maudit. Un état semi-patriarcal leur ‘paraissait bien préférable à ces prétendues merveilles de la civilisation devant lesquelles la sottise des foules s’extasie.

Tous ces préparatifs militaires et toutes ces IntUEss politiques finiront par des désastres. |

Malheur à ceux qui descendent en Egypte pour y chercher du secours, Qui s'appuient sur des chevaux,

Qui mettentleurconfiance danslenombredescharset la force des cavaliers, Mais qui ne tournent pas leurs regards vers le saint d'Israël

Et ne recherchent pas Jéhovah !..

Mitzraïm est un homme et non un Dieu,

Les chevaux sont chair et non esprit,

Quand Jéhovah étendra sa main ;

Le protecteur Chancellera, le protégé tombera,

Et tous deux ensemble ils périront. (Esaïe XXXI).

Pour le prophète tous les armements sont inutiles, il n'y a qu'un moyen de salut, c’est de rester fidèle à Jéhovah ; si Assur doit être exterminé ce sera sans l’intervention de l'épée de l'homme. Recruter des armées, fortifier les murailles de la ville, acheter des chevaux et des chars de guerre, c'est un péché, c'est manquer de confiance en Jéhovah! Et aux hommes de guerre qui s’agitaient fiévreusement pour organiser la défense, le prophète répondait avec une dédaigneuse sérénité: « Ceux-ci espèrent dans les chevaux, ceux-là dans les chars, nous, nous espérons dans le nom de Jéhovah!» Aux yeux du jéhoviste la justice vaut mieux que les préparatifs militaires et la prière des anavim estla meilleure des épées... Il se trompait sans doute : depuis nous avons vu bien des fois l’adorateur de Jéhovah foulé aux pieds par la force et nous avons cessé de. croire à la justice du Dieu des nations. Pour vivre, un peuple doit se traîner dans l'ornière sanglante...

Et cependant les prophètes avaient raison de penser que l'indépendance politique n’est pas le seul idéal pour lequel les hommes doivent lutter. Il valait mieux pour le pauvre Israël, vivre soumis à Ninive et à Babylone que de perdre ses forces dans une lutte inutile contre le monstre oriental.

Les prophètes ne demandaient. qu'une indépendance, l'indépendance de la conscience. L'Egypte, la Chaldée, la Perse, n'inquiétèrent pas leurs vassaux pour cause de religion. Jérusalem ne se livra jamais avec autant de liberté aux discussions sur la thora qu'après le retour de l'exil. Il fallut l'intolérance des Grecs et la vanité d'Epiphans pour enlever à ce petit peuple sa liberté de pensée. Israël n’était pas fait pour la grandeur militaire et l'indépendance politique. Sa mission dans le monde était toute morale, il devait porter l’étendard de la justice au milieu des nations.

Il s'en faut cependant que tous les prophètes aient ainsi découragé les espérances nationales. La plupart au contraire poussaient à la révolte, et, au lieu d'appeler les pécheurs à la repentance, ils rassuraient le peuple et lui promettaient de grands succès contre Assur. Ces zélotes exallés étaient fort dangereux. Ils ne cessaient de crier à travers la ville: « L’épée ni la famine ne séviront pas dans le pays...Jéhovah brisera le joug de Nébukadnetzar roi de Babylone, et l’ôtera du col de tous les peuples ! » Cette prédication convenait admirablement aux espérances naïves des foules toujours optimistes sur l'avenir de la patrie; elle servait aussi les projets du parti aristocrate et militaire, partisan de la guerre à outrance, et qui en toutes ces luttes, se conduisit avec plus de courage que de clairvoyance.Ces agitateurs insensés sont en grande partie responsables des catastrophes où sombrera Juda. Les prophètes de la grande école prennent en face d'eux une attitude ouvertement hostile. Michée, Esaïe, Jérémie, Ezéchiel n'ont pas de menaces assez vigoureuses à leur adresser.

Prophètes qui prédisent pour de l'argent!

lis osent s'appuyer sur Jéhovah, et ils disent: Jéhovah n'est-il pas au milieu de nous?

Le malheur ne nous atteindra pas...

Voici, le soleil se couchera sur ces prophetes,

Le jour s’obscurcira sur eux. (Michée IL)

- F L Leur crime: ils ont égaré la fille de mon peuple, ils ont encouragé les méchants de sorte qu’ils ne reviennent pas de

leur méchanceté. Leur mensonge: ils ont dit : « Paix, paix! et;

il n'y à point de paix. »

Jérémie combattit les illusions du peuple et de ces prophètes avec une violence etune ténacité sans égales : Au début de son ministère il avait cru la conversion d'Israël possible. Principal agent de la Réforme deutéronomique il avait espéré que Juda réaliserait bientôt l’ère messianique, la société jéhoviste. Mais voici l'affluence au temple, la célébration des rites et des fêtes n'ont pas changé l’âme du peuple. Juda reste infidèle à Jéhovah, Or il faut que la justice divine s’accomplisse et que la nation inique soit châtiée. C’est là pour le prophète un postulat de la conscience. Le roi de Babylone exécuteur des décrets de Dieu va venir, il rasera les murs de Sion et emmènera son peuple en exil.

C'est Ià toute la prédication du prophète. Comme il fallait s'y attendre elle fut fort mal accueillie, Les habitants d’'Anatoth, au milieu desquels Jérémie commença son ministère, ne purent supporter ses anathèmes, ils nièrent sa prédication

prophétique et cherchèrent à le faire mourir. À Jérusalem

après la mort du pieux Josiaslessuccès du prophète ne furent pas plus encourageants. Une lutte à mort s’engagea entrele monde officiel de Jérusalem et l’implacable censeur. Les

violences de Jérémie furent grandes et il fallait que laulo-.

rité fut bien impuissante à ces heures troublées pour qu'on

ne se débarrassât pas de lui. On ne lui épargna pas cepen-

dant les tracasseries et les persécutions. Nous le voyons sans cesse en butte au mépris des foules, aux anathèmes de la populace, des prêtres, des prophètes diseurs de bonne aventure, des aristocrates, des tyrans. Il souffre pour accomplir son œuvre, il est déjà l’homme de douleurs que le prophète inconnu de l'exil va décrire en traits immortels. Il voudrait en vain se dérober au joug de la mission divine ; Jéhovah le presse et le violente,il faut qu'il parle!

«Tu m'as enveloppé de tes artifices, Jéhovah, et j'ai été séduit ; tu m'as pris, tu as le dessus ! Ta parole est pour moi une perpétuelle occasion d'opprobre et d’avanies.Je prends la résolution de ne plus penser à toi, de ne plus parler en ton nom ; mais c’élait en mon cœur comme

un feu brûlant enfermé dans mes os ; je me suis épuisé à le contenir et jeen'ar pu. | (Jérémie XX).

Un moment lassé de la lutte, fatigué des outrages qu'il avait amassés sur son front, désespéré de son lourd rôle de Cassandre, il maudit le jour de sa naissance et s’écrie:

Pourquoi, ma mère,m'as-lu donné le jour à moi homme de querelle, en guerre avec tous,que tous maudissent ?.. (XV.)

Qu'importe, le prophète accomplira jusqu'au bout sa désespérante mission, il annoncera la destruction de sa patrie :

Puisque vous n'avez pas écouté mes paroles, voici ce que dit Jéhovah- Sébaoth : J'enrôle toutes les tribus du nord et avec elles Nébukadnetzar roi de Babel mon serviteur, et je les amène contre ce pays et contre ses habitants et contre tous les peuples à l'entour, et je les vouerai à l’anathème et j'en ferai un sujet de stupeur et de dérision, un tas de ruines à perpéluité. Et je ferai cesser parmi eux les cris de joie et de réjouissance, la voix du fiancé et de la fiancée, le bruit des meules et la lumière des flambeaux, (Jérémie XXV).

Et sous les huées du peuple, le fougueux sectaire parcourant la ville et les cours du temple annonce que les prédietions des vieux prophètes vont se réaliser, que la ruine et l'exil sont proches.

Les évènements donnèrent une première foisraison à Jérémie, l'orage chaldéen passa emportant tout. La Judée fut effroyablement ravagée. Le roi, la régente, les hautes classes furent déportées à Babel. Un nouveau roi,Sédécias,remplaça le prince exilé. Il semblait que le peuple instruit par ses malheurs resterait soumis à l'autorité chaldéenne. C'était ce que conseillaient tous les esprits clairvoyants, en particulier Jérémie et Ezéchiel. Mais l'agitation de ces petites tribus était immense. La cour nég'ociait follement avec l'Egypte et les peuples palestiniens. La sottise des nationalistes devait perdre Juda. Plusieurs prophètes, en particulier un certain Hananiah allaient partout répétant ces mots: «< Voilà que je

brise le joug de Babel! » Jérémie comprit qu'il fallait s’oppo-

ser énergiquement à ces illusions imbéciles. A son tour il

Page 1