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III. — Le salut universel

Première apparition de l'humanitarisme:

C'est ici le couronnement du plus grand mouvement religieux avant le christianisme. Nous sommes à l'aurore de l'Évangile de Jésus. Le prophétisme a fait de Jéhovah le Dieu universel. Il a proclamé le dogme fondamental de la religion sociale. Il n’y a qu'un Dieu pour toutes les nations, on l'adore en pratiquant la justice.

L’universalisme devait nécessairement sortir de la conception éthique de la divinité. Un Dieu particulier ne saurait être un Dieu moral. El Schadaï, Elohim, protégeant la tribu qu'il s'était choisie était un fort méchant Dieu. Jéhovah considéré comme divinité nationale, analogue à Milcom ou à Camosh était affreusement partial. La religion du Dieu protecteur entraîne des iniquités révoltantes dans le gouvernement du monde. Mais avec la victoire du prophétisme, Jéhovah grandit, s’épure devient Île Dieu dejusticeetses rapportsavecles goïm se modifient. Chez les premiers prophètes Joël, Amos, Osée, Jéhovah reste terrible aux nations qu'il punitavec la dernièrerigueur pour le seul crime d’avoir pillé les plaines de Jérusalem, et de Samarie. Mais au VIIT" siècle, à mesure que l'horizon politique s'étend, la religion d'Israël s'élargit. Jéhovah le Dieu unique et le Dieu juste doit être un jour adoré par toute la terre. Jérusalem sera le centre religieux du monde. Sur la montagne de Sion afflueront de toutes les extrémités de la terre les hommes de bonne volonté. Esaïe, Michée, lancent le mot décisif; avec eux la religion universelle est fondée :

Il arrivera dans la suite des temps,

Que la montagne de la maison de Jéhovah Sera fondée sur le sommet des montagnes, Qu'eile s’élèvera par dessus les collines,

Et que les peuples y affluéront.

Des nations s’y rendront en foule et diront :

Venez, montons à la montagne de Jéhovah,

A la maison du Dieu de Jacob,

‘Afin qu'il nous enseigne ses voies, . Et que nous marchions dans ses sentiers.

Car de Sion sortira la hora,

Et de Jérusalem la parole de Jéhovah.

-I1 sera le juge d’un grand nombre de peuples, -L'arbitre de nations puissantes, lointaines :

De leurs glaives ils forgeront des hovaux,

Et de leurs lances des serpes ;

Une nation ne lirera plus l'épée contre une autre,

Et l’on n’apprendra plus la gucrre.

Ils habiteront chacun sous sa vigne et sous son figuier, : Et il n’y aura personne pour les troubler. (Michée IV, Esaïe IL.)

Esaïe ne se contente pas d'affirmer le triomphe final de la

religion de Jéhovah, il précise, il annonce que le jour vient

où Tyr apportera au temple de Jérusalem ses g'ains extorqués

et ses profits impurs. L'Egypte, l'Assyrie apprendront

d'Israël le culte du vrai Dieu. Il y aura cinq villes du pays d'Egypte qui parleront la langue de Canaan et qui jureront par Jéhovah-Sébaoth. Les Egyptiens connaîtront Jéhovah ce jour-là et lui feront des sacrifices et des offrandes. Il y

aura une route d'Egypte en Assyrie. Et les Egyptiens et les Assyriens serviront ensemble Jéhovah. Etranges rêves! au

moment où l'Orient était bouleversé par les luttes gigantesques entre les grands empires, Israël espéra la paix universelle et l'union des nations dans le culte d’un même Dieu.

Nous sommes fort loin cependant de l’universalisme de Jésus qui refusait de distinguer entre Jérusalem et le Garitzim. Jéhovah est bien encore le Dieu qui protège spéciale-

- ment Israël. On l'adore sur la montagne de Sion seulement,

Les peuplesconnaîtront Jéhovah, cependant cen'estqu’'à Jéru-

* Salem que sont offerts les sacrifices agréables, Mais encore

un siècle, et nous sommes à Sophonie. Ici la religion nationale élargit franchement ses cadres et s'ouvre à tous les goïm:

Alors je donnerai aux peuples des lèvres pures, Afin qu'ils invoquent tous le nom de Jéhovah,

Pour le servir d’un commun accord.

D’au delà des fleuves de Cousch, Mes adorateurs dispersés m'apporteront des offrandes.

Le grand anonyme ne parlera guère autrement. Sophonie est vraiment le précurseur de temps nouveaux. Les autres prophètes du VIL"* siècle manifestent beaucoup moins leurs sympathies pour l'étranger. Lorsque l'ennemi est aux portes, on ne lui souhaite pas volontiers toutes les bénédictions de Jéhovah. Dans l’'anonyme Zacharie X[L à XIV nous trouvons de violents cris de haine accompagnés de velléités de prosélytisme par le compelle intrare. Il ne s’agit pas ici de conversion des nations mais de soumission aveugle, sous peine de châtiment. Les goïm qui auront combattu contre Jérusalem verront leur chair tomber en pourriture. Ceux qui subsisteront monteront chaque année à Jérusalem à la fête des tabernacles. S'il y a des familles de la terre qui ne montent pas à Jérusalem la pluie ne tombera pas sur elles. ;

Jérémie qui appartenait cependant au parti opposé à celui de Zacharie, n’en est pas moins éloigné du véritable universalisme, Il songe plutôt à maudire les peuples voisins qu'à les convertir à Jéhovah. Sans doute, nous retrouvons encore sous sa plume quelques réminiscences de la large prédication d'Esaïe et de Michée :« Tous les peuples se rassembleront à Jérusalem au nom de Jéhovah... Ils diront : « Nos pères n'ont eu pour héritage que mensonge, parmi les Dieux qu'ils adoraient, aucun n’était capable de les secourir. » D'ordinaire Jérémie ne voit entre Israël et les peuples voisins qu'un rapport de haine et d'envie : « Tous les peuples de la terre apprenant tout le bien que je fais aux Israëlites trembleront et craindront. » |

Pendant l'exil, [Israël débarrassé des soucis, des étroitesses, des rancunes de la vie nationale put librement développer les rêves humanitaires de ses voyants. Avec le grand prophète anonyme, l'âme hébraïque s’éleva à des hauteurs qu'elle n'avait jamais atteintes. Transplanté dans un milieu cosmopolite, loin de l'horizon fermé de la Judée, le prophétisme proclame Jéhovah comme Dieu suprême des

hommes et Israël comme missionnaire de ce Dieu parmi les nations.

C’est ici la grande révolution de l’histoire religieuse. Les religions nationales tombent, la première des religions universelles est créée, l'humanitarisme vient d’apparaître.

L'humanitarisme. ce fut là en effet la grande conquête dû génie hébreu. Israël le premier a considéré l'humanité toute entière comme un peuple de frères adorant un même Dieu. L'Hellade avec son dédain superbe pour l’esclave et pour le barbare, n'admira jamais qu’elle-même et méprisa tout ce qui n’était pas grec. La prédication d'un Saul de Tarse proclamant qu’il n’y a ni juif, ni grec, ni esclave, ni libre parût aux sages d'Athènes la plus dangereuse des folies. Le juif lui aussi méprisait les goïm, mais cela ne l’empêchait pas de faire des prosélytes et de couvrir le monde de ses communautés. Lesreligions monothéistes seules peuvent s’étendre sur le monde. La Grèce avec ses dieux nés de son sol, hôtes de ses montagnes et de ses mers, ses mythes créés par sa langue, espèce de jeux de mots développés pur les poètes, | ses cultes si locaux, si particularistes, n’exerça jamais d'action décisive sur les peuples. L'élite pensante s’en éprit, mais la foule lui resta toujours étrangère. Le Jéhovisme seul devait conquérir le monde par les deux idées d'unité divine et de justice sociale.

Le second Esaïe plus que tout autre a compris la mission divine d'Israël et les destinées grandioses de sa religion. Israël est le peuple que cherchent les peuples, celui qui doit tenir dans le monde l’élendard de la justice haut et levé. Il est le serviteur de Jéhovah que Dieu à envoyé pour le salut des peuples.

Voici mon serviteur que je tiens par la man, Mon élu en qui se complait mon âme.

En lui j’aimis mon esprit,

Pour révéler aux nations ce qui est juste.

Ilne crie pas, il n’élève pas la voix...

Il ne brise pas le roseau cassé,

Jl n’éteint pas la mèche qui fume encore,

Jl juge en toute vérité. |

Il ne se lassera pas, il ne se découragera pas Qu'il n'ait établi la justice sur la terre.

Les îles attendent sa loi. (Esaïe XL).

L'apostolat du serviteur qui doit conquérir. le monde à Jéhovah est le plus beau que l’on puisse rêver. La servitude, les ténèbres, la prison, voilà l’état de notre pauvre humanité. Israël réparera tout cela.

Je L'ai établi pour être la lumière des nations, Pour ouvrir les yeux aux aveugles,

Tirer les prisonniers de la prison,

Du eachot ceux qui sont dans l’ombre.

Mais pour accomplir sa mission divine il faut qu'Israël souffre. Et dans une des pages les plus belles de la prédication prophétique, le Voyant nous montre le serviteur. de Jéhovah sous la forme de victime innocente s’acquittant de sa mission rédemptrice, sauvant le monde par ses souffrances :

...Sans beauté ni éclat, méprisé, dédaigné des hommes, homme de douleurs, Sachant ce que c’est que la souffrance, objet d’horreur, vilenie dont on ne tient aucun compte! Et c'était nos maladies qu’il portait, nos douleurs dont il s'était chargé. Nous le prenions pour un malheureux touché, frappé de Dieu, humilié. Et c’est pour nos péchés qu'il a été meurtri, pour nos iniquités qu'il s’est vu écrasé ; lechâtiment qui nous vaut la paix est tombé sur lui, et c’est par ses blessures ‘que nous sommes guéris... (Esaïe LIIL.)

On se demandes'ils’agit ici d’un Messie homme,ou bien de la partie fidèle de la nation, ou bien d'Israël tout entier souffrant pour le salut des nations.Il me semble que ces trois sens sont également vrais et nous devons les conserver tous les trois. Le juste, individu ou collectivité, doit souffrir pour sauver le méchant. C'est ici la solution du. plus angoissant problème que la conscience hébraïque ait agité, (l'était la

réponse à la question de Job la révélation du sens de la souffrance et de la loi mystérieuse des enfantements de l'humanité. Le sang des martyrs est la semence laplus féconde que la terre ait jamais portée. L’humanité se nourrit de vies immolées pour son service ; pour ia faire marcher il faut que les meilleurs laissent couler de leurs flancs entr'ouverts le sang qui sauve et purifie. C’est grâce au sacrifice du serviteur de Jéhovah que l’amour triomphe de l’égoïsme,la lumière

. des ténèbres etla vie de la mort. Au milieu des tribulations

du juste, vient la Rédemption sociale, Et dans ses crises l'histoire s'arrête devant les immolations volontaires de ceux qui pour travailler au salut universel ont bu la coupe amère, ont été baptisés du baptême de sang. Et cette lutte éternelle, ce combat à mort contre la mort durera jusqu’à ce que s’écroule le vieil édifice fondé sur l’égoïsme, jusqu'à ce que commence la glorieuse révélation des fils de Dieu.

* Ce n'est pas tout, en proclamant la loi de la souffrance volontaire comme le grand mystère de la vie, le prophète a déchiré le voile qui nous cachait nos destinées, il a entrevu dans les lointains de l’avenir,le supplice du Fils de l’homme. Les deux orthodoxies rabbinique et chrétienne, ont vu dans la vision du second Esaïe, une prophétie au sens vulgaire

de ce mot, l'annonce par voie de divination, des souffrances

du Messie, gardons-nous bien ici de toute exégèse mesquine ; ne profanons pas Ia révélation sublime en cherchant dans ses moindres détails la prédiction d’un évènement particulier de la vie de Jésus. Et cependant le Christianisme a bien réalisé l'idéal de victime expiatoire qu'avait conçule Voyant del'exil, lorsqu'il préféra la carrière troublée, orageuse, de celui qui s'immole pour sauver, à la destinée longue et facile de celui qui ne vit que pour soi, lorsqu'il aima mieux mourir sur la Croix infâmante que éouler une douce existence sous les figuiers de Galilée...

Jéhovah n’a pas cependant abandonné son juste serviteur, il ne le laissera pas toujours livré sans défense aux persécutions des méchants. Aujourd'hui l’homme de Dieu souffre, mais demain il règnera. L'Homme de douleurs est aussi le

roi éternellement vivant. Et le Voyant décrit avec enthousiasme la grande apothéose :

Voici mon servileur agit avec sagesse, Il grandit, il s'élève, il monte sur le faite, 2 De même que la foule a eu horreur de lui,

Tant son aspect était défait,

De même il fera tressaillir beaucoup de nations;

Des rois auront la bouche fermée à son sujet,

Car ils verront ce qui ne leur avait pas été raconté,

Ils apprendront ce qu’ils n'avaient point entendu. (LI.)

Mystère de la vie divine dévoilée à nos regards! Le martyr perdune vie matérielle, mais il revit de la vraie vie. Les prophètes, qui plutôt que de trahir la cause de Jéhovah donnèrent tout, jusqu'à leur vie, trônent vraiment dans l’immortalité. Les riches aristocrates qui traînaient dans les palais de cèdre et sur les lits d'ivoire leur inutile et médiocre existence, les conducteurs d’armées qui écrasèrent les peuples sous le sabot de leurs chevaux ont passé, ne laissant derrière eux qu’un gémissement de pitié ou qu'un cri de malédiction. Mais les hommes de douleurs qui prophétisèrent en Sion ont vu leur idéal proclamé à travers le monde et la religion de Jéhovah est devenue la religion de l'humanité! C’est cette même vérité que nous voyons réalisée dans le plus puissant des symboles, lorsque le Christ surgit plein de force et de vie au matin de Pâques, et laissant le tombeau vide, s’élance vers ses disciples consternés. Hier il était entré sombre et abattu dans la vallée de l'ombre de la mort. Et maintenant il apparaît puissant et victorieux, tout rayonrant d'une gloire immortelle !...

Par ses souffrances et son apothéose le serviteur convertira les nations au dJéhovisme et enseignera au monde le salut qui vient de la montagne de Sion. Ce sont ici les plus purs accents que lé mondé antique ait entendus. Jéhovah renonce

à détruire les ennemis d'Israël il veut plutôt les amener à sa loi. Le Père céleste a paru dans le monde :

Je ne veux pas disputer sans cesse, Etre toujours en colère,

Car l'esprit finirait par s'éteindre devant moi, Ce souffle que j'ai créé. (LVIL.)

Ceux qui échapperont àla ruine de Babylone deviendront, comme Israël, missionnaires de la religion nouvelle, Et jusqu'aux îles lointaines, le nom de Jéhovah sera invoqué :

Ainsi parle Jéhovah

Le Créateur des cieux, le seul Dieu,

Qui a formé la terre, qui l’a faite, qui l'a affermie:

Je suis Jéhovah et il n’y en a point d’autre.....

Assembliez-vous, venez, approchez-vous ensemble Réchappés des nations.....

Je suis le seul Dieu juste et qui sauve.

Tournez-vous vers moi, et vous serez Sauvés,

Tout genou fléchira devant moi,

Toute langue jurera par moi,

En Jéhovah seul, dira-t-on, réside la justice et la force. (KLV) Les îles lointaines espèreront en moi

Elles se conficront en mon bras. (LD,

Le temple de Jérusalem cessera d’être le sanctuaire étroit d'une religion particulariste, il sera le rendez-vous de tous les habitants de la terre, la maison de prière de toutes les nations.

Je les ramènerai sur la montagne sainte,

Et je les réjouirai dans ma maison de prière ; 6

Leurs holocaustes et leurs sacrifices seront agréés sur mon autel ;

Car ma maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations. (LV).

L'Evangile du Voyant de Chaldée ressemble beaucoup à l'Evangile de Jésus.

« Vous tous, qui êtes altérés venez aux Caux ! »

Ne croirait-on pas entendre cinq siècles avant le règne de Tibère Auguste la voix douce et tendre qui faisait revivre les malades et relevait les pécheurs en leur disant :

«Venez à moi vous tous qui êtes travailléset chargés et je vous soulagerai !»

Et cependant gardons-nous de surfaire le prophétisme et

de méconnaître ce qui le sépare encore de l’universalisme du Christ. Même chez le Grand Anonyme, Israël reste la nation privilégiée ; ses destinées sont exceptionnelles. Les peuples le serviront et lui apporteront les trésors de la terre. Jérusalem sera bien toujours la cité sainte, la capitale religieuse du monde. Une barrière restait encore à renverser, il faut qu'Israël disparaisse afin qu'iln’y ait plus aucun intermédiaire entre Jéhovah et la conscience humaine. Jésus fera tomber ces derniers vestiges de religion nationale et de culte local, et alors seulement sera possible la nouvelle création annoncée par le Voyant :

« Voici je crée un ciel nouveau ct une terre nouvelle,

Si bien qu'on ne se rappellera plus ce qui aura précédé, On n’en gardera pas le moindre souvenir. (Esaïe LXV).

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