NET LÉ
PR 7 4 ro
Et tu sortiras au milieu des danses joyeuses. » (Jérémie XXX, XXXEI.)
Alors on n'entendra plus des cris à Rama, Rachel qui pleurait ses enfants sera consolée. Car les bergers et les laboureurs s’établiront encore autour de la montagne de Sion, l’âme altérée sera rafraîchie, l'âme languissante sera rassasiée, Mais ici encore la restauration sera surtout morale. Le nouvel Israël sera une nation sainte, Jérusalem deviendra la demeure de la justice. Alors Jéhovah éfablira avec son peuple une alliance nouvelle, un pacte écrit dans les cœurs :
Voici les jours viennent, dit Jéhovah,
Où je ferai avec la maison d'Israël et la maison de Juda
Une alliance nouvelle,
Non comme l'alliance que je traitai avec leurs pères
Le jour où je les saisis par les mains
Pour les faire sortir du pays d'Egypte,
Alliance qu'ils ont violée...
Je mettrai ma loi au dedans d'eux,
Je lécrirai dans leur cœur ;
Et je serai leur Dieu,
Et ils seront mon peuple.
Celui-ci n’enscignera plus son prochain,
Et celui-là son frère en disant #
Connaissez Jéhovah !
Car tous me connaîtront,
Depuis le plus petit jusqu'au plus grand, dit Jéhovah. (Jérémie XXXIIL.)
Mais ce puissant spiritualisme n’a pas empéché Jérémie de concevoir certaines espérances sur la restauration du trône et de l'autel. La dynastie de David malgré tous les mauvais princes qu'elle avait donnés restait pour le parti prophétique la race sainte, la personnification de la nation. La caste lévitique depuis la réforme de Josias avait un rôle capital dans Ja vie religieuse de Juda. Jéhovah désormais ne pouvait être adoré que dans son temple et par ses prêtres. Jérémie associe dans une même espérance le lévite et le roi.
. Je ferai éclore à David un germe de justice,
— ice
Il pratiquera la justice et l'équité dans le pays... Et voici comment or l’appellera :
Jéhovah notre justice, Car ainsi parle Jéhovah : David ne manquera pas de successeur...
Les prêtres, les lévites ne manqueront jamais de successeurs
. Pour offrir des holocaustes, brûler de l’encens et des offrandes : Et faire des sacrifices tous les jours... se De même qu'on ne peut compter l’armée des cieux, Ni compter le sable de la mer, $ De même je multiplicrai la postérité de David mon serviteur, … Et les lévites qui font mon service... (Jérémie XXXIV.) :
La foi d'Israël fut invincible. Les malheurs politiques ne firent qu'augmenter son inflexibilité dans l'espérance. Le vieux jahvéisme des déportés de Samarie ébait trop faible encore et avait sombré très rapidement. Les dix tribus disparurent et Jéhovah ne les rassembla jamais. Mais Juda avait été trop fortement formé à l’école prophétique. Esaïe, Jérémie, le Deutéronome avaient passé par là. Juda. était immortel . Un groupe d'exaltés devait enflammer les restes de la nation. Il osa proclamer avec une clarté et une audace sereines qu'Israël serait rétabli dans son territoire et deviendrait plus prospère que jamais. La fécondité des imaginations que les prophètes de ce temps se faisaient sur larésurrection de leur nation juste, au moment le plus triste de son histoire, est vraiment sans analogue. Ezéchiel écrivit alors les pages les plus étranges qu’on puisse concevoir. Il a si bien la vision de la Jérusalem future, il est si sûr de son rétablissement qu'il organise par avance son code et son rituel. On s’explique facilement cette impertubable assurance lorsqu'on songe que pour l'Israëlite du VIL® et du VI" siècle Jérusalem était la ville sainte et son temple le seul sanctuaire où pût se pratiquer le culte de Jéhovah. Renoncer à la restauration c'était . renoncer au culte, renoncer au jéhovisme., Nous sommes Join ici de la religion d’Amos et de Michée, du culte sans rites et sans prêtres, de la religion de la conscience et de :la justice sociale. L'alliance du prophétisme et du sacerdoce fut certainement un recul. Du moins l’ardent amour d'Israël pour les ruines de son temple et de sa montagne dévastée et
sa foi indéfectible en son rétablissement final, devinrent-ils les principes féconds qui le sauvèrent de la mort et conservèrent au monde la religion de Jéhovah.
Jusqu'à la deuxième déportation Ezéchiel avai comme Jérémie prophétisé contre les conducteurs de la nation qui la poussaient à la révolte et à la ruine. Comme Jérémie il avait annoncé les châtiments terribles et les vengeances de Jéhovah. Mais lorsque la catastrophe fut venue le prophète deviné le consolateur du peuple, la sentinelle de Jéhovah qui veille sur Israël dispersé et refait l’âme de la nation... En ces temps troublés le prophète remplace le roi. Israël n’a eu jusqu'ici que de mauvais bergers qui au lieu de paître le peuple ont vécu de la graisse du troupeau. Faute de berger les brebis se sont dispersées sur toute la face de la terre sans que personne y prenne garde. — Mais voici Jéhovah a enlevé le troupeau aux mauvais bergers. Comme un berger inspecte son troupeau, ainsi il fera la revue de ses brebis éparses et les recueillera de tous les lieux où elles étaient dispersées. Cette idée prend dans les visions d'Ezéchiel les formes les plus variées. Tantôt c’est une plaine couverte d’ossements très nombreux et complètement secs qui,sous le souffle divin, se revêlent de chair, de nerfs et de peau, tantôt c'est la vision de la cité nouvelle et du temple de l'avenir. Le pays d'Israël deviendra un paradis terrestre. Les pluies du ciel seront abondantes, les fruits des arbres seront doux, les bêtes sauvages disparaîtront, le lait, le miel couleront des montagnes. Plus d’oppression, plus de violences. Le peuple vivra dans une paix profonde aussi nombreux que le sable de la mer.
Les rêves degloire politique ont décidément disparu. Les
évènements ont enseigné à [sraël que c'est par sa religion et
non par ses armées qu'il deviendrait la lumière des nations. En voyant au prix de quelles injustices, de quelles misères, de quel sang les puissances asiatiques établissaient leur domination, les sages ont renoncé à espérer pour leur peuple la conquête du monde. Israël sera le peuple de Jéhovah c'est-à-dire une théocratie, sans gouvernement civil, sans
armée, sans politique. [l semble que le prophète s'accomode fort bien d’un état de vassalité qui laisserait Israël libre de s’occuper de la thora, et le délivrerait des soucis du gouvernement et des divisions de la vie de cité. La personne du Messie reste à l'arrière plan. Dans les premiers temps de la captivité Ezéchiel donnait au berger d'Israël le nom defilsde David. Mais dans sa vision de la Jérusalem nouvelle il n’est plus question que du nasi. Le nasi est plutôt un figurant de pompe sacrée qu’un vrai monarque, une sorte de roi prêtre soumis à certaines règles liturgiques et dont on ne voit plus guère l'utilité autre part qu’à l’auteldessacrifices. Désormais le prophétisme a abandonné son Messie davidide. Sophonie déjà n’en parlait plus. Jérémie se contentait de deux ou trois allusions assez vagues. Ezéchiel lui substitue le nasi. C'est que les esprits clairvoyants avaient compris qu'il ne suffit pas d'un bon prince pour faire un bon peuple et que le régime monarchique faisait à [Israël plus de mal que de bien. Après les tentatives de Réforme d'Ezéchias et de Josias on était tombé plus bas que jamais. Manassé et les derniers rois de
Juda avaient perdu la dyuastienationale auprès du parti pro-
phétique. Le Messie roi de gloire est mort, un Messie nouveau va paraître, le Messie homme de douleurs.
Sans ambitions dominatrices et sans Messie glorieux, la nation restaurée deviendra un peuple selon la thora. On ne servira plus les idoles, on ne se prostituera plus auprès des
divinités étrangères, on ne commettra plus l’iniquité. Jého-
vah écrira sa loi dans le cœur de ses rachetés. Il sera leur Dieu et ils seront son peuple.
Ezéchiel ne s’en tint pas là. Il était prêtre et fils de prêtre. S'il espère le rétablissement de son peuple, ce n’est pas seulement pour le triomphe de la justice, c’est pour l'organisation du culte et du sacerdoce dans toute leur pompe et leur solennité. Ici nous faisons une chute ; le prophétisme va se perdre dans les préoccupations rituelles. Un nouvel esprit allait transformer le jéhovisme. Les israëlites fervents du temps de l'exil ne rêvaient que sacrifices, processions, cortèges splendides de prêtres et de lévites dans’ une ville
sainte faite pour son temple et pour le culte de Jéhovah. Les pages qu'Ezéchiel consacre à ces plans utopiques ont paru si étranges que certains critiques ont refusé de les lui altribuer. On se demande en effet comment un prophète a pu s'oublier dans les jeux puérils du rituel lévitique, donner des lois pour les sacrifices, énumérer minutieusement les impuretés légales, se faire l'architecte d’un temple nouveau, décrire le cours d’un fleuve fantastique, diviser la Palestine en douze parties égales au mépris de la géographie. Ne jètons cependant pas la pierre à Ezéchiel. Il fut de son temps. Et lorsque nous comparons son livre au Code de sacristie que rédigèrent les lévites, à cette législation sacerdotale où nous voyons le point de vue moral si monstrueusement sacrifié au point de vue rituel, nous admirons plutôt le prophète de ce qu’au dessus de ces bizarres espérances d'organisation ecclésiastique et de liturgie, il a laissé planer la conception autrement grandiose de la sainte Jérusalem, qui, depuis vingt-cinq siècles, suffit à consoler le monde.
Pour réaliser l'attente des prophètes, il fallait un dernier acte au grand drame, un miracle de Jéhovah. II fallait, que par une de ces grandes révolutions d’empires si fréquentes en ce temps là, [Israël fut délivré des mains du Ghaldéen. Cyrus vint fort à propos pour briser la verge divine. Cette fois la main de Jéhovah se manifestait avec évidence. Le brutal empire assyro-babylonien qui terrifia les peuples par la cruauté de ses déportations tombait devant une nation plus pure, plus morale, et dont la domination devait être en somme bienfaisante à l'Asie.
Israël frémit d’allégresse. Le petit groupe de saints des bords de l’Euphrate suivit les péripéties de la lutte avec un enthousiasme sans cesse grandissant. Un prophète, dont l'œuvre nous est parvenue mêlée à celle d'Esaïe, annonça à son peuple la délivrance dans des pages qui
comptent parmi les plus belles que le génie hébreu nous ait laissées :
Consolez, éonsolez mon peuple, Parlez au cœur de Jérusalem....,
Comme un berger il paitra son troupeau, Il portera les agneaux dans secs bras, ll les pressera sur son sein... (Esaïe XL.)
La ruine de Babylone élait une victoire de Jéhovah lui-. même. Jéhovah s’est battu, il a foulé ses ennemis comme on : foule au pressoir.
Quel est celui qui viènt d'Edom,
Qui arrive de Bosra les habits rouges de sang ?.....
— C'est moi, le proclamateur de la justice,
Le puissant qui sauve.
— Pourquoï tes vêtements sont-ils rouges,
Et Les habits: comme ceux du vendangeur qui foule le pressoir ? — Le pressoir, je l'ai foulé tout seul, | Et d’entre les peuples nul n’a été avec moi;
Et je les ai foulés dans ma colère,
Et je les ai broyés dans ma fureur,
Et leur sang à rejailli sur mes vêtements. (Esaïe LXII).
La domination Chaldéenne représentait pour le pieux Israël le règne de la force aveugle. Le nouvel empire aux mœurs plus graves, avec sa simplicité patriarcale, sa religion au monothéisme simple, aux disciplines sévères, sansimages et sans temples, paraît fort analogue au jéhovisme des prophètes. Cyrus fut considéré comme un adorateur du Dieu véritable comme un serviteur de Jéhovah. Le grand anonyme de l'exil le salua comme le héros d’une mission divine :
«J'ai désigné Cyrus comme mon berger,
Comme celui qui accomplira ma volonté,
En disant à Jérusalem : Sois rebâtie !
Et au temple : sois fondé "..
Je marcherai devant toi;
J’aplanirai les monts,
Je briserai les portes de bronze...
Alin que tu saches que je suis Jéhovah, le Dieu d'Israël Qui l’appelie par ton nom. (Esaïe XLIV, XLV.)
Après la victoire de Cyrus, [Israël quittera les fleuves de. de Babylone pour rebâtir et son temple et sa. ville. Jéhovah lui-même se mettra à la tête de la caravane de retour ;
Voix qui crie :
Préparez au désert le chemin de Jéhovah, Aplanissez dans les lieux arides Une route pour notre Dieu !.., Montez sur une-haute montagne Pour apporter la bonne nouvelle à Sion...
Dites aux villes de Juda : Voici notre Dieu! (Esaïe XL.)
Un avenir magnifique est réservé à la nation une fois de retour dans son pays. Dans la Jérusalem de l'avenir, le mal et la souffrance disparaîtront. La fécondité de ce peuple de justes sera miraculeuse. Son peuple s’étendra par toute la terre et habitera les villes désertes. Les nations afflueront vers Sion pour lui porter les richesses du monde. La Jéru-
salem du prophète inconnu de l'exil est aussi splendide en
ses richesses et en ses joies que celle du Voyant de Patmos.
Et s’exaltant de plus en plus, le grand anonyme en arrive à la vision sublime qui restera toujours pour notre humanité misérable et notre planète déchue, l'espérance enchanteresse, l’éternelle consolation.
On n'entendra plus le bruit des pleurs,
Il n’y mourra plus d'enfants en bas âge,
Plus de vieillard qui n'ait rempli ses jours,
Mourir à cent ans ce sera mourir jeune...
Les jours de mon peuple seront comme les jours des arbres, Mes élus consommeront le fruit de leur.travail,
Ils ne se fatigueront plus en vain;
ls n’enfanteront plus pour la mort.
Ce sera la race des bénis de Jéhovah...
Avant qu'ils n'appellent, j'accomplirai leurs vœux,
Ils parleront encore qu'ils seront exaucés... (Esaïe LAV.)
Et ces espérances grandioses soulevèrent le petit peuple de saints dispersé sur les bords de l’Euphrate et l'entrainèrent: vers les ruines de Jérusalem. Heureux ceux qui espèrent! Le retour de Babylone fut l'espérance poussée
jusqu’à l'utopie. Mais l'utopie d'Israël fut le salut de l'huma-
nité. Sans cette attente obstinée du jour des justices divines, les membres épars de Juda eussent disparu dans la vaste: agglomération de. peuples que les caprices de la guerre.
avaient entassés en Chaldée…. Et le monde n'aurait pas eu la Bible et le Messie...
Ce n'est pas sans une émotion poignante que nous parcou rous ces annales de l'espérance prophétique. Comment ne pas sympathiser avec cette foule de voyants qui se sont avancés à travers les ténèbres pour aller à la rencontre du : Messie. Gette exaltation, cette persistance dans l’attente de l’ère nouvelle nous confondent. IL semble que la médiocrité morale et politique de leur pauvre nation eut dû décevoir ces illuminés. Ils crurent cependant. De leur âme angoissée un immense cri montait vers Jéhovah : :
« O0 situ déchirais les cieux et si tu descendais ! »
Hélas ils allèrent au Schéol avant d’avoir pu contempler l'avènement glorieux du Messie qu'ils attendaient. Ils espéraient!... Et leur illusion fut tragique. Le soleil de justice ne brilla jamais sur eux. Ils ne connurert que la clarté monotone de l'astre banal éclairant un monde de crimes et de sang.
Certes! pour expliquer leur foi ardente,il ne suffit de la soif d'idéal qui reste au fond de l'âme humaine. Il y a dans le prophétisme autre chose que l'aspiration naturelle de Fhomme vers la justice et le bonheur. Thomas Morus, Campanella Hobbes, Saint-Simon, Fourrier et tous les utopiques constructeurs de sociétés parfaites, ont espéré eux aussi. Mais leur édifice sans cesse rebâti croule sans cesse. Seule la vision des prophètes est immortelle. La nouvelle Jérusalem est la cité de l'avenir vers laquelle marchent les hommes. Il y a bien ici un miracle. Les voyants de Juda ont vraiment lu dans l'avenir. Leurs espérances quelquefois étranges, irréali- Sables dans le détail, deviennent vivantes, réelles, sitôt que l'on s'élève au dessus de la lettre morte pour s'attacher à l'esprit... Espérances! que dis-je espérances ? — Certitude ? Oui la prophétie est une certitude, et non pas un idéal flottant de l'imagination humaive, C’est un dessein divin dont Jéhovah lui-même poursuit la réalisation. M. Sabatier ici a dit le mot vrai < Appuyés d’unetpart sur la souveraineté de leur: Dieu, et de l’autre sur l’inflexible loi de la. conscience
morale les prophètes annoncaient avec assurance le châtiment des impies, la consolation des opprimés, le retour des captifs, la guérison des malades, le salut de tous ceux qui se repentent de leurs fautes et qui s'amendent! » La prophétie est une certitude, parce qu’elle est une nécessité morale une volonté de Jéhovah. Ne parlons plus d'espérance messianique, parlons de postulat messianique. Le triomphe du bien sur le mal, la venue sur la terre du Royaume de Dieu, l'apparition glorieuse du Messie roi de justice est un postulat de la conscience.