IL. — Christ-Jésus le Messie vient réaliser les prophètes
Combinant dans une étrange synthèse deux éléments fort disparates et quelquefois contradictoires l'idéal des prophètes et les imaginations des apocalypses, les juifs du premier siècle attendaient au milieu de pénibles convulsions politiques * le prince puissant et glorieux qui devait rétablir le Royaume d'Israël. Des Messies d’un jour passent sur la scène paléstinienne, font quelques disciples, occasionnent quelques séditions, puis disparaissent broyés par une main de fer, Enfin Jéeus vint pour accomplir les prophètes et fonder le Royaume. Il annonçait une bonne nouvelle: Dieu est le Père céleste, leshommes sont lesenfants de Dieu. Il enseignait que l'amour était l'élément universel de la vie, qu'aucune institution sociale ne saurait subsister sur la base de l’égoïsme, que l'humanité toute entière est un peuple de frères unis par l'attraction puissante de la divine solidarité.
Mais pour faire triompher cet idéal il ne fallait rien moins que la destruction radicale et du vieux monde et du vieil homme, et les enfantements mystérieux, les nouvelles naissances d'où sort l'âme régénérée. Et Jésus proclama la ruine de la société antique fondée sur la contrainte et sur l'antagonisme, battiten brèche toutes sesinstitutions: philosophies, législations, empires, sacerdoces. Il osa soutenir que sa justice n’était qu'illusion, sa piété hypocrisie, sa gloire vanité.
Le Royaume était proche. Bientôt le monde allait sombrer dansl’abîme, au milieu de cataclysmesetdegrandssignes dans le ciel, une société nouvelle allait apparaître. Elle se préparait lentement par conversions individuelles dans l'âme des pauvres, des péagers et des prostituées. Dans l'économie future, l'ordre naturel fondé sur la force sera renversé et alors, les derniers seront les premiers et les premiers
seront les derniers. Les débonnaires possèderont la terre. Ceux qui ont faim, ceux qui sont dans l’affliction, ceux qui sont persécutés auront leur consolation. Malheur au riche qui, pour gagner le moude.perd son âme ; il est bien difficile à un riche d'entrer dans le Royaume des cieux...
C'est dans cette condamnation du monde actuel et dans cette soif ardente de perfection, dans cette aspiration vers l'idéal, qu'il faut chercher le principe fondamental de l’enseignement de Jésus. En face de la réalité brutale, le Christ comme les prophètes, a posé la vision grandiose de la Jérusalem nouvelle. Et c'est là la sublimité de la doc- : trine chrétienne, sublimité méconnue des chrétiens euxmêmes infidèles à l'esprit du Maître, qui onteffacé le principe fécond de la religion sociale de l'Evangile sous le vain luxe ecclésiastique et dogmatique.
Mais Jésus ne s’est pas contenté de prêcher le Royaume, Il l’a fondé.Il est le Messie annoncé par les anciens prophètes. Messie populaire, prince de paix, il espère dans la première partie de son ministère réaliser de son vivant même la patrie terrestre et divine, matérielle et idéale.
Alors ceux qui gouvernaient l'Eglise et l'Etat se levèrent contre cet hérésiarque qui annonçait une autre loi que celle de Moïse, ce révolutionnaire qui voulait renverser l’ordre de choses établi...
Jésus aurait pu pactiser avec eux, il aurait pu émousser la pointe de l’épée de la justice, mettre la sourdine aux accents indignés que lui arrachait la vue du formalisme et de l'iniquité. Alors il aurait vécu heureux et paisible, respecté des foules comme les docteurs illustres de son temps, Hillel et Gamaliel. Peut-être même [sraël .aurait-il salué’ en lui le prince glorieux, le Fils de David, l’oint du Seigneur...
Il n'en eut pas le triste courage. 11 aima mieux souffrir que rabaisser l'idéal prophétique à force de concessions et de compromis. Et le Messie fut l'Homme de douleurs. Jésus commença à déclarer à ses disciples qu'il fallait qu'il allât à Jérusalem. |
Mais les souffrances du serviteur de Jéhovah ont été la
semence la plus féconde que la terre ait jamais portée. C'est de son sang que s'est nourrie l’humanité. Désormais, grâce au sacrifice de ceux qui croient au Fils de Dieu, l'amour triomphe de l’égoïsme, la lumière des ténèbres et la vie de Ja mort... Et lorsque Jésus ressuscité fut monté vers le Père, apôtres, confesseurs, martyrs, missionnaires allèrent à travers le monde, préparant la société parfaite et annonçant la venue triomphale du Christ roi sur les nuées du ciel.
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IN. — Le christianisme messianique
Cette prédication eut peu de prise sur la masse des Juifs trop attachée à ses rêves de restauralion politique pour se contenter d'un messianisme purement moral et social. Mais elle eut une influence immense sur le monde gréco-romain. Las de ses idoles usées et de ses philosophies caduques le monde.antique cherchait à tous les vents l’écho d’une parole divine, l'Evangile d'un Dieu inconnu. Les disciples de Jésus vinrent lui annoncer une immense espérance : Le royaume de Dieu est proche, une génération ne se passera pas avant que le justicier ne vienne en sa puissance pour juger les vivants et les morts. Le temps est court, le Maître vient (Maran atha).
Cette foi en l’imminence du retour du Christet en la fin du monde domine le christianisme primitif. Saint Paul atten- | dit toute sa vie Le prochain avènement du Seigneur. Il crut même, les premières années de son ministère, le contempler de son vivantet ce ne fut qu’à la fin que la triste vision du martyre vint s'interposer entre lui et le Christ glorifié qui tardait toujours à venir. L'auteur de l’Apocalypse déerit en traits immortels la destruction du vieux monde et la venue de la nouvelle Jérusalem sur la voûteazurée. Pierre,Jacques, l’auteur des épîtresjohanniques lui-même ont la bienheureuse espérance dans leur cœur et cette espérance est la substance même de leur foi.
« La fin de toutes choses est proche ; soyez done prudents et sobres.» (1 Picrre).
« Affermissez vos cœurs car la parousie du Seigneur est proche. » (Jacques).
« Petits enfants c’est la dernière heure. » (1 Jean).
Et les Eglises partageaient l'attente des apôtres. Elles étaient Convaincues que d’un instant à l'autre le Christ allait revenir triomphant ; elles vivaient les yeux
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fixés sur le ciel. A tel point que les chrétiens abandonnaient les préoccupations du présent siècle comme les Thessaloniciens pour se livrer tout entiers à leur vision. «< Nous, les vivanis restés pour l'arrivée du Seigneur..…nousseronsravissur les nuées du ciel à la rencontre du Seigneur. » Les fidèles de Jérusalem, par une conséquence naturelle de leur foi, établis- Saient parmi eux le communisme.
« La multitude de ceux qui croyaient n'était qu’un seul cœur et qu'une seule âme et personne pe disait que rien de ce qu’il possédait fut à lui, mais toutes choses étaient communes entre eux. »
Le monde attendit, Christ ne revint pas. Il fallait et la soif de justice des premiers chrétiens était trop ardente pour qu ils pussent le comprendre, il fallait des siècles et des siècles pour détruire le vieil édifice et préparer la parousie. Le Royaume ne vient pas avec éclat de manière à frapper les regards, il faut nour le fonder le lent et laborieux travail qui régénère les consciences et enfante les hommes rouveaux. La déception fut cruelle, et les démentis de la réalité brisèrent la foi sociale de l'Eglise. Le monde durait, il fallait se résigner.…... La ruine de Jérusalem n’amena pas la fin du présent siècle comme on l'avait espéré. Dès lors la préoccupation chrétienne commença à se déplacer. On spécula sur le passé, on considéra l’œuvre de Jésus, sa personne, son activité rédemptrice, on s’attacha moins à son retour. Le Messie fit place au Logos. Avec l’épître aux Hébreux et le quatrième Evangile la transformation est à peu près définitive.
Au second siècle le messianisme hébraïque a presque complètement disparu. Pappias peut encore rester dans l'Eglise el accorder ses rèves millénaristes avec ses fonctions épiscopales à Hiérapolis, au risque d'être fort mal jugé par la postérité et d'être qualifié par Eusèbe de l’aimable épithète « simple d'esprit». Les montanistes sont moins heureux que lui. Ils passent pour hérétiques aux yeux de la grande église. C’étaient cependant les vrais orthodoxes aussi bien pour la doctrine que pour la vie. [ls protestaient contre le symbolisme des gnostiques et contre la mondanité de l'Eglise.
Les filles de Philippe annonçaient que la nouvelle Jérusalem allait apparaître dans les montagnes de Phrygie. Tertullien fut le grand apôtre de la secte. C’est pourquoi il est passé à la postérité avec l'étiquette d'hérétique et n’a Jamais été cänonisé.