IV. — Le christianisme dogmatique et ecclésiastique
Désormais le christianisme a rompu avec la tradition hébraïque. Il était venu pour accomplir les prophètes, mais «il les volatilisa en métaphores. »
Cette disparition du principe messianique, était fatale. La philosophie grecque exerçait une pression violente pour substituer aux vieilles idées de résurrection et de paradis sur la terre les spéculations métaphysiques. Le millénarisme était antipathique aux hellènes qui se convertissaient aux idées nouvelles. Le christianisme juif est désormais abandonné.
La théologie des Pères, les dogmes des conciles viennent d'Athènes en passant par Alexandrie. Clément d'Alexandrie, Origène ne sont plus que des demi-chrétiens. Ce sont des hellénistes gnostiques plaçant l'essence du christianisme dans la connaissance, dans la définition théologique,beaucoup plus que dans la vie en Christ. Ici, pas de différence entre les soi-disant orthodoxes et les hérétiques. Athanase aussi bien qu'Arius, Augustin aussi bien que Pélasge sont nourris aux lettres grecques et latines. Ils vivent de Platon, Zénon, Philon, Cicéron, Sénèque, beaucoup plus que d'Esaïe et de Saint Paul. Origène a honte de la loi de Moïse, il avoue que prise au pied de la lettre, elle est inférieure aux lois des Athéniens, des Spartiates et des Romains, et il ne s'en console qu’en lui donnant un sens allégorique.
Le dogme grec de l’immortalité de l'âme survint d’ailleurs fort à propos pour achever l'espérance du Royaume, et pour reléguer les vieilles idées apocalyptiques dans Île mystérieux avenir d’un jugement dernier, si loin de nous qu'il n’a plus aucun sens. Le Royaume n'est pas de ce monde. C’est dans le ciel que doit être faite la volonté de
Dieu. La terre n’est pas notre patrie. Nous sommes étrangers et voyageurs ici-bas, et notre âme souillée par fe contact de la matière, n’aspire qu'à s’en dégager pour reprendre la route de l'éternité. |
Puis, la préoccupation ecclésiastique parut, aussi funeste pour le messianisme que l'avait été la préoccupation dogmatique. L'Eglise monopolise les anciennes promesses. Désormais le Royaume c’est le triomphe de l’orthodoxie sur l’hérésie, des Athanasiens sur les Ariens.
Monstrueuse apostasie ! ce que les prophètes et Jésus annonçaient, c'était cette organisation compliquée, cettehiérarchie savante, ces embarrassants intermédiaires entre Dieu et la conscience humaine ! Une fois de plus le sacerdotalisme avait tué le prophétisme. Le Royaume de Dieu était fixé emprisonné dans uneinstitution visible. Un corps de prêtres prétendait régler la conduite et la foi des multitudes, imposer ses rites et ses formules, arrêter le souffle de l'Esprit et distribuer les grâces divines. |
On sait à quoi tout cela a abouti. La piété chrétienne devenue dévotion. Le sacerdotalisme théologique et ecclésiastique substilué à la religion de la conscience et de la vie. sociale, l'église à la place de Dieu et les règles de l'église à la place de la loi éternelle, l’opus operatum dusacrement magique lavant les âmes indépendamment dela foi de l'individu. Enfin l’anéantissement des volontés libres sous l'autorité hiérarchique, l'autorité d’une caste faisant peser sur le monde un couvercle de plomb. | R
L'alliance de l'Eglise et de l'empire, la pourpre de Constautin achevèrent ce qu'avait commencé la théologie d'Origène et l’ecclesiologie de l’Évèque de Rome. Longtemps avant la balaille du Milvius les chrétiens avaient renoncé à leurs colères contre la grande Babylone. La doctrine de Pierre et de Paul sur l'origine du pouvoir et les pages si regrettables de l'Epitre aux Romains et de la Prima Petri, (1) portèrent leurs fruits. Avec les apologistes on commence ‘à
(1) Que chacun soit soumis aux puissances régnantes..… Les puissances qui existent sont voulues par Dieu, en sorte que celui qui fait de l'opposition aux puissances résiste à l'ordre de Dieu.
s'apercevoir que la haine entre l'empire et l'Église était la haine entre deux alliés naturels. Les théologiens chrétiens accordent au prince un empire de droit divin.
Constantin combla les vœux des évêques, etréalisa la paix de l'Eglise. Alors le trône et l'autel furent inséparables, l'empereur devint le Messie. Théodose, Charlemagne, ces grands dominateurs de peuples réalisèrent le rêve de l'empire chrétien. L'Eglise et l'Etat retrouvèrent en eux leur unité, en attendant que le pape grandissant fasse du prince temporel son vicaire et que l'Occident se traîne dans le sang pour savoir qui de la tiare ou du sabre incarnexa le Royaume de Dieu...
Ce n'était rien encore, après avoir cessé de croire à l’avènement du Royaume de justice l'Eglise cessa de croire à la justice elle-même. Elle devint le complice des satisfaits et des privilégiés de ce monde ; elle se mit du parti des forts contre les faibles, des riches contre les pauvres. Trop pressés de convertir le paganisme, les chrétiens se convertirent à lui, |
On se fait difficilement une idée de l'influence qu’exercè-
rent sur le christianisme grandissant les habitudes païennes La civilisation antique était aristocratique, oppressive. Le christianisme à son contact abandonna les traditions de pauvreté, de don de soi-même, d'égalité et de justice qui furent le lot des premiers chrétiens.
- Sans doute la prédication des prophètes et de l'Evangile continue à gronder en accents terribles dans les écrits de quelques Pères. Ambroise, Basile, Chrysostôme prêchent le relèvement des pauvres et des déshérités avec autant de véhémence qu'Amos de Tékoa.
« Le richeest un larron. ( Basile. ) Le riche est un brigard. Il faut qu'il se fasse une espèce d'égalité en se donnant l’un à l’autre le superflu. Il vaudrait beaucoup mieux que tous les biens fussent en commun. (Chrysostôme )
L'opulence est toujours le produit d'un vol, s’il n’a élé commis par le propriétaire, il l’a été par ses ancêtres. ( Jérôme )
La nature a établi la communauté, c’est l’iniquité qui a fait la propriété privée. (Ambroise. )
Mais avec le Vm* et le VI®* siècles ces voix se taisent. Les évêques sont des grands et des princes, l'Eglise est devenue le chien de garde des aristocraties. Elle ne vit que pour pour prosterner les foules, pieds et poings liés, sous le joug de ses prêtres infaillibles et de ses tyrans rois de droit divin.
Il est vrai, que même alors le christianisme ne réussit pas à se renier lui-même et à abandonner la croyance en la justice de Jéhovah. En un sens l'Eglise du moyen-âge fit des prodiges protégeant les petits contre la férocité des grands, relevant les faibles el les souffrants, établissant un peu de paix et de bonté, au milieu de la férocité universelle relevant l'idéal de l'Occident que les barbares avaient laissé tomber dans la poussière.
Mais l'Eglise n’en avait pas moins abdiqué sa mission sociale. Elle inventa de très beaux moyens pour aider les foules à supporter l'injustice, elle ne chercha pas à réaliser la justice. Elle fit de vaines aumônes, mais elle ne travailla pas à supprimer le paupérisme. ( Il y aura toujours des pauvres avec vous! ) Elle avait définitivement rompu avec son passé. D’humble et pauvre qu'elle était, elle devint fastueuse et riche. Durant tout le moyen-âge, les biens du clergé ne cessèrent de s’accroître. En ce temps-là on achetait le ciel en faisant de grandes donations aux monastères et aux églises. Au XIT*° siècle la moitié de l'Allemagne était domaine ecclésiastique. Dès lors il était difficile au catholicisme de rester impartial en face du problème social. L'Eglise ne pouvait être que conservatrice. Avec Thomas d'Aquin la chute est définitive,le droit de propriété est désormais légitimé.Les exigences de la vie sociale doivent faire plier toutes les autres devant elles, proclament les scolastiques. Chacun s’occupant de sa chose, il s’en occupe avec plus de soin ; le droit de propriété est d'institution divine ; la richesse de quelques uns et la pauvreté de tous les autres est une conséquence inévitable de l’organisation des sociétés.
Et cependant, au fond des âmes, fermentaient toujours les germes féconds que l'hébraïsme avait semés. Le messianisme et l'esprit social du christianisme primitif réapparaissent:
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dans les hérésies du moyen-âge. Hérésie !.… toutes les fois qu'un homme ou une secte s’élevaient contre le vice et la richesse du clergé, l’orthodoxie les anathématisaïit, les flétrissait. Mais la puissance de l'Espritbrave les excommunications des conciles. Vers le X[®% siècle une immense espérance traverse les foules. Le raonde lassé de l'éternel conflit attendait une ère nouvelle où l'existence serait plus facile et la justice moins boiteuse. De toutes parts, des voix se levèrent qui annonçant la venue des derniers temps, le châtiment de l'Antéchrist et de l'Eglise dégénérée.
Au XIII" siècle l'attente devient plus imminente, les visions apocalyptiques se précisent. Joachim de Flore paraît, dont l'influence fut immense. Le monde finira bientôt, Nous sommes déjà aux angoisses des derniers jours ; l'Eglise sera châtiée pour son infidélité; seule la vertu du monachisme la sauvera. Ces idées furent développées par l’ordre de Saint François d'Assise, d'où semble être sorti l'Evangile éternel faussement attribué à Joachim de Flore. Saint François envoie ses disciples annoncer le Royaume de Dieu, prêche la pauvreté, le culte de la nature, l’oraison et la contemplation. Poétique et merveilleuse tentative pour ramener dans l'Eglise l'esprit évangélique et messianique. Et cependant ce n'était pas là le véritable hébraïsme. L'hébraïsme n’est pas ascétique, c’est la religion de la vie qui ne fuit pasle monde, qui ne brise pas le corps, qui refuse de séparer la terre du ciel et la matière de l'esprit. Le monachisme avec le célibat, l’exaltation de la virginité, les devoirs factices et stériles du couvent à la place des devoirs sociaux, n'était que restauration païenne, ce n'était pas la religion du Royaume de Jésus.
La secte d'Assise resta dans l'Eglise. La papauté sût admirablement capter un mouvement formidable qui menaçait de tourner contre elle. Mais hors de l’Eglise les troubles continuaient. De hardis prophètes s'inspirant de l’Apocalypse entraînaient de grandes foules à leur suite. L'Evangile éternel exerce sur les âmes une influence que les anathèmes des pontifes ne réussissent pas à comprimer. Des hérésies
nombreuses commencent en Allemagne et en Italie. Mafhilde de Magdebourg, Dolcino, Jean Miliez et bien d'autres égarés de l’idée chiliaste continuenten ces tristes temps la tradition du christianisne primitif. L'Eglise s’en débarrasse en les couvrant de ridicule et d’ignominie. Toutes les fois qu'un laïque ou un clerc veut attaquer le faste et la richesse du clergé, il voit s'élever contre lui des accusations de toute sorté, et généralement il finit au fond des prisons ou à la flamme des bûchers,