‹ Le socialisme devant le vieux monde; ou, le vivant devant les morts; suivi de Jésus-Christ devant les conseils de guerreChapitre 11 sur 50 · LE SAINT-SIMONISME · texte numérisé non relu

LE SAINT-SIMONISME

Saint-Simon avait compris que le monde devait faire peau neuve. Il avait dit : « L'Ordre ancien était constitué par et pour » la guerre ; l'Ordre nouveau doit être constitué par le travail » et pour le travail, » A la suite d'une tentative manques de suicide, sa pensée, qui avait été jusque-là exclusivement économique et scientifique, s'éleva au principe religieux. Il écrivit le Nouveau christianisme, et comprit que «l'Age d'or est devant nous. »

Saint-Simon avait bien vu que la création do l'Ordre social nouveau était un immense prob'ème ; il savait bien qu'il n'en avait pas la solution, et il demandait qu'elle fût misa à l'ordre du jour du grand congrès do la science, chez tous les peuples civilisés.

Le Snnt-Simonisme proprement dit fut une œuvre posthume des disciples, qu'il ne faut pas confondre avec celle du Maître. Une brillante pléiade d'hommes jeunes, ardents, pour la plupart pleins de talent et embrasés du saint amour de l'humanité, s'unirent, vers le dernier tiers de la R: slauration, sous l'invocation du nom de Saint-Simon, et fondèrent une E

Purement critique d'abord, cette Ecole battit en brèche avec une gran le vigueur la politique du libéralisme et son économie politique anglaise. Ce fut elle qui commençi, dans le domaine de l'opinion publique, la déconfiture, opérée, des Economiste.-- dits aujourd'hui de la vieille Ecole. Elle se livra à do série ix travaux historiques et réhabilita, contre les excès do Fin Iwidualisme libéral, le principe de gouvernement et d'autoiilé. Toutefois elle sentit que ce principe ne pouvait plus se soutenir sur la base matérialiste de la force brutale, et tenta bientôt de l'asseoir sur une base morale et religieuse.

Ici ses erreurs commencent. Moins sage que son Maître, elle crut avoir résolu le grand problème organique de l'Ordre Nouveau.

Ses travaux historiques et sa réaction, légitime dans son principe, contre les dévergondages individualistes des doctrines politiques et économiques du libéralisme, l'emportèrent. Elle ava t compris la succession des affranchissements historiques : Transformation d •> l'Esclavage en Servage, du Servage en Salarial; nécessité de l'abolition du Salariat, ernière forme de l'Esclavage. Entraînée par l'apologie du principe d'autorité et par l'étude d*) l'organisation féodale et théocratique du moyen à^c, elle prit pour solution un rep'àtrage historique impossible. Cela consistait à appliquer à la donnée de la i.ouvelle société, — imlustrie et travail, — la hiérarchio que l'ancienne société avait f ite pour la guerre, c'est-à-dire cette forme feoJale et la hiérarchio théocratique elle-même.

Le Sdnt-Simonisrne fit cette opération dans toute la rigueur et l'absolu de la conception pure, de la pensée qui coupe, taille, tranche et bàlU sans trouver d'obstacles.

L'individualité gênait ; on supprima l'individualité, en admettant que les inférieurs obéiraient avec amour, dans chaquo fonction, à des chefs qui seraient toujours, chose admise encore, les plus aimants et les plus capab'es, et qui se révéleraient, se poseraient et seraient acc'amés par les inférieurs. L'Eiection était proscrite comme contenant le principe de l'individualisme et de la division.

La Propriété gênai', (t gênait si fort, qu'on ne pouvait évilemment rien faire avec elle. On supprima la Propriété. — Des travaux historiques très remarquables sur les transformations de la Propriété et ses corrections successives, comme dirait Lamartine, amenaient celte conséquence' dernière qu'elle devait disparaître dans sa forme personnelle. La Propriété do l'hommo sur l'homme (Esclavage), avait été successivement adoucie, et finalement, le droit nouveau avait déjà proclamé son abolition absolue dans l'ordre direct et marchait au complément indirect de cette abolition. D'autre \ art, la Propriété de l'homme sur la chose avait, de siècle en siècle,été réduite par la réduction proive du taux do l'intérêt. Cet'e seconde Jorme de la Propre» é converg ait donc sur zéro comme la première.

D'autre part, tous les arguments de la philosophie du dix-huie, de la Révolution 1 1 du 1 bérajisme contre les; rivi~ lêges politiques de la nai -sauce et contre les classes priv légiées : -, noblesse et clergé, repris avec une giando et beaucoup do talent, furent dirigés par le Saint-Simccontre le dernier privilège de lanaissar.ee, le privilège social, celui do la propriété et de l'éducation, et cont e lesclasses privilégiées de l'ordre actuel, riches tt oisifs. Et l'héritage individuel fut démoli.

L'abandon volontaire d? la Propriété par les riches, et la sup-

pression légale de l'héritage, devaient constituer l'Etat saint-simonien propriétaire universel des terres et de l'industrie, régulateur suprême du travail, chef et directeur absolu des trois fonctions : l'Art, la Science et l'Industrie.

Chacun était travailleur dans l'un de ces trois ordres, c'est-àdire, suivant sa vocation reconnue par les supérieurs, industriel,savant ou artiste, et chaque travailleur était fonctionnaire de l'Etat saint simonien. L'État saint simonien lui même était théocratique. La hiérarchie sacerdotale, en effet, composée par hypothèse des plus aimants et des plus capables en titre de direction morale et sociale, classait, administrait, conciliait et dirigeait; et tout allait, qu'on nous passe le mot, sur des roulettes.

Quoique bien autrement savant, c'é'ait tout aussi chimérique et naïf que l'ordre et l'accord, supposés aussi, dans l'Owennisme et dans toutes les variétés du Communisme facultatif. Néanmoins, autour de celte erreur colossale qui appliquait rétrospectivement à la donnée nouvelle du développement sociai une forme ancienne, la forme théocratique, nous le répétons, des travaux de premier ordre en philosophie de l'histoire, de la politique, de l'économie, de la religion, sont dus à l'Ecole saint-simonienne. Son influence sur le mouvement intellectuel contemporain a été considérable, et ceux qui croient qu'elle est morte sans répandre abondamment dans le monde la monnaie de son riche héritage sont de bien grands ignorants.

Le Saint-Simonisme avait pour formule de Répartition : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres* Il paitait de Y inégalité et de Yautorité, sentait fortement la hiérarchie, et, on tout, procédait de haut en bas sans admettre jamais l'élection.

Toutes les variétés du Communisme visent plus ou moins fortement à Yégalité aussi égalitaire que possible, si je puis employer cette expression, et font tous les efforts imaginables pour échapper à la nécessité de la hiérarchie. Elles admettent pour formule de Répartition soit Yégalité absolue, soit la devise puérile: A chacun suivant ses besoins. A l'opposé du Saint-Simonisme, elles ne pourraient, d'après leur principe, demander qu'à Yéleclion la constitution de l'autorité.

Dans leurs procédés , le Saint-Simonisme et le Communisme sont donc l'inverse l'un do l'autre. Tous deux pourtant supposent l'abolition du droit personnel de Propriété, suppriment l'Individualité, concentrent toutes les puissances sociales aux mains do la Collectivité dirigée par le gouvernement et représentée par l'Etat, dont tout homme n'est plus qu'une dépendance, un rouage, sous la forme do fonctionnaire public.

Au reste, lo Saint-Simonisme*, chose étrange, n'avait pas même conçu ce que j'appellerai, faute de meilleure expression,

un changement de figure de la société. A cela près, que les individus devenaient tous fonctionnaires hiérarchisés et que l'Etat-Sacerdoce régularisait les rapports industriels , artistiques, etc., les populations restaient groupées comme el'es le sont aujourd'hui. Le travail continuait à se comporter comme il le fait dans le morcellement de l'atelier communal. Le Saint Simonisme n'avait pas eu la moindre idée de la transformation de la Commune et de son organi-ation combinée, coopérative et unitaire. L'agriculteur, par exemple, restait sur son champ et dans sa ferme: seulement il était fermier de l'Etat, et pouvait être envoyé par ses chefs, et suivant son degré de mérite, dans une ferme supérieure ou inférieure. Le système morcelé et anti-sociétaire de l'exploitation industrielle actuelle subsistait.

C'était, en somme, un Socialisme négatif, mais facultatif, ayant la prétention d'arriver à ses fins par la conviction des esprits et l'exaltation religieuse du dévouement et de l'amour dans les cœurs.

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