‹ Le socialisme devant le vieux monde; ou, le vivant devant les morts; suivi de Jésus-Christ devant les conseils de guerreChapitre 20 sur 50 · SI. POURQUOI, CEPENDANT, NOUS NOUS SOMMES MIS DU CÔTÉ DU BON DIEU · texte numérisé non relu

SI. POURQUOI, CEPENDANT, NOUS NOUS SOMMES MIS DU CÔTÉ DU BON DIEU

Il n'y a qu'une difficulté à cela ; mais elle est grave, et je la

produitsavec regret et timidité. Le Créateur est dans son tort, j'en conviens. Je me range, contre ses idées aventureuses, à l'autorité des hommes de sagesse et d'expérience, mieux placés que lui pour voir de près les choses. Mais pourtant ce qu'il a fait est fait, et les esprits émirents ont beau proclamer les vices de sa création, il n'y a pas moyen d'y rien défaire.

De telle sorte que, dans les combinaisons les plus sages, les plus étroites, les plus vertueuses, les plus ennuyeuses, en un mot les plus conformes à la saine morale, nous trouvons toujours contre nous ces damnées passions du bon Dieu qui rendent le peuple mécontent de tout, et, aujourd'hui plus que jamais, l'homme ingouvernable. Eh bien ! sans doute, il est légitime de mater et de comprimer, par tous les moyens, ces détestables forces divines qui, déplorablement, sont l'âme humaine elle-même. Mais nous ne pouvons hélas! cacheter, ficeler et cercler, si bien qu'elles ne rompent sans c. sse , les enveloppes les plus morales et les plus légales. Le mal est là. Il en faut tenir compte.

Cette dernière considération seule a pu nous décider, nous autres Phalanstériens, à accepter, en fin de compte, l'œuvre de Dieu, vaille que vaille. Nous n'avons pas la liberté du choix. Nos moralistes et nos hommes d'Etat antisociaux ont certainement pour eux la raison, l'intelligence pratique, les lumières, la morale et le droit. Mais Dieu a le fait. C'est forcés et contraints que nous nous mettons avec Fourier du pai ti du bon Dieu, quoiqu'il nous en coûte.

Avec un peu d'esprit, on trouve des arguments pour toutes ks causes. Fourier, qui n'était pas sot, en a imaginé pour celle-ci d'assez forts. Il a eu, je le confesse, le tort de se mettre délibérément avec Dieu et la nature humaine telle qu'elle est, contre les saines doctrines, sans faire nos réserves respectueuses. Nous n'essayerons pas d'exposer tou3 ses motifs. Ils sont souvent iirévérencieux envers la compression et la morale douce et pure qu'il caractérise ainsi par dérision. Avec plus de sagesse et comme part à faire au fou, disons que, pour mauvais que soient en eux-mêmes, la passion, la jouissance, l'attrait, le plaisir et le bonheur, on gagnerait cependant quelque chose à une combinaison capable de rendre attrayant le travail et toutes les vertus véritables, d'intéresser les passions à l'exercice du bien, à la pratique du vrai, de mettre enfin l'amour des richesses et des plaisirs eux-mêmes dans le parti de la morale.

A force de faire du plaisir l'opposé de la vertu, on a fini par rendre la vertu fort maussade. Si le plaisir et la vertu allaient de compagnie au lieu de se tourner le dos, on ne lâcherait pas tant la vertu pour attraper le plaisir. Et même, en courant après le plaisir on attraperait la vertu. Je sais que c la déplaît aux mo-

ralistes. Ils tiennent à ce que la vertu soit insupcrtable, le travail répugnant, le devoir rude et pénible, afin qu'on les aime uni* quement pour eux-mêmes... comme ces vieilles laides qui ont la prétention de se faire épouser, mais pas pour leur fortune.

On remarque, il est vrai, qu'ils s'arrangent généralement pour se faire un petit sort aussi confortable que possible. Ou les voit adonnés à l'amour de la bonne chère, des places, des honneurs et /l'haïssant pas les sinécures. Mais c'est encore la faute de Dieu et des passions, ce n'est pas la leur. Ils rendent, en outre, tant de services à la société en prêchant au peuple la résignation, l'amour du pain sec, de l'eau claire, de l'ennui, de la peine et du travail répugnant, qu'on ne saurait trop les mettre à l'aise pour qu'une telle besogne soit bien faite. Leurs paroles sont d'ailleurs une infatigable et courageuse protestation contre leur propre conduite.

Nous admirons cette haute vertu. Mais, si les moralistes, austères par état, na peuvent capituler avec le plaisir, nous aurons meilleurparti des politiques. Ceux-ci considéreront plus volontiers peut-être, aupointde vue terre àterre de l'utile, qu'il ne seraitpas trop mal de mettre des ingénieurs sociaux sur la voie étroite et peu suivie qui mène au Paradis, afin d'en rendre l'accès facile et le parcours séduisant, tout en couvrant de pierres et d'épines le grand chemin qui conduit tant de gens à l'Enfer. Le Paradis ne perdrait rien à ce que l'on y pût aller, à bon marché, en diligence de chemin de fer. Les bonnes intentions, dont l'Enfer est pavé, n'y seraient du moins plus conduites par le^ agréments de la route. Le ciel se peuplerait, et la terre y trouverait son compte.

Si l'on nous accorde quelques concessions dans ce sens, on reconnaîtra sans peine que les conceptions socialistes étroites, pauvres, monastiques et monotones, n'ont pas grandes chances de succès, aujourd'hui que l'humanité n'en est plus au brouet noir des Spartiates et ajx idées des moines du onzième siècle. Résignation pour résignation, résignons-nous donc à accueillir le plaisir, la variété, la joie, la vie, le «bonheur, la liberté et l'attrait, à condition de leur faire épouser le bon, le beau, le vrai et l'utile.

De cette façon, on ne sera plus aussi passionné pour la médiocrité et la petitesse. On se guérira de l'amoar exagéré du genre triste et ennuyeux. O.i concevra l'Association intégrale sans s'effrayer de sa grandeur. On l'acceptera avec toutes ses richesses, sauf retranchement, je le concè ie, de ce qui paraîtrait par trop agréable. On s'empressera, en un mot, de quitter les idées étroites en général, et en particulier les corporations industrielles de Bûchez, renouvelées des institutions laïques ou monacales du moyen â;2e, pour entrer tout bonnement au Phalanstère. — J'en

reviens toujours là ! désolé de ne pouvoir mettre plus de variété dans mes conclusions.

S V. CARACTÈKE HOXOKABLE DE L'ÉCOLE DE BUCHEZ.

Si Bûchez n'a pas fait grand chose de bon comme système, s'il a une peur exagérée de Satan, de ses pompes et de ses œuvres, il a contribué à développer dans le Socialisme moderne un sentiment de dévouement, de devoir et de sacrifice qui n'est pas une solution du problème social sans doute ; qui est très compatible avec la recherche d'un idéal tout autrement large que le sien ; mais dont le culte, peu répandu dans le vieux monde égoïste qui le prêche au Peuple, donne précisément, au Socialisme qui le pratique largement aujourd'hui, une force qui suffirait à son triomphe.

En somme, l'Ecole de Bûchez mérite une sincère estime. Elle a fortifié l'âme du Peuple. Son austérité est bonne pour les temps de lutte. Son dévouement convient au Socialisme militant

Socialistes ! nous marchons à la conquête du bonheur pour tous; mais le chemin qui conduit à la Terre Promise est hérissé de ronces et d'épines. Pionniers de l'humanité, que le saint amour de Dieu et de nos frères qui souffrent nous rende durs à la peine. Ce n'est pas le temps de chanter et de jouir. L'important, après tout, n'est pas que nous nous reposions, nous, sous les doux ombrages. Si ce rxmheur nous est réservé, nous en jouirons en bénissant Dieu. Que si nous n'y devions pas attendre, nous remercierions Dieu encore, en regardant nos mains déchirées par les ronces, de nous avoir choisis et trouvés dignes pour faire la route qui y conduira, après nous, nos frères des générations à venir.

Que les fils de Bûchez nous pardonnent donc les critiques que nous devons faire de leurs idées comme conception et système, et qu'ils acceptent, pour leurs caractères, leurs sentiments, leurs travaux et les services qu'ils ont rendus à la cause du Peuple, nos témoignages fraternels^

Chez ces hommes sincères, l'austérité du verbe n'est pas, du moins, un manteau hypocrite. Leur moralisme est tout autre chose qu'une couverture et une exploitation : c'est une foi. Aussi le peuple ne les confond-il point avec ces sceptiques, ces athées, ces économistes et ces satisfaits qui lui prêchent la morale de résignation, afin qu'il les laisse digérer tranquillement et confortablement.

Bûchez et l'Atelier nous ont fait plus d'une mauvaise querelle : nous n'en estimons pas moins les hommes, nous n'en honorons pas moins leur organe. L'organe et les hommes ont bien mérité de la cause sociale.

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