S 1". SYSTÈME DE BUCHEZ
Voilà, tant bien que ma!, pour les idées générales de 3uchez. Quand on est chef d'Ecole , pourtant , il faut bien finir par sortir des généralités et accoucher de sa petite formule pratique de réforme du vieux monde. C'est une nécessité de l'état. Er, ma foi, pour ceux qui ne veulent*pas se contenter avec humilité, comme nous autres Phalanstériens, de prendre bonnement et simplement, dans l'œuvre d'un grand génie, tout ce qui peut paraître de durée et de bon usage ; pour ceux qui tiennent à créer eux-mêmes un monde à leur façon , dûment breveté quoique sans garantie du gouvernement, ce n'est pas déjà une si pet te atfaire. Le spirituel et profond M. Bérard, — ministre présomptif des travaux publics de la rue de Poitiers si les couloirs dr \'Assemblée n'ont pa- menti (et je confesse que tout ce qu; s'y dit n'est pas parole d'Evangile), — ce jeune homme, du pl',s bel avenir, me criait l'autre jour, dans le tumulte, à la tribune, quand je demandais mes quatre séances : « Prenez six y cirs pour nous
» créer votre monde nouveau , et vous vous reposerez le sep- » tième ! » (C'est ainsi, du moins, que rimpmmp'u, euinmedit Boileau, a été m's au net au Moniteur.) J'observe que ce spirituel jeune homme en parle bien à son aise? .L? voudrais l'y voir, hein? mon pauvre Pierre Leroux, vous qui avez pri-;, il y a seize ans de cela, dans la Revue encyclopédique , je me le rappelle comme d'hier, l'engagement formel de nous fournir une conception sociale entièrement de votre façon, fructus ventris tui, et qui, à l'heure qu'il est, êtes toujours enceinte! Comme ils y vont, ces jeunes messieurs!
Bûchez donc, ayant senti le besoin do créer, — plus heureux ou plus malheureux que Pierre Leroux, je ne sais lequel dire, car la grossesse de Leroux est une hydropisie ou bien nous aurons un enfant superbe, — accoucha avant terme d'un petit fétus communiste, malingre et que je crois peu viable. Voici les caractères tératologiques de ce petit être :
Un certain nombre d'ouvriers du même état, pas trop, s'associent. Ils empruntent et travaillent, travaillent tant qu'ils peuvent. Ça n'est pas attrayant et c'est peu lucratif. Tant est cependant que, peu à peu, s'ils s'accordent, le devoir, l'esprit de sacrifice et le règlement aidant, ils amortissent le capital, le remboursent et bonsoir ! Adieu, mon Capital, nous n'avons plus besoin de toi, serviteur de tout mon cœur! — J'ai déjà dit combien c'est économique et ingénieux.
On vit donc tant bien que mal. On forme un fonds de prévoyance. Si l'on fait passablement ses affaires, ce qui est difficile par le temps qui court, on appelle de nouveaux frères ou bien l'on commandite fraternellement d'autres petits embryons sans leur demander ni intérêts, ni dividendes, ni restitution du capital. Chacun renonce à la propriété personnelle, à sa part sépaiée du bénéfice de l'ensemble. La propriété est anonyme, collective, abstraite. C'est tout juste un petit monastère industriel, une petite abbaye où l'on fabrique des souliers, des chaudrons ou des serrures.
C'est d'un bon et honnête sentiment, c'est moral, et, quoique peu ambitieux, utopiquo en diable dans un siècle de dissipation, de luxe, qui veut jouir — et qui a raison, parce que cependant le bon Dieu ne nous a pas donné la faculté et le désir de jouir pour que nous aimions à nous ennuyer par devoir.
En présence de nos cruelles réalités de misère, on conçoit qu'on ait conçu cela, et il est honorable de l'avoir conçu ; mais ce n'est pas fort. Corbon en est. Corbon, notre vice-président à l'Assemblée, bon et noble cœur qui sent fortement la misère du peuple, qui l'aime fraternellement et qu'une austérité de caractère, simple, naturelle et sans affectation, devait conduire là. Il
est fâcheux qu'une conception aussi pauvre, aussi stérile, rétrécisse de bons esprits.
Cette conception est un replâtrage du passé. C'est, textuellement , l'application du principe des constitutions monastiques à une industrie monotone, toute réserve faite de l'égalité, de l'élection démocratique et du droit d'aller, de venir et do rester, pour parler comme feu le premier projet de préambule de la Constitution. Et encore est-ce moins ; car les moines réalisaient les grandes économies de la gestion domestique unitaire, tandis que la communauté de Bûchez est purement d'atelier. Le morcellement de l'industrie domestique subsiste en plein.
§ S. LES EXTRAVAGANCES SOCIALISTES DE DIEU , CRÉATEUR DU CIEL ET DE LA. TERRE, SOUVERAIN SEIGNEUR DE TOUTES CHOSES.
C'est une chose étrange que la manie des conceptions étroites et des idées pauvres !
Eh! ce serait très bien, votre restauration industrielle et laïque des ordres monastiques, votre retour aux corporations du moyen- âge greffés sur Communisme; ce serait fort bien, si le bon Dieu eût prévu cela et nous eût bâti en conséquence. Mais il paraît qu'on ne s'avise jamais de tout, même quand on est bon Dieu. Dieu donc, a négligé de se faire assister, pour procéder à la création, d'une petite Constituante de philosophes et de moraliste?, adversaires acharnés des richesses perfides, du luxe tentateur et des plaisirs, amis passionnés de la médiocrité et de la pauvreté dans tous les genres, ce qu'ils prouvent généralement par leurs œuvres. Le bon Dieu a eu des idées à lui. Faute de s'être environné de lumières suffisantes, de s'être conformé aux régies, il a créé un monde et une humanité qui n'ont pas le sens commun, un monde apte à tout produire! magnifiquement paré et préparé, recelant dans son sein fécond des trésors infinis. Il a livré à l'homme la baguette magique du Travail attrayant pour faire jaillir partout, à volonté, de ce monde, les eaux vives des richesses surabondantes. Et puis il nous a pétris d'ambitions inextinguibles, d'une soif démesurée du confortable et du bon, voire du beau, du grand, du somptueux. Il a incarné en nous l'amour de la variété , de la diversité , du mouvement , c'est-à-dire la vie dans sa plénitude active. Nous dotant très richement, voulant nous établir royalement sur la terre dont il nous livrait le gouvernement en nous faisant pour cela , tout exprès , à son image, il n'a pas craint de nous constituer des goûts princiers, de nous inspirer sous toutes les formes l'ardent désir de ces biens immenses auxquels il nous réservait, afin que nous fussions stimulés à les conquérir et heureux d'un bonheur très énergique et très vif, quand nous fer ions intelligemment notre tâche collective de Vice-Divinité slt la terre.
Nous destinant à jouir comme lui, il nous a donne, ô immoralité ! comme à lui-même, une énorme capacité pour la jouissance, des ressorts d'une vigueur et d'une variété désespérantes, enfin tout ce riche clavier de facultés, de besoins, de spontanéités , de penchants et de passions incompressibles, qui font le désespoir de la morale de médiocrité.
Tel a été l'ordre de ses idées. Ces témérités socialistes, ces dangereuses utopies, ces rêves creux d'un pur esprit qui n'a point de corps, comme dit le Catéchisme, et qui, par une conséquence naturelle de ce genre d'existence, connaît fort mal les choses du monde réel, ont eu sur la création, les effets les plus fâcheux.
Dieu sans doute est un être infiniment intelligent, devant lequel, au point de vue de la religion, — si respectable depuis le 24 février, n'est-ce pas, Monsieur Thiers ? si utile à la propriété, n'est-ce pas, Monsieur de Montalembert ? si excellente pour les gens du commun, n'est-ce pas, Monsieur Cousin? — nous devons nous incliner en adorant.... du moins pour tout ce qui concerne les affaires extérieures et le gouvernement du monde invisible.
Dieu, cependant, nous pouvons dire cela entre nous législateurs et philosophes, a toujours vécu, c'est notoire, dans un isolement absolu. Depuis les siècles des siècles, il se tient loin des affaires. Abîmé dans sa solitude infinie, concentré dans la profondeur insondable de son moi éternel, absorbé dans son indicible majesté, sa pensée ne travaille qu'avec elle-même et sur elle-même. Plus la puissance de cette intelligence est grande, plus ^on absorption intérieure est profonde , plus on conçoit qu'elle soit sujette à des absences , à des écarts , à des illusions extrêmes en ce qui concerne le méprisable domaine du réel, du fini, dont elle est séparée par l'abîme de son propre infini.
Dieu étant lui-même l'objet de sa pensée, l'infinité de l'objectif, occupe 'nfinimenten lui l'infini du subjectif (je crois, le diable m'emporte, que je suis aussi profond que M. Cousin, et certainement je commence à attraper son style). La conséquence nécessaire de la perfection absolue de Dieu, c'est qu'il pense à lui, rien qu'à lui, et qu'il y pense de la toute-puissance de son infinie faculté pensante : — je connais même des philosophes qui , à force de méditer sur cet acte divin et s'efforçant de se rapprocher du suprême modèle, sont devenus semblables à lui -ur ce point.
Je me flatte que ces considérations philosophiques tirées de la nature hyper-transcendante de l'Etre des Etres, concilient le respect que nous lui devons dans l'ordre spirituel et religieux, avec les vérités que l'expérience, la politique et le maniement 'es choses humaines ont appris aux personnages éminents de
l'Académie des sciences morales et de nos Assemblées parlementaires. N'est-ce pas d'aiileurs un hommage à rendre à Dieu, que de reconnaître qu'il est complètement étranger aux choses de ce misérable monde ? C'est par sa grandeur même que nos petitesses lui échappent, et c'est sa majesté qui fait son incompétence.
Grâces à ce raisonnement qui a son prix, et dont je demande qu'on me tienne quelque compte, M. Thiers et tous les hommes d'Etat, tous les hommes forts qui ont eu pendant 18 ans et plus la main dans les affaires, peuvent désormais, sans scrupule et en pleine paix avec leurs récentes opinions religieuses, tenir pour établi que l'Etre des Etres, par cela précisément qu'il est le plus grand des théoriciens est totalement dénué d'esprit pratique. Monarchiste respectueux, M. Thiers disait du papa d'Oliban (nom familier sous lequel on dit que cet homme d'Etat désignait Louis-Philippe), « le Roi règne et ne gouverne pas. » Croyant convaincu, il peut maintenant, non moins respectueusement et avec plus de raison encore, appliquer sa' maxime favorite au Père Eternel. — Cette opinion d'ailleurs a pour elle l'inattaquable doctrine de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, de la religion et de la politique.
Je n'ai pas craint de consacrer quelques lignes à ces considérations graves. C'est une thèse qu'il fallait établir. La compétence de Dieu en matières sociales nous menait à l'abîme. La politique et la morale de médiocrité ne pouvaient plus sortir d'affaire.
Maintenant que j'ai assez proprement, j'ose le dire, rétabli les vrais principes, nous avons nos coudées franches. Les conséquences socialistes tirées de la nature des êtres ne pèsent plus une once. Nous pouvons juger les passions, les tendances et les facultés dont le créateur a gratifié l'humanité, comme elles le méritent. En résumé, nous reconnaissons avec les moralistes de tous les temps et les orateurs éminents de l'Assemblée nationale, que l'homme , tel que Dieu l'a fait, ne vaut pas le diable. Ses passions le trompent, ses aspirations l'égarent, son amour de la liberté, ses indéfectibles besoins de plaisir, de bonheur, de jouissance, toutes eus forces sont en lui autant de faiblesses, d'espérances folles, impossibles, immorales et de tentations perverses. Au nom de la morale et de la politique, nous avons le droit de flétrir tout cela en principe et d'en corriger vertement, dans la pratique sociale, les citoyens et les citoyennes de la République démocratique. Le peuple n'est pas dans ce monde-ci pour s'amuser, mais pour travailler. Voilà la vérité.