LE SOCIALISME DE PROUDHON
§ bb. PORTRAIT DE LA BÊTE.
Abomination de la désolation! Nous y voici ! C'est le nionstrum horrendum du Socialisme, la bête à sept têtes de l'Apccalypse, le démon incarné, Satan, B.Mial et Beîzebuth, trois diables en uc.e seule personne, c'est-à-dire l'inverse tout juste de la sainte Trinité. On n'avait encore songé qu'à un Antéchrist; Proudhon c'est bien autre chose !
Avant d'entamer cet affreux Proudhon, qu'on me permette une adorable propos d'une jolie femme dans une des tribunes de l'Assemblée ces jours derniers.
— « Qui est-ce donc cette belle tête, front découvert, là-bas, » troisième rang, en haut, seconde travée, dans la direction de » mon binocle?
» — Jean Reynaud, » répond le collègue qui démontrait à ces dames la collection de la Souveraineté nationale.
« — Pas possible ? Quoi ! Ceux qu'on voudrait voir si laids » sont si bien ! quand il y en a tant dans les bons, dans les ex- » cellents... au contraire...» Je n'achève pas. Je ne me soucie pas, pour me montrer narrateur trop fidèle de me faire rappeler à l'ordre par la majorité... Allons ! voilà que je viens encore de lâcher une sotti.-e.
» — Et Proudhon ! montrez-moi le donc celui-là ! Ah ! pour le » coup ce sera une figure horrible !
» — Voyez, madame, à votre droite, en haut, le premier du » second banc, à la naissance de la partie qui fait ceintre ?
» — Celui qui écrit? avec des lunettes? ces cheveux blonds? » cette bonne, figure honnête, placide et fraîche?
» — Précisément.
» — Pas possible, mor.siouT un tel, vous vous amusez de no- » tre ignorance ! Si vous cous disiez que c'est M. Léon Faucher,
» ni. Bonjean, M. Vezin, M. Croton ou quelque autre défen-
» seur de ia propriété et de la famille Ce sont ceux-là qui
» doivent avoir des figures douces !.... »
Je raconte fidèlement l'histoire. En somme, la dame fût très déconcertée.
Mais elle a de quoi se rattraper contre les figures socialistes, avec les portraits que l'on vend de nous dans Paris et les départements à cette heure.
Il est de fait que Proudhon a aujourd'hui le privilège, et tout privilège a son prix, de condenser sur sa tête les plus grandes colères des ennemis du Socialisme. Antithèse la plus énergique de la Propriété, il est devenu une véritable synthèse de l'animadversion des propriétaires. 11 fait en ce moment, pour l'édifice du Socialisme, ia fonction d'un paratonnerre. C'est sur cette inflexible pointe de platine, dressée contre le ciol et qui ne bronche pas, que se décharge et glisse, sans y mordre, la foudre des plus gros nuages. L'ouragan du 31 juillet, accompagne de tous se?* roulements de tonnerre et de la grêle des ordres du jour motivés, ne l'a pas plus entamé qu'unegoutte de douce pluie du printemps tombant sur une boule d'acier poli. Il H robar et ses triplex.
Ce diable d'homme est tellement cuirassé dans ses idées que rien n'y fait. Quel malheur qu'une telle intrépidité ne soit pas au service des bons principes? Ses collègues disent devant lui dans les comités, d'une voix réservée et polie sans doute, des aménités dans le goût de celle-ci, par exemple :
« 11 faut se défendre de toute proposition qui vient de M. » Proudhon. Il doit y avoir quelque venin dedans. »
Proudhon répond de son bon gros accent franc-comtois. — « Eh bien ! Messieurs, ça sera comme vous voudrez. Nous re- )> prendrons cola un peu plus tard. Je voudrais faciliter la liqui- » dation pour qu'elle se fît dans l'intérêt de tout le monde. Ça » sera comme vous voudrez : n'en parlons plus. »
Ces enr3gés de socialistes ont un calme, une foi et une simplicité , qui n'appartiennent qu'aux grands criminels. On ne rencontre pas ce fâcheux indice chez leurs adversaires.