‹ Le socialisme devant le vieux monde; ou, le vivant devant les morts; suivi de Jésus-Christ devant les conseils de guerreChapitre 30 sur 50 · LES ADVERSAIRES 1>U SOCIALISME · texte numérisé non relu

LES ADVERSAIRES 1>U SOCIALISME

I 23. Les Vivants.

Noua avons passé en revue les principaux affluents du Socialisme.

Est-ce que tout le Socialisme est contenu dans ses affluents?

Pas plus que l'Océan n'est contenu dans les fleuves qui s'y déchargent.

Le Saint Simonisme, le Phalanstérianisme, les diverses Ecoles communistes, et le Parti-Proudhon, ne sont que les formules, les sources, les centres de vibration, les foyers de famée, de lumière ou de feu du Socialisme. Le Socialisme intégral, c'est tout cela réuni, et, en outre, tous les ébranlements, toutes les vibrations, toutes les idées, tous les sentiments, toutes les explosions et toutes les flammes que ces énergies diverses, combinées avec les traditions historiques, philosophiques, chrétiennes et révolutionnaires, ont communiqué à l'opinion, à la masse humaine, à la masse vivante et pensante, chez tous les

peuples civilises. Oui, chez tous, en France, en Allemagne, en Angleterre, dans l'Europe entière, et déjà, quoiqu'en dise M. de Tocqueville, qui ne reconnaîtrait plus son Amérique, aux Etats-Unis et même aux Républiques méridionales.

Le Socialisme est aujourd'hui partout.

Voyez tout cequi s'écrit, tout ce qui s'imprime, les livres, les brochures, les journaux, les romans, la poésie, la prose: dj quoi tout cela est-il imbibé? Et tous ces projets, toutes ces propositions qui poussent de toutes parts, qui semblent sortir partout de terre comme les germes au printemps, tomber du ciel comme les grenouilles et les crapauds après une pluie d'orage? Le Socialisme est partout, vous dis-je! Vous en êtes inondés.

Mais voyez donc ce q«ie vous dites vous-mêmes pour le combattre ! rendez-vous compte des efforts que vous faites pour le saisir, le dompter, le vaincre ! et, par dessus le marché, de l'inutilité de ces efforts.... Vous n'êtes pas des Hercules, et lui il est un Antée ; et, dès que vous l'avez, mis à terre, la Terre sa mère lui rend des forces dix fois, cent fois supérieures à celles que vous avez déployées pour l'abattre.

Le Socialisme est dans l'opinion, dans l'air, dans le Peuple.

Il est aussi insaisissable que le Choléra.

Il se joue de vos résistances vaines.

L'eau que vous jetez sur lui pour l'éteindre, se change en alcool et en huile, irrite et grandit ses flammes.

Et vous-mêmes, sans que vous vous en apperceviez plus que dumouvementde la terre, qui cependantvousfait faire de 200 à 300 lieues chaque minute, il vous emporte...

Est-ce que M. Thiers, « après y avoir beaucoup songév » beaucoup pensé, beaucoup réfléchi » (comme toujours) n'a pas accouché lui-même d'un petit fœtus socialiste? Qu'est-ce donc que ses réserves de certains travaux de l'Etat pour les temps de chômage, sinon un avorton du Socialisme , et du plus absurde encore ?

Dès que le Socialisme va se faire un peu comprendre en haut, devenir un peu possible , paraître un peu nécessaire, vous allez voir quels progrès fera M. Thiers en Socialisme ! il boudera bien un peu , comme il a boudé ia République ; il ?e fera un peu prier ; mais il finira, le temps venu, par se montrer tout disposé à sauver la République sociale, comme nous le voyons tout prêt déjà à sauver la République démocratique, comme il l'était hier à sauver la Royauté, comme il le sera demain à sauver

l'Empire. M. Thiers est né sauveur. Un peu plus tôt, un peu plus tard, son inextinguible dévouement le conduira à vouloir sauver le Socialisme. Vivez un on deux ans, et vous verrez.

Qu'est-ce qui oserait prononcer aujourd'hui à l'Assemblée nationale, avec ce suprême dédain qu'y mit, en son fauteuil, M. Sauzet, président de l'ancienne Chambre, les paroles suivantes : « Nous sommes ici pour faire des » lois, et non pas pour nous occuper à donner de i'ou- » vrage aux ouvriers ? »

Parce que la brutale et aveugle insurrection de juin a été vaincue, parce que l'on n'a pas inscrit textuellement le Droit au Travail dans la Constitution , quelques-uns imaginent que le Socialisme a perdu du terrain. Pauvres aveugles! Il en a énormément gagné. Il en a gagné même à l'Assemblée nationale.

I 26. Les 'Morts.

Voilà donc, n'est-ce pas, qui est bien établi : le Socialisme est plus fort que vous. Il est vivant, et vous êtes des morts. Et vraiment oui, des morts, car vous ne vivez pas. Voyons, vivez-vous ? gouvernez-vous ? Quel signe de vie donnez-vous? Où est votre politique, à l'intérieur, à l'extérieur? Qu'est-ce que vous voulez? qu'est-ce que vous proposez? Pensez-vous à quelque chose? Pas d'idée, pas d'action, pas de volonté; inertie, passivité, stagnation ; impossibilité radicale de faire un mouvement quelconque ; paralysie même de la pensée ! Et pourtant vous avez des finances pour vingt-sept mois, l'ensemble des forces publiques, une armée de 500 mille hommes, tous les attirails, tout le bataclan d'un gouvernement centralisé, et pas d'embarras à . extérieur; car l'Europe aristocratique, l'Europe que vous re devriez pas craindre et que vous craignez , est encore plus mal hypothéquée que vous. Et vous ne faites rien, rien, rien, rien ! vous attendez le retour de la confiance, vous regardez si le printemps s' aval ce...

A quels signes reconnait-on la mort, sinon à l'absence des signes de la vie ?

Et ne prenez pas pour de la vie les mouvements intérieurs de votre vieille société. Il y a des mouvements intérieurs dans tous les cadavres. Cela s'appelle la décomposition.

Et pourquoi ètes-vous morts? Pourquoi? Parce que, au lieu d'entrer avec sagesse, avec prudence, les yeux ouverts, mais enfin d'entrer résolument en voie de Soda-

lisme ; au lieu de demander au Socialisme ce que vous n'avez pas, ce qui vous manque, l'idée du temps, la foi du temps, et, par conséquent, la force du temps et la vie vivante, vous vous obstinez à demeurer dans le cadavre de la vieille forme sociale, essayant de le galvaniser. Or, la science vous dit qu'en galvanisant un cadavre, on ne fait qu'une seule chose : on en rend la décomposition plus hâtive.

En politique comme en religion , la vie c'est la foi. Où est votre foi ? A quoi croyez-vous? à la Monarchie? Allonsdonc ! les enfants croient encore à Ctoquemitaine, mais à la Monarchie vous ne les y feriez plus croire. A la République? Mais la République, qu'est-ce que cela? Une pure forme mécanique. Que doit-elle faire, la Republique? voilà la question. Comment y répondez-vous? Rien, Rien, Rien, pas de réponse. Vous n'avez donc pas la foi; vous n'avez donc pas la vie ; vous êtes donc morts. Or, le So cialisme a la foi.

Lé So cialisme a foi à la Société nouvelle, à la jeune Société qu'il porte dans ses flancs , qu'il sent remuer dans ses flancs, et qu'il aime d'un amour dévoué et maternel. Il y a plus; lui seul, entendez-vous bien, lui seul a une foi solide aujourd'hui à la République.

Les douze mille socialistes qui vous ont combattus en Juin, des socialistes bien insensés, des socialistes criminels, j'en conviens (il y a des criminels partout), ces douze mille hommes , égarés en grande partie , coupables en petit nombre (Lamoricière lui-même l'a déclaré franchement à la tribune), ces socialistes que vous transportez, je vous le demande à vous-mêmes, ne sentezvous pas en eux les plus énergiques, les plus intrépides soldats de la Republique ? Bien employés, bien conduits, des hommes de cette trempe ne seraient-ils pas vos forces les plus vives contre toutes les usurpations monarchiques? Vous le comprenez -vous mêmes, et, dans le tête à tête, ous en convenez.

Le Socialisme, dans ses écarts, dans ses aspirations, dans sas aveuglements, dans ses haines et dans ses colères, peut devenir criminel, et il l'est quand il provoque à la guerre civile, quand il prend les armes contre le produit du Suffrage universel. Mais ses haines, ses violences, l'énergie de ses révoltes elles-mêmes, prouvent qu'il est vivant. Vous me direz qu'il a été vaincu dans ses violences. Oui, et tant mieux. 11 est bon qu'il reçoive des leçons quand il devient factieux; qu'il apprenne à se faire pacifique, calme, respectueux pour l'ordre et la légalité:

car, fort comme il l'est, maître comme il l'est de l'avenir, c'est par le calme, par la raison, par l'idée, non par la force brutale qu'il doit conquérir les âmes, organiser la société nouvelle.

Mais s'il a été vaincu dans sa violence, il ne l'a été que par des intérêts qu'il doit convertir et non pas briser, associer et servir et non anéantir, et j'observe que des intérêts ne sont pas des Idées. Des intérêts menacés s'unissent un jour pour le combat. Mais ces intérêts sans Idée se divisent le lendemain de la victoire. Croyez- vous n'en avoir pas la preuve ?

Des Intérêts sans Idée, c'est toujours la mort. Sans Idée et sans Foi, vous n'êtes que de purs intérêts, des faits, des aggrégations friables de matière morte.

Vous êtes donc morts ! — Toujours la même conclusion... c'est désespérant.

Or, puisque vous êtes morts, que> c'est convenu, que pourtant vous ne le comprenez pas bien encore, que vous ne savez pas encore bien pourquoi, il faut que je vous le dise. Et qui sait si, en m'écoutant bien, vous ne trouveriez pas moyen de ressusciter ? C'est cela qui serait un miracle ! Je vous offre d'en essayer.

g 27. Pourquoi vous êtes morts.

Vous n'avez encore rien compris , vous ne comprenez rien encore à votre temps, à la société moderne, actuelle, à ses besoins, à ses nécessités, à ses passions, aux idées qui se développent en elle.

On dit que deux ou trois jours avant le 24 février, Louis-Philippe engagea gaiement un Anglais à différer son départ, afin de voir « comment se menait une émeute à Paris. » Croyez-vous que le roi-citoyen connaissait bien, le 22 février, l'esprit de son peuple?

M. Guizot se prenait pour un grand politique et il était placé pour avoir des renseignements sur l'état du pays. Pensez-vous qu'il en connût bien les dispositions véritables?

Croyez-vous que la cour^de Marie-Antoinette et la noblesse avaient une notion bien claire de l'état des âmes dans le royaume et dans la bonne ville de Paris, quant l'on dansait si joyeusement à Versailles , la veille de la prise de la Bastille?

Et Charles X et les siens, et tant d'autres ? et le roi de Prusse, qui fait aujourd'hui même du veto sur le droit chasse, et reproduit si textuellement Louis XIV?

Cependant à toutes ces époques, les signes des temps

étaient fort visibles. Quand le ciel est noir et que îe tonnerre gronde, il semblerait qu'il n'est pas difficile de prévoir l'orage.

Je vous l'ai déjà dit et vous le savez bien vous-mêmes : Les Idées qui montent sont les forces vives des nations, comme la sève au printemps est la force vive de la nature. Rien n'y résiste.

Au dix-huitième siècle, en France, la force vive c'était la Philosophie.

La Philosophie du dix-neuvième siècle c'est le Socialisme.

Or, avant 89, la Noblesse connaissait eaucoup mieux la littérature, les idées et les œuvres de la Philosophie du dix-huitième siècle, que la Bourgeoisie ne connaît depuis quinze ou vingt ans celles du Socialisme.

Cette Noblesse ne comprit pourtant pas que la Philosophie était la force du temps, et qu'une transformation politique et sociale en était h conclusion irrévocable. La notion de la toute-puissance politique et sociale des Liées philosophiques et de leur incarnation dans la Bourgeoisie et dans le Peuple, n'entrait pas dans l'intelligence •le la Cour, du Clergi supérieur et de la Noblesse.

Réfléchissez maintenant à ce qui se passe depuis dixhuit ans.

Depuis dix-huit ans , sous toutes ses formes diverses , ?e Socialisme travaille. L'activité philosophique et politique, qui était dans la Bourgeoisie avant 89, dont la Bourgeoisie tenait encore, en phase descendante, le dé sous la restauration, elle l'a tout à coup abdiqué en 1830.

Qu'a fait depuis 1830 la Bourgeoisie officielle, l'Oligarchie influente? Victorieuse, maîtresse du terrain, elle a cessé de penser. Elle s'est engraissée, elle s'est endormie. Elle a abdiqué l'idée pour devenir un intérêt, pas autre chose. En fait de Philosophie, elle s'était fait ce pâle Eclectisme dont elle ne s'est seulement plus occupée depuis 1830, que pour en faire débiter à la jeunesse les pillules opiacées, par la vertu des traitements universitaires et du programme exigé des bacheliers. Quant à la politique, à l'intérieur, elle n'a eu qu'une formule passive, la Résistance, et à l'extérieur une formule non moins passive, le Renoncement systématique et l'Abaissement continu.

Qu'ett-ce que c'était que cette Philosophie et celte Politique? L'abandon absolu de toute activité, de toute initiative, pas autre chose ; la négation de l'action, rien de plus. Pour parachever la description symptômatique de la Bourgeoisie parlementaire de 1830, ajoutez que l'Op-

position n'y faisait elle-même que du vent et des intrigues.

Entre temps, le Socialisme travaillait. Il produisait, il formulait avec l'invincible activité de l'Idée dont l'heure a sonné, tous les éléments, bons ou mauvais, mais historiquement logiques, du dogme démocratique et social du dix-neuvième siècle.

De même qu'une partie intelligente, généreuse, initiatrice de la Noblesse, avait ccmpris les philosophes du dix-huitième siècle, et s'était fait philosophe elle-même ; de même, — et dans des proportions beaucoup plus considérables, le cercle étant beaucoup plus grand, — une partie généreuse, intelligente , initiatrice de la Bourgeoisie, comprenait le Socialisme et se faisait Socialiste. Quant au Peuple, lui, par sa position, il était fatalement destiné à comprendre.

Le foyer d'activité de la pensée et de la force nationale s'était donc réplacé ; et, chose incroyable ! la Bourgeoisie officielle, électorale et parlementaire, l'Oligarchie des Satisfaits ou de ceux à qui il ne manquait que des portefeuilles pour l'être, c'est-à-dire la Gauche et la Droite comme le Centre, s'obstinaient tous- trois à rester, de tout ce mouvement des idées au-dessous d'eux, dans une fabuleuse ignorance...

Que de fois nous les avons avertis ! que de fois, pandant ces dix-huit années, nous leur avons crié : « Mais o occupez-vous donc des choses sérieuses, du mouve- » ment des esprits, du travail qui s'accomplit dans les » idées, des problèmes à résoudre, des solutions qu'on » en propose, des solutions qu'il leur faut trouver si » celles que l'on propose f ont insuffisantes ! »

Que d-3 fois nous leur avons répété : « Malheureux, » songez-y donc, vous gouvernez ! vous avez charge des » corps et des âmes, et vous abandonnez les corps à la » misère, et vous ne vous souciez pas même de connaître » ce qui se passe dans les âmes! »

Que de fois, précisant davantage, leur rappelant que la Noblesse avait méconnu les besoins, les idées. les droits de leurs pères, comme ils méconnaissaient les idées, les droits et les besoins du peuple , et qu'elle l'avait payé cher, nous leur dépeignions cette fatale analogie du position, leur disant : « Le Peuple, aujourd'hui, » dévore des masses de publications socialistes. 11 existe » toute une littérature, immense, que vous ne connais- » 8ez pas et qui grandit chaque jour ! Il se fait . un » énorme mouvement de presse, de librairie, de prose » et de poésie populaires, de petits livres à deux sous,

» à cinq sous, â dix sous, et d'ouvrages plus considera- » blés , de journaux, de pamphlets, de canards, de fac- » tums de tous genres, dont vous ne soupçonnez pas » même l'existence! et tout cela forme, au-dessous de » votre somnolence et des misérables discussions de vo- » tre sphère parlementaire, un courant formidable que » vous devriez au moins connaître ! La Noblesse du temps » passé lisait du moins les philosophes, connaissait leurs » écrits. Vous, vous dédaignez tellement les choses du » Peuple, que non-seulement vous ne savez pas ce qu'il » lit et ce »iu'il pense, mais qu'encore vous ne voulez pas » croire qu'il pense et qu'il lise ! »

J'ai vu, moi, des députés d'alors, bonnes gens du reste, mis en contact fortuit avec des ouvriers socialistes, tomber des nues et rester les bras cassés, de tout ce qu'ils avaient entendu. L'un d'eux, à un déjeuner chez lui, racontait à ses collègues un étonnement de ce genre. Il confessait qu'il n'y avait pas, à la Chambre, un seul homme en état de raisonner comme ces ouvriers qu'il avait entretenus, sur de très graves problèmes, inconnus à la Chambre. Répondant à mes observations, en s'adressant à ses collègues, it leur disait : « C'est parfaitement » vrai , messieurs, ce que dit Considérant ; depuis que » nous sommes maîtres des affaires, nous nous endor- » mons sur nos sièges. » — Le lendemain, il n'y pensait plus le brave homme , et ronflait sur son banc plus fort qu'aucun autre. Voilà les hommes!

g 28. Prédictions, et à quoi elles ont servi.

J'ai dit tout cela à M. Guizot lui-même. Jugez combien cela lui a servi ! Je lui ai fait lire ce qui suit, extrait d'une brochure (encore de trois sous) que j'avais publiée en 1833, sous le titre de Politique nouvelle, joignant à la remise de l'écrit un commentaire verbal :

« Filiation de ÏOpinon nouvelle. — L'Opinion nouvelle se lie au passé et y tient par ses racines. Le dix-neuvième siècle continue le dix huitième. La pensée, la passion du dix-huitieme siècle, a été la réalisation des idées do Vérité, de Justice et de Liberté dans les institutions humaines, et l'introduction de la Liberté, de la Tolérance et de la Raison dans le domaine des croyances. Malheureusement le dix-huitième siècle s'est mis à la tâche sans en avoir calculé les conditions. Arrivé à la pratique, il s'est jeté dans la voie des négations : il a cru qu'il suffirait, pour atteindre son but, de renverser l'ancien régime et de faire subir, purement et simplement, aux institutions politiques, une transformation libérale.

« Ainsi, le dix-huitième siècle a voulu ce que veut le dix-neuviè.ue. Seulement celui ci commence à reconnaître que les négations pures et simples de l'autre, et que les modifications simplement politiques, poursuivies et obtenues par l'Ecole libérale, sont fort loin de réaliser ce que voulait le dix huitième siècle avec u^e ardeur si jeune et une passion si belle, et ce que veut aujourd'hui le dix-neuvième avec une toi moins vive en ce moment (1843), sans doute, mais avec plus de maturité et de raison.

» Le dix-neuvième siècle a trop fait de ruines et trop peu d'organisation ; il a renouvelé, il est vrai, l'ordre politique, il en a mis le principe et la forme en harmonie avec l'esprit moderne. Le piincipe représentatif n'est plus attaqué sérieu.-einent aujourd'hui en France. Les partisans de l'ancienne monarchie euxmêmes y sont de fait ralliés, et Henri V monterait sur le trône qu'il ne pourrait porter aucune atlein'e au sv^tèmo électif, dont sans doute il élargirait même la sphère plutôt qu'il ne la saurait restreindre. Ce principe est une conquête définitive. Or, le piincipe représentatif et électif étant conquis, ainsi que le principe de l'égalité devant la loi, il n'y a plus de réforme sérieuse à tenter dans l'ordre spécialement dit constitutionnel ou polit:que. Il ne peut plus être question, dans cet ordre, 4ue d'applications plus ou moins larges et plus ou moins sérieuses du principe électif, ca qui n'est dès lors qu'une afidire de modifications secondaires, modifications que le temps et le progrès des choses amèneront naturellement et paisiblement. » — (l'observe que j'avais bien raison en 43. Seulement on n'a pas eu l'esprit d'élargir, et l'on a fait rompre.)

» Il n'y a donc plus de révolution politique à faire ou à craindre, parce que, sur le terrain politique, le principe électif et celui de l'égalité native des citoyens, sont conquis et reconnus endroit, c'est-à dire que le principe démocratique est maître de ce terrain, et qu'il ne s'agit plus désormais que de réglementer l'usage du droit pour en mettre l'exercice en harmonie avec les développements succe.-sifs du progrès s<?cial.

» Mais l'humanité ne s'arrête pas. Elle est condamnée, et c'est sa grandeur et sa gloire, à une activité incessante. Quand un peuple a réalisé un progrès, il devient fatal qu'il commence une tâche nouvelle. C'est sa loi : s'il ne la suit pas, s'il s'arrête, s'il S9 repose et s'endort, il entre immédiatement en décadence.

» Aussi est-il d^à visible que la Frasce entrerait bientôt en pleine décadence si elle continuait à écouter plus longtemps les Révolutionnaires rétrogrades qui cherchent à la retenir dans les misérables querelles politiques d'un passé accompli, et les faux Conservateurs dont la politique passive et assoupissante s'eff jrce d'étouffer l'activité nationale,

» Grâce à Dieu, grâce au génie de l'Humauité et de la France,

il n'en sera pas ainsi : les esprits s'ébranlent déjà pour l'acccmplissement de la tâche nouvelle.

» Transition des préoccupations politiques aux préoccupations industrielles et sociales. — La question de 'ond, !a question de principe et de système étant vidéa sur le terrain politique de la constitution gouvernementale, l'activité intellectuelle devait nécessairement se transporter sur le terrain économique et social. Il y a plus de trente années qu'un grand génie a établi les raisons de ce fait qu'il prédisait alors à haute voix. La transformation qui s'accomplit aujourd'hui démontre avec éclat la valeur de cette prédiction et des vues scientifiques sur lesquelles elle reposait.

» Le caractère principal de l'Evolution nouvelle est donc exprimé par ceci : Que la conquête du principe de 1' 'égalité devant la loi, l'organisation de Y unité administrative et du système représentatif (expression du principe électif) étant des faits accomplis, riem de capital ne restant par conséquent à faire sur ie terrain politique ou constitutionnel proprement dit, l'activité intellectuelle va se diriger, à l'intérieur, sur les questions sociales, et spécialement sur les questions économiques.

» Division des partis sur le terrain social. — Or, on verra se produire sur le terrain social les trois tendances qui ont caractérisé plus ou moins nettement l'Evolution politique :

» \. — Les uns porteront sur ce terrain nouveau l'esprit révolutionnaire, et voudront procéder par des négations, des renversements, beaucoup plus graves, beaucoup plus périlleuz cans cet ordre quo dans l'ordre purement politique. » — (On en est là.)

» 2. — Les autres, par ignorance, par frayeur, par esprit de réaction, se mettront aveuglément et obstinément en travers de la route du progrès. Ces immobilistes sociaux no feront qu'accroître l'énergie et les haines révolutionnaires des premiers, et fournir à la violence de ceux-ci des justifications ou des prétextes, b — (On en est là.)

» 3. — Enfin l'Opinion vraiment libérale à laquelle la victoire est assurée, et qui ne saurait tarder à rallier tous les bons esprits, est celle qui recherchera sagement, mais ardemment, les conditions d'un progrès pacifique, régulier, favorable a la fois aux intérêts detouUs les classes.

» Cette troisième opinon aura donc pour caractère d'être essentiellement organisatrice, de procéder par les voies de la Science et de Y Expérience, et enfin de demander au principe de Y Association la solution de toutes les difficultés qui seront poui ;es deux autres Opinions des prétextes et des occasions de guerre. L'organisation sociétaire des intérêts divergents est, en ef fet, le seul moyen d'amener à l'union les éléments qui ee com-

battent sur lo terrain social. » — (Nous on sommes depuis longtemps là et l'on y viendra.)

» Application. — Pour mieux dessiner ces trois Opinions, il suffit de les mettre en jeu sur l'objet capital de l'Evolution nouvelle, la Propriété et le Travail.

» La première Opinion agira révolutionnairement contre la Propriété, et prétendra l'anéantir au nom des droits du Travail. Le parti qui se formera sur le développement de cette opinion reproduira le mauvais côté, le côté déclamatoire, haineux, jaloux et violent do la Philosophie du dix-huitième siècle et du mouvement politique qui on a été la conséquence. Telle est déjà la tendanco rirédominante des Communistes et des différents ennemis de la Propriété, quoiqu'il y ait aujourd'hui pourtant de notables dissemblances entre eux. » — (Est-ce clair aujourd'hui?)

» La seconde Opinion non-seulement réagira violeir ment contre la première, mais elle refusera de reconnaître en principe la nécessité de donner des garanties au Travail et d'améliorer la position des travailleurs en régularisant et organisant l'Industrie. » — (Est-ce clair aujourd'hui ?)

» Ce parti inintelligent et aveugle répond, trait pour trait, mais avec une physionomie bourgeoise, à l'aristocratie de l'ancien régime, par la méconnaissance des besoins, des intérêts et des droits nouveaux, de leur légitimité et de leur puissance. » — (Est-ce clair aujourd'hui ?)

» La troisième Opinion reconnaîtra et défendra les droits de la Propriété et ceux du Travail ; elle démontrera que ces droits, loin d'être hostiles en principe, sont positivement conciliables ; que l'incohérence industrielle et la concurrence anarchique sont aussi défavorables aux intérêts des maîtres qu'à ceux des ouvriers ; que les uns et les autres ont besoin de mesures sagement regu'atrices du mouvement industriel, et que l'Association de la Propriété et du Travail consolide le premier intérêt en garantissant les droits du second. Cette Opinion partagée par les hommes éclairés, les esprits larges et les cœurs généreux, dans toutes les classes, se mettra 6n tête du mouvement nouveau, préviendra le choc des partis violents et dirigera glorieusement l'Evolution dans la voie bienfaisante des réalisations pacifiques et dos amélioratipns fécondes. Cette Opinion sera le vrai Libéralisme, le nouveau Libéralisme, le Libéralisme social. » — (Oui, et cette opinion triomphera, quoiqu'il arrive !)

» Ainsi, cette Politique nouvelle et vrsiment sociale, à laquelle seule il est donné d'organiser pacifiquement la Liberté et la Démocratie, peut seule aussi calmer les haines des partis, prévenir ou apaiser l'hostilité des classes et établir l'ordre matériel et l'ordre moral au sein d'une société profondément ébranlée par

cinquante années de révolutions, et tourmentée par des besoins impérieux en présence desquels les hommes de la Vieille Politique restent sans idées et sans intelligence, les uns ne sachant qu'irriter et agiter, les autres que résister et comprimer, aucun développer, harmoniser, associer et satisfaire. C'est cette Politique à la fois progressive et conservatrice, qui maintiendra, qui consolidera en amc.iorant, en transformant, en réformant, en organisant ; c'est cette Politique qui est destinée à gouverner la Société et qui enterrera la Politique des résistances aveugles et la Politique révolutionnaire, sur quelque terrain que l'une ou l'autre de celles-ci veuille se porter. » — (Oui, vous dis cette Politique triomphera !)

» Point d'appui général. — Evidemment notre époque ne peut pas être une époque illibérale et rétrograde ; elle aime fondamentalement le progrès. Ses tendances progressives ne sauraient être douteuses. D'un autre côté les leçons que nos révolutions nous ont données ont été assez dures pour que notre sîèc'enese jette plus à l'étourdie dans la voie des renversements. (On l'y a forcé!) Le principe de la Propriété est d'ailleurs un principe trop humain, d'un intérêt trop général et dont la sphère pratique est aujourd'hui trop étendue pour qu'il puisse être jeté à bas comme l'a été en 89 le principe féodal, affaibli et ruiné par l'œuvre des siècles antéreurs. L'opinion révolutionnaire ne saurait donc prévaloir. Une résistance aveugle aux progrès légitimes, une imprudente méconnaissance des besoins, des intérêts et des droits du Travail, pourraient seules irriter les classes ouvrières et provoquer les guerres sociales contenues dans la formule générale de lEvolution nouvelle, mais que le développement de la Politique dont nous exposons les principes conjurera facilement.

» Ainsi les intérêts, les principes, les besoins de la Stabilité et ceux du Progrès, les expériences cruelles du passé et le mouvement de l'Opinion déjà ébranlée : tout se réunit pour assurer le triomphe prochain de la Politique Nouvelle dont nous nous contentons ici de résumer les données générales, mais dont toutes les bases scien'iûques et positives ont déjà reçu de nombreux développements dans d'autres écrits. »

Voilà ce que j'écrivais en 1843. Voyais-je trouble?

Voilà ce que je faisais lire et ce que j'expliquais en 1846 à M. Guizot.

Qui voyait vrai, de M. Guizot, le grand homme d'Etit, le chef de la Bourgeoisie, l'homme pratique, ou de Considérant le rêveur, le théoricien, l'utopiste ? Lequel des deux comprenait son temps, voyait la réalité, savait les choses? lequel des deux était l'utopiste? lequel, le ré-

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veur? lequel, l'homme pratique? Ah! que l'avenir rira bien en voyant qui ce siècle curieux prenait pour ses fous, qui il appelait ses sages !

J'ai donc cherché à faire comprendre à M. Guizot la gravité de la situation, les dangers d'une politique égoïste, matérialiste, inerte et de pure résistance; l'impossibilité d'arrêter le cours des idées, d'entraver l'évolution démocratique et sociale, la nécessité de prendre en main résolument les intérêts du peuple, ne fut-ce qu'en vue des intérêts de la monarchie et de la bourgeoisie ; la facilité de conquérir le peuple, de l'enlever aux bavards creux de l'opposition parlementaire en servant sa cause, en mettant la monarchie avec lui contre la féodalité financiè-e comme elle s'était mise avec les communes contre la féodalité nobiliaire ; les inévitables révolutions qui surviendraient si le pouvoir régulier n'acceptait pas lui-même la mission sociale, démocratique et organique de l'époque nouvelle.

M. Guizot m'a répondu que oui, que sans doute, que c'était très bien, qu'il fallait s'occuper du peuple et de ces questions, qu'il n'avait pu s'en occuper encore, qu'il

s'en occuperait quand il aurait le temp3 Mais que

)a propriété et la famille étaient deux citadelles imprenables. — Je lui répondis que personne ne songeait, que je susse, à prendre d'assaut la famille; mais que si la propriété était imprenable, elle pouvait du moins être attaquée vigoureusement, et qu'il en pourrait résulter de grands dégâts qu'il sierrait de prévenir en prévenant la guerre. — En somme, l'effet obtenu fut exactement le même que si je lui avais chanté Femme sensible. Mais il est à Londres, Louis-Philippe est à Claremont et nous sommes en République démocratique. En quoi serons nous demain? Je m'en doute bien un peu ; mais ce dont je ne doute pas, ce que je puis affirmer d'autorité, c'est que d'ici deux ou trois ans au plus, et quoique d'ici-là il arrive, nous serons en République démocratique et sociale.

Je dis donc aux réactionnaires de toutes les couleurs, aux badauds impérialistes et monarchistes de toutes ks souches, aux badauds de la bourgeoisie qui s'en prennent à la République de la crise des affaires, quand les affaires avaient si bien dégringolé depuis dix-huit mois en pleine paix et en pleine monarchie, et aux badauds de la République pure et simple qui croient qu'on aurait tout fait dès qu'on aurait consolidé ia forme républicaine, et qui n'ont songé qu'à mettre un autre habit à la société monarchique : je dis aujourd'hui à tous ces badauds, à tous

ces niais, à tous ces politiques grotesques, à tous ces nommes d'Etat risibles, à tous ces grands enfants, à tous cespouparts de 30 à 70 ans, à toutes ces espèces de la collection du grand musée national des antiques, je leur dis ce que je répète depuis vingt ans, ce que j'ai écrit chaque année cent fois depuis 1830, ce que j'expliquais à M. Guizot en 1846; — et je le leur dis aujourd'hui avec deux, autorités de plus, celle da 24 Février démocratique et social de la France, et celle de la grande Révolution européenne !

g 29. Impuissance.

Avouez, mes maîtres, que cette KévoLution de Février vous a bien surpris. Pardieu ! vous ne vous y attendiez guère. Au bout de vos banquets, il y avait, dans votre pensée un petit mouvement d'opinion, borné à la sphère bourgeoise et parlementaire, une petite raclure de réforme électorale, et puis, pour vous, ces bien-aimés portefeuilles du papa d'Oliban, des p^ces pour vos amis, et, en politique, toujours le même air: seulement vous auriez tenu la clarinette. On s'en aperçoit de reste aujourd'hui que c'eût été toujours le même air. Le National lui-même qui avait, sous l'ancien établissement, la fatuité de se croire impossible, le National pourfendeur, batailleur, casseur et vainqueur, n'est-il pas aux affaires? En quoi, je vous prie, — je ne parle pas du talent de tribune, de l'autorité du regard, du geste et delà parole, — mais en quoi, sauf cela, l'infortuné Bastide différe-t-il de M. Guizot, ministre de l'intérieur? — Par les intentions, les désirs sans doute. Mais après vos antécédents, après l'installation d'une République en France et au milieu de la Révolution européenne, ce qui rend votre politique plus honteuse et plus piteuse que celle que vous avez tant honnie et bafouée, ô mes Pui s de la veille, ce sont précisément vos intentions et vos désirs.

Au moins M Guizot était dans ses idées monarchiques et aristocratiques quand il était dans sa politique. Vous, vous n'avez pas même l'excuse de vos idées, au contraire, pour emboicer servilement le pas dans tous ses pas, pour vous faire rentortiller comme Louis-Philippe par l'Aristocratie anglaise, pour rentrer dans cette politique passive, inerte, lâche, qui ment a toutes les traditions généreuses de la France et qui la déshonore en la faisant mentir aux engagements solennels qu'elle a pris envers les peuples opprimés, envers- les peuples qui ont compté sur elle, à qui elle a promis son appui , et que vous laissez écraser et égorger à ses portes. Louis-Philippe n'a du moins pas

las

laissé rentrer les Hollandais à Bruxelles, et M. Mole avait défendu aux Prussiens d'y venir; Casimir Perrier avait pris Ancône et serré la bride aux Autrichiens... de combien de mépris cependant n'avez-vous pas accablé ces hommes ? — Et encore vous avez pour vous le grand courant de la Révolution européenne !

Et d'où vient malgré vos bons désirs, malgré vo3 intentions qui vous condamnent, malgré votre conscience qui se révolte en dedans contre vous mêmes au point de vous donner ces airs patibulaires que vous nous montrez, d'où vient votre impuissance, votre inertie, la platitude de votre politique à l'extérieur aussi bien qu'à l'intérieur ?

Cela vient de ce que vous ne comprenez pas votre temps, de ce que vous ne connaissez pas votre époque, de ce que vous êtes d>is Fossiles de l'évolution politique précédente au lieu d'être des Vivants de l'évolution politique et sociale actuelle !

Cela vient de ce que vous ne savez rien et que vous le savez bien ! de ce que vous n'avez pas deux idées, pas une ! de ce que vous n'avez pas foi dans le pays, parce que vous ne pouvez pas avoir foi en vous-mêmes, parce que vous sentez que vous n'avez en vous rien de ce qu'il faut pour l'entraîner, pour l'enlever, pour l'enthousiasmer, ne comprenant, je le répète, ni votre temps, ni sas besoins , ni ses problèmes !

Rien de ceci ne s'adresse à vos personnes que je ne suspecte pas, que j'estime, que j'honore, que j'aime, que je préfère à celles qui pourraient aujourd'hui vous reinp'acer, que je soutiens comme on mange des merles. Mais vos bonnes intentions prouvent superlativement l'impuissance absolue que j'affirme être ici le caractère indélébile non-seulement de vous, mais de toutes les pétrifications de la politique pure, de tous les genres de crustacés politiques que leurs écailles ont rendu imperperméables aux rayons des idées actuelles de l'humanité, de toutes les taupes qui n'ont pas vu la lumière de leur époque, de toutes les plus fortes têtes enfin dont la force ne serait que. débilité et imbécillité, tant qu'elles n'auraient pas compris les grandes , les glorieuses Destinées nouvelles du monde.

Rien , rien , rien sans la lumière et sans la foi ! et, je vous le répète, seule aujourd'hui l'Idée sociale est lumière, seule elle allume aujourd'hui la foi dans les âmes, seule elle projeté dans les esprits l'intelligence de la politique moderne.

Si vous vous rendiez compte historiquement, politique-

ment, socialement, de l'état actuel du monde, du travail qui s'y accomplit, de la grande évolution paWugénésique qui s'y fait, vous sentiriez l'irrésistible puissance des forces cosmogoniques qui en décompo.ent l'ancienne organisation oppressive pour le recomposer suivant la liberté; et dès que vous, gouvernement d'un peuple qui s'appelle le peuple français, vous sentiriez ces forces, elles passeraient en vous-mêmes. Vous sentant dans le mouvement de l'histoire, dans l'invincible courant de l'hummité, avec la vie, avec Dieu qui est dans les Peuples, vous feriez partager au Peuple initiateur de France votre sentiment et votre foi ; vous l'illumineriez par la révélation glorieuse Je sa propre mission ; — de cette grande mission dont, en punition de ce qu'il l'avait remplie avec égoïsme et domination sous l'Empire, quinze années de disputes mesquines sous la Restauration et dix-huit années de matérialisme et de corruption sous Philippe, lui ont fait perdre momentanément le noble souvenir.

En proclamant les grands principes de l'indépendance des peuples, de la paix dans la liberté ; en proclamant la justice et le droit ; en signifiant le terme de toute oppression et de toute conquête dans la sphère de votre activité ; en vous mettant, avec ce qui doit être et ce qui sera inévitablement, vous seriez à la tète de toutes les forces morales, de toutes les forces vives, de toutes les forces démocratiques, historiques et sociales de l'Europe entière.

En ayant foi dans les destinées nouvelles de la France et du monde, en lançant cette foi rayonnante autour de vous, au milieu du désarroi général des vieilles choses, de la colossale débâcle de l'Europe, vous feriez de la République française l'étoile polaire de tou3 les intérêts légitimes et de tous les droits, le soleil de la rénovation et de la liberté.

Ayez foi au monde nouveau et à la France, qu'où le sache en Europe, et parlez! Qu'on vous sache résolus à soutenir la bonne cause, et vous n'aurez pas un coup de canon à tirer pour que la justice, l'humanité, la raison et le droit triomphent. Mais vous n'avez l'air résolus qu'à conserver votre irrésolution, à ne rien oser, à ne rien vouloir, à désespérer les opprimés et à rassurer les oppresseurs.

La confiance ! la confiance ! Vous attendez le retour de la confiance !.. . Ce n'est qu'en ralliant, c'est-à-dire en agissant, ce n'est qu'en entraînant les âmes, qu'on ramèue la confiance. La confiance ne renaît pas comme cela, sans cause. Il faut la commander, la confiance. La confiance c'est la foi. A quoi donc le pays que vous gou-

verriez peut-il avoir foi, si vous n'avez pas seulement foi en vous-mêmes?

Voici ce que l'on fait :

On expose une politique grande, noble, juste, glorieuse, conforme à la destinée du pays, à la révolution d'où l'on sort, aux besoins de l'époque. Ou expose les moyens de la réaliser, à l'intérieur par l'accord des intérêts et des classes, à l'extérieur par la protection des peuples qui brisent le joug odieux des ennemis de la démocratie, lesquels sont les ennemis de la France. On frappe les esprits, on les échauffe, on emporte les àme3 vers un but d'activité capable de passionner un grand peuple. On parle aux sentiments généreux, on parle aux intérêts, on leur fait comprendre qui le salut de tous est dans le ralliement de tous; on leur montre un ordre stable, définitif, fondant la paix universelle, le travail, la prospérité du monde sur l'indépendance et la libre confédération des peuples, les immenses développements de la production, du commerce, des échanges et de la richesse qui surgiront de cette grande unité, de cette Sainte-Alliance des nations succédant à celle des despotismes. Alors , les intérêts que vos incertitudes tuent à petit feu, irritent et hostilisent, écoutent et se raniment; ils ressuscitent avec la vie nationale, ils s'organisent dans son mouvement, ils reprenaent confiance en vous voyant agir et gouverner, concourent avec vous, vous secondent et vous servent.

La Foi transporte les montagnes. Ayez la foi, et vous serez forts, vous qui, avec les ressources matérielles immenses dont vous disposez, ne pouvez pas seulement transporter un grain de sable.

Créez la confiance en créant l'action ; ayez une idée, donnez un but à l'activité nationale ; faites-nous savoir où nous allons ; gouvernez. Si les pilotes lâchent la barre ; s'ils perdent la tramontane ; si leur boussole est folle ; s'ils ne savent d'où vient le vent, où poussent les courants, de quel côté est la terre : comment, au milieu de la nuit et de la. tempête, la confiance renaitrait-elle à bord?

% 30. Je parle de tous les Morts gouvernants ou pour le moment possibles.

Mais, encore une fois,- lecteur, comprenez bien mes paroles. Ce n'est pas uniquement de ceux qui sont aujourd'hui au Pouvoir que je parle. Remplacez-les par d'autres représentants du passé, par d'autres morts, ce «»era toujours la même chose. Ce sera même bien pis

quand viendra, sous une figure quelconque, le tour de la réaction ; vous verrez.

ïe pnrle donc de tout ce qui est possible, jusqu'au triomphe du Socialisme, jusqu'à l'avènement régulier de l'Idée sociale au gouvernement. Tous ces éléments qui n'ont pas la science, la foi et la vie, sont fatalement dévoués à l'impuissance ou à la violence. Ce sera toujours le même air, celui des trépassés. Ceux qui rament aujourd'hui aux bancs de la galère gouvernementale sont honnêtes, bien intentionnés. Ils veulent sincèrement la forme républicaine. Ils ont le sentiment qu'elle doit être un instrument de progrès ultérieurs. A deux ou trois individualités près, c'est ce que nous pouvons avoir de mieux aujourd'hui. Il est à désirer qu'ils restent tout le temps que la transition doit durer, ou, ce qui serait mieux encore, qu'en s'éclairant ils inaugurent eux-mêmes la politique vivante, la politique nouvelle. Mais, au gouvernement, il est rare qu'on acquierre. On applique ce que l'on a, ce que l'on sait : c'est pour cela que je nourris peu d'espoir que mon désir se réalise.

Quoi qu'il en soit, qu'on retienne ceci. Comme Samson, l'Hercule libérateur des Hébreux , la France est l'Hercule libérateur des peuples modernes. Or, la force de Samson était dans ses cheveux; et les cheveux, dans la symbolique de la nature, qui est en même temps celle de la langue sacrée, représentent ce qui sort, ce qui émane, ce qui rayonne de la tête : les idées et la volonté. Hé bien ! ia force de la France aussi est dans ce qui rayonne de sa tète, dans ses idées, dans son dévouement, dans sa volonté. Comme la perfide épouse de Samson, Dalila vendue aux Philistins, Philippe, qui avait épousé la France en juillet 1830, l'a abandonnée et lui a coupé les cheveux pendant son sommeil ; mais les cheveux de la France commençaient à repousser : on l'a bien vu au 24 Février. Et vous, républicains de la veille! républicains sans foi et sans idée, qui l'avez reprise des bras du monarque et qui la tenez encore pour un moment dans les vôtres, ce que Philippe a fait traîtreusement vous le refaites bêtement... Vous ne voyez pas que, — pour un temps qui ne sera pas long, il est vrai, — vous allez de nouveau l'énerver et la livrer aux Philistins.

La force de la France est avant tout une force morale. sou autorité est dans sa parole, dans son attitude, dans son dévouement à la cause des peuples, dans sa confiance au droit, à son étoile, aux destinées grandioses de . 1 imecratie et de la liberté. Cette force immense, vous

l'anéantissez! vous détruisez par la platitude de votre politique la foi des peuples dans la France! La tribune de la Répub'ique devrait être, pour son gouvernement, un foyer rayonnant de chaleur et de lumière. C'est à cette tribune que vous devriez faire votre diplomatie, diplomatie de justice, de raison, de droit démocratique. Or, jamais la tribune n'a été plus terne et plus muette que vous ne faites celle de la République ; et votre diplomatie, héritée et copiée de celle que vous avez tant vilipendée, se cache, se glisse et se traîne dans l'ombre, ne pouvant regarder ie soleil et redoutant le moindre jour.

Ah ! que l'ancien rédacteur du National doit être humilié et souffrir dans la peau do cet infortuné Bastide, ministre des affaires étrangères de la République! de cette République menteuse, honteuse et la queue basse, qui ne tient pas ses engagements solennels, qui fait bien pis que ce que la plume du National s'indignait tant de voir faire à la monarchie philippiste. Et tous ces vainqueurs que nous essayions en vain de calmer et de rendre un peu pacifiquesquand ce n'était pas le temps de faire tant de. tapage! ce doit être pour eux un affreux supplice d'être ce que nous les voyons après avoir été ce qu'ils se sont montrés. Mais regardez-vous donc un instant tels que vous êtes aujourd'hui, de cette tribune des journalistes où vous étiez hier, regardez-vous sur vos bancs de ministres et dans vos fauteuils prési ientiels , et dites-nous ce que vous pensez des figures que vous y faites?

Je le dis sincèrement : ce ne sont pas les bons désirs qui manquent à la plupart d'entre eux, mais l'Idée et la Foi qui font oser et réussir. Je suis donc convaincu que plus d'un parmi eux souffrent de douloureux martyres, et font, par le fait, uoe œuvre intime de dévouement en restant au Pouvoir.

L'œuvre n'en est pas meilleure; mais le sentiment les honore; c'est la preuve la plus formelle que je sache de votre radicale et ridicule impuissance, ô républicains purement formalistes de la veile! républicains qui avez repoussé des pieds et de3 mains l'idée de votre temps, républicains de Ta lettre tiiorte, républicains qui n'avez voulu rien étudier ni rien apprendre, républicains pour qui la Képubîique a été le plus grand des désappointements, parce qu'ayant pris une forme constitutionnelle pour un état social et un moyen pour un but, maintenant que la forme est là et que vous tenez le moyen, vous êtes bien embarrassés, ne sachant qu'en faire....

En vous donnant la République au 24 Février, le Peu-

pie vous a certainement joué un mauvais tour; il vous a coupé l'herbe sous le pied. La République vous a finis, accomplis, consommés. N'ayant plus à poursuivre cette lorme , vous n'avez plus de raison d'être. Aussi ne conçois-je aujourd'hui rien de plus confondu et de plus mystifié, ni môme de plus fossile déjà et de plus antédiluvien qu'un républicain de la veille, pur de toutes idées sociales, et à qui le 24 Février n'en a pas appris quelque chose. Il y en a encore de cette variété à rÀssembk'e et au dehors. Quelques-uns môme ont trouvé moyen de conserver leurs illusions et de se croire très importants, plus qu'importants, nécessaires à la France et à la République ! J'ai l'explication de ce phénomène; aussi me passet.-il dans l'esprit des réflexions inédites sur les lois naturelles de la pétrification dans les couches successives des idées de l'humanité, toutes les fois que mes yeux se reposent sur leurs figures ou que je leur demande en passant comment va la santé.

g 51. Procédé pour reconnaître si l'on est mort ou vivant.

Orléanistes, impérialistes, légitimistes et républicains anti-sociaux de la veille, vous n'êtes plus de ce monde. Vous êtes de ces morts de l'Evangile dont la fonction est le s'enterrer les uns les autres. Et comme il ne manque pas de gens, dans les temps de transition, qui ne savent pas bien ce qu'il3 sont, je donne ici la recr-tte pour se connaître soi-même, — ce que recommandait avant tout la sagesse antique. Cette recette est courte, la voici : «Se » taire, se recueillir un moment, et écouter si l'ou en- » tend dans son cœur une vo:x qui crie : Vive la Ré-

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