H- LES SOCIALISTES MORAUX
Cabet est, en fait de rapports des sexes, très orthodoxe et tout à fait patriarcal.
Leroux a poussé, par réaction contre Enfantin, l'idéal monogamique jusqu'à l'absurde. On peut faire, de la monogamie à perpétuité et forcée, l'objet d'une prescription civile ou religieuse, d'un devoir, d'une loi sociale. On n'en fera jamais une loi naturels dans l'humanité. C'est pourtant ce que veut Leroux malgré les protestations de la nature, et les annales de l'histoire intime du cœur humain dans tous les temps et dans tous les lieux.
Quant à Proudhon, en sa qualité d'individualiste et malgré son énorme bosse de destructivité intellectuelle, il est resté, sur ce point, invariablement cloué aux bonnes doctrines. Cela s'explique : le cœur humain et les passions ne sont rien pour lui. J'ai déjà dit que son Socialisme est arithmétique et ne sort pas des quatre règles.
§ jj. LES SOCIALISTES IMMORAUX.
Il n'y a guère aujourd'hui que nous autres qui, théoriquement et spéculativement du moins, soyons suspects à cet égard. Nous nous permettons de penser que, dans cet ordre de relations comme dans tous les autres, la liberté sagement ordonnée, le libre accord des âmes, est la condition sine quâ non de la dignité des personnes, de la loyauté des mœurs, de la vérité et de la sincérité des rapports. Dans des conditions convenables, dans un milieu bien prt'paré, toutes précautions prises en faveur des enfants, de la filiation régulière des générations et de la paternité, nous serions assez disposés à ce que la loi rendît facultative la rupture des liens mal assortis, des unions troublées, incompatibles, empoisonnées.
Nous tenons pour immoral en soi, la captivité de l'esprit dans la matière, de l'âme dans la forme légale, l'esclavage grossier du cœur, la possession brutale et charnelle du corps de la femme
par un mâle dûment autorisé , mais qui n'a jamais possédé ou qui ne possède plus le cœur.
Cette profanation de ce qu'il y a de plus délicat et de plus saint aux sources vives de la noblesse et de la dignité de l'espèce humaine, ce corps obsédant impudiquement l'âme qui le repousse, constituent pour nous I'adultère par excellence. Cet adultère peut être légalisé par une formule, par un article du code, par un maire,- il ne saurait , pour autant, en être moins immoral et moins odieux.
Nous nous trompons ïans doute: nous devons le croire, puisque notre sentiment soulève l'indignation et les saintes colères de toutes les moralités immaculées de la société de Saints au milieu de laquelle nous avons le bonheur de vivre ; de tous les pudiques libertins qui se signent au mot de divorce; de tous ces austères fornicateurs si passionnés pour la famille qu'ils ne perdent aucune occasion d'en commencer de tous les côtés, d'en semer à droite et à gauche et d'accroître celles de leurs voisins ; de ces magistrats sévères et de ces vieux pairs de France qui poussent le prosélytisme des bonnes doctrines jusqu'à entretenir des troupeaux de lorettes rien que pour avoir l'occasion de leur enseigner, aus-i fréquemment que l'âge et les affaires le leur permettent, la fidélité que le mari doit à la femme aux termes de la loi civile et religieuse. Joignez-y les Représentants en traitement secret; les vertueux rédacteurs des premiers-Paris des journaux les plus honnêtes, dont les désordres publies accompagnent si bien les tirades puritaines ; les athés qui sont pour la religion ; les roués qui sont pour la vertu ; les intrigants qui n'ont que le devoir, l'ordre et les bases de l'ordre social à la bouche; l'Académie des sciences morales dont c'est l'état; les dévotes qui se damnent avec leurs amants uniquement pour ne pas manquer de sujets de mortifications pieuses au confessionnal ; tous ces messieurs qui, devenant fort occupés et se laisant vieux, sont devenus hermites; et les dames de ces messieurs, principalement à partir du jour où elles ont commencé à ébrécher le contrat et mis des cornes à leurs lunes de miel : ajoutez enfin tout ce qui se conforme à la loi conjugale strictement et rigoureusement, comme l'ont fait nos pères, et comme nos enfants s'apprêtent à le faire au plus tard quand ils se préparent au baccalauréat.
L'autorité de tous ces témoignages est écrasante, j'en dois convenir. Je le répète donc ! en songeant, pour l'avenir, à un système de divorce qui, toutes conséquences fâcheuses évitées dans la pratique civile et sociale, affranchirait la femme, sauvegarderait sa personnalité et sa dignité, anéantirait le droit du seigneur, — aboli pour le manant mais maintenu sur l'épouse, —cesserait enfin de prostituer la loi à la consécration del'adul-
tère des corps et des âmes : en songeant à cela pour l'avenir, nous devons être dans l'erreur. Cependant nous n'avons pas le bonheur, comme tant d'autres , de maîtriser nos convictions et d'en changer à volonté.
Nous ne pouvons donc qu'ouvrir nos consciences aux flots de lumière que les partisans de la monogamie à perpétuité et forcée, sans divorco possible, y pourraient verser. Dès qu'on nous aura prouvé, — en principe et toutes circonstances pratiques réservées, — l'immoralité inhérente à la liberté de séparation des époux qui se détestent,, et la moralité de la loi q^i oblige une îemme à entrer dans le lit d'un homme qu'elle n'aime pas et à y subir toutes ses odieuses gentillesses : dès que cette preuve sera faite, pour ma part, je me rendrai. Jusque-là je continuerai à penser que tout engagement perpétuai, absolu, sans résiliation possible, est une chose contraire à la nature, à la raison, à la morale et à la religion, et que l'on a monstrueusement matérialisé la parole de Jésus-Christ sur ce point comme sur tant d'eutres.
La lettre tue et l'esprit vivifie, a dit l'Apôtre. L'esprit de l'Évangile, qui est l'essor même de la liberté et du spiritualisme, ne supporte pas le sens grossier, formaliste et brutal qu'on lui donne encore à ce sujet. Quand Jésus dit : « Vous ne désunirez point ce que Dieu a uni, » il n'entend pas parler des époux qui ne s'aiment pas ou qui se haïssent ; par la bonne raison que des époux désunis ne sont pas unis, encore moin* unis par Dieu. qui n'unit que par la grâce, c'est-à-dire par l'attrait, c'est-àdire par l'amour.
Ncus prévenons, en passant, ies Écoles du matérialisme religieux et du formulisme théocratique, que les temps de l'exploitation de l'Évangile contre la liberté, au profit de toutes les dominations, sont finis. Evangile ou doctrine de la démocratie et de la liberté, c'est tout un. Les Pharisiens et les Princes des Prêtres ont beau regimber : l'esprit crève la lettre et emporta les lourdes formules sous lesquelles ils l'ont si longtemps tenu captif. Le siècle de Voltaire, qui a glorieusement brisé la théocratie, a repoussé la religion. La fumée et le désordre du combat expliquent cette erreur. Mais en renversant la bastille théocratique où le Christianisme étouffait, ils en ont dégagé le divin esprit. Bien loin de repousser l'Evangile, le siècle actuel s'en empare. C'est ce qui ruine et achève le parti des Princes des Prêtres, des réactionnaires prétendus religieux, des oppresseurs du clergé secondaire, de tous les genres de Pharisiens et de Jésuites, le parti qui a fait trop longtemps d'une religion de liberté un instrument d'esclavage. Vous prétendez trouver, dans l'Evangile, la consécration du viol légal et de l'adultère ! Gardez vos interprétations grossières et blasphématoires et servez-vous en pour vous. L'avenir se servira des siennes.
S kk. OU JE ME BROUILLE AVEC LA MORALE.
Je le dis carrément, à la barbe des tartufes de tous les genres, des caffards de la morale et de la religion, en face de toutes les hypocrisies que je déteste : je ne vois rien de criminel en soi ni dans l'amour, ni dans la variété et le changement des affections. S'il est immoral d'aimer sans autorisation et sans contrat, s'il estdamnable d'avoir aimé plus d'une fois, je demande à être lapidé par ceux qui sont sans péchés, à moins qu'ils ne soient en même temps sans cœur. J'attends les coups sans grande craiftte.
Ce que je trouve immoral et odieux, moi, ce ne sont pas les essors libres des affections sincères que je défie aucun homme de bonne foi et d'intelligence d'oser condamner formellement et en elles-mêmes : c'est la contrainte en affaires de cœur, d'abord; ce sont, ensuite, les hypocrisies, les mensonges, les trahirons, les désordres, l'abandon des pauvres filles séduites, l'abandon rtes enfants, l'adultération des familles par la fausse paternité, la prostitution de tous les degrés et de toutes les classes, toutes les infamies, enfin, qui résultent de ces quatre causes : la misère, le manque de développement moral, le mépris de la femme et l'absurde inflexibilité d'une loi contre laquelle se sont toujours révoltés et se révolteront toujours la liberté et la nature. Tant que l'amour ne pourra pas être loyal, honnête, honorable et honoré, sans aliéner sa liberté, cette grande source de bonheur , d'enthousiasme et de perfectionnement de l'humanité, restera une source de vices, de crimes et d'ordures. Mais cetta glorieuse transformation do l'amour par la liberté n'est pas faite pour une société corrompue jusqu'à la moelle des os, comme celle dont vous êtes les plus beaux ornements, ô scandaleux défenseurs de la veitu, du devoir et de la famille ! Ce n'est pas à vous qu'est réservée cette terre promise. Il faudra bien quelques générations pour purger l'humanité de toutes les souillures avec lesquelles la liberté et la dignité de l'amour sont incompatibles Jusque-là continuez à maquignonner l'amour.
Me voilà bien compro riis. Tant pis. Je ne cacherai jamais une \ ensée noble, humaine, conforme à la conscience et à la vérité, pour plaire à la grande cohue des hypocrites et des imbécilles. Courbe la tête et flatte qui voudra les préjugés ! ce n'est pas ma manière. Que ceux qui prennent la liberté pour devise, n'en veuillent ni pour le cœur ni pour la femme ; qu'ils préfèrent, — sous prétexte d'ordre, comme on l'a fait pour justifier et détendre toutes les oppressions séculaires , — l'esclavage et la contrainte là justement où la contrainte est le plus indigne et le plus ignoble, c'est leur aSaire. Pour moi, je n'admets comme société parfaite, comme idéal vers lequel il faut marcher, qu'un
Ordre où la contrainte et la loi ne sont plus nécessaires, cù chacun, toujours en possession de la plénitude de son droit, de la plénitude de sa personnalité et de sa liberté , fait librement et volontairement le bien par amour pour le bien, et parce qu'il n'a plus d'intérêt à faire du mal à s«s frères.
Cet Idéal est l'idéal chrétien. Dans une société vraiment chrétienne, où l'on aimera ses frères comme soi-même , et Dieu — la Vérité, le Bien absolu, — par-dessus toutes choses, chacun sera libre, et il n'y aura plus besoin de gendarmerie, de jugerie, ni de loi, ni par conséquent de législateurs, ô mes collègues! — C'est notre congé on règle... Malheureusement, celui-là, nous avons encore du temps devant nous pour le prendre. Mai3 ce temps viendra. Jésus-Christ nous l'a promis, et je ne crois pas qu'd soit venu, pour rien, annoncer l'avènement du Règn3 de son Père sur la terre et nous stimuler à en préparer les voies. La philosophie, la poésie, le cœur humain et la science ont ratifié la promesse du prolétaire de Nazareth : nous savons même aujourd'hui comment il faut s'y prendre pour l'accomplir. Donc moissonneurs, un peu de patience ! il fait chaud et les biés mûrissent.
Da tous ces aveux, il résulte clairement que c'est nous, et nou» seuls qui, sur le point en question, sentons le roussi. Nous voulons d'abord l'émancipation civile et sociale de la femme, par des conditions qui lui garantissent, comme à l'homme, une existence décente , l'éducation morale et le développement des vocations natives et des aptitudes. C'est de ces conditions sociales nouvelles, que nous attendons ensuite, pour l'avenir, sa liberté, la propriété pleine, entière, inaliénable, de sa personne, et la dignité qui en sera la conséquence.
J'ajoute, puisque je me confesse, que j'ai proposé dans la Commission de Constitution, en demandant un vote et la consignation au procès-verbal, que les femmes majeures ne fussent pas privées du droit de suffrage. J'ai dit à mes collègues que je savais bien que ma proposition ne serait pas prise en considération, mais qu'il y avait commencement à tout ; que puisque le domestique mâle, trop souvent une brute, qui sert une femme intelligente, recouvrait aujourd'hui son droit de participera la formation de l'Assemblée qui fait les lois auxquelles il est soumis, je ne concevais pas pourquoi sa maîtresse, soumise aux lois comme iui, serait pi ivée du droit d'élire ; que je ne comprenais pas pourquoi la femme continuerait à n'être qu'une chose politique comme elle avait été si longtemps une chose civile ; que les femmes ont un droit tout aussi légitime que les porteurs de barbe, à faire représenter leurs intérêts ; que si l'âme avait été disputée à la femmg au beau milieu des temps de barbarie, dans un Concile de Mâcon, elle y avait du moins passé à une majorité
de trois voix ; que je n'entendais pas me montrer au dix-neuvième siècle en arrière du susdit concile, etc
Ma proposition n'a pas été accueillie avec la dérision qu'on pourrait croire. On a paru comprendre qu'on n'avait aucune raison à articuler en présence du suffrage absolument universel des mâles, pour justifier le préjugé qui exclut formellement la femme de la sphère du droit et la retranche du pays légal. Enfin, après le vote où j'ai seul, il est vrai, levé la main, un de mes collègues qui représente aujourd'hui la France dans une grande nation voisine et qui ne passe pas pour un utopiste, n'a pu s'empêche de faire cette réflexion : « Il est cependant certain, mes- » sieurs, que dans cinquante ans on ne comprendra guère cette » exclusion, et que nos idées, à ce sujet, pourront bien paraître » à nos enfants ce que nous paraissent, sur d'autres points, » celles de nos pères lorsque nous remontons de cinq ou six siè- » clés en arrière... »
Si, après cette confession de mes sentiments, et de nos vues d'avenir, je dis que c'est précisément ici l'objet sur lequel Cabet et surtout Proudhon et Leroux ont lancé contre nous les attaques les moins justifiées, les plus morales et les plus furibondes, et que cependant on les dénonce chaque jour eux-mêmes avec une âpreté qui nous venge trop, puisqu'elle est injuste, de vouloir détruire la Famille, ne vous aurai-je pas édifié, mon bon lecteur, sur la compétence des orateurs du parti anti-social ? Ne vous aurai-je pas démontré la profondeur des études de ces messieurs sur les idées et sur les opinions des diverses Écoles socialistes?
Comme le Journal des Débats et le fondeur du taureau de bronze, auquel nous avons dû l'assimiler, voici donc à leur tour Cabet, Leroux et Proudhon pinces dans la mécanique qu'ils avaient fabriquée contre nous-mêmes. En adversaires généreux, nous n'épargnons rien, comme on voit, pour les dégager, à notre propre détriment, de cette position fâcheuse. C'est ce qui s'appelle se mettre en travers d'un coup déloyal porté à des adversaires. Avec notre défense des droits du beau sexe, cela, si l'on était juste, devrait du moins nous valoir que l'on reconnût le Phalanstère peur la fine fleur de Chevalerie du Socialisme. Mais, bast ! on s'en servira tout simplement pour prouver que nous soffimes des infâmes et crier contre la promiscuité phalanstérienne. (Voir le Constitutionnel, V Univers et tutti quanti.)
L'abolition de la Famille ! la promiscuité lia dégradation morale de la femme! la bestialité du troupeau à la place de la dignité de l'amour! En vérité, malgré ma longue habitude de la calomnie de l'idée par l'ignorance des uns, par la mauvaise foi calculée et la lâcheté des autres, quand j'entends adresser à dos
hommes comme nous ces accusations monstrueuses, je ne puis m'empècher de bondir ! mais misérables menteurs et vous Béotiens qui nous prêtez des doctrines pareilles , est-ce que vous croyez donc que nous ne faisons pas partie de l'humanité ? estce que nous n'avons pas nos femmes, nos mères, nos sœurs, nos filles ? est ce que nous sommes des troglodites, étrangers aux plus simples sentiments de moralité et de dignité, que l'humanité a développés dans son sein, pour que vous osiez nous attribuer les infamies qui souillent vos cerveaux, et dénoncer les socialistes comme les ennemis de la pudeur et de la famille ?
Il est vrai que cela vous est si commode ! — « Nous protégeons la société contre ces affreux ennemis de la Propriété et de la Famille !» — « nous sauvons la Famille et la Propriété ! » quand je pense qu'avec ces mots-là vous vous t'rez de tout, que c'est avec cela que vous vous rassurez vous-mêmes et que vous faites vos petites affaires électorales, vos succès de tribune, je comprends les motifs qui vous les mettent si souvent à la bouche.
Allez, ignorants et intrigants, idiots, banquistes et saliimbanquistes, continuez à vcus servir de vos moyens. Imitez vos ancêtres les payons qui accusaient aussi les socialistes du temps de manger les enfants et de commettre les plus abominables turpitudes dans leurs catacombes. Vous voulez empêcher la Vérité, îa Liberté, la Dignité humaine et le Bonheur général de passer... vos calomnies serviront contre nous comme ont servi celles de vos ayeux contre le Christianisme...
Arrière donc les Satisfaits, les Repus, les Bedaines vertueuses, et tous les Égoïsmes luxurieux et noyés dans la matière ! arrière les entreteneurs, les libertins effrontés et les libertins honteux, les adultères affichés et les adultères cachés, arrière Ses intrigants de tous les calibres ! je vous défends de parler morale et vertu, et de calomnier le Socialisme.
Peuple ! enquorre-toi de la vie de tous ces Conservateurs de la Misère et do la Prostitution, qui prétendent se faire , contre nous, les sauveurs de la Famille...
J'ai posé clairement, nettement,carrément, dais une brochure de trois sous, intitulée Immoralité de la Théorie de Fourier, cette question de la liberté en affaires de cœur ; c'est court et précis. Qu'on y réponde. Si on me démolit cela, comme je ne cherche que la vérité des choses et la dignité de l'humanité, je me rends et fais amende honorable. Si ou n'y répond pas, ]g ne réponds pas, moi, aux déclamations impures et calomnieuses, et je persiste.
g 21. Les effets des rivalités de métier.
Eu mon âme et conscience; très sérieusement, quoique sous une forme parfois familière, (je déteste les échas-
ses et ne fais jamais d'effort pour me rendre solennel et ennuyeux; on n'est que trop souvent l'un. même en ne voulant pas être l'autre); sans rancune pour beaucoup d'attaques injustes, violentes , passionnées de no? collègues en Socialisme, que nous avons réfutés dans*l'ordre des principes, mais envers qui nous avons toujours pratiqué la fraternité et la justice; amicalement enfin, mais sans faiblesse, j'ai exposé, comme je le comprends, les caractères et les tendances de leurs idées diverses.
Nous n'avions jamais eu pour Pierre Leroux que des paroles bienveillantes. Leroux a dirigé contre Fourier des attaques furieuses, où la seule chose qu'il ait bien prouvée, c'est qu'il ne l'avait ni étudié, ni compris, pas même lu. — Il en sait encore, à l'heure qu'il est, sur Fourier, autant que M. Thiers. — Et puis, s'agit-il aujourd'hui de faire la guerre à Fourier, aux livres de Fourier, aux opinions personnelles de Fourier? Fourier est mori. 11 s'agit aujourd'hui de savoir ce que la société, pour son bien, peut tirer des œuvres de ce génie colossal.
Que Fourier ait eu ses écarts, qu'il ait eu des idées fausses, excentriques, extravagan'es, immorales si vous voulez , ee n'est pas môme la question. Le donnons-nous pour un dieu, pour un prophète, pour un verbe infaillible? Est-ce que Arago rejette les lois de Keppler et celles de Newton par cela qu'il se soucie peu , j'en suis sûr, des commentaires de celui-ci sur l'Apocalyse et des doctrines harmoniques et astrologiques qui ont guidé l'autre dans ses découvertes sublimes? Non, la question n'est pas où vous l'avez mise malveillamment. Fourier propose une méthode, un procédé constituant, prétendons-nous, la découverte de la loi naturelle de l'Organisation, le moyen de réalisation de l'Ordre par la Liberté, c'est-à-dire de l'Harmonie. Or, un procédé, une méthode, c'est quelque chose d'entièrement indépendant des opinions personnelles, morales ou immorales, de celui qui en fait la proposition. Ce qu'il s'agit déjuger, c'est un instrument, non un homme. Tant que cela ne sera pas fait, nous avons le droit de ne pas même écouter vos paroles ; car elles ne sont que déclamations vaines. Vous n'êtes pas à la question. — Fourier est un homme abominable , et ses livres témoignent que son imagination l'emportait souvent dans les régions du délire soit! accordé! Ana-
thème à Fourier ! Mais la Loi sériaire est aussi dans ses livres, et avec cette Loi sériaire nous prétendons sauver et harmoniser le monde. Quand vous voudrez discuter sérieusement, c'est cela qu'il faudra aborder.
Voîci un fruit d'une espèce nouvelle. II est enveloppé d'un brou et d'une coque. Le brou est amer et épais, et la coque très dure. Nous avons pris la peine d'enlever le brou, de casser la coque, et nous vous offrons fraternellement le fruit intérieur.
Or, que faites-vous, messieurs les amis du genre humain? Agissant en ennemis et en barbares, vous ramassez quelques bribes de ce brou ; vous en extrayez l'amertume ; vous y ajoutez, en grande proportion, de méchantes drogues; puis, offrant cela au public, vous lui criez que nous sommes des empoisonneurs !
Mangez donc le fruit, et, s'il est bon et nourrissant, fdites-en goûter aux autres. Quant au brou, jetez-le : nous ne vous demandons pas même d'admettre la possibilité que, plus tard, on en puisse extraire la base d'une liqueur excellente.
Pelez la poire, enlevez-en le cœur pierreux, enlevez le ver si elle en contient. Mais ne dites pas au public, en lui présentant ces résidus mêlés à toutes sortes d'ordures : Voici les poires de Fourier ! voilà les fruits du Phalanstère! — Ramassez votre paquet, Pierre.
Quant au citoyen Proudhon, que nous avons discuté, mais pour qui nous n'avions jamais eu que des paroles bienveillantes, il a poussé, contre Fourier et contre nous autres, la violence de l'attaque jusqu'aux symptômes de l'épilepsie. Je crois que, quelque part, il nous a traités de mendiants et d'escrocs Nous ne lui avions jamais fait de mal, au contraire. Ces excès de nos confrères ne nous ont pas fait dévier d'une ligne à leur égard. Nous avons regretté pour eux de telles extravagances; nous leur avons rendu quelquefois une taloche dans le moment ; nous avons continué à réfuter décemment, et par voie de discussion, celles de leurs idées qui nous paraissent fausses, à rendre hommage à leur talent quand ils en montraient, à chercher consciencieusement les parties saines de leurs poires et à les faire goûter à nos lecteurs. C'est notre méthode. Les colères jalouses, les fureurs à froid, les traits envenimés lancés contre des hommes dont on connaît fort bien cependant la conscience et le dévouement ; tout cela s'émousse sur nous et tombe à terre sans nous faire éprouver seulement la petite démangeaison que cause un insecte. C'est pour cela que nous répondons en riant à ces férocités. Telum imbelle sine ictu, qui ne fait de mal qu'à celui qui Ta lancé.
Pieste le grand Lama du Communisme icarien. Ce vénérable patriarche engorgé d'amour, qui serine nuit et
jour son grand air de fraternité, cet homme si bon, si tolérant, si évangélique, il a employé la moitié ou le quart de son Populaire, depuis qu'il paraît, — cinq à six ans environ, — à nous faire per jas et rtefas le plus de mal qu'il a pu. — Et en échange de quoi ? — En échange des bons procédés qu'il ne cessait de trouver dans la Phalange et dans la Démocratie, seuls organes où il ait jamais été défendu pour ses droits, défendu contre des accusations fausses, défendu contre des adversaires injustes, et défendu à notre grand détriment ; — car, à cette chevalerie, nous ne gagnions que de passer pour des communistes auprès des bourgeois, tandis qu'auprès de ses lecteurs ouvriers il nous faisait passer pour des aristocrates, des ennemis de Dieu dans le ciel et de Cabet sur la terre.
Il est vrai que nous étions coupables envers lui d'avoir nos idées, et de nous soucier pou d'adopter ce qu'il prend pour les siennes. Chose affreuse ! nous nous sommes permis de discuter le Communisme, de déduire les motifs pour lesquels, à tort ou à raison, nous ne sommes pas communistes! Ce qui l'horripilait surtout, c'était de nous voir avertir la Société — en maintenant très ferme, à l'idée communiste, son droit comme idée,— des dangers sérieux que contiennent toutes les doctrines négatives de la Propriété, et de la nécessité d'en paralyser les redoutables conséquences, non en leur faisant violence — ce qui serait gratuitement odieux, — mais en travaillant sérieusement à l'affranchissement et à l'amélioration du sort des prolétaires.
Ce pauvre Cabet, qui se fait vieux, en est venu à croire que lui-même, lui Cabet, de sa personne, il est le Communisme et que, parcs qu'il est le Communisme et qu'il ne veut pas de violence, l'idée négative du Communisme ne saurait amener le moindre dégât dans le monde. C'est une hallucination en règle. De sorte que toute discussion qui touche au Communisme, lui fait une blessure quelque part. Pour moi, j'ai manqué à tous mes devoirs envers lui , notamment aux élections dernières. On combattait partout ma candidature dans le Loiret avec l'argument à la mode. J'étais représenté comme un communiste enragé. Hé b'en ! croiriez-vous que j'ai eu l'infamie de répandre , dans le département , une pièce où j'avais réuni vingt ou trente citations prises le long de mes écrits depuis quinze ou vingt ans, où je me montrais, à toutes les époques, fort peu partisan de la communauté des biens ! J'ai poussé la trahison jusqu'à citer des
passages où j'avais défendu le principe de la Propriété contre M. Gabet, en le défendant lui, Cabet, contre ceux qui lui prêtaient des idées violentes. En même temps la Démocratie le portait sur sa liste générale de candidats pour Paris, où elle inscrivait tous les chefs socialistes, Proudhon, Pierre Leroux, etc., mais il m'escamo'.ait fort proprement sur la sienne. — Enfin, je me suis conduit d'une façon abominable !
Malgré cet aveu de mes torts, je trouve le vénérable monopoleur delà fraternité trop personnel, trop intolérant et trop atrabilaire pour un grand Lama. Il n'existe absolument qu'un moyen de vivre en bonne intelligence avec lui : c'est de se faire Icarien soumis, ce qui n'est pas donné à tout le monde; car, pas plus que le Phalanstère, l'Icarie n'est encore devenu un goût général. Je renonce donc, pour ma part, à m'entendre sur quoi que ce soit avec le patriarche. J'y ai perdu mon huile et ma peine et j'en donne ma démission. Ma foi, tant pis ! la République et le Socialisme se tireront de là comme ils pourront...
En vérité, on ne comprend rien à ces grands esprits ! Il me semble que si je me sentais du génie, si j'avais inventé quelque chose comme l'Icarie, seulement la Triade ou la Banque d'échang ■■, si je faisais Ecole enfin, cela me rendrait encore plus tolérant et plus juste envers les systèmes des autres, et plus disposé à leur reconnaître, sur mes idées, leur droit de discussion légitime et de bon aloi, que je ne le suis sans avoir rien créé. Mais il paraît que je juge ici comme un aveugie des couleurs; et, quand je me rappelle que Fourier n'était pas toujours commod% qu'il était même quelquefois extravagamment injuste envers ceux qui ne pensaient pas comme lui , j'en reviens à excuser M. Cabet tt les autres. La nature fait payer ses grands dons par de petites faiblesses. C'est ce que nous appelons, au Phalanstère , de l'égalité compensative.
g 22. Les conditions sérieuses du Ralliement des Socialistes.
Je suis très partisan du ralliement des Socialistes. Si nous avons péché à ce suj ;t, nous autres, ce n'est certes pas pour n'y avoir point donné la main, mais peut-être pour l'avoir fait sans assez de réserves. Le ralliement des Socialistes n'est point du tout la confusion des drapeaux, non plus que l'absorption d'une Ecole, qui a des idées, des plans, un système, une science et de la raison, dans ce tourbillon confus d'aspirations, de bons et de mauvais S'ntiments, d'idées vraies et d'idées absurdes, de dé-
vouements et de colères qui constituent aujourd'hui le Socialisme.
C'est pourtant ce que des amateurs nous demandent sous prétexte de ralliement. Pas de ralliement, à moins qu'on ne mette dans sa poche ses idées si on en a, pour n'en pas p'us avoir les uns que les autres. Tel est le principe.
Je leur en demande bien pardon ; mais il y aura ralliement des Socialistes le jour où, chacun maintenant ce qu'il croit vrai chez lui et repoussant nettement ce qu'il croit faux chez les autres, les Socialistes feront cela avec justice, avec bonne foi, dans les termes d'une discussion intelligente, en frères qui veulent s'éclairer et éclairer l'humanité , non en sauvages , en furieux, en jaloux, en dominateurs ou en sots. — Telle est la première condition du Ralliement. C'est tout l'opposé de la confusion des drapeaux ; c'en est la légitime et libre distinction.
La seconde consiste à manifester l'accord sur tous les points où il existe, à faire sentir le lien, la solidarité, la force du Socialisme dans tous ce que ses difféients éléments ont de commun, et à sentir fortement cela soi-même.
A ces conditions, chacun des éléments du Socialisme apportera d'autant plus de force au grand mouvement général de la rénovation du monde, qu'il se sentira plus dégagé, plus libre, moins solidaire des idées qui ne sont pas les siennes. Il ne s'agit point de compromettre les idées les unes par ies autres, et les hommes de même. Accord dans ce qui est commun ; Distinction dans ce qui diffère ; pleine liberté, mais convenance et fraternité dans la discussion : voilà ce que nous avons toujours demandé, toujours pratiqué, et ce que l'on a peu mis en usage à notre égard.
Que chacun de nous amène au Socialisme par son avenue en l'élargissant et la faisant agréable et belle; que chacun pêche avec ses filets et montre librement en quoi ils diffèrent de ceux des autres. Le Socialisme n'y perdra pas. Beaucoup entreront par une porte qui ne seraient jamais entré par telle ou telle autre.
Voilà les voies et moyens du véritable rarement des Socialistes.
Chacune de nos Ecoles, quand Ecole il y a, n'est pas seulement en présence des autres ; elle est en présence de la société qu'il faut convertir, de l'humanité qu'il faut sauver, affranchir, harmoniser. Le Phalanstère priserait beaucoup les bonnes grâces de M. Cabet; il tient plus encore à la
vérité, à sa foi, et au monde qu'il s'agit d'éclairer et d'amener. Et, pour terminer par une observation décisive, nous dirons qu'il y a des masses de non-socialistes et d'anti-socialistes destinés à se convertir à ce que nous croyons la vérité sociale, tandis que je suis bien certain que M. Cabet et quelques autres ne s'y rendront que quand il n'y aura plus moyen de faire autrement.... encore n'en voudrais-je pas répondre.
Donc : indépendance complète ; séparation très nette et très tranchée des principes qui s'opposent et des drapeaux dont les couleurs jurent ensemble; mais loyauté, justice et fraternité dans la polémique des doctrines, et, en même temps, union très forte dans les intérêts communs du Socialisme, défense et soutenance synergique de ses droits, de son but, de ses aspirations et de toutes les idées acceptées à la fois par tous ses éléments.
Voici un écrit où je me montre ce que je suis, Pbalanstérien pur-sang. J'y maintiens très nettement ce qui nous sépare des autres. J'y parle des idées et des hommes avec une entière franchise. Pas de confusion, pas d'amalgames, pas de promiscuité d'idées, pas le moindre sacrifice de principe. Croit-on, de bonne foi, que ce livre eoit destiné, pour autant, à faire bien du mal au Socialisme dans le monde? Sans vanité, je crois qu'il lui sera plus utile qu'une grande tartine d'idées vagues, ou bien une ratatouille de principes contradictoires bouillis dans une longue sauce insipide de sentiments confus.
On voudrait faire, du Socialisme et du reste de la société, deux camps ennemis, deux partis politiques dont le premier serait destiné à écraser l'autre, conformément aux instructions et méthodes de toutes les Piévolutions antérieures. Je comprends parfaitement cette disposition chez ceux qui , dans leur esprit, suppriment la Propriété. La Propriété est trop bien fondé dans la nature humaine comme principe , trop vivante , trop énergique et trop puissante comme iulérèt et institution, pour se laisser supprimer bénévolement. Il est donc certain que si cette suppression était la condition formelle, nécessaire, de la solution du problèn e social, du problème posé aujourd'hui par le développement historique de l'humanité, ce problème pourrait difficilement se résoudre autrement qu'au moyen d'une grande guerre civile terminée par l'écrasement du parti propriétaire.
Or, comme les principes entraînent toujours les esprits sur la pente de leur logique, je ne suis pas étonné de voir des communistes, ayant même sincèrement bor-
reur de toute violence, tendre à donner au Socialisme ce caractère de parti exclusif, politique, hostile, révolutionnaire.
Le Socialisme ne prendra pas ce caractère de parti étroit et violent. Il restera la grande et irrésistible aspiration du temps, le grand courant des sentiments et des idées appelées à rendre applicables la Philosophie, la Démocratie et le Christianisme, à en réaliser les grandes formules. Au lieu d'écraser tel ou tel intérêt , tel ou tel élément de la société, il attirera à lui et convertira tous ces éléments, tous ces intérêts, parce qu'il a en lui de quoi les servir tous, de quoi les sauver tous, les unir tous.
Et le Socialisme ne serait que l'Ànti-Socialisme s'il ne possédait cette puissance de socialisation, de conciliation, d'union universelle. S'il prétendait écraser les intérêts anciens au profit des intérêts nouveaux, les droits acquis au profit des droits à acquérir, les aînés dotés au profit des cadets déshérités, il serait aussi anti-social que le sont aujourd'hui ses adversaires; car ses adversaires aujourd'hui ne sont pas anti-sociaux parce qu'ils défendent les intérêts et les droits acquis de la Bourgeoisie : ils sont anti- sociaux parce qu'ils ne comprennent pas et repoussent les intérêts et les droits du Peuple.
Pour nous, nous sommes du grand PARTI SOCL-L, ouvert à tous, où tous sont appelés, où tous viendront, quoiqu'on dise et quoiqu'on fasse. Nous sommes de ce grand Socialisme, et nous sommes, avant tout, de l'ECOLE SOCIÉTAIRE, c'esl-à-dire de l'Ecole qui résout tous les problèmes sociaux par la LIBERTÉ, par l'ASSOCIATION FACULTATIVE ET VOLONTAIRE.
Au reste, les destinées du Socialisme ne tiennent pas aux travers des personnes qui le représentent. Voltaire , Rousseau, Diderot eux-mêmes et les autres, faisaient fort mauvais ménage au siècle dernier : la Philosophie en a-t-elle moins été un mouvement unitaire et la cause décisive des grands phénomènes politiques et sociaux de son siècle? Que nos collègues, les Voltaire, les Rousseau et les Diderot du Socialisme, tirent donc sur nous, à boulets rouges, si tel est encore leur bon plaisir. Je leur donne d'avance l'absolution. Ils pourront, ainsi faisant, se créer des torts personnels, mais ils ne feront pas grand mal au Socialisme.
g 23. Utilité providentielle de toutes les formules du Socialisme.
Je crois sincèrement, fermement que la Vérité, la Paix,
l'Ordre, la Liberté et l'Avenir sont chez nous. Si je ne le croyais pas, malgré vingt-quatre années de conviction et vingt années de travaux dans notre ligne, je me sens parfaitement libre et dégagé. J'irais immédiatement ailleurs. J'aime beaucoup qu'on me montre que je me suis trompé. Toutes les fois que cela m'arrive je trouve que c'est moi qui gagne.
Mais tout en croyant fermement, en voyant clairement que la vérité théorique et pratique, que la grande synthèse sociale est chez nous, je reconnais l'utilité providentielle et la légitimité historique des autres formes du Socialisme. — même des moins douces, des plus étroites et des plus fausses.
Si Dieu n'a pas créé que des brebis et des agneaux , il faut croire qu'il avait ses raisons. C'est à l'intelligence humaine à comprendre le pourquoi, à en profiter, et à multiplier les bonnes races.
Dans le monde subversif et faux où nous vivons, telle erreur, à un moment donné, a été plus utile que telle vérité. En grammaire et en algèbre, deux négations valent une aflirmation; et si la théorie des interférences a prouvé qu'en ajoutant de la lumière h de la lumière on fait dans certains cas de l'ombre en physique, dans l'ordre moral , quelquefois , de l'ombre sur de l'ombre fait de la lumière.
11 peut donc être très bon, aujourd'hui, que le Socialisme ait à sa disposition quelques bonnes paires de griffes. Des soins que les bergers ne se seraient peut-être pas pressés de prendre par tendresse pour les moutons, il est bien possible qu'eu égard aux loups, ils s'en occupent. L'histoire des moutons, des bergers et des loups a été jusqu'ici celle de l'espèce humaine. Dieu, et le Socialisme aidant, nous finirons par en sortir; mais nous y sommes encore. Il est certain que les loups ont été utiles aux moutons plus qu'on ne pense.
g 24. Qu'est-ce qui n'est pas un peu révolutionnaire en ce temps-ci '(
J'ai exposé les caractères et les dangers du Socialisme. Je l'ai fait dans un but instructif et salutaire. Je l'ai fait franchement, et je complète mon œuvre de franchise. Oui, j'en conviendrai, il n'est pas jusqu'au pacifique et débonnaire Phalanstère qui n'ait lui-môme aussi ses dangers, pour la vieille société si elle s'obstine. M. Denjoy parait s'en être douté. N'est-ce pas lui qui a dénoncé, à la tribune, comme une chose anarchique, détestable et abomiuabîe , l'invocation de l' avènement du règne de
dieu sur la terre, prononcée dans un banquet par notre ami Vauthier, ingénieur des ponts et chaussées et phalanstérien pur-sang?
Je préviens M. Denjoy, cependant, qu'il n'est plus guère possible d'interdire le Pater , et qu'il reste peu de chances d'empêcher qu'on croie résolument à l'avènement que sur la parole du Fils nous y demandons au Père, alors qu'on a vu briller dans l'avenir la resplendissante image du palais des Phalanges. Cela met le règne de la misère et du diable en baisse dans les esprits.
C'est révolutionnaire, je le sais. Pourtant il faut que la réaction s'y résigne. MM. Denjoy, Montalemb.rt et consorts auront beau dénoncer, discourir ou gémir: le trône ic Satan est miné comme tous les autres, et c'est à grands pas que la République du bon Dieu s'avance. S'instaurera-t-elle sans faire son 24 Février? je l'espère, et il ne dépendra pas de nous qu'il en soit ainsi. Toutefois, dans la prévision de certaines transitions possibles d'un régime à l'autre, je hasarderai de donner aux hommes éloquents qui ne veulent pas de cette République-là, un conseil en vue de leurs plus gros clients : C'est de prier le Dieu qui punit les voleurs de ne pas se montrer trop sévère... J'ajoute, en combinant deux proverbes, qu'il n'est pas prudent « de trop parler de corde dans le pays des pendus. »
J'ai dit que le Phalanstère lui-même, par le splendide Idéal qu'il pose à côté d'une Réalité odieuse, pourrait bien être indirectement aussi un dacger pour cette réalité en tant qu'elle ne voudrait pas bouger, et quelque peu révolutionnaire. Mais est-ce la peine de parler de si peu dans un moment où l'on relit l'Evangile, où l'on se remet à exhumer les paroles des Apôtres et des Pères, et où l'on défend l'Ordre et la Propriété... avec le Vicaire savoyard?
Chers conservateurs, vous voyez une paille révolutionnaire dans l'œil du Phalanstère, et vous ne voyez pas les bornes révolutionnaires qui sont dans les vôtres !
En vérité, en vérité , j'ai beau chercher, je ne trouve aujourd'hui rien , rien , mais rien qui ne soit révolutionnaire. Je ne sais pas si j'ai sur les yeux des lunettes rouges; mais les blancs me paraissent d'un rouge encore plus foncé que tout le reste. Et quand je dis les blancs, je parle des blancs de toutes les couleurs. Et, parmi les blancs, ceux qui me paraissent les plus rouges , — voyez donc l'aventure, — ce sont précisément les plus blancs : je veux dire les blancs de plomb, les blancs d'argent et les blancs de lys... Vous avez beau-
coup trop d'esprit et de connaissances minérales et botaniques pour ne pas savoir ce que, par ces trois blancs-là, je veux dire.
Et tenez, messieurs de Montalembert et Denjoy, et tant d'autres, et vous-même monsieur Dufaure, vous, âme sincère, droite, honnête et, je le sais, d'un titre pur, vous qui êtes né avec un tempérament démocratique, eh bien! cetteidée que vous croyez prudente, conservatrice et préservatrice par excellence et que je vais vous dire, c'est, à moi, tout ce qui me semble au monde de plus révolutionnaire! Vous redoutez que le Peuple croie à l'aisance générale, au Travail Attrayant, au Règne de Dieu, au Bonheurréalisahle sur cette terre. 11 vous semble, — à vos divers points de vue que je me garde de confondre, — il vous semble que vous auriez tout gagné si le Peuple voulait cesser d'y croire, d'y tendre, et si vous pouviez lui faire reprendre la vieille croyance eux misère3 fatales, nécessaires, indestructibles sur cette terre...
Or, laissez-moi vous le dire : Apres nos cent années de Philosophie et de Libre examen, nos soixante années de dévolutions et le reste, si le Peuple aujourd'hui perdait cet espoir d'une société heureuse, que vous paraîtriez heureux de lui pouvoir ôter, savez-vous la conclusion qui en sortirait? lien sortirait ce petit raisonnement que je vous livre : « Ah ! la misère est éternelle! il faut toujourg » ici bas des malheureux, des pauvres, des déshérités » qui s'échinent pour les autres, qui mangent du pain b noir et qui n'en mangent pas toujours, pour faire venir » le pain b'anc de ceux qui ne font rien venir... Eh bien! » chacun sou tour! ! » ... Vous comprenez la suite du raisonnement...
Révolutionnaires pour révolutionnaires, je me crois, permettez que je vous le dise, un révolutionnaire bien plus conservateur que vous quand je tiens au Peuple ce langage — qui est ma foi :
« Non ! cette terre n'est pas la vallée des larmes éter- » ncllesîNon, Dieu notre père à tous ne nous a pas dé- » voués fatalement ici bas aux inéluctables misères. Dieu a y> des aînés et des cadets dans l'histoire, il n'y c unptepasiie i> bâtards. Notre terre est nourricière et féconde. La science » est toute puissante. Le génie industrieux de l'homme » a déjl réalisé des prodiges, et nous ne sommes encore « qu'au début de ses créations merveilleuses. Le travail! » bien organisé peut tout ! Rien ne limite ses essors el » nos espérances glorieuses. Il y a sur cette terre de » Dieu, sous le soleil de Dieu, place pour tous les en-
» fantsde Dieu, sans qu'il soit nécessaire qu'on s'y serre » trop, qu'on s'y comprime ou qu'on s'y égorge.
» Le travail! le travail! le travail! Il y a des milliers » de féconds travaux à faire, des milliers de sources de » prospérité à ouvrir, et des millions de bras et de cer- « veaox qui manquent de travail ou qui travaillent impro- » ductivement, ou, pis encore, qui travaillent les uns con- » tre les autres! On peut décupler le tra/ail et centupler » ses fruits : il suffit d'en savoir intelligemment combi- » ner, agencer et organiser les forces.
» Tout homme venant au monde est une puissance, » une mine de richesses sociales, un trésor de vocations, » de facultés et d'aptitudes ; et nous gaspillons ces tré- » sors du génie et de la puissance humaine, nons ne sa- » vons pas exploiter ces mines inépuisables! Nous lais- » sons croupir ou végéter, dans l'ignorance, dans l'abru- » tissement, dans la fainéantise, ou b;en nous armons, » les unes contre les autres ces facultés divines et créa- » triées. Allons! espoir, courage et charité! marchons à » la conquête du Nouveau - Monde. Endurons patiem- » ment les privations de la route. En avant les pionniers » de l'humanité ! Si nous n'aboutissons pas cette fois » nous-mêmes, nous aurons préparé la voie par où arri- » veront nos enfants, les générations qui vont venir ! »
Et quand on lui dit cela, au Peuple, il comprend ! Et quand il a compris, il a foi et il espère. Et quand il a foi et qu'il espère, il travaille et il aime.
Et puis, comme nous lui expliquons qu'après tout. c'est d'une sage et intelligente organisation des choses et non de destructions et de violences qu'il s'agit, il étudie, il propage, il se fait docteur et apôtre. Et si vous vouliez, comme lui, étudier un peu et vous ouvrir un peu à l'Espérance et à la Foi, ah! dès qu'il verrait que, vous aussi, vous espérez et vous croyez, et que vous cherchez comme lui, que vous voulez ardemment comme lui, il vous tendrait bien vite, en signe de paix, sa main calleuse el rude ; et toute rude qu'elle soit, cette main, vous sentiriez que de douceur dans sa fraternelle étreinte !
Etudiez un peu, espérez un peu et aimez beaucoup; et vous verrez si tout, avec lui, ne va pis vous devenir facile!
Vous ferez du Peuple ce que vous voudrez, quand vous voudrez, c'est moi qui vous le dis. Vous pouvez m'en croire, parce que je l'ai pratiqué et le connais.
Est-ce doncunbien affreux révolutionnaire, celui qui vous
parle ainsi? Ah! il serait si bon et sd doux de s'entendre... mais vous ne voulez pas encore ! vous n'avez pas le temps de vous convertir! vous tenez encore à vos préjugés, ou plutôt ce sont vos préjugés qui vous tiennent. — Quoi! la
raison nous viendrait de ces Socialistes ce n'est pas
possible ! Des utopistes , des fous , des partageux , des insurgés, allons donc! — Ce donc veut dire qu'il nous faudra encore échanger plus d'un coup. Soit ! ceux, que nous vous appliquerons auront du moins cela de bon qu'ils feront tomber vos écailles: (Dans le symbolique de la nature, les écailles sont les analogies des préjugés — Voyez Eourier.) — Et après nous être bien rossés, nous nous entendrons. — Si cependant nous nous entendrions tout de suite? Qu'en dites-vous?
Croyez-moi , les Socialistes ne sont pas si noirs que \ous vous l'imaginez. Donc, des horions, tant que cela vous fera plaisir ; la paix quand vous voudrez. Les Socialistes sont a vos ordres. On ni peut plus de bonne volonté et de déférence. La condition de la paix, c'est que vous ouvriez les yeux sur ce qu'ils proposent pour le Peuple et pour vous-mêmes. — Il faudrait pourtant bien tâcher de ne pas commencer les guerres sociales. On ne peut pas savoir où nous irons, si une fois cela commence