‹ Le socialisme devant le vieux monde; ou, le vivant devant les morts; suivi de Jésus-Christ devant les conseils de guerreChapitre 8 sur 50 · LES CARACTÈRES ET LES DANGERS DU SOCIALISME · texte numérisé non relu

LES CARACTÈRES ET LES DANGERS DU SOCIALISME

Nous dirons rapidement ce que, — l'Oligarchie bourgeoise de 1830, perdant ses glorieux souvenirs et trahissant sa mission, — le Socialisme a dû être , ce qu'il a été , ce qu'il est encore.

Un Ordre Nouveau doit être créé.

Toute Création est précédée d'un Chaos.

Le Socialisme a été, a dû être, et n'est encore qu'un Chaos.

Et il restera Chaos jusqu'à ce que, à la suite des mouvements les plus désordonnés, des conflagrations les plus violentes, des révolutions les plus redoutables, il ait produit de lui-même le monde qui doit sortir de son sein.

11 en sera ainsi, à moins que l'intelligence régulière , légale, supérieure, de la société, c'est-à-dire l'intelligence gou\ ornementale de la nation, qui doit faire sur le chaos des éléments sociaux la fonction de la Providence sur le chaos des éléments de la nature, ne s'élève sur lui pour en séparer les principes, en condenser les effervescences, en régler les énergies et les puissances, et prononcer ellemême le fiât lux de la création.

Le problème du Socialisme contenait deux données, deux formules. Chacune de ces formules cachait un danger immense — qu'il fallait, qu'il faut plus que jamais conjurer.

La première formule, c'était la donnée de l'histoire. L'émancipation de l'Esclave avait produit le Serf. L'émancipation du Serf avait produit le Bourgeois et le Prolétaire. Le Bourgeois, socialement émancipé par la. possession antérieure de l'instruction, de l'aisance ou de la fortune, venait d'achever son émancipation par la conquête des droits politiques, qui seuls lui manquaient.

Restait donc à émanciper socialement , et politiquement par suite, le Salarié, le Prolétaire. Telle était la donnée de l'histoire.

§ 13. Mauvais exemple laissé au Socialisme par l'Émancipation de la Bourgeoisie.

Cette donnée nécessaire était d'autant plus dangereuse , que l'émancipation politique de la Bourgeoisie ne s'était (mauvais précédent et périlleux exemple!) accomplie que par une Révolution qui avait coupé bien des tètes , versé bien des flats de sang. Cette Révolution avait grandi considérablement les nouveaux libres, créé de nombreux propriétaires... mais comment"? — En spoliant violemment les Nobles et le Clergé, en brisant leurs immenses propriétés avec la hache révolutionnaire et vendant, à vil prix, les débris sur la place ...

C'est sur cette spoliation qui, en fait , a énormément accru la richesse et la production de la France , qu'est assise une partie considérable de la propriété terrienne et de la fortune de la Bourgeoisie actuelle. Ce sont les terres des Nobles et du Clergé que vos fermiers cultivent aujourd'hui pour vous faire de belles rentes, ô grands champions des droits sacrés de la Propriété! C'est dans leurs châteaux , leurs couvents et leurs monastères que vous avez établi vos beaux ateliers et vos riches fabriques ! Est-ce vrai, ô nobles Seigneurs du Capital ?

M. de ïo ."".quevillc a donc été assez mal inspiré quand , à propos du droit au travail, dans un réquisitoire de peu de lumières et de peu de justice contre le Socialisme qu'il anathématisait en masse , prétendant défendre la Révolution française contre les revendications d'origine du Droit au Travail , il a glorifié cette Révolution d'avoir fait beaucoup de nouveaux propriétaires... Cette glorification n'était ni habile ni prudente. . Ce n'était pas une tradition qu'il lut bon de rappeler du haut de la tribune au Socialisme.

Elle ne constituait déjà pour lui qu'un précédent historique trop scabreux.

C'est précisément ce précédent et ses influences sur la nouvelle évolution émancip trire, que j'appelle le danger recelé par la première donnée du problème soiial à notre époque. — Voyons la seconde et son danger corrélatif.

^ 14. Mauvaises traditions livrées au Socialisme par la Morale et la Philosophie.

, Jl ne s'agissait pas, pour que le problème social fût complètement conçu, de poser, co "me seul but , l'émancipation du Prolétaire. Songer uniquement à soustraire le travailleur à la dépendance , où il est encore , des détenteurs des instruments de travail ; lui conquérir son droit et aux instruments de travail et aux fruits directs et légitimes de son travail, en remplacement d'un salaire sujet à la hausse et à la baisse, comme une denrée ville (voyez note B); tout cela ne suffisait pas.

Supposons, en effet , cette émancipation accomplie: la lutte anarchique, la concurrence dépréciative, ruineuse, acharnée; ledésordre économique et en définitive la guerre intestine sous toutes ses faces, n'en restent pas moins l'état normal de la société. Caries capitaux et les instruments de travail , les chefs d'industrie, 1 -s maîtres enfin, se fout aujourd'hui la guerre par la concurrence dépréciative des ■valeurs, tout autant qu ils font la guerre au travail , tout autant que, par la concurrence dépréciative des salaires, le travail se fait la guerre à lui-même : — Ce qui prouve, pour le dire en passant, combien il est absurde de rendre les classes responsables du vice des choses, dont elles pâtissent toutes; et, particulièrement, de rendre les maîtres personnellement responsable^ de la détresse ou du mauvais sort des ouvriers. La grande machine industrielle, fatale, emportée , les broie tous également sou-; les roues sans contrepoids et sans frein de la Concurrence déréglée, — cette divinité sourde , aveugie , impitoyable, qu'adore M. Thiers, le grand prêtre du Fatum antique sous toutes ses formes.

À côté ou plutôt au-dessus de la formule d'affranchissement que lui livrait la logique de la Révolution et l'histoire politique et économique des Émancipations, le Socialisme devait donc, pour compléter et spintualiser sa conception générale et achever de 1 anoblir, poser une formule plus Cargo, un postulation supérieur et définitif.

Celte formule large, supérieure; cette formule défini-

tive, lui était encore léguée par les antécédents de l'humanité.

Celait en effet la conception d'une société de paix, d'harmonie, de travail convergent, de fusion et d'accord de toutes les forces sociales et de toutes les classes. C'était la fondation de ce Royaume de Dieu et de sa Justice où tous les biens seront donnés par surcroît, (pie l'Evangile a pronrs aux hommes, et qu'il leur commande de chercher et de fonder quand il leur ordonne de prier chaque jour en ces mots : a Notre Père qui êtes aux cieux, » nue votre Règne arrive, que votre volonté sot laite SUR » LA. Tl£RRE comme elle est faite dans le ciel. »

Cette formule, c'était donc I' Idéal chrétien, l'Idéal pratique et social de l'Évangile, des Apôtres, des Docteurs et des Pères des premiers siècles. C'était cet Idéal déposé, il y a dix-huit cents ans, dans la conscience de l'humanité, assoupi sous la barbarie du moyen -âge, réveillé dans le monde par les vibrations les plus pures, les plus élevées, les plus humaines de la Philosophie du dix-huitième siècle et par les enthousiasmes subi mes de la Révolution française.

Hé bien ! toute divine qu'elle fût, cette seconde formule n'en cachait pas moins encore, pour le Socialisme, un redoutable danger.

Et ici, derechef, je vous prie de m'écouter et de répondre. à ce que je vais vous demander.

Je vous demande d'abord, de quelles traditions philosophiques et morales les esprits ont été et sont encore nourri.par l'éducation que vous leur donnez, par votre éducation officielle? Qu'enseignent les écrits de ces Philosophes et de ces Moralistes classiques, sous l'influence de qui vous formez les jeunes générations? — Toutes ces autorités profanes et laïques enseignent la condamnation de ta richesse....

Oui! la haine de la richesse, le mépris du gain, la condamnation de la recherche de la Propriété; tel est 1 enseignement commun de tous vos livres classiques, de tous les chefs-d'œuvre de vos Moralistes anciens on modernes.

Vos innombrables Morales , contradictoires sur tous les points, jugées et condamnées déjà à cette cause par le mot de Pascal, s'accordent en ceci, à savoir : Que, de la Richesse sortent tous les vices, et, de la Propriété, la plupart des dissensions, des guerres, des crimes et des désordres de la société!

Parcourez les philosophes de la Chine, de la Grèce et de Rome; lisez les moralistes et les poètes; lisez tous les chefs-

d' œuvre qu'un beau style et de nobles sentiments, je n'en disconviens pas, ont mis en honneur parmi nous : commencez à Confucius, passez par Platon et par Sénèque, arrivez jusqu'à Rousseau, que M. Cousin réédite si intelligemment aujourd'hui pour l'instruction anti-socialiste du peuple (voyez la note C), et sauf Horace, Voltaire et quelques autres dont on a soin de prévenir la jeunesse que la morale est relâchée et trop facile , quel fond commun y trouvez-vous? — Pour préparer les hommes à une société basée sur le travail, sur l'activité productive de la richesse, vous y trouvez: la condamnation générale des richesses! Oui, leurs doctrines concluent universellement à ceci : Que la Propriété est l'origine de toutes les corruptions, de toutes les dominations, de toutes les servitudes, de toutes les divisions entre les hommes; qu'il n'est pas, en un mot, d'Égalité, de Liberté et de Fraternité compatibles avec la Propriété sur la terre !

Nul n'a gravé en traits plus formidables cette doctrine, commune à la plupart des philosophes et des moralistes, que l'acolyte si singulièrement choisi par M. Cousin pour inculquer en ce temps-ci, au peuple français, te respect de la Propriété ! (Voyez note D. )

§ 15. Mauvaises traditions livrées au Socialisme par les Ecritures, le Apeurés les Saints et les Pères de 1 Église.

Mais que sont-elles les déclamations de tous les philosophes, et les anathèmes de Rousseau lui-même, à côté des foudroyantes paroles de l'Écriture, des Apôtres, des Docteurs et des Pères de l'Église contre les richesses, les riches et la propriété?

Le Socialisme moderne ne. croyait d'abord procéder que de lui-même, ou tout au plus de la Révolution française. Mais voilà que, s' étudiant et étudiant l'histoire de la Philosophie et du Christianisme, il rencontre dans la Philosophie et le Christianisme ses propres origines.

Et (pie trouve-t-il dans cette double histoire, que trouvet-il surtout dans celle du Christianisme ? — Il y trouve son But, son Idéal, et plus vigoureusement accentuée encore que partout ailleurs, la réprobation de la Propriété, et des avantages individuels que l'ordre économique actuel y attache ! Il y trouve, en paroles rouges de feu, ardentes comme le fer en fusion, jusqu'aux plus audacieuses formules de Proudhon, jusqu'aux doctrines les plus téméraires du Communisme !

Nous n'insistons pas ici sur les preuves. Nous avons les

mains pleines de textes accablants et authentiques. L'écrit qui termine cette brochure, Jésus-Christ devant les conseils de guerre, simple prologue de nos publications sur cette matière grave, encadre assez de citations sur les principaux points en litige pour suffire abondamment à la thèse présente.

Les citations des textes de la Bible, des Evangiles, des Saints Apôtres, des Saints Docteurs et des Pères de l'Eglise, renfermées dans le travail de M. Victor Meunier, établissent incontestablement, en effet, sur les plus grandes autorités du Christianisme :

Que la Communauté est obligatoire pour les vrais chrétiens;

Que les riches doivent leur bien aux pauvres jusqu'à concurrence de toute leur fortune ;

Que la Propriété est une usurpation ;

Que la Propriété est un vol ;

Que la Propriété est un assassinat;

Que les propriétaires cpii jouissent égoïstement de leurs biens sont des bêtes farouches ;

Que le prêt à intérêt est un vol , un parricide ; qu'il faut prêter gratuitement;

Qu'il faut prêter à ceux qui ne peuvent pas rendre ;

Que les saints Conciles ont excommunié, excommunient quiconque aura prêté deux fois à intérêt ;

Que ces Conciles déclarent hérétique quiconque affirme qu'il n'y à pas péché à prêter à intérêt ;

Que toute exploitation de l'homme par l'homme doit être abolie.

On rencontre d'ailleurs dans ces autorités sacrées :

Quelque chose qui ressemble beaucoup à la justification des doctrines de M. Louis Blanc sur l'égalité des salaires;

La négation du droit d'héritage;

La condamnation de la prévoyance tant recommandée au peuple par la morale officielle.

Il va pourtant falloir que l'Eglise s'explique aujourd'hui sur ces doctrines et sur ces textes ; car ils sont les SIENS. Nous aurons soin et souci de les lui rappeler !

Tout esprit un peu philosophique aperçoit bien que l'état du monde est aujourd'hui, sinon identique, du moins parfaitement analogue à ce qu'il était au temps de la venue du Christ.

Comme nos Civilisations modernes, la Civilisation grécoromaine, il y a dix-huit siècles, avait atteint son apogée, je veux dire ce point de maturité et d'entrée en corruption où ii faut que le fruit se transforme et produise un nouvel être, sous peine de périr dans sa propre pourriture.

C'est bien là notre état.

Notre Civilisation, héritière de la précédente, est beaucoup plus raffinée, plus riche, plus savante; beaucoup plus rapprochée de l'Idéal d'ordre, de liberté et d'harmonie, que l'humanité a instinctivement poursuivi à travers les âges, qu'elle poursuivra jusqu'à lavoir atteint, dût-elle, dans son labeur séculaire, s'affaisser encore une fois sur elle-même. Elle n'eu est pas moins à cet âge qu'avait la Civilisation gréco-romaine à la venue du Christ.

C'est la nu me phase de scepticisme et de contraste violent entre l'extrême misère et l'extrême raffinement du luxe. Domination implacable des intérêts sur les sentiments, de la matière sur l'esprit; apothéose de l'égoïsme; ennui et marasme dans la paix; déchirements intérieurs quand la lièvre se réveille; dissolution de la vie collective enfin, par la fermentation putride de la cupidité et de l'individualisme, tels étaient les caractères de la Civilisation romaine sous Tibère; — tels sont ceux de la nôtre.

Cette formidable réaction de l'esprit, de la justice, du droit, cet incompressible élan vers l'émancipation et l'Idéal, qui tirent la première éruption du Christianisme, en devaient donc, de notre temps, déterminer une seconde. Mais le nouvel clan se faisant au sein d'une société préparée par dix huit siècles d'incubation du principe chrétien, munie d'une puissante industrie et fortement armée par la science, cet élan vers l'Idéal social aboutira, c'est certain. La première explosion du Christianisme, d'ailleurs, n'a-t-elle pas vaincu la première forme de l'Esclavage?

§ 1G. Le Problème et les Moyens de solution livrés au Socialisme par le Vieux Monde.

Quoi qu'il en soit, nous constatons :

A) Que le Socialisme, ressuscitant au dix-neuvième siècle, procédant de la Révolution du dix-huitième, et faisant l'inventaire des traditions de l'esprit humain , se trouvait en face des deux formules à lui posées par l'irrésistible logique de 1 histoire, parles lois mêmes du développement de la vie sociale, formules que voici :

1. Abolition de la dernière forme de l'esclavage, du Prolétariat ou plus généralement du Salariat : (Emancipation des

Serfs du Capital; affranchissement définitif du Travail et conquête de ses droits propres, c'est-à-dire du droit aux instruments de travail et aux fruits du travail.)

2. Réalisation d'une société de paix, de travail convergent, d'accord et d'harmonie : (Idéal chrétien d'une société fraternelle et heureuse.)

B) Et qu'en face de ces deux Problèmes, le Socialisme, dans l'arsenal des grandes traditions historiques, ne trouva guère, comme moyens formels, que :

h. Le procédé violent des DÉVOLUTIONS : (Exemple encore brûlant de la Révolution française, de l'émancipation politique de la Bourgeoisie, pur le renversement des classes à elle supérieures. Clergé et Noblesse, et la spoliation de ces classes.)

Et de même, dans l'arsenal des traditions philosophiques et religieuses, que :

2. L'abrogation des droits du capital, et voire la négation absolue de la Propriété et le Communisme : (Doctrine des Ecritures, des Saints et des Pères de l'Eglise; tentatives communistes des Apôtres et des premiers chrétiens ; conclusions logiques des doctrines des moralistes, des philosophes, des auteurs classiques anciens et modernes, y compris les éloquents anathèmes du coryphée du dix-neuvième siècle, de l'acolyte de M. Cousin, de Jean-Jacques contre la Propriété.)

Hé bien ! soyons justes, tâchons d'être un peu de sang froid, un peu raisonnables, et demandons-nous ceci :

Demandons-nous si, en présence de ces Problèmes apportes par l'invincible développement de l'histoire, avec ce bagage de traditions classiques, philosophiques, morales et religieuses, qui sont les traditions de l'humanité, les vôtres comme celles du Socialisme ; demandons-nous s'il é'ait possible, humainement possible, (pie le Socialisme, au dix-neuvième siècle, se montrât pur de tout élément violent et révolutionnaire? Etait-il possible, avec de tels précédents, qu'il ne se montrât pas empreint, dans quelques-unes de ses manifestations, d'un principe de négation des droits du Capital et de la Propriété, dont on veut faire les seules choses sacrées aujourd'hui? — M. de Montalembcrt, l'un des fils des Croisés, n'a-t-il pas tenté, étrangement et déplorablement, à la Tribune nationale, de leur subordonner la religion même?

N'etil-ce pas été le plus inoui des miracles qu'il en fût autrement? Et est-ce une raison pour repousser le Socialisme en masse, aveuglément, systématiquement? pour le comdamuer en bloc dans ses manifestations les plus pacifiques, les plus anti-révolutionnaires elles-mêmes fanti-révolutionnaire, entendons-nous bien, ne veut pas dire contre-

révolutionnaire) ? Est-ce une raison pour refuser de faire, chez lui, le triage de l'ivraie et du bon grain ? Est-ce une raison enfin pour exaspérer, par cet odieux déni de justice, le Peuple qui prend parti pour le Socialisme, parce que, après tout, c'est sa cause?— Cela n'est ni juste— ni adroit. Non, cela n'est pas plus habile qu'équitable, et décidément vous n'êtes pas forts.

Demandez au Socialisme le sacrifice de ses dents et de ses griffes, à la bonne heure. Rognez-lui les griffes s'il veut vous déchirer ; cassez-lui les dents s'il veut vous dévorer; ce sera justice, si vous lui avez d'abord sérieusement proposé de l'entendre et de le mettre à l'œuvre.

Mais si vous essayez de vous en défaire en l'assommant, prenez-y garde ! il est vivant et fort, et vous êtes déjà morts. Ce n'est donc pas lui qui restera sur le carreau.

S 17. Définition régulière et véridique du Socialisme.

Procédons maintenant à la définition régulière du Socialisme.

Le Socialisme n'est pas une doctrine déterminée. En principe, c'est une Aspiration immense, irrésistible, vers un Ordre social qui résolve le second ou au moins le premier des deux Problèmes ci-dessus définis et que je rappelle :

Premier problème. Transformation du salaire, dernière forme de la dépendance : (Réalisation de la liberté sociale et de la justice pratique; émancipation définitive des industrieux et des travailleurs.)

Second problème. Etablissement d'une société de concorde, de paix, de travail libre et convergent, d'harmonie : (Réalisation de l'unité collective et de l'ordre par le concours spontané des volontés diverses, libres et librement unies.)

§ 18. L'Hydre du Socialisme.

Si, en principe et quand on ne le localise pas dans une Ecole ou dans un Système, le Socialisme n'est pas une doctrine déterminée, mais seulement une Aspiration ; il n'est pas davantage, enfuit, une doctrine donnée, mais bien une Collection d'idées et de doctrines très-diverses, qui souvent s'opposent entre elles et se combattent très-vivement.

Il n'y a pas plus d'identité entre les partis socialistes aujourd'hui qu'il n'y en avait entre les partis politiques, qu'il n'y en a maintenant entre leurs débris, ces fantômes qui se prennent pour des vivants et qui ne sont plus que

des ombres ; car leur temps est accompli, et le Socialisme,

chemin faisant, enterre les cadavres. Iiequiescant in pâte!

Les socialistes ont, politiquement, cela de commun, il est

vrai, qu'ils veulent la conservation de la République, parcs

Îu'ils sont tous démocrates. Mais viennent demain Henri V, oinville, la duchesse Hélène, M. Thiers, tous les prétendants ; vienne Napoléon lui-même, j'entends le vrai Napoléon, ou encore son nom dans la personne de-son neveu: le Socialisme n'en sera pas moins là, vivant et debout; seul vivant et seul debout, entendez-vous bien ! maître du

Ïrésent par l'Idée, et maître des faits de l'avenir ; car les dées sont les mères des Faits et les Faits du lendemain ne sont jamais que les fils des Idées de la veille.

Je reviens et je demande aux aspirants-assommeurs du Socialisme [assommeur est dit par figure), je leur demande ce qu'ils ont fait de leur sens et dans quelle fiole de la lune ils ont laissé leur raison, lorsqu'ils essaient de se prendre corps à corps avec le Socialisme en général et en principe, le Socialisme en général et en principe n'étant pas un corps de doctrine, une chose saisissable, mais une pure Aspiration ?

Et je les avertis que s'ils veulent tuer en fait le Socialisme qui, en fait, est une Collection de doctrines, il faut qu'ils prennent et égorgent, s'ils sont de force, chacune de celles-ci les unes après les autres.

Et je les préviens en sus, que s'ils tuaient toutes les doctrines présentes et vivantes qui constituent le Socialisme présent et vivant en 1848 (ce qu'ils ne pourraient faire qu'autant que chacune de ces doctrines ne contiendrait rien de vrai et de bon), ils n'auraient pas pour autant mis le Socialisme à mort. Le Socialisme est l'Aspiration actuelle de l'humanité, le besoin du peuple en ce siècle, leur propre besoin, leur propre intérêt à eux-mêmes. Donc, si ces doctri' nés diverses, qui ne sont que diverses Propositions de solution du Problème social, étaient toutes fausses et conséquemment toutes tuables, le besoin du siècle, l'invincible aspiration de l'humanité referaient immédiatement de nouvelles Propositions de solution, c'est-à-dire de nouvelles doctrines socialistes... — et ce serait à recommencer.

Frappez donc sans crainte sur toutes les tètes de l'hydre. Seules, les mauvaises tètes sont vulnérables et tomberont. Mais vous essayerez en vain de tuer la bête. — Si vous ne comprenez ceci, alors c'est que je suis meilleur philosophe que vous, ô grands et magnifiques docteurs

en philosophie de l'histoire. Le Socialisme aujourd'hui c'est l'humanité qui travaille, q li souffre, qui gémit, -jui pense, et qui veut être libre, riche, morale et heureuse. Le Soci dlsme c'est 50 Bièeies de durs labeurs, d'efforts, de pours ite de la liberté et du bo iheur à travers l'histoire; - de Philosophie, 18 s ècles de Christianisme, 3 siècles de Science el de grande industrie, qui ont fait explosion par la Révoluti m française et qui enteo lent s'incarner aujourd'hui dans une forme sociale c liante av c leur esprit; c'est la lave b niante de l'humanité élaborée depuis cinq mille ans dans la fournaise du progrès, qui fait éruption pour eouler dan* le grand moule que Dieu a préparé pour elle; et la bête, c'est 1- Peuple universel. Voua n'empêcherez pas cette incarnation; vous n'arrêterez pas cette lave; vous ne tuerez pas cette bete! Cette bête, voulez-vous savoir ce qu'elle fera de vous? Vous avi /. pi ur qu'elle vous mange, hé bien! j'espère que non: elle vous convertira. Sa ils, S mis! Vous pourrez essayer de persécuter l'Esprit Nouveau: mais vous trouverez. \uire chemin de Damas; et l'Esprit Nouveau vous domptera ! n vous éclairant, et vous deviendrez ses Apôtres.— C'est ce que je vous souhaite à tous.

g 19. Caractères spécifiques du Socialisme.

Le Socialisme défini en principe, et considéré, pd fait, comme Collection de doctrines diverses, dressons l'inventaire de celles-ci. — Pour que l'inventaire soit rapide, nous déterminerons d'abord les caractères spécifiques.

Appartient au Socialisme simple et noueux (incomplet dans son aspirât on) toute doctrine soci tliste qui ». : . it dé-

termine par la premier Problème : Affranchissement pur et simple des Serfs du Capital , conquête des instruments du Travail ft de ses fruits pour les travailleurs.

rtient a S icialiâme impératif, coëreitif toute doctrine socia ifite qui veut organiser la forme sociale nouvelle à coups de décret*, par l'autorité de la loi qui s'impose, qui oblL gré mal gré.

Apparti ntauSr.cialisme/<7CM//a///, volontaire, tjute doctrine qui ne veut ni de la loi, ni d'aucune sorte d'autorité p ur triompher, qui ne compte que sur l'éri lence de ses bienfaits pour se faire accepter par tous les intérêts, tous les droits et toutes les c'asses.

Apparient au Socialisme négatif toute doctrine qui nie en principe les droits de l'un quelconque d^rs trois term-'S du problème économique et social, le capital, le travail ou le

talent, et los éléments sociaux y correspondait; éléraenis que ce problème, pris dans son intégralité, consiste précisément à concilier et à combiner pour leur p'us grand avantage commun. — Los doctrines qui embrassent cette triple conciliation f t reconnaissent le droit propre, absolu dans sa sph re légitime, do chacun dfl ces principes, sont seules intégralement affirmatives dans leur point de départ.

Tuai Socialisme négatif contenant la tendance à la destruction d'un des trois éléments fondamentaux de l'ordre économique et social, contient, par cela n.ème, un principe de guerresocialo.

Ges définitions faites et faites justement, du moins à notre sens, procédons à l'inventaire.

g 20. Inventaire du Socialisme.

Le Socialisme moderne, dans ses manifestations déterminées, se lie par une mare de sang au mouvement démocratique violent de la première Révolution, qui finit en effet à l'exécution de Guacchus Baboeuf et de ses complices. Inscrivons donc d'abord :

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