‹ Le socialisme devant le vieux monde, ou, Le vivant devant les mortsChapitre 10 sur 60 · SYSTÈME COOPÉRATIF D'OWEN · texte numérisé non relu

SYSTÈME COOPÉRATIF D'OWEN

La misère et la démoralisation des travailleurs dans les manufaclures de TÀngleterre ; les déperditions du morcellement; les luttes et les ruines de la conciv*rence anarchique, et les idées philanthropiques de la philosophie du dix huitième siècle amenèrent l'esprit fortement titré en bienveillance^ de M. Owen , à concevoir l'idée de la coopération et de ses imenses propriétés économiques et productives.

Se fondint sur ce que l'individu est le résultat de son éducation et de son naturel, et que nul ne saurait se vanter d*a- Toir fait l'un ou l'autre, il conclut que personne n'a de mérite propre, et se débarasse des difficultés de la Répartition en supprimant le droit personnel de propriété, la part et la fortune spéc.ales de l'individu. Ses Communautés produiront l'abondance et le bien-être : l'éducation leur donnera po ar religion la bienyeillance universelle ; elles vivront comme de grandes familles dont tous les membres sont honnêtes, bons, affectueux et laborieux.

C'e^ V Utopie du grand Communiste, le lord chancelier de Henri YIII, le vertueux Thomas Morus, reprise à une époque industrielle, par un manufacturier anglais plein de douceur, de bienveillance et d'amour de l'humanité; mais comptant beaucoup

trop sur l'éducation qui façonne, et beaucoup trop peu sans les passions qui sont incompressibles.

En somme, c'est un socialisme négatif il est vrai, puisqu'il veut éteindre la Propriété individuelle et les droits personnels du Capital, du Travail et du Talent; mais à caractère tout-à-fait facultatif et volontaire^ sans appel à l'intervention de l'action supf^rieure et coercitive de TEtat. Il y a beaucoup à dire pour lé réiuter, pour montrer même les dangers mdirects de son élément négatif; il n'y a rien pour le flétrir et le condamner durement. C'est, comme conception, une tendance plus sentimentale que scientifique vers le principe de coopération et de coliectisme; comme système, c^est l'erreur d'un esprit sans invention, sans profondeur, sans génie, guidé par un cœur d'or, et trompé par une extrême bienveillance, quoique muni d'une grande connaissance pratique de l'industrie moderne.

LE COMMUNISME ICARIEN.

Le Communisme icarlen de M. Gabet n'est que TOwennisme importé par celui-ci chez nous, à son retour d'Angleterre, et habillé à la française, c'est-à-dire plus passionné, plus critique, demandant plus à la politique démocratique, au princip3 de la loi à l'idée de la centralisation du Pouvoir et de l'Etat, naturellement absents dans une conception coopérative éclose en Angleterre, pays de l'initiative individuelle par excellence.

UOwennîsnie procède exclusivement du côté philanthropique de la philosophie française du dix-huitième siècle. Il craint l'influence des dogmes religieux et les écarte. Le Communisme ica* rien se trempe davantage dans la tradition démocratique et politique de la Révolution ; il invoque tous les philosophes utopistes, PJalon, Campanella, Morus, Fénélon, etc., et s'appuie sur l'autorité des Ecritures et sur le Communisme des Apôtres et des premiers chrétiens.

En somme, c'est un socialisme plus décidément n^^a^t/ que celui d'Owen, mais cependant îcmchement facultatif . Il se réserve bien la loi pour se régler lui-même, mais ne prétend pas s'imposer d'autorité aux autres. Il a moins que l'Owenisme la notion et l'esprit pratique. Vague, confus, omnivore, ne paraissant pas même soupçonner les plus grosses difficultés du problème de Vorganisation du travail collectif il a pour toute Science économique et sociale, l'abandon volontaire de la Propriété individuelle, et ces mots: Répartition suivant les besoins elfrafernité. Qui demande tout au dévouement n'a résolu aucun problème. Invoquer la fraternité, ce n'est rien résoudre, puis que la question consiste justement à trouver le moyen positif et pratique de la faire régner.

Si

Gb vagiie; cet écart de tonte préoceii|>atioii des dirOcoltéB ft résoudre, de toute proposition seîentifi )ue et organiqtte pour le tenter, font précisément le succès rapide de on Communîeme dans les masses dont te Soctalinm*) n» peut être, généralement du moi s aujourd'hui, qu'un sentiment et un i<i8tinct. Ce n*est pas au peuple aujou'^d'hui qu'incombent la tâche et le devoir de résoudre les questions, de dénouer les problèmes. Le peuple inanif»«te ses besoins et ses ten tances : que ses ingénieurs dre»tent les plans, étudient le terrain, tracent la route ; il Tappla* nlra pour que l'humanité passe 1 Sa fonction et son droit c'est d'exiger des savants la solution et de la construire quand elle lui eera livrée.

LE SAINT-SIHONISHE.

Saint-Simon avait compris que le monde devait faire peau neuve. Il avait dit : « L'Ordre ancien était constitué par et pour » la guerre; TOrdre nouveau doit être constitué par le travail » et pour le travail, » A la suite d'une tentative manquée de suicide, sa pensée, qui avait été jusque-là exclusivement économique et scientifique, s'éleva au prmcipe religieux. Il écrivit le Nouveau christianisme^ et comprit que « TAge d'or est devant nous. »

Saint-Simon avait bien vu que la création de l'Ordre social nouveau était un immense problème ; il savait bien qu*il n'en avait pas la solution, et il demandait qu'elle fût mise à Tordre du jour du grand congrès do la science, chez tous les peuples dvilisés.

Le S Hnt'Simonisme proprement dit fut une œuvre posthume des disrijle^, qu'il ne fdul pas confondre avec celle du Mdître. Une brillante pléia'le d'hommes jeunes, ardents, pour la plupart pleins de talent et embrasés du saint anour de l'humaaité, s'unirent, vers le dernier tiers de la R sfauralion, sous l'invocation du nom de Saint-Simon, et fondèrent unt E^ole.

Purement critique d'abord, cette Ecole battit en brèche avec une gran le vigueur la politique du libéralisme et son éc'X)nomie politique anglaise. Ce fut elle qui commença, dans le domaine de rupinionpubli'|uo,la df^confiture, opérée, des Economiste? dits aujoiird'hui de la vieille Ecole. Elle se livra à de sérieux tra- Taux historiques et réhabilita, contre les excès de l'inli/idualîsme libéral, le principe de' gouvernement et d'autorité. Toutefois elle sentit que ce principe ne pouvait plus se soutenir sur la base matérialiste de la force brutale, et tenta bientôt de l'asseoir sur une base morale >t religieuse.

Ici ses erreurs commencent. Moins sage que son Maître, elle erut ayoir résolu le grand problème organique de l'Or.Jre Nou-

Ses traTaHX historiques et sa réaction, légitime dans son principe, contrt les dévergondages individualistes des doctrines politiques et économiques du libéralisme, l'emportèrent. Elle ava t compris la succession des affraachi:âsem6nt4 historiques : ïransformatsion d«^ TEsclavage en Servage, du Servage en Salariat; nécessité de Tabolition du Salariat, (iernière forme de rEs> clavage. Entraînée par l'apologie du principe d'autorité et par Vétude de Torganisation féodale et ihéocratique du moyen âge, ell< prit pour solution un replâtrage historique impossible. Cela consHtait à appliquer à la donnée de la i.ouvelle société, — indus* trie et travail, — la hiérarchie que l'ancienne société avait (dte pour la guerre,, c'est-à-dire cette forme feoJale et la hiérarchie théocratique elle-même.

Le Saint'Si monisme fît cette opération dans toute la rigueur et l'absolu de la conception pure, de la pensée qui coupe, taillOi tranche et bâlif sans trouver d'obstacles.

L'individualité gênait ; on supprima l'individualité, en admet" tant que les inférieurs obéiraient avec amour, dans chaquis fonction, à des chefs qui seraient toujours, chose admise encore, les plus aimants et les plus capables, et qui se révéleraient, ae poseraient et seraient acclamés par les inférieurs. L'Election était proscrite comme contenant le principe de l'individualisme et de la division.

La Propri*»té gênai f, et gênait si fort, qu'on ne pouvait évidemr ment rien faire avec elle. On supprima la Propriété. — Des travaux historiques très remarquables sur les transformations de ïa Propriété et ses corrections successives, comme dirait Lamartine, amenaient cette conséquence dernière qu'elle devait disparaître dans sa forme personnelle. La Propriété de l'homme sur l'homme (Esclavage), avait été -succtbsivement adoucie, et finalement, le droit nouveau avait déjà proclamé son abolition absolue dans l'ordre direct et marchait au complément indirect de cette abolition. D'autre part, la Propriété de l'homme sur la chose avait, de siècle en siôcle, été réduite par la réduction progressive du taux de l'intérêt. Cette seconde lorme de la Pro* priéîé convergeait donc sur zéro comme la première.

D'autre part, tous les arguments de la philosophia du dii- huitième siècle, de la Révolution et du l.béralisme contre [esprivilècjis politiques de la naissance et contre les classas priv.légiées de l'ancien réç^ime, noblesse et cler.-ô, repris avec une gi ande verve et beaucoup de talent, furent dirigés par le Saint-Simonisme coîitre le dernier privilège de la naissance, le privilège social^ celui de la propriété et de l'éducation, et cont e les classes privilégiées de l'ordre actuel, riches tt oisifs. Et l'héritage individuel fut démoli.

L'abandon volontaire de la Propriété par les riches, et la sup-

pression légale de l'héritage, detuent oonsUtaer l'Eut sainMmonieo propriétaire universel des terres et de l'indastrie, r^« lateur suprême du travail, chef et directeur absolu des trois fonctions : l'Art, la Science et lladustrie.

Chacun était travailleur dans Tun de ces trois ordres, c'est-àdire, suivant sa vocation reconnue par les supérieurs, industriel^ savant ou artiste^ et chaqae travailleur éiaii fonctiouTuiire de l'Etat saint simonien. L'Ëtat saint simonien lui-même était théocratique. La hiérarchie sacerdotale, en effet, composée par hypothèse des plus aimants et des plus capables en titre de direction morale et sociale, classait, administrait, conciliait et dirigeait ; et tout allait, qu'on nous passe le mot, sur des roulettes.

Quoique bien autrement savant, c'était tout aussi chimérique et naïf que l'ordre et l'accord, supposés aussi, dans l'Owennismo et dans toutes les variétés du Communisme facultatif. Néan* moios, autour de cette erreur colossale qui appliquait rétrospectivement i la donnée nouvelle du développement social une forme ancienne, la farme théocratique^ nous le répétons, des travaux de premier ordre en philosophie de l'histoire, de la politique, de l'économie, de la religion, sont dus à l'Ecole saint-simonienne. Son influence sur le mouvement intellectuel contemporain a été considérable, et ceux qui croient qu'elle est morte sans répandre abondamment dans le monde la monnaie de son riche héritage sont de bien grands ignorants.

Le Saint-Simonisme avait pour formule de Répartition : A chacun suivant sa cap7citéj à chaque capacité suivant ses œuvres^ Il partait de Vinégalité ut de V autorité^ sentait fortement la hiérarchie^ et, on tout, procédait de haut en bas sans admettre jamais l'élection.

Toutes les variétés du Communisme visent plus ou moins fortement à Végalité aussi égali^aire que possible, si je puis em< ployer cette expression, et font tous les efforts imaginables pour échapper à la nécessité de la hiérarchie. Elles admettent pour formule de Répartition soit Végalité absolue^ soit la devise puérile : A chacun sutvant ses besoins. A l'opposé du Saint-Simonisme, elles ne pourraient, d'après leur principe, demander qu'à Vélection la conslitution de l'autorité.

Dans leurs procédés , le Saint-Simonisme et le Communisme sont donc l'inverse l'un de l'autre. Tous deux pourtant suppo- -sent l'abolition du droit personnel de Propriété, suppriment l'Individualité^ concentrent toutes les puissances sociales aux mains de la Collectivité dirigée par le gouvernement et reprétentée par l'Etat, dont tout homme n'est plus qu'une dépendance, un rouage, sous la forme de fonctionnaire public.

Au reste, le Saint-SîiT.onisme, chose étrange, n'avait pas même conçu ce que j'appellerai, faute de meilleure expression,

un changement de figure de la société. A cela près, que les individus devenaient tous fonctionnaires hiérarchisés et que VEfat-Sacerdoce régularisait les rapports industriels , artistiques, etc., les populations restaient groupées comme el'es le sont aujourd'hui. Le travail continuait à se comporter comme il le fait dans le morcellement de Ta lelier communal. Le Saint Simonisme n'avait pas eu la moindre idée de la transfonnation de la Commune et de son organi.^ation combinée, coopérative et unitaire. L'agriculteur, par exemple, restait sur son champ et dans sa ferme : seulement il était fermier de l'Etat, et pouvait être envoyé par ses chefs, et suivant son degré de mérite, dans une ferme supé. rieure ou inférieure. Le système morcelé et anti-sociétaire de l'exploitation industrielle actuelle subsistait.

C'était, en somme, un Socialisme négatifs mais facultatifs ayant la prétention d'arriver à ses fms par la conviction des esprits et l'exaltation religieuse du dévouement et de l'amour dans les cœurs.

Page 1