COMMUNISME DE BUCHEZ
Toujours la guerre à ce maudit Capital ! Faut-il qu'il en ait sur la <5onscience, ce Capital, pour se faira mettre à la porte par un socialiste d'une figure aussi rose, par un collègue aussi gros et aussi bonhomme que le premier, par ordre de date, des présidents de l'Assemblée nationale.
S q. LES ANTÉCÉDENTS DE BUCHEZ ; TENDANCES RELIGIEUSES.
Bûchez est un homme d'un dévouement sincère. Sa vie, comme celle de la plupart des socialistes, a été toute de sacrifice à ses idées, à sa foi et à l'humanité. l\ a l'air de capituler un peu aujourd'hui. Il se passe bien, dans les couloirs de l'Assemblée ou entre deux côtelettes en déjeunant avec tel ou tel, de petites médisances contre ses confrères en Socialisme, contre ceux mêmes qui sont loin d'avoir jamais été aussi révolutionnaires que lui, et, comme lui, anti-propriétaires. Pour faire oublier qu'il est socialiste , il a l'air de l'oublier lui-même. Je suis pourtant sûr qu'il garde, au fond, toutes ses idées, — bien qu'il pût sans inconvénient grave en troquer quelquesunes et donner encore du retour. Il est, d'ailleurs, un peu bourru, mais bienfaisant.
Ancien athée et carbonaro, le Socialisme saint-simonien l'a ramené à Di^u à qui il n'avait pourtant jamais, quoique matérialiste,
Mffié de rendra le cuitd que DieQ préfère, 6n faiflant sans relâche do bien à ses frères. Il était des Saiot-SimonieDS de la première fournée. Quand il vit le Saint-Sioaonisme incliner yen l'entreprise d'une religion nouvelle , et M. Enfantin se préparant an grade de loi vivante pour en venir à passer dieu, il quitta la non* velle Eglise, pensant avec raison que le Cbristtanisme, qu'il s'était mis i étudier à ses sources, n'était pa» aussi raflkfé que nous le croyions tous quelque peu à cette époque de premier éblouissement de nos idées, nous autres socialLttes de saint Simon ou du Phalanstère.
Bûchez avait raison, je le répète, et il a eu, sur ce point, raison avant la plupart d'entre nous. Quand une Religion s'est formulée sur ce dogme fondamental : « Âimez*vou8 les uns les ao- « tras, et aimez Dieu par-dessus toutes choses, b on peut assu* rer que la formule religieuse définitive de l'humaiiité est donnée, et qu'avec tout l'esprit et la meilleure volonté du monde on n'en trouvera pas de plus humaine et divine à la fois. Ce Verbe-là, c'est bien dibh fait hommb : et homofactus est: et je doute fort que M. Cousin, lui-mémp, cette grande lumière dont la philosophie rayonne d'un si vif éclat k l'Académie des sciences morales et politiques, ait devera lui quelque chose de mieux, bien que, trouvant le Christianisme excellent pour les gens (lu conunun, il veuille pour le monde comme il faut un éclairage spécial au gaz éclectique et philosophique dont il a l'entreprise. Ce grand homme a dit, il y a quelques années à peine, « Que le Christianisme en avait eccoré pour trois cents « années dans le ventre, et qu'en conséquence il lui tirait son c chapeau... » Le Christianisme doit être flatté de l'hommage et satisfait des trois cents ans que le philosophe éminent lui
laisse dans le ventre. Mais je voudrais savoir du prophète,
-*- entre nous, — ce que sa philosophie nous réserve de mieux. Je promets pour ma part de n'en rien dire aux gens du cooimun. Vrofanum vulgus arceinmus. Jusqu'à édification sur ce point, cependant, je reste avec le Christianisme et le Peuple contre M. Cousin et ses éclectiques splendeura.
Je reviens à notre premier président. En homme qui connaissait sa Bible, Bûchez ne quitta pas l'Egypte, je veux dire le Saint-Simonisme , les mains vides. In exitu Israël e populo barbare il emporta ce qu'il pût des vases sacrés : l'abolition progressive de l'hérédité, de la propriété individuelle , et quelques autres menus détails. Il n'est pas jusqu'à certains morceaux de la Loi vivante et de la Théorie des incarnations progressives et spéciales de Dieu, dans tels ou tels citoyens, dont il ne se pourvût dans sa fuite. En efiet, si ma mémoire ne me trompe, c'est bien dans l'Ecole catholico-conventionneile qu'il fonda avec notre collègue à l'Assemblée, Roux-Lavergne , —Ecole
dont le monument laborieux et surtout massif, fut la série des gros volumes de V Histoire parlementaire^ flanqué de VEwreh péen, — que Robespierre se trouvait être quelque chose ou ap^ prochant, comme la septième incarnation de Jésus-Christ sur la terre : point de vue complètement abandonné au reste, s'il en a été question un moment comme je Tai entendu dire à quelques disciples. Nous eûmes ensemble^ devers cette époque, une grande querelle, — dont il ne reste pas plus de trace, je l'espère, dans son bon esprit que dans le mien, — pour un discours un peu vif que je commis sous sa présidence, dans une manière de congrès dit historique, où Ton faisait tout autre chose que de Thistoire, salle Saint-Jean à THôtel -de-Ville.
Quoiqu'il en soit. Bûchez, et c'est son mérite, a concouru par de solides travaux , — solides est un peu le mot de toutes les manières , — à rattacher la tradition Chrétienne à celles de la Philosophie du dix-huitième siècle et de la Révolution française, et toutes trois au Socialisme moderne. Il n'a pas été sans influence sur la découverte que nous avons iini par faire, nous autres Phalanstériens, que nous n'étions, après tout, que les chrétiens du dix-neuvième siècle. Les études physiologiques de son École, concurremment avec celles des Allemands et de Greoffroy Saint-Hilaire, ont aussi fourni au Socialisme, sur la loi du déve« loppement historique de l'humanilé, des analogies et des vues qui ont porté leurs fruits. — Je gage que M. Thiers n'est pas fort sur tout cela. Savez-vous pourquoi? — Bagage d'utopistes, de rêveurs, de gens entièrement dépourvus de Vesprit pra» OquCy n'est-ce pas, monsieur Thiers?— Nous vous ferons lire un peu de tout cela si vous passez quelques jours au Phalanstère.
S r. SYSTÈME DE BUCHEZ.
Voilà, tant bien que mal, pour les idées générales de Bûchez. Quand on est chef d'Ecole , pourtant , il faut bien finir par sortir des généralités et accoucher de sa petite formule pratique de réforme du vieux monde. C'est une nécessité de l'état. Ër, ma foi, pour ceux qui ne veulent pas se contenter avec humilité, comme nous autres Phalanstériens, de prendre bonnement et simplement, dans l'œuvre d'un grand génie, tout ce qui peut paraître de durée et de bon usage ; pour ceux qui tiennent à créer eux-mêmes un monde à leur façon , dûment breveté quoique sans garantie du gouvernement, ce n'est pas déjà une si pet te affaire. Le spirituel et profond M. Bérard, — ministre présomptii des travaux publics de la rue de Poitiers si les couloirs de \'Âssemblée n'ont pas menti (et je confesse que tout ce qu> s'y dit n'est pas parole d'Evangile), — ce jeune homme, dupl':^» bel avenir, me criait l'autre jour, dans le tumulte, à la tri!:/une, quand je demandais mes quatre séances : « Prenez six jcurs pour nous
# créer votre monde nooteau , et vous vous reposerez le sep- « tième 1 » (C*est ainsi, du moins, que rimpromp'.u, comme dit fioileau, a été mis au net au Moniteur.) J*observe que ce spiriiuél jeune homme en parle bien à son aise? Je voudrais Vj voir, hein? mon pauvre Pierre Leroux, vous qui avez pris, il y a «eize ans de cela, dans la Revue encyclopédique, je me le rap- -pelle comme d*hier, rengagement formel de* nous fournir une conception sociale entièrement de votre façon, fructus ventris tui^ et qui, à l'heure qu'il est, êtes toujours enceinte ! Comme fis y vont, ces jeunes messieurs !
Bûchez donc, ayant senti le besoin de créer, — plus heureux ou plus malheureux que Pierre Leroux, je ne sais lequel dire, car la grossesse de Leroux est une hydropisie ou bien nous aurons un enfant superbe, — accoucha avant terme d'un petit fér tus communiste, malingre et que je crois peu viable. Voici les caractères tératologiques de ce petit être :
Un certain nombre d'ouvriers du même état, pas trop^ s'asrsocient. Ils empruntent et travaillent, travaillent tant qu'ils peuvent. Ça n'est pas attrayant et c'est peu lucratif. Tant est cependant que, peu à peu, s'ils s'accordent, le devoir, l'esprit de sacrifice et le règlement aidant, ils amortissent le capital, le remi)oursent et bonsoir ! Adieu, mon Capital, nous n'avons plus besoin de toi, serviteur de tout mon cœur ! — J'ai déjà dit comi)ien c'est économique et ingénieux.
On vit donc tant bien que mal. On forme un fonds de prévoyance. Si l'on fait passablement ses affaires, ce qui est difficile par le temps qui courte on appelle de nouveaux frères ou bien l'on commandite fraternellement d'autres petits embryons -sans leur demander ni intérêts, ni dividendes, ni restitution du 'Capital. Chacun renonce à la propriété personnelle, à sa part sépaiée du bénéfice de l'ensemble. La propriété est anonyme, col- >LBCtive, abstraite. C'est tout juste un petit monastère industriel, une petite abbaye où l'on fabrique des souliers, des chaudrons ou des serrures.
C'est d'un bon et honnête sentiment, c'est moral, et, quoique peu ambitieux, utopique en diable dans un siècle de dissipation, de luxe, qui veut jouir — et qui a raison, parce que cependant le '4K>n Dieu ne nous a pas donné la faculté et le désir de jouir pour que nous aimions à nous ennuyer par devoir.
En présence de nos cruelles réalités de misère, on conçoit qu'on ait conçu cela, et il est honorable de l'avoir conçu ; mais •ce n'est pas fort. Corbon en est. Corbon, notre vice-président à l'Assemblée, bon et noble cœur qui sent fortement la misère du penple, qui l'aime fraternellement et qu'une austérité de caractère, simple, naturelle et sans affectation, devait conduire là: Il
est fâcheux qu'âne conception aussi pauvre, aussi stérile, rétrécisse de bons esprits.
Cette conception est un replâtrage du passé. C'est, textuelle» ment , l'application du principe des constitutions monastiques à une industrie monotone, toute réserve faite de Tégalité, de l'élection démocratique et du droit d'aller, de venir et de rester, pour parler comme feu le premier projet de préambule de la Constitution. Et encore est-ce moins ; car les moines rivalisaient les grandes économies de la gestion domestique unitaire, tandis que la communauté de Bûchez est purement d'atelier. Le morcellement de l'industrie domestique subsiste en plein.
S s. LES EXTRAVAGANCES SOCIALISTES DE DIEU , CRÉATEUR DU CIEL ET DE LA TERRE, SOUVERAIN SEIGNEUR DE TOUTES CHOSES.
C'est une chose étrange que la manie des conceptions étroites et des idées pauvres !
Eh ! ce serait très bien, votre restauration industrielle et laïque des ordres monastiques, votre retour aux corporations du moyen- âge greffés sur Communisme; ce serait fort bien, si le bon Dieu eût prévu cela et nous eût bâti en conséquence. Mais il paraît qu'on ne s'avise jamais de tout, même quand on est bon Dieu. Dieu donc, a négligé de se faire assister, pour procéder à la création, d'une petite Constituante de philosophes et de moralistes, adversaires acharnés des richesses perfides, du luxe tentateur et des plaisirs, amis passionnés de la médiocrité et de la pauvreté dans tous les genres, ce qu'ils prouvent généralement par leurs œuvres. Le bon Dieu a eu des idées à lui. Faute de s'être environné de lumières suffisantes, de s'être conformé aux règles, il a créé un monde et une humanité qui n'ont pas le sens commuo, un monde apte à tout produire I magnifiquement paré et préparé, recelant dans son sein fécond des tr^ors infinis. Il a livré à l'homme la baguette magique du Travail attrayant pour faire jaillir partout, à volonté, de ce monde, les eaux vives des richesses surabondantes. Et puis il nous a pétris d'ambitions inextinguibles, d'une soif démesurée du confortable et du bon, voire du beau, du grand, du somptueux. Il a incamé en nous Tamour delà variété, de la diversité, du mouvement, c*est-â-<]ire la vie dans sa plénitude active. Nous dotant très richement, voulant nous établir royalement sur la terre dont il nous livrait le gouvernement en nous faisant pour cela, tout exprès, à son image, il n'a pas craint de nous constituer des goûts princiers, de nous inspirer sous toutes les formes l'ardent désir de ces biens immenses auxquels il nous réservait, afin que nous fussions stimulés à les conquérir et heureux d'un bonhçur très énergique et très vif, quand nous feiions intelligemment notre tâche collective de Vice-Divinité sur la terre.
Ncos deitiBaiii à jouir eomme lai, il mhu a donné, d immoralité ! comme à lui-mÀne, une énorme capacité pour la jouiasanee, dea resBorta d'une vigoeor et d*ane yariété déseapérantea, ei^n lo«t ce riche davier de ftKsaltés, de besoins, de spontanéités, de penchants et de pasaiona incompreesibleSi qoi font le déseepoir de la morale de médiocrité.
Tel a été Tordre de ses idées. Ces témérités socialistes, ces dangereuses utopies, ces rèyea creux d*un pur esprit qui n'a poifU de corpSj comme dit le Catéchisme, et qui, par une cobs* équence naturelle de ce genre d'existence, connaît fort mai les choses du monde réel, ont eu sur la création, les effets les plus fâcheux.
0iett sans doute est un être infiniment intelligent, devant lequel, au poini de vue de la religion, — si respectable depuis le 94 février, n'est-ce pas, Monsieur Thiers ? si utile à la propriété, n'est-ce pas, Monsieur de Montalembert? si excellente pour les gens du commun, n'est-ce pas, Monsieur Cousin ? *- nous .devons nous incliner en adorant.... du moins pour tout ce qaà concerne les affaires extérieures et le gouvernement du monde invisible.
Dieu, cependant, nous pouvons dire cela entre nous lé{^lateurs et philosophes, a toujours vécu, c'est notoire, dans un isolement absolu. Depuis les siècles des siècles, il se tient loin dea affaires. Abîmé dans sa solitude infinie, coucentré dans la profondeur inso&iable de son moi étemel, absorbé dans son indicible majesté, sa pensée ne travaille qu'avec elle-même et sur elle-même. Plus la puissance de cette intelligence est grande» plus son absorption intérieure est profonde , plus on conçoit qu'elle soit sujette à des absences , à des écarts , k des illusions 'extrêmes en ce qui concerne le méprisable domaine du réel, du fini, dont elle est séparée par l'abîme de son propre infini.
Dieu étant lui-même l'objet de sa pensée, l'infinité de l'objectif, occupe infiniment en lui l'infini du subjectif (je crois, le diable m'emporte, que je suis aussi profond que M. Cousin, et certai* nement je commence à attraper son style). La conséquence né* cessaire de la perfection absolue de Dieu, c*est qu'il prase à lui, rien qu'à lui, et qu'il y pense de la toute-puissance de son infinie faculté pensante : — je connais» même des philosophes qui , à force de méditer sur cet acte divin et s'efforçant de se rapprocher du suprême modèle, sont devenus semblables à loi sur ce point.
Je me flatte que ces considérations philosophiques tirées de la nature hyper-transcendante de l'Etre des Etres, concilient le respect que nous lui devons dans l'ordre spirituel et religieux, avec les vérités que l'expérience, ia politique et le maniement «les choses humaines ont appris aux personnages éminents de
J'Acadëmie des seiences morales et de nos Assemblées parlementaires. N'est-ce pas d'ailleurs un hommage à rendre à Dieu, que de reconnaître qu'il est complètement étranger aux choses de ce misérable monde ? C'est par sa grandeur môme que nos petitesses lui échappent, et c'est sa majesté qui fait son incompétence.
Grâces à ce raisonnement qui a son prix, et dont Je demande qu'on me tienne quelque compte, M. lîiiers et tous les honmies d'Etat, tous les hommes forts qui ont eu pendant 48 ans et plus la main dans les affaires, peuvent désormais, sans scrupule et en pleine paix avec leurs récentes opinions religieuses, tenir pour établi que l'Etre des Etres, p^r cela précisément qu'il est le plus grand des théoriciens est totalement dénué d'esprit pratique. Monarchiste respectueux, M. Thiers disait du papa d'Oliban (nom familier sous lequel on dit que cet homme d'Etat désignait Louis-Philippe), « le Roi règne et ne gouverne pas. » Croyant convaincu, il peut maintenant, non moins respectueusement et avec plus déraison encore, appliquer sa maxime favorite au Père Etemel. — Cette opinion d'ailleurs a pour elle l'inattaquable doctrine de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, de la religion et de la politique.
Je n'ai pas craint de consacrer quelques Usines à ces considérations graves. C'est une thèse qu'il fallait établir. La compétence de Dieu en matières sociales nous menait à l'abîme. La politique et la morale de médiocrité ne pouvaient plus sortir d'affaire.
Maintenant que j'ai assez proprement, j'ose le dire, rétabli les vrais principes, nous avons nos coudées franches. Les conséquences socialistes tirées de la nature des êtres ne pèsent plus une once. Nous pouvons juger les passions, les tendances et les facultés dont le créateur a gratlQé l'humanité, comme elles le méritent. En résumé, nous reconnaissons avec les- moralistes de tous les temps et les orateurs éminents de l'Assemblée nationale, que l'homme , tel que Dieu l'a fait, ne vaut pas le diable. Ses passions le trompent, ses aspirations Tégarent, son amour de la liberté, ses indéfectibles besoins de plaisir, de bonheur, de jouissance, toutes ces forces sont en lui autant de faiblesses, d'espérances folles, impossibles, immoiales et de tentations perverses. Au nom de la morale e); de la politique, nous avons le droit de flétrir tout cela en principe et d'en corriger vertement, dans la pratique sociale, les citoyens et les citoyennes de la République d^nocratique. Le peuple n'est pas dans ce monde-ci pour s'amuser, mais pour travailler. Voilà la «érité.
St. POURQUOI, CElPENDANT, NOUS NOUS SOMMES MIS DU CÔTÉ DU BON DIEU.
Il n'y a qu'une difficulté à cela ; mais elle est grave, et je la
produitsavec regret et timidité. Le Créateur est dam son tort, j'en conyiens. Je me range, contre ses idées aventureuses, à Tautorité des hommes de sagesse et d'eipérience, mieux placés que loi pour voir de près les choses. Mais pourtant ce qu'il a fait est lait, et les esprits éminents ont beau proclamer les vices de sa création, il n*y a pas moyen d'y rien défaire.
De telle sorte que, dans les combinaisons les plus sages, les plus étroites, les plus vertueuses^ les plus ennuyeuses, en un mot les plus conformes à la saine morale, nous trouvons toujours contre nous ces danmées passions du bon Dieu qui rendent le peuple mécontent de tout, et, aujourd'hui.plus quejamaisi l'homme ingouvernable. Eh bien I sans doute, il est légitime de mater et de comprimer, par tous les moyens, ced détestables forces divines qui, déplorablement, sont l'âme humaine elle-même. Mais nous ne pouvons hélas! cacheter, ficeler et cercler, si bien qu'elles ne rompent sans cesse , les enveloppes les plus morales et les plus légales. Le mal est là. Il en faut tenir compte.
Cette dernière considération seule a pu nous décider, nous autres Phalanstériens, à accepter, en fin de compte, l'œuvre de Dieu, vaille que vaille. Nous n'avons pas la liberté du choix. Nos moralistes et nos hommes d'Etat antisociaux ont certainement pour eux la raison, l'intelligence pratique, les lu* mières, la morale et le droit. Mais Dieu a le fait. C'est forcés et contraints que nous nous mettons avec Fourier du pai ti du bon Dieu, quoiqu'il nous en coûte.
Avec un peu d'esprit, on trouve des aiguments pour toutes les causes. Fourier, qui n'était pas sot, en a imaginé pour celle-ci d'assez forts. Il a eu, je le confesse, le tort de se mettre délibérément avec Dieu et la nature humaine telle qu'elle est, contre les saines doctrines, sans faire nos réserves respectueuses. Nous n'essayerons pa^ d'exposer tous ses motifs. Ils sont souvent iirévérencieux envers la compression et la morale douce et pure qu'il caractérise ainsi par dérision. Avec plus de sagesse et comme parte faire au feu, disons que, pour mauvais que soient en eux-mêmes, la passion, la jouissance, l'attrait , le plaisir et le bonheur, on gagnerait cependant quelque chose à une combinaison capable de rendre attrayant le travail et toutes les vertus véritables, d'intéresser les passions à Texercice du bien, à la pratique du vrai, de mettre enfin l'amour des richesses et des plaisirs eux-mêmes dans le parti de la morale.
A force de faire du plaisir l'opposé de la vertu, on a fini par rendre la vertu fort maussade. Si le plaisir et la vertu allaient de compagnie au lieu de se tourner le dos, on ne lâcherait pas tant la vertu pour attraper le plaisir. Et même, en courant après le plaisir on attraperait la vertu. Je sais que c la déplaît aux mo-
ralistes. Ils tiennent à ce que la vertu soit însnportable, le travail répugnant, le devoir rude et pénible, afin qu'on les aime uni'» quement pour eux-mêmes... comme ces vieilles laides qui ont la prétention de se faire épouser, mais pas pour leur fortune.
On remarque, il est vrai, qu'ils s'arrangent généralement pour se faire un petit sort aussi confortable que possible. On les voit adonnés à l'amour de la bonne chère, des places, des honneurs et n'haïssant pas les sinécures. Mais c'est encore la faute de Dieu et des passions, ce n'est pas la leur. Ils rendent, en outre, tant de services à la société en prêchant au peuple la résignation, l'amour du pain sec, de l'eau claire, de l'ennui, de la peine et du travail répugnant, qu'on ne saurait trop les mettre à l'aise pour qu'une tel le besogne soit bien faite. Leurs paroles Sont d'ailleurs une infatigable et courageuse protestation contre leur propre conduite*
Nous admirons cette haute vertu. Mais, si les moralistes, austères par état, ne peuvent capituler avec le plaisir, noua aurons meilleur parti despolitiques.Geux-ci considéreront plus volontiers peut-être, au point de vue terre à terre de l'utile, qu'il ne serait pas trop mal de mettre des ingénieurs sociaux sur la voie étroite et peu suivie qui mène au Paradis, afin d'en rendre l'accès facile et le par« cours séduisant; tout en couvrant de pierres et d*épines le grand chemin qui conduit tant de gens à l'Enfer. Le Paradis ne perdrait rien à ce que l'on y pût aller, à bon marché, en diligence de chemin de fer. Les bonnes intentions, dont l'Enfer est pavé, n'y seraient du moins plus conduites par le> agréments de la route. Le ciel se peuplerait, et la terre y trouverait son compte.
Si Ton nous accorde quelques concessions dans ce sens, on reconnaîtra sans peine que les conceptions socialistes étroites, pauvres, monastiques et monotones, n'ont pas grandes chances de succès, aujourd'hui que l'humanité n'en est plus au brouet noir des Spartiates et aux idées des moines du onzième siècle. Résignation pour résignation, résignons-nous donc à accueillir le plaisir, la variété, la joie, la vie, le bonheur, la liberté et l'attrait, à condition de leur faire épouser le bon, le beau, le vrai et l'utile.
De cette façon, on ne sera plus aussi passionné pour la médiocrité et la petitesse. On se guérira de l'amoor exagéré du genre triste et ennuyeux. On concevra l'Association intégrale sans s'effrayer de sa grandeur. On l'acceptera avec toutes ses richesses, sauf retranchement, je le concède, de ce qui paraîtrait par trop agréable. On s'empressera, en un mot, de quitter les idées étroites en général, et en particulier les corporations industrielles de Bûchez, renouvelées des institutions laïques ou monacales du moyen âge, pour ectrer tout bonnement au Phalanstère. — J'en
rmens (oajoun lit 1 désolé de ne pouvoir mettre plus de variété dans mes conclusions.
S y. CARACTÈRE HONORi^BLE DE L'ÉCOLE DE BUCHEZ.
Si Bnchex n'a pas fait grand chose de bon comme système, s'il a une peur exagérée de Satan, de ses pompes et de ses œu« vres, il a contribué à développer dans le Socialisme moderne un sentiment de dévouement, de devoir et de sacrifice qui n'est pas une solution du problème social sans doute ; qui est très compatible avec la recherche d'un idéal tout autrement large que le sien ; mais dont le culte, peu répandu dans le vieux monde égoïste qui le prêche au Peuple, donne précisément, au Socialisme qui le pratique largement aujourd'hui, une force qui suffirait à son triomphe.
En somme, l'Ecole de Bûchez mérite une sincère estime. Elle a fortiflé l'âme du Peuple. Son austérité est bonne pour les temps de lotte. Son dévouement convient au Socialisme militant
Socialistes 1 nous marchons à la conquête du bonheur pour tous; mais le chemin qui conduit à la Terre Promise est hérissé de ronces et d'épines. Pionniers de l'humanité, que le saint amour de Dieu et de nos frères qui souffrent nous rende durs à la peine. Ce n'est pas le temps de chanter et de jouir. L'important, après tout, n*est pas que nous nous reposions, nous, sous les doux ombrages. Si ce Donheur nous est réservé, nous en jouirons en bénissant Dieu. Que si nous n'y devions pas attendre, nous remercierions Dieu encore, en regardant nos mains déchirées par les ronces, de nous avoir choisis et trouvés dignes pour faire la route qui y conduira, après nous, nos frères des générations à venir. *
Que les fils de Bûchez nous pardonnent donc les critiques que nous devons faire de leurs idées comme conception et système, etqu'ils acceptent, pour leurs caractères, leurs sentiments, leurs travaux et les services qu'ils ont rendus à la cause du Peuple, nos témoignages fraternels.
Chez ces hommes sincères, l'austérité du verbe n'est pas, du moins, un manteau hypocrite. Leur moralisme est tout autre chose qu'une couverture et une exploitation : c'est une foi. Aussi le peuple ne les confond-il point avec ces sceptiques, ces athées, ces économistes et ces satisfaits qui lui prêchent la morale de résignation, aQn qu'il les laisse digérer tranquillement et confortablement.
Bûchez et V Atelier nous ont fait plus d'une mauvaise querelle : nous n'en estimons pas moins les hommes, nous n'en honorons pas moins leur organe. L'organe et les hommes ont bien mérité de la cause sociale.