‹ Le socialisme devant le vieux monde, ou, Le vivant devant les mortsChapitre 19 sur 60 · S X. SES ERREURS · texte numérisé non relu

S X. SES ERREURS

Il voyait, en effet, la vieille société industrielle acculée et impossible ; le crédit aristocratiaue tombé pour ne plus renaître; les patrons confessant l'insuffisance des salaires, les ouvriers l'insuffisance des bénéfices de la plupart des patrons ; la concor-i rence déréglée et dépréciative égorgeaat ainsi les uns et les autres. I! ne doutait ^pas que l'industrie agonisante ne se vft obli*

gée de liquider eAtre les mains de l^État. Beaucoup d'industrîefsr^ au moment desombrer, mvoquaîent eux-mêiies cette solution. Se croyant maiire du champ de bataille , il a proclamé ses idées dans ce qu'elles ont de plus impossible et chimérique : l'absorption des industries par TËtat, l'égalité des salaires, la réparti* tion ultérieurement proportionnelle aux besoin», et, — pour réaliser cette colossale réorganisation industrielle , fondée sur ud principe qui avait contre lui Tinvincible puissance de la liberté, de l'iodividûalité, du fait, de la tradition et des idées d'une société qu'il attaquait de front tout entière , — des moyens , qu'il me passe le mot, puérils : des inscriptions sur des poteaux et des décrets.

On 'ne refait pas, on n'a jamais refait, on ne refera jamais une société avec des décrets. On décrète une Constitution , on décrète des lois, des formes mécaniques et extérieures ; on ne décrète pas les faits intimes , l'organisation moléculaire si l'on veut comprendre cette expression , qui déterminent l'état d'une société. Et encore les lois et les constitutions que l'on fabrique, ne sont-elles valables qu'à la condition d'être en harmonie avec ces faits intimes et vivants eux-mêmes, de concorder avec eux, d'en être, en quelque sorte, le mode de cristallisation.

Vous pouvez, à la rigueur, changer par décrets la forme ex> térîeure et physique ;' vous ne changerez jamais, par la loi, la composition chimique et intégrante. Cette composition dépend uniquement des titres d'affinité des éléments auxquels vous n'imposerez point des rapports pour lesquels leurs attractions réciproques ne conspirent pasi elles-mêmes. Si vos lois dictent à ces éléments des relations contraires à leurs attractions, ces éléments ne subiront pas vos lois impuissantes, ou réagiront contre elles jusqu'à ce qu'ils les aient brisées.

J'invente la machine à vapeur, je la produite, je l'expérimente,, les intérêts y trouvent leur compte, ils l'acceptent librement: j'ai modifié l'état intime de l'industrie et de la société. Vous inventez une machine que vous croyez excellente, vous en décrétez l'emploi : on se révolte contre votre décret, même si votre machine est bonne ; car si vous décrétez l'emploi de votre ma* chine, on préjuge qu'elle est détestable. Et en effet, si elle est bonne, faites-en devant nous l'essai, et laissez-nous libres de l'imiter. A quoi i)on le décret?

L'Atelier égalitaire de l'État est votre marotte, le Phalanstère libre et proportionnel est la mienne. Causons-en, c'est bien. Répandons notre conviction, propageons-la par la parole et par la presse ; c'est notre droit, et c'est notre devoir, puisque nous croyons par là sauver la société. Dès que notre Idée a pris de la consistance, dès qu'elle a rencontré des adhésions sérieuses, demandons à la société les moyens d'en faire l'expérience devant

eil6 ; el, croyez-moi, elle est trop malade, la pauvre vieille* pour refuser longtemps riaoffensif essai des remèdes que nous lui offrirons avec foi et maturité.

Vous construirez donc un modèle de rAtelier-égalitaire , je construirai uo modèle de Phalanstère. Si Tun de nos systèmes convient à tout le monde, sert tous les intérêts, satisfait tous les droits, résout les problèmes du temps , ne craignez rien, sa fw* tune est faite, et le monde l'acceptera vite. Si nos conceptions, sans être des solutions définitives, sont seulement des améliorations, vont à certains esprits, k certaines positions, réayaent certains avantages ; dans ce cas encore, Timitation sera proportionnelle à leur valeur propre : elles deviendront chacune ce qu'elles pourront, ce qu'elles devront être.

Combien plus iorts ne serons-nous pas en procédant ainsi, et combien ne prouverons-nous pas mieux la plénitude, le calme et la maturité de notre foi dans nos moyens, qu'en essayant de foire sauter le pas, de force, à la société ? qu'en la poussant par des décrets, vous dans votre Atelier national, moi dans mon nialanstère?Que dis-je? si vous me forcez, de par la loi, d'entrer au Phalanstère, je ne reconnais plus mon Phalanstère libre et facultatif, et je m'insurge moi-même contre votre despotisme sociétaire.

Le tort de Louis Blanc a été de donner, au Luxembourg, à des idées qui n'étaient pas celles de l'opinion et du pays, — eussent-elles même été justes, ce que je conteste, — un caractère officiel. Il a effrayé la société, en ayant l'air de vouloir lui imposer son Socialisme égalitaire par autorité et par surprise. Pour moi, si le hasard d'une révolution m'attachait autour des reins la ceinture tricolore de membre d'un gouvernement provisoire, et m'installait dans quelque Luxembourg; bien loin d'y foire parler à ma foi sociale, si robuste et si absolue cpi'elle soit. Je langage de la loi, je m'empresserais de rassurer l'opinion sur toute tentative d'envahissement dictatorial ou légal de mon idée dans ses libres domaines. Je lui parlerais d'expérimentation^ et je proclameraià comme le plus saint des droits, l'in* surrection des esprits contre toute réforme sociale, à commen* cer par la mienne, qui viserait à s'imposer au pays malgré lui, sans être librement acceptée par lui. Je soutiendrais plus haut que personne qu'une transformation des rapports sociaux, ne saurait être légitime qu'à la condition d'être consentie, voulue, appelée par ceux-là mêmes à qui on la destine. Je sais t)îen que Louis Blanc ne voulait, au fond , violenter personne ; mais son opinion à lui avait l'air de vouloir violenter l'opinion des autres. Ce fut son tort.

Eq faisant comme je viens dédire, je donnerais, de ma foi , le plus inébranlable témoignage ; j'avancerais mieux que par

toute autre voie le succès de mes idées, et je ne prendrais pas l'opinion à rebrousse poil, — ce qu'un homme d'Etat^ surtout dans on pays libre, doit toujours se garder de faire.

En voulant donner Tindustrie privée à l'Etat, Louis Blanc allait beaucoup trop loin. Il était dans le vrai en voulaut, pour l'Etat, les services nationaux, tels que ceux des assurances, des canaux, des chemins de fer et celui du crédit qui, dans une société démocratique, doit résulter de l'assurance mutuelle, organisée régulièrement et à divers degrés, des valeurs mobilières, immobilières et personnelles du pays.

S'il se fût borné là et qu'il eût obtenu , de ses collègues du gouvernement provisoire, trois ou quatre décrets organiques, que les intérêts eussent alors acceptés avec enthousiasme, qu'ils accepteraient facilement encore, la Révolution était engagée dans la bonne voie. 1 es affaires se fussent relevées; le crédit démocratique se substituait^ vivant, au cadavre du crédit aristocratique, du crédit mort ot Lien mort des agioteurs et des marchands id'écus. La misère et la banqueroute étaient conjurées. Nous encrions par la bonne porte, à la satisfaction de tous , en voie de 'Socialisme bienfdisant et pratique. Les banquiers^ démontés, «fissent eux-mêmes trouvé leur compte a une liquidation doublement avantageuse eu ce qu'elle leur eût épargné la ruine qu'ils n'éviteront pas et la risible illusion d'une résurrection de prépolence qui, je le leur prédis, s'ils continuent à la poursuivre, 'leur portera malheur....

Organiser l'iNTBRMéDiAiRE, en toute liberté de concurrence, par les Communes et par l'Etat; constituer le Crédit démocratique par -l'assurance mutuelle et libre des valeurs; encourager l'association volontaire du Travail et du Capital dans le domaine de la production : telle était, telle est encore aujourd'hui la tâche pra* tique et immédiate de la Révolution de Février. Le gouvernement provisoire a manque ce coup de fortune. Cela faisant, il gagnait en masse, à la République démocratique et sociale, l'agriculture, l'iodustrie et la propriété tout entière. Les parasites y bénéficiaient eux-mêmes d'une bonne liquidation et du temps nécessaire pour se caser dans la Production.

Si le gouvernement pro^^isoire, au lieu d'être une collection & peu près exclusive de formalistes politiques parfaitement purs de toutes études sociales et d'un socialiste trop entier dans son individualité, trop étroitement systématique et maladroitementab- 8olu, eût été composé de socialistes largement ouverts à la science et à la pratique à la fois, dominant leur idée et leur personnalité an lieu d'être dominés par elles, libres enfin eux-mêmes et comprenant la liberté de l'opinion, ils eussent entraîné au Socialisme ropinkm qui s'est n§voltée contre le mors et cabrée sous la raideur impuissante de la main du Cdvalii^.

S y. LES INJUSTICES ET LES INGRATITUDES BB L'OPINIOU.

Avec d'excellentes intentioDS, en comprenant fort bien, l'un, qu'il fallait profiter de Télan de Février pour lancer la société dans la vole de la démocratie sociale, l'autre, dans celle de la démocratie politique, Louis Blanc et Ledru-RoUin ont porté un rude coup à la République et au Socialisme. La raideur de ridée chez le premier, la raideur de la parole chez l'autre ont effrayé l'opinion et les intérêts, qu'il fallait enlever librement. De là, la double réaction politique et sociale; de là surtout, ses prétextes, ses forces, sa puissance, et les armes dont elle fait aujourd'hui oet usage aveugle et passionné, qui lui prépare peut-être un mauvais retour de compte....

Le lendemain de la Révolution de Février, il n'y avait pas, dans le pays, de dispositions sérieuses à la résistance. Les intérêts eux-mêmes acceptaient la République comme le seul moyen d'ordre et de gouvernement. Louis-Philippe n'avait laissé ni affections ni racines dans le parti qui l'avait soutenu. Heureux de sa chute, les légitimistes saluaient, généralement avec sincérité, l'avènement de la République qui leur avait procuré cette satisfaction. Ils saisissaient, avec plus de joie qu'on ne le pense, au fond, l'occasion de mettre terme à un long exil volontaire qui leur pesait; d'entrer dans le grand et invincible courant démocratique créé par la Révolution fiançaise, auquel jusque-là ils s'étaient efforcés de ne pas mêler leurs eaux; de se constituer partie intégrante de cet Ordre moderne dont ils comprenaient, ce jour-là, le caractère définitif et dont ils prenaient enfin leur parti. Ils cessaient de bouder la Révolution et sentaient sa légitimité.

Il y a eu, dans la nation, un moment de conspiration générale pour un ralliement universel, un accord sublime du passé et de l'avenir dans la mystérieuse et providentielle grandeur du présent. Lamartine, que ses idées incomplètes et confuses égarent quelquefois, que ses nobles sentiments ne trompent jamais et qui devrait toujours les suivre, l'avait compris, li s'en fit, dans le gouvernement provisoire, l'expression magnifique. Lamartine fut resté l'homme de la situation, le véritable fondateur de l'Ordre démocratique nouveau et de la République s'il lui avait été donné d'absorber les dissonnances. Dèsque le jour vint où les dissonnances, plus fortes que lui, devaient éclater dans la région supérieure : après un quart-d'heure de défaillance à son jardin des olives, en un instant, dans un suprême et dernier effort de ralliement, qui sera sa plus grande gloire et qui a sauvé le pavs, il est tombé sous sa croix et sur son calvaire. Sans ce noble sacrifice, accompli en pleine connaissance de cause, et qui n'est pas encore compris, le drapeau des barricades exclu du gouvernement par le premier acte de l'Assem-

blée nationale, l'Assemblée était perdue au 45 mai : je n*en fais pas le moindre doute. Et la guerre civile, la guerre sous toutes ses formes sociales et politiques^ la guerre des départements contre Paris et de Paris contre les départements, des yilles contre les campagnes, des ouvriers contre les maîtres, des préten* dants, de tous les éléments enfin les uns contre les autres, éclatait en France. — Et cette horrible guerre, hélasl n'est que différée, si Ton n'entre à temps dans les voies d'une large et grande politique, d une politique intelligemment démocratique et sociale. Hélas 1 hélas ! que de sang et de misère 1....

Lamartine est mort politiquement jusqu'au jour d'un nouvel et définitif accord. Il ne sera jamais rien comme homme de parti. Il ne ressuscitera qu'au temps glorieux du ralliement universel. Incarnation vivante de rharmonle, son âme désorientée dans les aigres disputes, s'égare et perd sa vertu s'il essaye d'épouser une dissonnance quelconque. S'il voulait tenter de se faire habile, il oe serait qu'entortillé et maladroit. Il n'y a pas à sa lyre une seule corde pour l'intrigue et le savoir faire. Qu'il reste donc au-dessus des partis, planant sur leurs passions et sur leurs querelles, faisant entendre à la nation et au monde les inspirations de son âme et les aspirations de son esprit. Qu'il n'épouse aucun élément dans l'arène où ils se combattent encore les uns les autres en s'ezduant. L'Esprit, qui planait sur leseaux, ne prenait de parti que contre les ténèbres. Préparer l'avenir, aimanter les âmes, inspirer l'accord et attendre : telle est la mission que lui dicte sa nature. Il est trop grand poète pour pouvoir tenir dans la cage étroite où se trouvent si bien à l'aise tant de vulgarités agiles etéminentes. Drapeau de haute conciliation, ou noble parole isolée, barde social exilé des intrigues : tel estson rôle.

Ce grand miracle, qui a eu une chance au 24 Février, ne s'est pas accompli. Le temps, la raison, la force des choses et les progrès rapides du Socialisme organisateur, favorisés par les besoins que seul ce Socialisme peutsatisfaire, opéreront, — sans passer par des convulsions espécons-lel — ce que ce grand Jour eût inauguré d'emblée s'il se fût levé quelques années plus tard, au sein d'une opinion mieux préparée et plus mûrie par le soleil des idées du siècle. N'incriminons pas les hommes. Leurs fautes ont été celles de leur temps : et la preuve, c'est que Ledru-Rollin et Louis Blanc remis, par impossible, avec l'expérience qu'ils ont aujourd'hui des choses, dans les circonstances où ils se sont trouvée* ne commettraient certes plus les mêmes erreurs.

Ces erreurs, on les leur a fait cruellement expier, et quel compte leura-t-on tenu de ce qu'il y a eu de sauveur dans une partie de ces erreurs mêmes ? Ce sont leurs exagérations qui, à certains égards, leur ont donné autorité sur la tempête. Quelle autre voix eût harangué et contenu les tumultes de l'ouragan

<pi'<m les êccmd avec une si p re d i gie i se tgiioraDced'av<^ son* l«?é? Lb8 idén théoriqueft ttec laequelleB on suppoMqoe Louis Blanc a excité lesclasBea ouTriôra et qui ont ioaargé Topinion contre loi, n'ont pas en de svocès dans ces claMoa, fort pea passionnées pour l'égalité pratique des salaires.

Ce qui plidsait à ces classes, ce qui emportait leur confiance, ce n'était pas l'idée en elle-même, c'était le sentiment populaire que l'audace de cette idée supposait.

Il est donc faux que les théories de Louis Blanc aient mis le feu aux esprits. Les esprits flambaient, et ferme, bien avant qu'il eût dit un mot à rH6tel«de-Ville ou au Luxembourg. S'il n'eût pas fait prononcer par fe gouTomement pronsoire les formules populaires et socialistes, qui étaient— et qui demeurent ^es formules historiques de la Révolution de Février, DroUtm Uravailj OrganisaHon du travaUy on en aurait vu de belles dans Paris !

C'est son œuvre historique, et œ sera sa gloire de l'avdr hitBa marquant sur le cadran officiel de la Révolution l'heure de l'avènement du Socialisme, il en a, d'ailleurs, désarmé la preoûère violence ; il a sauvé la société des ravages d'une inondation socialiste emportée, aveugle, révolutionnaire, dont les conséquences eussent été le plus terrible des insonnus. Par de laborieuses conciliations entre patrons et ouvriers, que seul alors il pouvait opérer, il a en outre préservé vingt fois Paris des confla^atîons les plus redoutables. Les ateliers dits nationaux^ dont on s'ob»* Une calomnieusement à le rendre responsable, loin d'avoir été créés et organisés par lui, l'ont été sans lui et contre lui. Quant à ses théories du Luxembourg, ce qu'elles avaient de faux et d'intempestif, n'a fait sérieusement de mal qu'au Socialisme et à lui-même.

Qu'on n'accuse donc ni Ledru-Rollin ni Louis Blanc d'avoir soulevé les orages. Les orages avaient leurs causes dans l'atmosphère du temps, dans l'électricité de la Révolution, dans les m^ faits accumulés de l'ancien Régime, dans les effluves impures de la Féodalité financière, dans les émanations longtemps distillées de l'égoïsme et de la corruption de l'oligarchie des satisfaits, dans ces foyers de paupérisme, d'instabilité et de misères condensés par l'action aveugle du crédit aristocratique et de l'industrialisme spéculateur, au sein des grandes cités, dans mille éléments inflammables et explosifs enfin, réunis aux flancs de la vieille société. En coDspirant avec ces nuages flambovants, char* gés de foudre, Ledru-Rollin et Louis Blanc, comme Lamartine laimème, n'ont, en définitive et en fait, conspiré que comme le paratonnerre. Ce qu'ils ont soulevé réellement, ce ne sont pas les* orages populaires, mais les passions et les colères des deux Réactions, qui n'en font qu'une aujourd'hui, contre le Socialisme

el la Bépttfaliqiie. Ce sendt dcmcàiioiis du les incrimmmr, fti 110119 D'étionâ pas des esprilB calmes, ooyerts à la raisoo, sadiant te* Bîr compte aux hoamMs des difficultés des temps, et faire la part des entraliements dans ces trombes des passions et des révolutions, qui emportent comme poussière les trônes, les dynasties, les institutions et les sociétés elles-mêmes.

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