L'I>ST1NCT DE LA PROPRIÉTÉ
Vous avez beau vous en défendre, soutenir que rien n'est à personne, que l'idée est essentiellement le domaine commun, le produit de la pensée de tous ; que toute marque individuelle est une usurpation sur les droits confus de l'humanité. Vous n'en obéissez pas moins, en fait, les uns et les autres à une passion de propriété et de maternité très individuelle : vous voulez à toute force accoucher d'un fruit de vos ehtraîUes. Il faut que l'humanité reçoive de vous une conception qui vous appartienne, un monde de vos œuvres. Vous voulez être chacun père ou mère^ quitte à faire théoriquement, au Dieu de l'Impersonnalité , le sacrifice d'Abraham.
Gela.part d'un sentiment généreux : vous entendez payer ainsi votre dette. Mais, voilà le malheur; c'est que, pour la création intellectuelle de quoique ce soit et surtout d'une forme nouvelle de la société, ce qui n*est pas une petite affaire, la bonne volonté ne suffit pas : il faut encore la fécondité avec. Et la fécondité ici s'appelle génie, et génie de premier ordre.
Or, mon cher Leroux, je vous le dis en toute sincérité et comme je le pense : Ni vous, ni moi, ni Louis Blanc, ni Bûchez, ni M. Dupin, ni le patriarche de Tlcarie, ni tant d'autres qui faisons aujourd'hui du Socialisme, presque toi|S avec courage et dévoueflient, plusieurs avec talent , nous ne sommes pas des hommes
de géoie, — mais pas du tout, du tout comme dit a la tribune lo PrÎQce rusé de la grosse bonhomie, qui administre aujourdliui. bien plus à son goût qu'au mien, les finances de la République.
Ni vous^ ni moi, ni les autres, nous n*ayons rien i&venté, rioM découvert, rien créé. Nous ne sommes pas des hommes de génie. Il faut eu prendre notre parti. Et puisqu'il en est ainsi, ayons doncla simplicité de notre position et convenons-en tous avec nousmêmes une bonne fois, commef aime àvous en donner Tezemple, sans en rien dire au public, que nous ne sommes pas obligés de met^ tredans la confidence. Ne vaut-il pas mieux, là, élever un bel en* faut vivant et viable, quoique fils d'un autre, l'habiller, le nourrir, l'éduquer, lui préparer son chemin dans le monde, que de passer sa vie à tailler des layettes et à coudre des bavettes pour celui qu'on croit pouvoir faire, qu'en ne fait pas, qui ne vient pas et qui ne viendra jamais; ou bien encore, que déparer et farder une poupée de carton faite de pièces et de morceau i colés ensemble et de s'escrimer à renouveler sur ce mannequin le miracle de Pygmalion. Ce miracle s'est opéré une fois, dans le temps jadis^ mais vous ne le réussirez plus aujourd'hui que les miracles sont devenus si rares 1 *
N'est-ce pas, après tout, une chose peu philosophique et peu socialiste, que cette passion commune à tantde communistes, en ce tempS'Ci, qui leur fait préférer la contemplation d'un petit creux d'eau bourbeuse, dans un pas de cheval, entre les quatre murs étroits du jardin intellectuel dont ils se croient propriétaires, au magnifique spectacle du Léman vu des hauteurs du Salève, ou aux grands horizons de l'Océan du haut des falaises d'Etretat, — un point que je vous recommande quand vous voudrez voir la mer dans sa majesté simple et sublime.
Lorsque Copernik eut découvert etGalilée mathématiquement démontré la disposition de notre tourbillon planétaire autour de son soleil, il n'y eut plus rien de capital à trouver quant à la disposition générale de ce système solaire. Quand Keppler eut découvert et démontré les trois grandes lois du degré des orbites, des aires proportionnelles aux temps, et des carrés des temps périodiques proportionnels aux cubes des grandes axes, il n'y eut plus rien de capital à découvrir dans la géométrie de ces courbes sidérales. Quand Newton eût découvert et démontré le théorème des attractions proportionnelles aux masses et inversement proportionnelles aux quarrés des distances, il n'y eût plus à faire que des applications de cette loi capitale des forces de la mécanique céleste.
Uorganique céleste n'est pas encore faite, et j*aime à croire qu'on la fera; mais la mécaniqtte céleste est faite. On peut perfectionner les détails de celle*ci, en multiplier les applications :j'estimequ'on n'en refera pas une nouvelle, une différente, une autre.
Que diriez-voQS d'an astronome qui, aujourd'hui, compulsant las astronomes anciens, les astrologues du moyen-Age, les Bgyp* tîeos, les Chinois et le reste, mais refusant de tenir compte des MoouTertesde Gopemik, de Galilée, de Keppler et de Newton, HvaiUerait comme un nègre pour créer, en dehors des découvertes de ces grands génies fondateurs, un système astronomi* que différent du leur, et de#on propre crû ?
A bon entend9ur, deminnot et salut I le crois lûen que le système astronomique est découvert et connu ; que vous ne parviendrez pas, en dehors de ses lois, à mettre d'accord les mouvements de nos planètes et à vous entendre avec elles. Si j'ai un conseil d'ami A vousdonner, — je vous l'offre à vous que parce que vous êtes bon enfant, --^c*est d'étudier un livre élémentaire d'astronomie, où soient exposées les solutions dont je parle — et d'en vérifier l'exactitude. Je vous ei ai déjà passé, de ces livreslà ; mais vous êtes si obstiné, mauvaise tète, que vous vous gardez bien de les lire 1
J'ai oonna dans les montagnes du Jura, quand je me prépa« rais A l'Ecole polytechnique, un vieux et vénérable savant, fort original, appelé M. Gottier, qui avait la manie de ne rien vouloir lire des modeilies. Il craignait de se laisser influencer, tenant A faire des découvertes A lui. De temps en temps il ravoyait à l'Académie des sciences un mémoire. On lui répondait en lui indiquant les ouvrages où ses œu&, tout chaud poadus, avaient, depuis dix ou vingt ans, fait des poulets superbes; — avec le nom de l'auteur et du libfdire. Toutefois, le père Cottler avaiMl généralement la consolation de se dire que, s'il se voyait devancé, du moins ses œufs n'étaient-ils pas des œufe clairs.
Bt encore ne voudrais-je pas jurer que souvept, bien qu'il s'efforçât de se boucher les oreilles, ces solutions que le père Gottier découvrait petit A^ petit et vingt ans trop tard, ne lui fussent pas venues du dehors, par les vibrations de l'atmo^hère. Mais il était consciencieux, et l'objectif ^ comme disent nos amis les Allmnands, se subjectivait en lui sans qu'il s'en aperçût. J'en sais bien quelques-uns à qui ce phénomène arrive. J'en connais aussi d'autres, il est vrai, qui , subjectivent et subjectivent A force l'objectif en question, et qui s'en aperçoivent fort bien; mais qui n'ont pas l'air de s'en apercevoir.
Je vous ai dit franchement ma façx)n de penser, mon bon collègue en Socialisme et en Constituante. Je vous répète que je n'aurais oeé rien articuler de semblable aux autres, craignant de les trouver trop chatouilleux à certain endroit. Vous ne m'en voudrez pas, vous : et si ce factum que j'écris au courant de la plume, entre les momentsqueme laissent lagastralgie, lafièvreetces grands travaux de Constituante, où nous ne constituons rien du tout j'«i ai grand peur ; si , dis*je, ce factum est destiné à une
secoDde édition et que, d'ici là, le petit soit venu au mondei eh bien ! vous m'en ferez part et vous me donnerez paternellement vous-même son signalement : — yeux grands, beudie mignonne et vermeille, joli menton rond,- visage ovale. — Je reproduirai ledit signalement, avec procès-verbal constatant que le poupart est os et chair et non pas carton.— Bonsoir et à demain ! Je vousquitte; mais il faudra qu'à nous deux nous causions. Et conm» vous ne prendrez pas ceci pour un déS, je gage que nous nous mettrons d'accord. Je vous laisse aujourd'hui pour un plus difficile à manier, amice hirsute! Ce ne soat plus des cheveux un peu embrouillés, mais de belles et bonnes épines. Un hérisson Qui fait la boule. Dites voire aux bourgeois d'y toucher. — Heureusem^tque j'ai la peau faite aux piqûres.