S 0. MORALE
Je n'ai pas caché cette petite infirmité phaianstérienne, cette petite invasion du Communisme chez nous. II r<";gne, c'est cerf tain, une cholérine contre la Propriélé. L'amour du changei ment, d'ailleurs, est dans la nature. Fourier n'a-t-il pas reconnu lui-même les droits de laPapilorme? Un peu d'indulgence donc à oui, faute d'autre objet, la satisfait en quittant une idéejuste pour en cares?er une qui ne l'est pas. Cela délasse, cela réveille, cela fait discuter ; et puis on aime à se croire en avant du gros de la troupe. Aujourd'hui que nous avons depuis six mois la République , n'y a-t-il pas des esprits avancés qm se font partisans de l'Empire, même sans TEmpereur?
Il y a pourtant une morale à tirer de ce fait, et c'est à cette fin que j'ai tenu à le signaler. Un pareil entraînement chez des Phalanstériens, c'est-à-dire chez les hommes (parmJ ceux qui pensent et se tiennent au courant des idées de leur temps) que leurs propres principes garantissaient le plus solidement contre l'atteinte des négations du Communisme; un tel entraînement, si réduit qu'il soit, prouve quels griefs, quelles irritations,
quelles défiances ont produits les monstrueux abus du Capital et de la Propriété sous le honteux régime de la Féodalité financière, industrielle et commerciale qui régnait et gouvernait naguère, et qui s'efforce aujourd'hui^ bien aveuglément, de chercher à rerégner et à regouverner. Si la Noblesse avait été sage, raisonnable, humaine si elle avait ouvert ses rangs à toutes les gloires et a tous les mérites dans tous les ordres, on n'eût pas aboli la Noblesse. Si le Catholicisme fût resté démocrate et, chrétien, la démocratie moderne irait encore en masse à la messe. Ce n'est pas le Communisme qui menace sérieusement la Propriété aujourd'hui, c'est la résurrection de la Féodalité financière et la restauration du règne ignoble et gross'er du matérialisme des écus. Fondez-moi seulement de bonnes, de solides et démocratiques institutions de crédit ; mettez le Capital à bon marché ; facilitez-en l'accès au Travail : et rien qu'avec ces mesurfis, même avant la transformation de vos villages morcelés, incohérents et misérables, en bons et beaux Phalanstères, vous n'aurez plus rien à craindre de cette réaction immense, suscitée dans la conscience du Peuple contre le Capital, par les crimes de la Propriété^ comme dit sir Robert Peel. — Que pensez-vous de cette opinion, messieurs les anti-sociaux? Là, comment trouvez-vous que je raisonne? Est-ce donc bien extravagant, ce que je vous débite, et croyez-vous que, pour être socialiste, très socialiste, socialiste radical et indécrottable comme je le suis, on ait nécessairement sa place marquée à Charenton ou à Bicêtre? Si je raisonne mal, essayez donc de raisonner mieux sur ces matières.
I p. LES VARIÉTÉS DU COMMUNISME.
Le Communisme, en général et en somme, est surtout , comme je l'ai dit, une négation implicite ou explicite de l'individualisme et de ses attributs, provoquée par ses excès; une réaction contre les abus de la propriété, emportée jusqu'à l'attaque du principe et des droits de celie-ci. C'est souvent, en outre, une conception plus ou moins osbcure , plus ou moins confuse, de l'idée de la collectivité, de l'action unitaire, de la coopération.
On dresserait une Série assez régulière de ses variétés, commençant au Babouvisme, transition inférieure : tout ce qu'il, y a de plus négatif, de plus violent, de plus durement impératif et despotique, de plus écrasant pour l'individualité. On passerait de là àdesvariétésmoins déterminées, moins politiques, plus confuses, mais aussi plus humaines. En traversant le Communisme qui se formule tout simplement en ces mots : « Il y a assez long- » temps que nous travaillons pour les riches : chacun son » tour ! )) on atteint le Communisme icarien et facultatif auquel la grande et loquace activité de M. Cabet a donné une vogue sérieuse et beaucoup d'adeptes dans des classes qui sentent
et qui souffrent : — classes , certes , beaucoup plus avancées qi:e les savants économistes de la vieille Ecole et les savants politiques de l'ancienne Chambre , parce qu'elles comprennent le carac!ère social de la Révolution de Février, parce qu'elles savent qu'on ne peut pas refaire la société comme elle était, et qu'elles sont bien décidées à ne pas le souffrir; mais dont les esprits pea difficiles préfèrent à la Science une doctrine comprise tout entière dans quelques formules (elles que ; « Les biens en » commun ; plus de pauvres ni de riches ; plus d'exploitation du » travail par le capital ; tout à tous, et vivent l'égalité et la fra- » ternité 1 »
Du Communisme icarien on arrive à l'Owennisme, plus riche que le précédent en notions pratiques, en vues organisatrices. On atteint bientôt, à travers Bûchez, Guy-Coquille, Dupin et Louis Blanc, plus déterminés mais moins larges, au Saint- Simonisme; lequel était bien un Communisme puisqu'il supprimait la propriété individuelle pour ne laisser subsister que la propriété collective de l'État, mais qui sentait fortement les besoins de la classification, de la hiérarchie, et faisait, faute de mieux , par l'intermédiaire du prêtre , — supposé capable, aimant, aimé et infaillible, — la part des inégalités nécessaires.
Viennent maintenant les communistes qui pratiquent la communauté des biens sur la théorie de Fourier, et lui prennent, en en convenant ou sans en convenir, partie ou tout de son organisation, lui laissant seulement, pour compte, la Répartition proportionnelle, la Propriété, le Capital et l'Hérédité.
Ceux-ci donnent la main à la petite variété des Phalanstériens atteints de la grande contagion anti-propriétaire et quelque peu malades d'Icarisme, d'Ovvennisme ou de fiuchézisme à l'endroit du Capital.
*Enfin, nous entrons en pleine voie d'accord du Capital, du Travail et du Talent. Nous voici sur la grande route de la raison, du bonheur et de la science, qui mène tout droit, en plaine, à travers des fleurs, des épis, de beaux jardins et de frais ombrages, à la cour d'honneur devant le péristyle du premier Phalanstère. Les portes magistrales du palais sont toutes grandes ouvertes : dépêchons nous d'y entrer pour que les aigres disputes, l'envie, les haines, les misères, les guerres et les révolutions finissent. Association volontaire, RÉPARTITION PROPORTIONNELLE, TRAVAIL ATTRAYANT, LIBERTÉ, DIGNITÉ, JOIE, HARMONIE, BONHEUR
POUR TOUS, voilà ce que nous lisons en balles lettres d'or sur le fronton du palais populaire. Et ces mots resplendissants y sont un peu mieux incarnés dans les faits et vivants dans les cœurs, que les trois mots sacramentels, brisés par les coups de canon de la République, sur If s murs pantelants et imposteurs de ses monuments.
Courage donc! un peu do foi, un peu d'espérance, un peu de charité ! et nous pouvons y arriver demain en chantant et en nous donnant tous la main, ô mes ennemis ! Cela ne vaudrait-il pas mieux que de nous quereller, de nous maltraiter, de nous dire de gros mots comme vos injustes attaques, vos violences, vos mépris, et votre obstination routinière à demeurer dans l'ignorance me forcent moi-même à le faire? — moi qui aime cédant si peu la bataille, et qui ne frappe à tour de bras sur vos dos que parce que vous me mettez en colère en me forçant à vous battre. Allons, ventrebleu, sacrebleu, morbleu ! préparons-nous à faire la paix ! Que gagnerons-nous à nous rouer de coups les uns les autres? Soyez bien convaincus que, fidèles à nos principes sur les droits du Capital, si vous tenez tant à nous donner des horions, nous vous les rendrons avec intérêts et dividendes sociétaires. — La paix vaudrait mieux.
Tenez, M. Thiers, voilà huit ans surtout que nous vous faisons assez durement la guerre en politique, et il ne paraît pas que nous soyons mieux d'accord aujourd'hui sur la question sociale. Hé bien! nous vous invitons à dîner au premier Phalanstère, Acceptez ; vous y serez traité cordialement et n'aurez pas lieu de regretter votre visite.