III
Ils contestent, que dis-je? Ils vont jusqu'à refuser formellement aux riches le droit de disposer de leurs biens comme ceux-ci pourraieat l'entendre. Ce n'est pas assez que leur Maître ait dit : « Les riches ne sont que les éco-
nomes des biens des pauvres. > Ils amplifient. Un nommé Jean, auquel une certaine facilité d'élocution a valu le surnom de Bouche d'or (saint Jean Clirysostôme), a dit, a écrit :
Vous n'avez pas reçu votre bien pour le dévorer et le prodiguer, mais pour en faire l'aumône. C'est le bien commun des pauvres que Dieu vous aconné. Quoi que vous l'ayez acquis par de justes travaux, quoi qu'il vous soit venu par la succession paternelle, si vous n'assistez pas les indigents jusqu'à concurrence DE VOTRE BIEN, VOUS N'ACCOMPLISSEZ PAS CE QUE VOUS
DEVEZ. (S. Jean Chrysost. de Lazat. concio 2.)
Dans quel guêpier, citoyen procureur, les dévotes étaient tombées et quel cierge elles me devront ! Vous croyez que c'est tout '/ Voici un sieur Basile qui apostrophe les riches en ces termes :
Mallieureux que vous êtes, que répondrez- vous au grand jnge? Vous couvrez de tapisseries la nudi é des murailles^ et ne couvrez pas de vêtements celle des hommes! Vous parez les chevaux de housses précieuses et très riches, et vous méprisez votre frère qui est couvert de haillons ! Vous laissez pourrir ou ronger du blé dans des granges ou des greniers et ne daignez point jeter les regards sur ceux qui ii'ont pas de pain ! Vous gardez de l'argent en réserve, et vous n'avez aucun soin de re • lever ceux que la nécessité abat ou opprime! VuU5 me direz : « A qui fais-je tort, si je retiens et conserve ce qui est à moi '? « Et moi je vous demande quelles sont les choses que vous dites être à vous? de qui les avez-vous reçues? Fous faites comme un homme qui étant au théâtre et s' étant hâté de prendre les places que les aidres pourraieiit prendre, les voudrait tous empêcher d'entrer, appliquant a son seul usage, ce qui est LA POUR l'usage DE TOUS. C'EST AINSI QUE FONT LES RI- CHES, et s'étant mis les premiers en possession de choses qui Hont c<)mmurics, ils se les rendent propres en les possédant ; car si chacun ne prenait que ce qui lui est nécessaire pour sa subsistance et qu'on donnât le reste aux indigents, il n'y aurait ni riches ni pauvres. {S. Basil rnagn. concio de divit. et paupert.)
— Eh! malheureux, comment les pauvres vivraient-ils s'il n'y avait plus de riches? « Les riches sont l'estomac, dit Menennius, et les pauvres sont les membres. » Pourquoi les membres travailleraient- ils si ce n'était pour emplir la panse? — Vous avez raison, citoyen le procureur, cela est élémentaire, mais que voulez-vous!
Ils se tiennent tous entre eux comme les doigts de la main. Ecoutez saint Ambroise :
Qu'y a-t-il d'injuste dans ma conduite, dis-tu, si, respectant le bien d'aulrui, je conserve avec soin mes propriétés personnelles? 0 impudente parole ! Quelles sont ces propriétés doit tu parieti?
D'où tieas-tu les choses que tu possèdes en ce monde"? Quand tu apparus au jour, quelles richesses a?-tu apportées avec toi?
LA TERRE AiANT ÉTÉ DONNÉE EN COMM^'^ A TOUS LES HOMMES,
PERSONNE NE PEUT SE DIRE PROPRIÉTAIRE DE CE QUI DÉPASSE SES BESOINS NATURELS DANS LES CHOSES QU'IL A DÉTOURNÉES DU FONDS COMMUN ET QUE LA VIOLENCE SEULE LUI CONSERVE. Rappelle-toi que tu es sorti nu du ventre di; ta mère et que tu rentreras également nu dans le sein de la terre. (S. Ambros., serm. 64 in lue, cap. 16.)
Voulez-vous voir jusqu'où l'on peut descendre quand on s'est une fois écarté du sentier de l'honneur ?
« Quiconque possède sur la terre est infidèle a la loi de JÉSUS christ » dit saint Augustin. [Ci^edit, dt comptempi mundi. Tract. 9, cap. 2.)
Et d'un.
« La richesse et l'avarice sont la source de tous les maux. » Ceci est de saint Paul.
Quant au chef d'avarice, dites vous, je suis désintéressé dans la question. En êtes-vous bien sur?
L'avarice, à parler généralement, c'est, dit saint Astere, la passion d'avoir plus que le nécessaire. (S. Asterius. homil. 3. advers) (avarit.)
Ces gens là se sont à ce point identifiés avec ces folies, qu'ils mettent parfois à le.^ exprimer une naïveté charmante. Voyez le bon trait de comédie :
De toutes les maladies de l'âme, la plus exécrable est la funeste passion de conserver ses richesses. {Salvian cont. avarit lib. ^.)
Oui, mais tout cela est sérieux, très sérieux !
Ce sera, si vous le voulez, l'histoire du serpent et de la lime, mais toujours est-il que les fondements de la société sont atteints par des discours du genre de celui-ci :
Allez, dit Jésus-Christ, et vendez non pas une partie de votre bien, mais tout ce que vous possédez, et donnez-le, non pas à vos amis, à vos parents, à votre femme, a vos enfants ; et pour dire encore quelque chose de plus, no vous en réservez rien du tout par une timide prévoyance, de peur que vous ne soyez pu li comme Ananie et Saphire; mais donnez tout aux pauvres, et employez ces richesses d'iniquité à vous faire des amis (|ui vous rt çoivent^ans les tabernacles éternels. (St-Jérôme. Lettre à Julianus.)
Voulez-vous me dire ce qui resterait de la famille? Ils l'ont attaquée bien plus rudement encore, vous le verrez dans un moment. Remarquez seulement que ce passage de saint Jérôme renferme une véritable menace à l'adresse
de ceux qui ac se inelleui pas nus comme la main, eux et leurs femmes et leurs enfants aussi. Et quelle menace ! le sort d'Ânanie et de Saphire ! Procureur général, hésiteriez vous encore ?
Du reste, il dit vrai quand il invoque l'autorité de Jésus- Christ.
Donnez enaumônes ce que vous avez, et toutes choses vous seront pures. (S. Luc, XI, 41 .)
On ra'^onte qu'un pauvre jeune homme auquel ces dangereuses prédications avaient tourné la tête (c'était da reste un homme honorable, « possédant de grands biens ») vint trouver Jésus-Christ.
Et s'étant mis à genonx devant lui, il lui demanda : Mon bon maître, que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle?
Mais Jésus lui répondit : Pourquoi m'appelles-tu bon ? Il n'y a qu'un seul bon, c'e^t Dieu.
Tu sais les commandements : Ne commets point d'adultère, ne tue point, ne dérobe point, ne dis point de faux témoignage, ne fais tort à personne, honore ton père et de ta mère.
Il répondit : Maître, j'ai observé toutes ces choses dès ma jeunesse.
Et Jésus, ayant jeté les yeux sur lui, l'aima et dit : Va vends
TOUT CE QUE TU AS et LE DONNE AUX PAUVRES, et tU aurâS UU
trésor dans le ciel; après cela vioas et suis-moi t'etant chargé de ta croix.
Le jeune homme prouva bien qu'il n'avait pas complètement perdu la raison. Il s'en alla; « tristement, » dit-on, mais enfin il s'en alla ; « car il avait de grands biens, » ajoute bêtement le nouvelliste.
Sur quoi Jésus-Christ fait cette méchante remarque :
Qu'il est diffcile que ceux qui ont des richesses entrent dans le royaume de Dieu.
Et ses disciples furent étonnés de ce discours. Mais Jésus, reprenant la parole, leur dit ; Mes enfants, qu'il est difficile à ceux qui se confient aux richesses d'entrer dans le royaume de Dieu !
Il est plus aisé qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille qu'il ne l'est qu'un riche entre dans le royaume de Dieu.
Mais puisque tous, tant que nous sommes, nous avons eu le malheur d'être élevés dans des doctrines répudiées aujourd'hui par les gens de bien; permettez que j'écrive un paragraphe à l'adresse de ceux dont l'esprit droit et le cœur candide n'ont point su découvrir le piège qui leur est tendu. Ils ont cru que la foi aux mystères suffisait pour leur mériter le titre de chrétiens dans cette vif et le salut dans l'éternité. Qu'ils écoutent la brutale parole de saint Jacques, et leur illusion cessera.