‹ Le socialisme devant le vieux monde, ou, Le vivant devant les mortsChapitre 6 sur 64 · QU'EST-CE QUE LE SOCIALISMK · texte numérisé non relu

QU'EST-CE QUE LE SOCIALISMK

§ L La société actuelle peut-elle tenu-.

La société moderne est en proie à une décomposition délinitive. Le vieux monde, le monde de l'esclavage, de la féodalité, du prolétariat, le monde païen, attaciué dans sa hase, il y a dix- huit cents ans, par la grande explosion de ia doctrine de Liberté, d'Egalité et de Fraternité (jue le Christ eût pour mission d'apporter à la terre ; le inonde de la niisère, de la lutte, de l'exploitation de l'homnie par l'homme est ébranlé jusque dans ses fondements : il craque de toutes parts sous ses étais vermoulus.

Pour quiconque sait voir les choses d'un peu haut, pour quiconque a une certaine intelligence du développement historique de l'humanité, il est évident que les sociétés civilisées ont atteint une de ces grandes époques palingénésiques où une transformation fondamentale dans Icur'con- Istitation est imposée par mie loi absolument invincible, par l'action toute puissante de leurs forces moléculaires; par une de ces >écessités, naturelles ou providentielles, comme

on voudra dire, mais certainement impossibles à conjurer, fatales.

Aujourd'hui, il ne serait pas plus au pouvoir des gouverncmenls et des peuples eux-mêmes d'empêcher un renouvellement radical de la société européenne et par suite de l'état du monde, que d'empêcher le changement organique commandé par la nature à l'époque de la puberté des êties, ou la fonte des glaces au soleil du printemps.

Toute la question est de savoir si la fonte des glaces qui couvrent le vieux monde se produira ])ar un phénomène de transition douce, bienfaisante et régulière, ou par une débâcle générale

Pour nous, Phalanstériens, nous savons que l'on peut éviter cette épouvantable débâcle des institutions, des intérêts et des choses du vieux monde, et organiser pacifiquement, régulièrement l'avenir, par une transition ellemême aussi douce que féconde.

Si l'homme n'est pas plus maître d'arrêter le développe* ment de la vie universelle et la marche de l'histoire que le cours des fleuves, ces forces naturelles ou sociales qu'il ne peut comprimer, il peut les régler..

Dirigées ou non, ces forces auront leur cours. L'homme les règle-t-il avec intelligence? elles le servent. Tente-t-il d'y faire aveuglément obstacle? elles se jouent de ses vains efforts et l'emportent.

§-2.fL'aCfranchi.ssenienl des prolétuires, ou... la guerre sociale.

Pour toute l'Europe civilisée, le temps est venu de I'é- MANCiPATiON SOCIALE des Prolétaires qui travaillent et qui souffrent, qui créent les produits et les richesses et qui végètent dans les privations et l'indigence; tout comme en 89, en France, avait sonné l'heure de I'èmancipation politique pour l'avant-garde des prolétaires, pour la Bourgeoisie, que le vieux monde féodal et clérical maintenait, jusque-là, en dehors de l'enceinte sacrée des droits (1).

(1) Les désignations de nobles, de bourgeois, de salariés el de prolétaires sont des désignalions historiques. 11 est ridicule de chercher à les éviter. Les plus grands orateurs, quand ils le tentent , ne parviennent qu'à grimacer et à se perdre dans des circonlocutions (nehevètrées et impossibles. Nous avons encore des classes, bien qu'on en ait, bien qu'on en dise. 11 est odieux de chercher à les armer les unes contre les autres; il est absurde de faire semblant d'en méconnaître l'existence. Reconnaissez-les franchement , et trouvez le moyen de les accorder.

Vouloir entraver aujourd'hui rémancipation sociale du Peuple au lieu d'y travailler avec une ardente fraternité, avec l'intelligence des idées nouvelles , des besoins nouveaux, c est élever des digues contre la mer qui monte; c'est provoquer un cataclysme ; c'est préparer à l'Europe entière un 9^^ démocratique et social.

En un mot, c'est exposer la Civilisation actuelle à une crise plus redoutable que la chute de la Civilisation romaine.

Yoilà tantôt vingt années que nous annonçons cela. Voilà tantôt vingt années que chaque jour nous prédisons, décrivant d'avance, avec la plus rigoureuse exactitude, les écueils d'une voie qui mène à l'abîme et sur laquelle s'entêtent à rester les intérêts aveugles, les doctrines égoïstes et rétrogrades. Avons-nous prévu et prédit juste? Il serait difficile aujourd'hui de le nier.

Or, noiîs le répétons et le répéterons sans nous lasser : Si l'on ne veut pas compter avec la grande force vive des intérêts du Prolétariat et du ti^avail, avec la marée montante des droiis nouveaux; si l'on veut faire rentrer de force ces droits, ces intérêts, ce flot d'idées surgissant à l'heure qu'il est du sein de toutes les nations civilisées et industrialisées de l'Europe; si on les veut faire rentrer dans la forme ancienne, dans la forme du morcellement, de l'insolidarité, de la concurrence anarchiquc, de l'exploitation du Travail par le Capital égoïste et par la Spéculation brutale : on achèvc-ra promptement la ruine de la société d'abord, et l'on marchera à grands pas à la guerre sociale universelle.— lit la sanglante insurrection de Juin n'aura été qiie la premièbe escarmouche d'ava^t-gaude de cette guerre horrible.

ç 3. Les catiscs de la guerre sociale.

On attribue l'insurrection de Juin aux violences de la presse socialiste et des clubs anarchistes, aux doctrines perverses, aux utopies données en pâture au peuple, et. aux manœuvres souterraines des factions.

Sans doute, ce n'est pas nous qui le nierons, il faut inscrire toutes ces causes dans l'inventaire de l'horrible gu(Mre qui a ensanglanté nos rues. Il faut même y ajouter la plus grosse de toutes, celle qu'on se garde bien de dire : la provocation partie du sein de l'Assemblée nationale, et qui

s'y est formulée par ces trois mots néfastes : Dissolution des ateliers nationaux SOUS TROIS JOURS.

Et cependant, qu'ont été ces causes? — Des causes déterminantes, il est vrai, mais purement secondaires, purement occasionnelles.

Quelle est donc la cause-mère, la cause des causes, la cause historique de cette fatale insurrection?

Nous demanderons d'abord aux fils des Bourgeois émancipés de 89 et de 92, aux historiens libéraux et aujourd'hui renégats de notre première et immortelle Révolution, quelle a été la cause profonde des perturbations de cette époque à la fois terrible et grandiose ? la cause historique des éruptions successives du volcan révolutionnaire?

Depuis cinquante ans, les Nob es, les Émigrés et leurs fils, tousceuxdun.oinsqui,dans ce camp-là, n'ont sunioublierni apprendre ; les partisans obstinés du droit divin, de l'oppression féodale et cléricale; les incorrigibles ennemis du droit nouveau, du droit de la Philosophie et du Christianisme : depuis cinquante ans ces hommes répondent .

« Ce sont les doctrines anarchiques de Luther d'abord, de » Voltaire, de Rousseau, des Encyclopédistes ensuite ; car » elles ont ouvert la boîte de Pandore de la philosophie et » du libre examen, désorbité les classes, détruit l'autorité •» sacrée du prêtre, du roi, du noble, pour les remplacer » par la révolte de la raison; elles ont enivré les peuples » des rêves insensés d'une justice chimérique, d'une éga- » lilé in)possiblc et anti- sociale. »

Et que leur ont répondu, pendant cinquante ans, à leur tour, les émancipés et leurs fils, les doctrinaires, les libéraux, les historiens, aujourd'hui réactionnaires, de la Révolution? Us leur ont répondu, et certes avec raison :

« Les excès de la Révolution, ses violences, ses meur- » très, ses folies, ses horreurs ont ou pour cause profonde » l'accumulation séculaire des injustices, des oppressions, » des tyrannies de l'ordre féodal , et LA HESISTAN'CE » AVEUGLE des hommes de Vancien Régime à des ré- » formes dont le temps avait sonné.... »

Voilà ce qu'ils ont répondu pendant cinquante ans ! L'histoire a enregistré leur réponse.

Or, on a beau affecter de ne le pas comprendre : la campagne révolutionnaire de 89 à 1830 n'a réalisé que l'émancipation des fils aînés du Tiers, de la Bourgeoisie aisée et

riche, à qui elle a donné ce qui lui mauquait, les droits politiques. Cette campagne et l'émancipation incomplète qu'elle a produite, bien loin d'être l'œuvre intégrale de la Révolution, en sont à peine le prologue. L'œuvre de la Révolution consiste dans l'application complète, au profit de «hacun et de tous, des principes de Liberté, d'Egalité et de Fraternité proclamés par nos pères, et .qui sont les conditions à la fois philosophiques et chrétiennes de la sociabilité humaine.

§ i. La Révolution n'est pas finie.

Et qui ose dire catégoriquement que notre société, telle qu'elle est sortie en Février des mains de l'Oligarchie bourgeoise de 1830, réalise en effet la Liberté^ l'Egalité, la Fraternité ?

Où sont-ils, les hommes libres.?

Vous faites semblant de regarder comme librks, parce qu'ils ont le droit illusoire de mettre un vote électoral dans une boîte, ces légions de meurt de- faim des villes et des campagnes, courbés sous le double esclavage de l'ignorance et de la misère ! Lïbriîs, ces masses innombrables de Prolétaires dépourvus de capitaux et d'instruments de travail, contraints, de par /a vno?^^ qui plane incessamment sur eux et sur leur famille, de trouver chaque matin UN MAITRE consentant à louer leurs bras pour un maigre salaire? Libres, ces phalanges innombrables de paysans en haillons, de laboureurs courbés sur la terre, d'ouvriers et d'artisans des cités, de petits industriels et de petits commerçants des villes et des campagnes, qui ne parviennent pas, en travaillant comme des forçats, 1 5, 16 et 17 heures par jour, à économiser en un an, à eux tous ensemble, ce que tel banquier, tel spéculateur, tel agioteur, tel organe parasite ou improductif de votre système de commerce et de crédit usuraire rafle légalement en un seul coup de bourse ou dans une manœuvre de haut accaparement? Libres, tous ces producteurs, tous ces industriels, tous ces commerçants des classes moyennes, rongés de soucis et d'angoisses, qui ne peuvent réussir, malgré des efforts de Sisyphe, à faire face à leurs engagements, à nouer les deux bouts de leurs affaires, à remplir le tonneau sans fond du déficit, sans cesse décimés par leurs faillites réciproques, par la concurrence anarchiquc, ruineuse, meurtrière, par la guerre industrielle et commer-

ciale qu'ils se font les uns aux autres en permanence ? LinRES, ces propriétaires obérés, dévorés par l'usure, écrasés par l'hypothèque, gémissant sous le poids d'une dette dont le cliilîre otlicicl monte à 14 milliards? Liiîres, vos riches eux-mêmes, vos capitalistes, vos intermédiaires parasites gonflés des sucs de l'industrie et du travail, toujours li.cnacés par des crises commerciales qui renversent comme un château de cartes l'édifice instable de leur fortune? LiBRiîS, vos heureux toujours sous le coup des révolutions politiques ou sociales qui les font trembler d'avance et les écrasentquand elles éclatent, — de ces révolutions, entendez bien ceci, — de ces révolutions sociales qui resteront à l'ordre du jour de la société moderne jusqu'à ce qu'elle ait résolu son problème ? — Voilà la liberté sociale et INDUSTRIELLE dout jouit votre Peuple Souverain!

Et vous croyez que cela peut durer ! Et vous croyez que vous retiendrez le char de la Révolution dans le bourbier où vous voulez, ô aveugles! qu'il demeure enfoncé! Et cela quand le mot de liberté est le premier des trois mots sacramentels écrits par la main du Peuple sur le drapeau dont ce char est pavoisé... et que vous ne déchirerez pas...

Et l'ÊGALiTÉ ! Vous avez bien le front, adorateurs de la vielle société, champions de la vieille Ecole économique, vous avez bien le front de soutenir que I'égalité aussi est réalisée d'ores et déjà par nos institutions sociales? îN'est-ce pas au nom de la Liberté et de l'Egalité que vous défendez votre odieuse devise : Laissez faire et laissez pas.';er, c'est-à-dire, Laissez ruiner^ laissez exploiter, laissez écraser les faibles par les forts ?

N'est-ce pas au nom de l'égalité et de la liberté que vous soutenez votre concurrence anarchique , incessamment , implacablement dépréciative des salaires ?

Egalité ! n'est-ce pas , entre ceux (|ui s'engagent sur le champ de bataille industriel et commercial, nantis de gros capitaux, possesseurs des machines et des instruments de travail, maîtres de toutes les positions stratégiques, armés jusqu'aux dents, ayant à leur service des bataillons de salariés ; ï:galité entre ceux-là et leurs concurrents nus, désarmés, affamés, qui doivent subir la loi du plus fort ou se faire écraser comme le grain sous la meule ?

Egalité entre le fils du banquier vingt fois millionnaire et le fils du journalier qui n'hérite pas même une hutte de terre et une pioche, son père n'ayant i)as laissé de quoi se faire enterrer !

Egalité, quand il est avéré que les envahissements du Prolétariat et du Paupérisme marchent de front avec les accroissements de l'industrialisme et des richesses dues au travail des pauvres et des prolétaires ! Egalité enfin , quand il est avéré que le mouvement du ré£>:ime industriel que vous voulez conserver dépouille de plus en plus les classes inférieures et dénuées, au profit d'une oligarchie supérieure et riche? que les capitaux s'attirant en raison de leurs masses, la richesse se condense sans cesse aux mains des grands capitalistes? quand il est avéré, enfin, que votre organisme industriel est une colossale machine qui fait des pauvres et det prolétaires en quantité d'autant plus grande (jue son travail est plus actif, que ses mouvements sont plus rapides!

Ces résultats iniques, monstrueux, homicides d'un système païen, harbare, sont ils réels, oui ou non?

Ces résultats affreux sont constatés par vous-mêmes, par vos journaux, par vos économistes. Vous avez des économistes qui répètent sur le ton le plus aigre, pour se faire bien venir de vous , les condamnations que vous entonnez en chœur contre les doctrines absurdes que vous prêtez en bloc à tous les socialistes. Ainsi faisant, vos économistes se donnent comme vous , Calomniateurs d'idées, le facile honneur du triomphe sur des adversaires dont les voes et les principes ont été, au préalable, dûment travestis. Hé bien 1 lisez leurs confessions sur ce point... (Yoy. Note A.)

Et que direz-vous de laFRATERNiTÉ dans ce régime industriel et social qui écrase les faibles , qui arme les forts eux-mêmes les uns contre les autres? qui hérisse de mendiants les pavés d«' vos cités? qui ne se soutient contre le viceet le crime qu'il engendre, qu'à grandrenfort de baïonnettes, de lois répressives et compressives accumulées par tous vos gouvernements, et d'un système perfectionné de prisons, de sbires et de bourreaux? — Le Gendarme et le Bourreau sont encore, sont toujours les pivots de votre société fraternelle et chrétienne. Elle peut bien chasser ses Rois et se passer de Princes, votre société, mais elle n'a pas encore, et nous l'en défions, essayé de se passer de Gendarmes et d'Exécuteurs...

Fraternité ! Ah ! Chrétiens du siècle, je ne vous demanderai pas compte de la Fraternité dans votre société ; car je peux vous écraser d'un mot que les païens eux-mêmes comprenaient il y a deux mille ans , de ce simple mot : Justice 1

Je vous le dis en vérité, la Révolution qui a proclamé l'a-

vèûcment de la Libirté , de l' Egalité et de la Fraternité n'est pas accomplie.

Elle n'a pas été accomplie par la conquête des droits politiques de la Bourgeoisie.

Elle n'a pas et' accomplie parla conquête des droits politiques du Peuple.

Elle ne sera accomplie que par l'incarnation , dans les FAITS SOCIAUX, dc ces trois grands termes philosophiques et chrétiens :

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