LES CARACTÈRES ET LES DANGERS DU SOCIALISME
Nous dirons rapidement ce que, — l'Oligarchie bourgeoise de 1830, perdant ses glorieux souvenirs et trahissant sa mission, — le Socialisme a dû être , ce qu'il a été , ce qu'il est encore.
Un Ordre Nouveau doit être créé.
Toute Création est précédée d'un Chaos.
Le Socialisme a été, a dû être, et n'est encore qu'un Chaos.
Et il restera Chaos jusqu'à ce que, à la suite des mouvements les plus désordonnés, des conflagrations les plus violentes, des révolutions les plus redoutables, il ait produit de lui-même le monde qui doit sortir de son sein.
Il en sera ainsi, à moins que l'intelligence régulière, légale, supérieure, de la société, c'est-à-dire l'intelligence gou\ ernementale de la nation, qui doit faire sur le chaos des éléments sociaux la fonction de la Providence sur le chaos des éléments de la nature, ne s'élève sur lui pour en séparer les principes, en condenser les effervescences , en régler les énergies et les puissances, et prononcer ellemême le jial lux de la création.
Le problème du Socialisme contenait deux données, deux formules. Cliacune de ces formules cachait un danger immense — qu'il fallait, qu'il faut plus que jamais conjurer.
La première formule, c'était la donnée de l'histoire. L'émancipation de lEsclave avait produit le Serf. L'émancipation du Serf avait produit le Bourgeois et le Prolétaire. Le Bourgeois, socialement émancipe par la possession antérieure de l'instruction, de l'aisance ou de la fortune, venait d'achever son émancipation par la conquête des droits politiques, qui seuls lui manquaient.
Restait donc à émanciper socialement , et politiquement par suite, le Salarié, le Prolétaire. Telle était la donnée de l'histoire.
§ 13, Mauvais exemple laissé au Socialisme par l'ÉmancipalIon de la Bourgeoisie.
Cette donnée nécessaire était d'autant plus dangereuse , que l'émancipation politique de la Bourgeoisie ne s'était (mauvais précédent et périlleux exemple!) accomplie que par une Révolution qui avait coupé bien des têtes , versé bien des flots de sang. Cette Révolution avait grandi considérablement les nouveaux libres, créé de nombreux propriétaires... mais comment?— Eu spoliant violemment les Nobles et le Clergé, en brisant leurs immenses propriétés avec la hache révolutionnaire et vendant, à vil prix, les débris sur la place ...
C'est sur cette spoliation qui, en fait , a énormément accru la richesse et la production de la France , qu'est assise une partie considérable de la propriété terrienne et de Ja fortune de la Bourgeoisie actuelle. Ce sout les terres des Nobles et du Clergé que vos fermiers cultivent aujourd'hui pour vous faire de belles rentes , ô grands champions des droits sacrés de la Propriété ! C'est dans leurs ctiâleaux , ' leurs couvents et leurs monastères que vous avez établi vos heaux ateliers et vos riches fabriques ! Est-ce vrai, ô nobles Seigneurs du Capital ?
M de To^queville a donc été assez mal inspiré quand , àpropos du droit au travail, dans un réquisitoire de peu de lumières et de peu de justice contre le Socialisme qu'il anathématisait en masse , prétendant défendre la Révolution française contre les revendications d'origine du Droit au Travail , il a glorifié cette Révolution d'avoir fait beaucoup de nouveaux propriétaires... Celte glorificati-in n'était ni habile ni prudente... Ce n'était pas une tradition qu'il fût bon de rappeler du haut de la tribune au Socialisme.
Elle ne constituait déjà pour lui qu'un précédent historique trop scabreux.
C'est précisément ce précédent et ses iniluences sur la nouvelle évolution émancip.itrice, que j'appelle le danger recelé par la première donnée du problème social à notre époque. — Voyons la seconde et son danger corrélatif.
§ 14. Mauviiîcs traditions livrées nu Socialisme par la Morale et la Pliilosophie.
Il ne s'agissait pas, pour que le problème social fût complètement conçu, de poser, comme seul but , l'émancipation du Prolétaire. Songer uniquement à soustraire le travailleur à la dépendance , où il est encore , des détenteurs des instruments de travail ; lui conquérir son droit et aux instruments de travail et aux fruits directs et légitimes de son travail, en remplacement d'un salaire sujet à la hausse et à la baisse, comme une denrée ville (voyez note B); tout cela ne sulïisait pas.
Supposons , en effet , cette émancipation accomplie : la lutte anarchique, la concurrence dépréciative, ruineuse, acharnée; le désordre économique et en déliuitive la guerre intestine sous toutes ses faces, n'en restent pas moins l'état normal de la société. Car les capitaux et les instruments de travail , les chefs d'industrie, les maîtres enfin, se font aujourd'hui la guerre par la concurrence dépréciative des valeurs, tout autant qu ils font la guerre au travail , tout autant que, par la concurrence dépréciative des salaires, le travail se fait la guerre à lui-même : — Ce qui prouve, pour le dire en passant , combien il est absurde de rendre les classes responsables du vice des choses, dont elles pâtissent toutes; et, particulièrement, de rendre les maîtres personnellement responsables de la détresse ou du mauvais sort des ouvriers. La grande machine industrielle, fatale, emportée, les broie tous également sous les roues sans contrepoids et sans frein de la Concurrence déréglée, — cette divinité sourde , aveugle , impitoyable, qu'adore M. 'î'hiers, le grand prêtre du Fatum antique sous toutes ses formes.
A côté ou plutôt au-dessus de la formule d'affranchissement que lui livrait la logique de la Révolution et l'histoire politique et économique des Émancipations, le Socialisme devait donc, pour compléter et spiritualiser sa conception générale et achever de l'anoblir, poser une formule plus large, un posticlatum supérieur et définitif.
Celte formule large, supérieure; cette formule défini-
tive, lui était encore léguée par les antécédents de l'huœanité.
C'était en effet la conception d'une société de paix, d'harmonie, de travail convergent, de fusion et d'accord de toutes les forces sociales et de toutes les classes. C'était la fondation de ce lioyaume de Dieu et de sa Justice où tous les biens seront doni^es par sur-croU , que l'Evangile a promis aux hommes, et qu'il leur commande de chercher et de fonder quand il leur ordonne de prier chaque jour en ces mots : <x Notre Père qui êtes aux cieux, » que votre Règnearrive, que votre volonté soit laite SUR » LA. TERRE comme elle est faite dans le ciel. »
Cette formule, c'était donc I'Idéal chrétien, l'Idéal pratique et social de l'Évangile, des Apôtres, des Docteurs et des Pires des premiers siècles. C'était cet Idéal déposé, il y a dix-huit cents ans, dans la conscience de l'humanité, àssouj)i sous la barbarie du moyen- âge, réveillé dans le monde par les vibrations les plus pures, les plus élevées, les plus humaines de la Philosophie du dix-huitième siècle et par les enthousiasmes sublimes de la Révolution française.
Hé bien ! toute divine qu'elle fût, cette seconde formule n'en cachait pas moins encore, pour le Socialisme, un redoutable danger.
Et ici, derechef, je vous prie de m'écouter et de répondre à ce que je vais vous demander.
Je vous demande d'abord, de quelles traditions philosophiques et morales les esprits ont été et sont encore nourris par l'éducation que vous leur donnez, par votre éducation officielle? Qu'enseignent les écrits de ces Philosophes et de ces Moralistes classiques, sous l'influence de qui vous formez les jeunes générations ? — Toutes ces autorités profa^ nés et laïques enseignent la condamnation de la richesse.... Oui ! la haine de la richesse, le mépris du gain, la condamnation de la recherche de la Propriété ; tel est l'enseignement commun de tous vos livres classiques, de tous les chefs-d'œuvre de vos Moralistes anciens ou modernes.
Vos innombrables Morales , contradictoires sur tous les points, jugées et condamnées déjà à cette cause par le mot de Pascal, s'accordent en ceci, à savoir : Que, de la Richesse sortent tous les vices, et, de la Propriété, la plupart des dissensions, des guerres, des crimes et des désordres de la société!
Parcourez les philosophes de la Chine, de la Grèce et de Rome; lisez les moralistes et les poètes; lisez tous les chefs-
d'œuvre qu'un beau style et de nobles sentiments, je n'en disconviens pas, ont mis en honneur parmi nous : commencez à Confucius, passez par Platon et par Sénèque, arrivez jusqu'à Rousseau, que M. Cousin réédite si intelligemment aujourd'hui pour l'instruction anti-socialiste du peuple (voyez la note C), etsauf Horace, Voltaire et quelques autres dont on a soin de prévenir la jeunesse que la morale est rel chée et trop facile , quel fond commun y trouvez-vous? — Pour préparer les hommes à une société basée sur le travail, sur l'activité productive de la richesse, vous y trouvez la condamnation générale des richesses! Oui, leurs doctrines concluent universellement à ceci : Que la Propriété est l'origine de toutes les corruptions, de toutes les dominations, de toutes les servitudes, de toutes les divisions entre les hommes; qu'il n'est pas, eu un mot, d'Égalité, de Liberté et de Fraternité compatibles avec la Propriété sur la terre !
Nul n'a gravé en traits plus formidables cette doctrine, commune à la plupart des philosophes et des moralistes, que l'acolyte si singulièrement choisi par M. Cousin pour inculquer en ce temps-ci, au peuple français, le respect de la Propriété ! (Voyez note D. )
§ 15. Mauvaises traditions livrées au Socialisme par les Écritures, le Apôires les Saints et les Pères de l'Église.
Mais que sont-elles les déclamations de tous les philosophes, et les anathèmes de Rousseau lui-même, à côté des foudroyantes paroles de l'Écriture, des Apôtres, des Docteurs et des Pères de l'Église contre les richesses, les riches et la propriété?
Le Socialisme moderne ne croyait d'abord procéder que de lui-même, ou tout au plus de la Révolution française. Mais voilà que, s' étudiant et étudiant l'histoire de la Philosophie et du Christianisme, il rencontre dans la Philosophie et le Christianisme ses propres origines.
Et que trouve-t-il dans cette double histoire, que trouvet-il surtout dans celle du Christianisme? — Il y trouve son Rut, son Idéal, et plus vigoureusement accentuée encore que partout ailleurs, la réprobation de la Propriété, et des avantages individuels que l'ordre économique actuel y attache ! Il y trouve, en paroles rouges de feu, ardentes comme le fer en fusion, jusqu'aux plus audacieuses formules de Proudhon, jusqu'aux doctrines les plus téméraires du Communisme !
Nous n'insistons pas ici sur les preuves. Nous avons les
mains pleines de textes accablants et authentiques. L'écritqui termine cette brochure, Jésus-(]urist devant les conseils DE GUEBRE, siuiplc prologuc (Ic nos publications sur cette matière grave, encadre assez de citations sur les principaux, points en litige pour sul'fire abondamment à la thèse présente.
Les citations des textes de la Bible, des Evangiles, des Saints Apôtres, des Saints Docteurs et des Pères de l'Église, renfermées dans le travail de M. Victor Meunier, établissent incontestablement, en eli'et, sur les plus grandes autorités du Christianisme ;
Que la Communauté est obligatoire pour les vrais chrétiens ;
Que les riches doicenl leur bien aux pauvres jusqu'à concurrence de toute leur fortune ;
Que la Propriété est une usurpation ;
Que la Propriété est un vol ;
Que la Propriété est un assassinat;
Que les propriétaires qui jouissent égoïstement de leurs biens sont des bêtes farouches ;
Que le prêt à intérêt est un vol , un parricide ; qu'il faut prêter gratuitement;
Qu'il faut prêter à ceux qui ne peuvent pas rendre ;
Que les saints Conciles ont excommunié, excommunient quiconque aura prêté deux fois à intérêt ;
Que ces Conciles déclarent hérétique quiconque afFirme qu'il n'y à pas péché à prêter à intérêt ;
Que toute exploitation de l'homme par l'homme doit être abolie.
On rencontre d'ailleurs dans ces autorités sacrées :
Quelque chose qui ressemble beaucoup à la justification des doctrines de M. Louis Blanc sur l'égalité des salaires ;
La négation du droit d'héritage ;
La condamnation de la prévoyance tant recommandée au peuple par la morale ofïicielle.
Il va pourtant falloir quei'Eglise s'explique aujourd'hui sur ces doctrines et sur ces textes ; car ils sont les SIENS. Nous aurons soin et souci de les lui rappeler !
Tout esprit un peu philosophique aperçoit bien que l'état du monde est aujourd'hui, sinon identique, du moins parfaitement analogue à ce qu'il était au temps de la venue du Christ.
Comme nos Civilisations modernes, la Civilisation grécoromaine, il y a dix-huit siècles, avait atteint son apogée, je veux dire ce point de maturité et d'entrée en corruption cù ii faut (jiie le fruit se transforme et |)ioduise un nouvel être, sous peine de jjérir dans sa pro()re pourriture.
C'est bien là notre état.
Notre Civilisation, liérilière de la précédente, est beaucoup plusrafiinre, plus riche, plus savante; beaucoup plus rapprcchée de Tldéal d'ordre, de liberté et d'harmonie, que l'humanité a instinctivement poursuivi à travers les âges, qu'elle poursuivra jusqu'à 1 avoir atteint, dùt-elle, dans son labeur séculaire, s'affaisser encore une fois sur elle-même. Elle n'en est jias moins à cet âge qu'avait la Civilisation gréco-romaine à la venue du Christ.
C'est la mùne phase de scepticisme et de contraste violent entre rcxtrcuie misne et rextrême raflinemcnt du luxe. Domination implacable des intérêts sur les sentiments, de la matière sur l'esprit; apolheosi' de l'égoïsme; ennui et marasme dans la paix; déchirements intérieurs quand la fièvre se réveille; dissolution de la vie collective enlin, par la fermentation putride de la cupidité et de l'individualisme, tels étaient les caractères de la Civilisation romaine sous Tibère; ~ tels sont ceux de la nôtre.
Cette formidable réaction de l'esprit, de la justice, du droit, cet incompressible élan vers l'émancipation et l'Idéal, qui firent la première éruption du Chri>ti;inisme, en devaient donc, de notre temps, déterminer une seconde. Mais le nouvel dan se faisant au sein d'une société préparée par dix- huit siècles d'incubation du principe chrétieii, munie d'une puissante industrie et fortement armée par la science, cet élan veis l'Idéal social aboutira, c'est certain. La première explosion du Christianisme, d'ailleurs, n'a-t-elle pas vaincu la premièie forme de l'Esclavage?
S 16. Le Problème et les Mo>'ens de solalion livrés au Socialisme par le Vieux Monde.
Quoi qu'il en soit, nous constatons :
A) Que le Socialisme, ressuscitant au dix-neuvième siècle, procédant de la Révolution du dix-liuitième, et faisant l'inventaire des traditions de l'esprit humain , se trouvait en face des deu.\ formules à lui poséespar l'irrésistible logique de 1 histoire, parles lois mêmes du développement de la vie sociale, formules que voici :
1. Abolition de la dernière forme de l'esclavage, du Prolétariat ou plus généralement du Salariat : (Emancipation des
ST
Serfs du Capital; affranchissement définitif du Travail et conquête de ses droits propres, c'est-à-dire du droit aux instruments de travail et aux fi-uits du travail.)
2. Réalisation d'une société de paix, de travail convergent, d'accord et d'harmonie : (Idéal chrétien d'une société fraternelle et heureuse.)
B) Et qu'en face de ces deux Problèmes, le Socialisme, dans l'arsenal des grandes traditions historiques, ne trouva guère, comme ïioykns formels, que :
<. Le pnocÉDÉ violent des révolutions : (Exemple encore brûlant de la T\évolution française, de l'émancipation politique de la Bourgeoisie, par le renversemenl des classes à elle supérieures, Clergé et Noblesse , et la spoliation de ces classes.)
Et de même, dans l'arsenal des traditions philosophiques et religieuses, que :
2. L'abrogatio.'n des droits du capital, et voire la négation ABSOLUE DE LA Propriéié et le CoM.MUNisME : (Doctrinc des Ecritures, des Saints et des Pères de l'Eglise; tentatives communistes des Apôtres et des premiers chrétiens ; conclusions logiques des doctrines des moralistes , des philosophes , des auteurs classiques anciens et modernes, y compris les éloquents anathèmes du coryphée du dix-neuvième siècle , de l'acolyte de M. Cousin, de Jean-Jacques contre la Propriéié.)]
Hé bien ! soyons justes, tâchons d'être un peu de sang froid, un peu raisonnables, et demandons-nous ceci :
Demandons-nous si, en présence de ces ProWèrnes apportés par l'invincibic développement de l'histoire, avec ce baî^age de traditions classiques, philosophiques, morales et religieuses, qui sont les traditions de l'humanité, les vôtres comme celles du Socialisme ; den-.andons-nous s il é'ait possible, humainement possible, que le Socialisme, au dix-neuvième siècle, se montrât pur de tout élément violent et révolutionnaire? Etait- il possible, avec de tels précédents, qu'il ne se montrât pas empreint, dans quelques-unes de ses manil'estatioTis, d'un principe de négation des droits du Capital et de la Proprié' é, dont on veut faire les seules choses sacrées aujourd'hui? — M. de Monlalemhert, l'un des tils des Croisés, n'a-t-il pas tenté, étrangement et déplorablement, à la Tribune nationale, de leur subordonner la religion même?
N'eiil-cc pas été le plus inoui des miracles qu'il en fût autrement? Et est-ce une raison pour repousser le Socialisme en masse, aveuglément, systématiquement? pour le comdamuer en bloc dans ses manifestations les plus pacifiques, les plus anti-révolutionnaires elles-mêmes (anti-révolutionnaire, entendons-nous bien, ne veut pas dire contre-
révolutionnaire) ? Est-ce une raison pour refuser de faire, chez lui, ie triage de l'ivraie et du bon grain ? Est-ce une raison enfin pour exaspérer, par cet odieux déni de justice, le Peuple qui prend parti pour le Socialisme, parce que, après tout, c'est sa cause ?— Cela n'est ni juste — ni adroit. Non, cela n'est pas plus habile qu'équitable, et décidément vous n'êtes pas forts.
Demandez au Socialisme le sacrifice de ses dents et de ses grillés, à la bonne heure. Rognoz-lui les griffes s'il veut vous déchirer ; cassez-lui les dents s'il veut vous dévorer; ce sera justice, si vous lui avez d'abord sérieusement proposé de l'entendre et de le mettre à l'œuvre.
Mais si vous essayez de vous en défaire en l'assommant, prenez-y garde ! il est vivant et fort, et vous êtes déjà morts. Ce n'est donc pas lui qui restera sur le carreau.
S 17. Définition régulière et véridique du Socialisme.
Procédons maintenant à la définition régulière du Socialisme.
Le Socialisme n'est pas une doctrine déterminée. En principe, c'est une Aspiration immense, irrésistible, vers un Ordre social qui résolve le second ou au moins le premier des deux Problèmes ci-dessus définis et que je rappelle :
premier problème. Transformation du salaire, dernière forme de la dépendance : (Réalisation de la liberté socialeet de la justice praticfue; émancipation défmitive des industrieux et des travailleurs.)
Second jjrohlème. Etablissement d'une société de concorde, de paix, de travail libre et convergent, d'harmonie : (Réalisation de l'unité collective et de l'ordre par le concours spontané des volontés diverses, libres et librement unies.)
§ 18. L'Hydre du Socialisme.
Si, en principe et quand on ne le localise pas dans une Ecole ou dans un Système, le Socialisme n'est pas une doctrine déterminée, mais seulement une Aspiration : il n'est pas davantage, en fait, une doctrine donnée, mais bien une Collection d'idées et de doctrines très-diverses, qui souvent s'opposent entre elles et se combattent très-vivement.
Il n'y a pas plus d'identité entre les partis socialistes aujourd'hui (ju'il n'y en avait entre les partis politiijues, qu il n'y en a maintenant entre leurs débris, ces fantômes qui se prennent pour des vivants et qui ne sont plus que
des ombres ; car leur temps est accompli, et le Socialisme,
chemin faisant, enterre les cadavres. Requiescant in pacef
Les socialistes ont, politiquement, cela de commun, il est
vrai, qu'ils veulent !a conservation de la République, parce
Îu'ils sont tous démocrates. Mais viennent demain Henri V, oinville, la duchesse Hélène, M. Thiers, tous les prétendants ; vienne Napoléon lui-même, j'entends le vrai Napoléon, ou encore son nom dans la personne de son neveu: le Socialisme n'en sera pas moins là, vivant et debout ; seul vivant et seul debout, entendez-vous bien ! maître du
ÎTOsent par l'Idée, et maître des faits de l'avenir ; car les dées sont les mères des Faits et les Faits du lendemain ne sont jamais que les fils des Idées de la veille.
Je reviens et je demande aux aspirants-assommeursdu Socialisme {asso7n7neur est dit par figure), je leur demande ce qu'ils ont fait de leur sens et dans quelle fiole de la lune ils ont laissé leur raison, lorsqu'ils essaient de se prendre corps à corps avec le Socialisme en général et en principe, le Socialisme en général et en principe n'étant pas un corps de doctrine, une chose saisissable, mais une pure Aspiration ?
Et je les avertis que s'ils veulent tuer en fait le Socialisme qui, en fait, est une Gnllection de doctrines, il faut qu'ils prennent et égorgent, s'ils sont de force, chacune de celles-ci les unes après les autres.
Et je les préviens en sus, que s'ils tuaient toutes les doctrines présentes et vivantes qui constituent le Socialisme présent et vivant en 1848 (ce qu'ils ne pourraient faire qu'autant que chacune de ces doctrines ne contiendrait rien de vrai et de bon), ils û'auraient pas pour autant mis le Socialisme à mort. Le Socialisme est l'Aspiration actuelle de l'humanité, le besoin du peuple en ce siècle, leur propre besoin, leur propre intérêt à eux-mêmes. Donc, si ces doctri« nés diverses, qui ne sont que diverses Propositions de solution du Problème social, étaient toutes fausses et conséquemment toutes tuables, le besoin du siècle, l'invincible aspiration de l'humanité referaient immédiatement de nouvelles Propositions de solution, c'est-à-dire de nouvelles doctrines socialistes... — et ce serait à recommencer.
Frappez donc sans crainte sur toutes les têtes de l'hydre. Seules, les mauvaises têtes sont vulnérables et tomberont. Mais vous essayerez en vain de tuer la bête. — Si vous ne comprenez ceci, alors c'est que je suis meilleur philosophe que vous, ô grands et magnifiques docteurs
en philosophie de l'histoire. Le Socialisme aujourd'hui c'est l'humanité qui triv nHe, q li souffre, qui gémit, qui pense, et qui veut être libre, richo, morale et heureuse. Le Soci.ilisme c'est 50 siècles de durs labeurs, d'efforts, de pours ite de la liberté et du bodieur à travers riiistolre; c'est 25 siècles de l*hilosophie, 18 siècles de Christianisme, 3 siècles de Science et de gnnde Industrie, qui ont fait explosion par la Révo'utijn franc use et qui enten lent s'incarner «aujourd'hui dans une forme sociale convenante avnc leur esprit ; c'est la I ive brûlante de l'humanité él.iborée depuis cinq mille ans dans la fournaise du progrès, qui fait éruption pour couler dans le grand moule que Dieu a préparé pour elle; et la bête, c'est le Peuple univcr.^el. Vous n'em;tècherez pas cette incarnation; vous n'arrêterez pas cette lave; vous ne tuerez pas cetln bête! Cette bête, voulez-vous savoir ce qu'elle fera de vous? Vous avez peur qu'elle vous mange, hé bien! j'espère que non: elle vous convertira. Sa ils, Sauls! Vous pourrez essayer de persécuter l'Esprit Nouveau: muis vous trouverez votre chemin de Damas; et l'Esprit Nouveau vous domptera en vous éclairant, et vous deviendrez ses Apôtres.— C'est ce que je vous souhaite à tous.
% 19. Caractères spécifiques du Socialisme.
Le Socialisme défini en principe, et considéré, en fait, commrt Collection de doctrines diverses, dressons l'inventaire de celles-ci. — Pour qwi l'inventaire soit rapide, nous déterminerons d'abord les caractères spécifiques,
Appartit^nt au Socialismo simple et noueux (incomplet da?is son aspiration) toute doctrine socialiste qui s'arrête au but déterminé par 13 premier Pioblèmo : /Iffanchlssemfnt pur- et simple des Serfi du Capital , conquête des instruments du Travail et de ses fruits pour les travailleurs.
A[>piirlient a . Sjcialisme impératifs coërcitif^ toute doctrine socia'i»t(3 qui veut organiser la forme sociale nouvelle à coups de dérret*, par l'autorité de la loi qui s'impose, qui oblige boa gré mal gré.
Apparli nt au Sncialisme/acM?/a/(/, yo/o«teère, t )ute doctrine qui ne veut ni de la loi, ni d'aucune sorte dautorité pour triompher, qui ne compte que sur l'évidence de ses bienfaits pour se fdire accepter par tous les intérêts, tous les droits et toutes les c'asses.
Ap(>a' lient au Socialisme ne^a^i/", toute doctrine qui nie en principe les droits de l'un quelconque des trois termes du problème économique et social, le capital, le travail ou le
TALENT, et lo3 éléments sociaux y corrospondanl; éléments que ce prnblémp, pris dans son inti^gralité, consiste précisément à concilier et à combiner pour leur plus i^rand avanta.'e commun. — L'^s doctrines (jui ombrassent cette trip'o conciliation f t reconnaissf^nt le droit propre, absolu dans sa çpluro légitime, de chacun dn ces principes, sont seu'es intégralement affirmatives dans leur point de départ.
Tuut S 'cialisme ncV/a/// contenant la tendance à la destruction d'un des trois éléments fondamentaux de l'ordre économique et social, coalicut, par cela mêiie, un principe de guerresociale.
Ces définitions fuites et faites justement, du moins à notre sens, procédons à l'inventaire.
g 20. IiiTcnlaire du Socialisme.
Le Socialisme moderne, dans ses manifestations déterminées, se lie par une mare de sang au mouvement démocratique vioknt de la première Uévolution, qui fiiut en effet à l'exécution de Graccwus Baboeuf et de ses complices. Inscrivons donc d'abord :
LE B.\BOUVISME.
Apre et sombre transition, de l'extrême démocratie-politique de 93 à l'I.lée sociale, ce premier Sjcialisme n'avait de chr>-tien que le sentiment ardent de l'aftiancbissemeat des faibles, la colère de saint Jacques cortre Us riclas et l'amour -iu pouplo. 11 venait à ppu près directement do Spart.e, par Rousseau, Robespierre et Saiiit-Just.
Rubo.-pierre, épuisant à travers les horreurs et le s^ng oii elle avait pa.-sé, la démocratie politi luc, s'était arrêté à la linate où elle devenait. sociale. Saint-Ju-t, plus téméraire et moins pratique encore, avait lêvé une organisation sccialo dans le goût sévère des n œurs lacé iémoniennes, portait l'empreinte de la République du Salente, telle qu'elle se emporte sous la plume du trèsuto} iste (iémocrale socialiste Fénélon. Ces anschroidsmes prirent consi>taiice ch'^' Buonarolti, homme moulé et trempé à l'antique, et dans l'esprit de Bal œuf et de quelques énergiques jacoliins, vaincus et refoulés, qui voyaient avic une nio; telle amertume la Révo utiun tomber aux mains de la R<^action.
Comme Conception, le liubouvisr.ie étdt la communauté des biens, soutenue par une législatiun de 1er, préposée à la garde du niveau égalitaire. On devait arriver au Lut en s'empaiarit du pouvoir par une conspiration. Pui-, dégoùlant de la pro[)iiété les riches, par raille décrets, mille charges et mille entraves, on
recevrait bientôt, dans le domaine de l'Etat, toutes les propriétés individuelles abandonnées, de guerre lasse, par les détenteurs.
Empreint du caractère violent de la dictature de la Convention, sorti du cratère de la démagogie de 93, conçu souterrainement dans la passion brûlante et sous la pression de l'e-prit révolutionnaire, ce socialisme embryonnaire, cette sorte de création antédiluvienne de l'Idée sociale du dix-huitième siècle, absorbait sans pitié l'individualité dans la communauté, immolait la liberté à l'égalité, brisait toute volonté, toute spontanéité personnelle, pour y substituer le devoir inflexible et le despotisme absolu de la loi.
C'est l'idéal du Communisme à la fois ultra-négatif ei ultracoërcitif, ru Socialisme conspirateur, violent, subversif Qi despotique.
Je croyais cette Ecole entièrement éteinte, quand j'en ai rencontré, avec étonnement, un retentissement dans quelques esprits en 1833. Nous l'avons décrite et combattue dans la Phalange Qn 1836. Il se retrouve, à un état plus vague, dans la variété de Communistes qui prirent, il y a quelques années, le nom de matérialistes, et à un état inculte, haineux et sauvage dans une variété acluelle du Communisme allemand.
SYSTÈME COOPÉRx^TIF D'OWEN.
La misère et la démoralisation des travailleurs dans les manufactures de l'Angleterre ; les déperditions du morcellement; les luttes et les ruines de la concurrence anarchique, et les idées philanthropiques de la philosophie du dix huitième siècle amenèrent l'esprit fortement titré en bienveillance, de M. Owen, à concevoir l'idée de la coopération et de ses iraenses propriétés économiques et productives.
Se fondant sur ce que l'individu est le résultat de son éducation et de son naturel, et que nul ne saurait se vanter d'avoir fait l'un ou l'autre, il conclut que personne n'a de mérite propre, et se débarasse des difBcultés de la Répartition ensupprimar.t le droit personnel de propriété, la part et la fortune spéc aies de l'individu. Ses Communautés produiront l'abondanco et le bien-être: l'éducation leur donnera pour religion la bienveillance universelle; elles vivront comme de grandes familles dont tous les membres sont honnêtes, bons, affectueux et laborieux.
C'est Y Utopie du grand Communiste, le lord chancelier de Henri VIII, le vertueux Thomas Morus, reprise à une époque industrielle, par un manufacturier ariglais plein de douceur, de bienveillance et d'amour de l'humanité; mais comptant beaucoup
trop sur l'éducation qui façonre, et beaucoup trop peu sans les passions qui sont incompressibles.
En somme, c'est un socialisme négatif il est vrai, puisqu'il veut éteindre la Propriété individuelle et les droits personnels du Capital, du Travail et du Talent; mais a caractère tout-à-fait facutlatifel volontaire, sans appel à l'intervonlion de l'aclion supérieure et coercitive de l'Etat. Il y a beaucoup à dire pour le réfuter, pour montrer même les dangers mdirects de son élément négatif; il n'y a rien pour le flétrir et le condamner durement. C'est, comme conception, une tendance plus sentimentale que scientiflque vers le principe de coopération et de collectisme; comme système, c'est l'erreur d'un esprit sans invention, sans profondeur, sans génie, guidé par un cœur d'or, et trompé par une extrême bienveillance, quoique muni d'une grande connaissance pratique de l'industrie moderne.
LE COMMUNISME ICARIEN.
Le Communisme icarien de M. Cabet n'est que l'Owennisme importé par celui-ci chez nous, à son retour d'Angleterre, et habillé à la française, c'est-à-dire plus passionné, plus critique, demandant plus à la politique démocratique, au prinripj de la loi, à l'idée de la centralisation du Pouvoir et de l'Etat, naturellement absents dans une conce|.tion coopérative édose en Angleterre, pays de l'initiative individuelle par e.xcolleiice.
L'Owennisme procède exclusivement du cùté philanthropique de la philosophie française du dix-huitièma siècle. Il craint l'influence des dogmes religieux et les écarte. Le Communisme icarien se trempe davantage dans la tradition démocratique et politique de la Révolution ; il invoque tous les philosophes utopistes, Platon, Campanella, Morus, Fénélon, etc., et s'appuie sur l'autorité des Ecritures tt sur le Communisme des Apôtres et des premiers chrétiens.
En somme, c'est un socialisme plus décidément négatif que celui d'Owen, mais cependant îvanchement facul ta' if. Il se réserve bien la loi pour se régler lui-même, mais ne prétend pas s'imposer d'autorité aux autres. Il a moins que l'Owenisma la notion et l'esprit pratique. Vague, connus, omnivore, ne paraissant pas même soupçonner les plus grosses difficultés du problème de Vorganisation du travail collectif, il a pour toute Science économique et sociale, l'abandon volontaire de la Propriété individuelle, et ces mots: Répartition suivant les besoins Q\ fraternité. Qui demande tout au dévouement n a résolu aucun problème. Invoquer la frc-ternité, ce n'est rien résoudre, puis que la question consiste justement à trouver le moyen positif et pratique de la faire régner.
Ce vague; cet écart de toute préoccupation des difficultés à résoudre, rie toute proposition scientifiiue et organique pour le tenter, font précisément le succès rapide de ce Commutiisme dan"- los masses dont le Sociali-^m'^ n> pput être, g'^nér^lement du moi s aujourd'hui, qu'un sentiment Pt un i'istinct. G? n'est pasf>u peuple aujou'd'hui qu'incombent la tâche et le devoir de résoudre les questions, de déno ler les proMème^'. L"^ peuple manif''Ste ses besoins el ses ten iances : que ses ingénieurs dressent les plans, étudient le terrain, trac^'^nt la route; il l'applanira pour (|ue l'huaianité passe ! Sa fonction et son droit c'est d'exiger des savants la solution et de la construire quand elle lui sera livrée.