PARIS
MICHEL LEVY FRÈRES, LIBRAIRES-EDITEURS des OCavreg il*Éinlle de Glrardlo,
1, RUE VIVIENMK.
^0- VSl/^.C
HARVARD km du* 04'
Cent vingt mille électeurs m'avaient envoyé à l'Assemblée nationale avec mandat d'y concourir à l'établissement d'une Constitution nouvelle, d'y soutenir le droit au travail ^ d'y exposer mon opinion sur les maux de la situation {•résente, sur leurs causes, sur les moyens d'y porter remède.
Cest donc la vôloatéîtte ces cent vingt mille électeurs qu'on a méconnjiie, c'est leur part de souveraineté qu'on a confisquée, lorsque, sur une accusation démontrée calomnieuse, au mépris d'une décision antérieure de l'Assemblée, sans débats contrjidictoires , >daRS une seule nuit, à la hâte, et par un coup d^état caché dans un vote, on m'a écarté de la discussion qui était à la veille de s'ouvrir.
Je ne dirai pas à mes adversaires qu'en fou* lant aux pieds dans ma personne Tinviolabilité parlementaire , ils ont détruit imprudemment une garantie dont les vicissitudes humaines peuvent un jour leur faire regretter l'absence : les passions politiques ne sont pas si prévoyantes !
Je me bornerai donc à protester, au nom de mes commettants, contre la décision injuste qui m'a frappé ; et, puisque la liberté de la tribune m'a été ravie, j'aurai recours à la liberté de la presse.
L'Assemblée nationale a récemment nié le droit au travail; elle l'a nié sous l'impression ^es ^unèbres journées de juin. Quelques mots,
d*abordy sur cette insurrection dont on a mis tant de mauvaise foi à dénaturer les causes.
Les causes! Il n'y en a qu'une, et son nom... c'est la misère. Spéculez à votre aise sur les désastres de Paris, hommes des partis anciens; que vos passions, que vos ressentiments, que vos haines trafiquent à plaisir du désespoir de toutes ces mères en deuil et de ces vastes funérailles , l'histoire, que vous ne vaincrez pas, l'histoire dira que la révolte, cette fois, est née des colères de la faim, et que, derrière les barricades, on poussait ce cri, variante sinistre de la formule lyonnaise : a Du pain ou des balles ! i^
C'est que, bien avant la révolution de Février , un mal profond travaillait l'industrie française , et appelait d'importantes réformes sociales. La concurrence, dont l'Angleterre n'est parvenue à conjurer les périls suprêmes qu'à force d'audace , de persévérance et de génie , c'est-à-dire en dominant les mers, en s'emparant des comptoirs les plus lointains, en faisant avec des marchands ce que Rome avait fait avec des soldats, en prenant le monde, la con-
currence se trouvait resserrée, chez noiis, dans un cercle trop étroit, trop inflexible, pour n\ pas aboutir tôt ou tard à d'affreuses catastrophes.
Aussi, le domaine industriel transformé en champ clos, l'industrie devenue un combat à outrance, la production se développant au hasard, avec une activité fiévreuse, dans les ténèbres ; les commerçants cotidamnés à vivre d'une vie aléatoire, à jouer un jeu terrible, et haletant après le gain de la partie entre les faillites de la veille et les banqueroutes du lendemain; tous les intérêts armés les uns contre les autres; puis, au sein de la confusion, la foule des journaliers courant se vendre au rabais, foule de plus en plus épaisse, de plus en plus affamée et grondante..., voilà ce que le principe d'individualisme avait fait d'une société où l'amour du gain avait été pris grossièrement pour le génie des affaires.
J'ai entre les mains une collection de lettres qui me furent adressées par divers chefs d'industrie, immédiatement après mon installation lu Luxembourg. Je les publierai, ces lettres,
! de mort de Tindustrie fondée sur la eenciuKence! Rien de plus décisif, mais en même temps rien de plus tragique. Les uns offrent en pur don leurs établissements, qu'ils se déclarent incapables de maintenir; les autres, mettant à la disposition du gouvernement, édifices, matières premières et machines, ne demandent en échange qu*une rémunération convenable comme directeurs d'atelier; tous invoquent à grands cris l'intervention tutélaire de l'État dans l'industrie, qu'ils montrent perdue si l'État ne se hâte d'accourir. Une chose qu'on ignore généralement, et dont je fournirai la preuve irrécusable, c'est que l'idée de publier le plan d'une vaste réforme sociale avant la convocation de l'Assemblée, me fut suggérée précisément par la véhémence des sollicitations qui me venaient en foule, non-seulement de la part des ouvriers, mais, plus encore, de la part de maint chef d'industrie, réduit à une inénarrable détresse, à une détresse d'origine ancienne.
La révolution de Février n'a donc pas produit la crise industrielle; elle n'a fait que la dé^
darer. Imputer aitx médications du Luxembourg le delabremeot des affaires, c'est le comble de Tignorance et de la puérilité. Ceux qui attribuent à des réformes sociales, proposées mais non <eucore mises à l'essai, tous les embarras, toutes les douleurs de la situation actuelle, ressemblent à un malade qui, après avoir repoussé les prescriptions du médecin, lui attribuerait Taggravation de la maladie.
D'un autre côté, il faut qu'on le sache : le sodalismc n'a point pour date la révolution de Février. La révolution a donné au socialisme une scène éclatante ; elle n'a pas été son berceau. Depuis longtemps, il se faisait parmi le peuple un travail souterrain qui ne se révélait aucunement par la tribune parlementaire, et ne se manifestait que très-imparfaitement, soit dans les journaux, soit dans les livres. Tandis que de vulgaires grands hommes agitaient leur ambition dans l'urne des votes et remplissaient le monde d'un vain tumulte, de pauvres ouvriers, qu'on croyait absorbés par les soucis de leur labeur quotidien, s'élevaient, du fond de "atelier, i des préoccupations d'une portée im-
mense et viTaient dans la région des hautes pensées. Tout en subissant leur misère, ils l'étudiaient. A celte société corrompue et malade ils composaient, en espérance, un lendemain radieux. Ils interrogeaient la loi des transformations sociales du passé, pour savoir si la civilisation n'avait point encore un pas à faire; et se rappelant que les hommes du peuple avaient cessé d'être esclaves^ puis d'être serfs y ils se demandaient, émus d'un généreux espoir, si les hommes du peuple ne cesseraient pas d'être prolétaires y le prolétariat n'étant qu'une dernière forme de l'esclavage.
Mais le moyen d'affranchissement, où le trouver? Il avait été indiqué à notre génération par cette formule, gloire éternelle de nos pères: Liberté, égalité, fraternité ; il ne s'agissait plus que de bien définir les trois termes de la devise sacrée. L'instinct populaire ne s'y trompa point.
Le peuple comprit :
Que la liberté est, non pas seulement le droit, mais le pouvoir accordé à Thomme de
développer ses facultés sous rem pire de la justice et la sauvegarde de la loi ;
Que, la diversité des fonctions et des aptitudes étant pour la société une condition de vie, régalité consiste dans la facilité donnée à tous de développer également leurs facultés inégales ;
Que la fraternité enfin n'est que l'expression poétique de cet état de solidarité qui doit faire de toute société une grande famille.
Ainsi,
Plus d'individualisme et de laissez-passer^ parce que l'individualisme c'est l'abandon du pauvre, du faible, de l'ignorant, et que, pour des milliers de créatures humaines, le laissezpasser y c'est le laissez-mourir ;
Plus de concurrence anarcbique, parce que l'anarchie n'est qu'un despotisme déréglé, et que la lutte entre le fort et le faible, c'est l'oppression ;
Plus de mobiles puisés dans l'antagonisme ardent des intérêts, parce que, là où le succès des uns correspond à la ruine des autres, la so-
ciété ne peut vivre que de haines, et couve fatalement la guerre civile.
Tel était doue le programme que, depuis plusieurs années, le peuple dressait en silence dans les ateliers des principales villes.
Mais, je le répète, le travail intellectuel qui s'accomplissait au fond de la société, ceux qui en habitaient les hauteurs, l'ignoraient d'une manière absolue. Les prétendus hommes d'État de la monarchie, les prétendus savants en politique et en législation, les financiers habiles, les industriels renommés, ne se doutaient pas qu'ils marchaient sur un monde nouveau. Le moment devait donc arriver où ils se réveilleraient en sursaut, couime dans un coup de tonnerre. Ce moment arriva en effet, et il restera dans l'histoire sous le nom de révolution