DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE DE FÉVRIER
Alors éclata un énorme malentendu. Des questions, devenues depuis longtemps familières au peuple de Paris, de Lyon, des grands centres industriels, apparurent au gros de la bourgeoisie sous l'aspect effrayant et faux que revêt toute chose inconnue. Pour le gros de la
bourgeoisie, l'ayènement de la République était le dernier terme du progrès possible. Pour le peuple, au contraire, la réforme politique n^était qu'un meym d'atteindre le buty c'est-à-dire la réforme sociale.
Il y parut assez clairement dès le premier jour de la révolution, lorsque, entrant brusquement dans la salle du conseil, et faisant retentir sur le parquet la crosse de son fusil, un ouvrier à l'œil étincelant et au front pâle vint exiger, de par le peuple, la reconnaissance du droit au travail. Il y parut assez clairement lorsque, le 28 février, des milliers de travailleurs, les vêtements encore noirs de la poussière des barricades, envahirent la place de Grève avec des étendarts sur lesquels vous eussiez lu : Organisation du travail. Mes anciens collègue» n'ont pu oublier pourquoi ils proposèrent alors d'instituer une commission de gouvernement au Luxembourg; ils n'ont pu oublier que cette proposition fût longtemps combattue par Albert et par moi.... Une commission d'étude, une commission sans budget, une commission sans autre pouvoir que la parole!... Je pressentais
les mites. D'ailleurs, fe peuple voulait davantage. Son adresse portait : Création immédiate d'un ministère du travail.
Le Luxembourg, en février et mars 1848, n'a donc été qu'un écho placé sur la route du progrès. Admirez, maintenant, la prudence de ceux qui reprochent au Luxembourg « d'avoir donné des espérances au peuple ». Eh ! quel langage fallait-il donc lui tenir, en pleine tempête, à ce peuple affamé, à ce peuple victorieux, à ce peuple pénétré depuis longtemps de l'idée de son émancipation ? Fallait-il lui dire :
€ Vous souffrez; mais qu'y faire? Tel est l'arrêt èa sort. Ce que les anciens appelaient FATVH, c'est la misère, l'immortelle misère. Au nom de l'ordre à sauver, et de peur que l'impatience ne vous prenne, nous sommes forcés de vous interdire jusqu'à l'espérance. Laissez là vos fusils, regagnez tranquillement vos demeures ; et si vous trouvez écrite sur la porte do Yos mansardes la fameuse inscription de r^ferdu Dante, sachez vous résigner, sachez ;dMaer de la résignation à vos enfants qui
crient la faim, à vos femmes inconsolables du malheur d'être mères ! >
Voilà, j'imagine par quels sages discours les génies profonds qui nous attaquent seraient parvenus à calmer la multitude! En vérité, c'est du vertige. Reprenons. A chaque siècle son caractère, par où il se détache dans l'histoire. L'individualisme fut le caractère du dixhuitième siècle : il est permis d'affirmer qu'au dix-neuvième le socialisme a la toute-puissance; d'une loi historique. Qu'on calomnie ces grands coupables du Luxembourg, qu'on les proscrive, qu'on les tue : l'idée qu'ils ont servie ne périra point avec eux. La justice et l'intérêt même de ceux qui la combattent rendent cette idée indomptable. La force des choses est là.
Ceci posé, abordons les débats de l'Assemblée sur le droit au travail, et voyons ce que vaut le défi lancé par M. Thiers aux socialistes.
Dans son discours du 13 septembre , M. Thiers a attaqué mes doctrines en regrettant mon absence. Il n'aurait tenu qu'à lui et
à ses amis de s'épargner un regret, qui a le tort d'être bien tardif et dont le vote du 25 août pourrait faire paraître la sincérité douteuse aux esprils soupçonneux. Quoi qu'il en soit, on ne m'aura pas réduit au silence, ea me condamnant à l'exil.
€ Je viens , a dit d'abord M. Thiers, vous a exposer les principes sur lesquels repose la € société, non pas la société de tel ou tel pays, € mais la société de tous les pays et de tous les c temps. »
M. Thiers, on le voit, commence par se donner beaucoup de complices. Mais croit- il, d'aventure, que dans tous les temps, dans tous les pays , la propriété, la liberté, la concurrence ont été entendues, définies et pratiquées de la même manière? S'il ne croit pas cela, que signifie son pompeux début? S'il croit cela. Terreur, de la part d'un homme d'Etat, est à peine vraisemblable»
Est-ce que la propriété , par exemple , part chez nous du même ordre d'idées et se trouve
assise sur les mêmes bases que chez les anciens, que chez les Arabes, que chez les Orientaux?
Est-ce que M. Thiers ignore qu'il a existé et qu'il existe encore des peuples-pasteurs , qui n'admettent pas la possession individuelle du sol ; des peuples qui disent comme Jean-Jacques : « Les fruits sont à tous, la terre n'est à « personne? » Est-ce qu'il n'y a aucune différence entre la propriété qui se borne à la possession héréditaire du sol et celle qui s'étend à l'homme lui-même , réduit à l'état d'esclave ? Aux yeux de Quesnay et des physiocrates, faisant du propriétaire le distributeur des trésors de l'agriculture , le caissier de l'industrie , un fonctionnaire public enfin, la propriété avait-elle le même caractère qu'aux yeux de ceux qui l'ont si longtemps considérée comme entraînant le droit d'user et d'abuser {uti et abuti); et ces derniers n'auraient-ils pas vu une violation mortelle du principe de propriété dans nos lois sur l'expropriation pour cause d'utilité publique ? Lorsque , en 89 , les dîmes furent abolies, M. Thiers sait bien que tous les membres du clergé crièrent au vol ; et ce que Mirabeau
appelait une restitution, Tabbé Siéyës l'appela une spoliation.
La vérité est que la notion de propriété n'a cessé de varier selon les temps et selon les lieux. On en peut dire autant de la notion de liberté, autant de la notion de concurrence.
La société féodale, qui admettait le servage, ne reposait pas probablen>ent sur le principe de liberté, à la façon de notre société moderne.
Le régime des jurandes et des maîtrises ne reposait pas sur le principe de concurrence, comme le régime qui, depuis 1789, s'est développé sous le nom de liberté d'industrie.
Il est donc fort douteux que M. Thiers se soit bien compris lui-même, lorsqu'il a annoncé qu'il venait défendre c la société de tous les temps et de tous les pays. >
Maintenant , je me demande , comme M. Thiers, quel est, ou plutôt, quel doit être le principe de la propriété ? Et , comme M. Thiers, je réponds : C'est le travail.
Mais de là dérivent deux conséquences, qu'il faut absolument que M. Thiers accepte :
La première, c'est que toute propriété qui
ne vient pas du travail est sans fondement, c'està-dire illégitime ;
La seconde, c'est que tout travail qui ne conduit pas à la propriété est sans dédommagement , c'est-à-dire oppressif.
Jugerons-nous, d'après ces règles, la société actuelle?
Ce qu'elle nous offre, tout d'abord, c'est l'affligeant spectacle d'une foule immense d'hommes dont chacun peut dire : « J'ai travaillé à c( nourrir mes semblables , et je ne suis pas « sûr d'avoir toujours du pain. J'ai travaillé à « la confection de ces étoffes précieuses, et « voyez mes haillons. J'ai travaillé à la conc( struction de ce palais, et je suis en peine de ce mon gite ! »
Encore, si c'était là un fait particulier, accidentel, résultant de causes purement personnelles! Mais non : le fait est général, il est permanent; il tient aux vices intrinsèques de la constitution sociale actuelle.
En vertu de cette constitution sociale, la somme des instruments de travail, terres, subsistances, matières premières de toute sorte ,
se trouve concentrée aux mains d'une portion déterminée de la société. Or, comme pour travailler il faut des instruments de travail, ceux qui ne les possèdent pas sont naturellement soumis à ceux qui les possèdent. De là nécessité pour les premiers de subir les conditions que les seconds stipulent, et de consentir à ce que le bénéfice obtenu, au lieu de devenir la propriété du travailleur, ne serve qu'à payer le loyer des instruments de travail.
Ainsi, quand M. Thiers déclare, en droit, que « le principe de la propriété c'est le tra- € vail, » la société actuelle lui répond, en fait : « La source de la propriété des uns, c'est le € travail des autres. »
Le droit et le fait se trouvant de la sorte en contradiction flagrante, il faut que M. Thiers renonce ou à proclamer le droit, ou à défendre le fait : nous attendrons qu'il se décide!
Continuons :
«c L'homme, sans le travail, est le plus mi- «sérable des êtres. Dieu l'a grandement doué, « mais avant d'avoir exercé ses facultés, il est
fit le: plus misérablô des êtres. U n'est quelque a chose que par le travail. La société est »
< comme lui, misérai)Ie sans le travail. Ëb « bieni la natui^e, la société lui ont dit : Trace vaille, travaille ! et tu seras assuré de coaserc ver le fruit de ton travaU... Mais quand eUe^ « lui a dit cela, ell« lui ai donné un stipulant « puissant. Il faut que ce stimulant soit iaimi, « et elle lui dit : Travaille^ travaille! le produit a de ton travail sera pour toi et pour tes enc fants. Et alors son ardeur est infatigable. U c travaille jusqu'au dernier }our de sa vie ; il a « toujours un but à son ardeur, n
J'en demande pardon à M. Tbiers» la Société actuelle ne dit rien, elle ne peut rien dire de semblable à la plupart de ceux qui la composent; et si elle osait tenir ce langage dérisoire aux prolétaires^ voici ce que les prolétaires répondraient :
a Vous nous criez : Travaille! Mais nous n'avons ni un champ, pour labourer; ni du bois, pour construire ; ni du fer, pour forger ; ni de
la laine, de la soie, du coton, pour en faire des étoffes. C'est peu : ne nous est-il pas interdit de cueillir ces fruits, de boire à cette fontaine, d'aller à la chasse de ces animaux, de nous ménager un abri sous ce feuillage? Tout nous manque pour vivre comme pour travailler, parce qu'en naissant nous avons trouvé tout envahi autour de nous ; parce que des lois, faites sans nous et avant nous, ont remis cruellement au hasard le soin de notre destinée ; parce qu'en vertu de ces lois, les moyens de travail dont la terre semblait avoir réservé l'usage à tous ses enfants, sont devenus la possession exclusive de quelques-uns. A ceux-ci de disposer de nous, car nous ne pouvons disposer de nous-mêmes.
— Travaille ! — Nous sommes prêts, mais en ceci pensez^vous que nous dépendions de notre seule volonté? — Travaille, et tu seras assuré de conserver le fruit de ton travail. — Hélas ! comment pourriez-vous nous garantir le fruit de notre labeur, quand vous ne pouvez ou n'osez pas nous garantir l'emploi de nos bras? — Travaille ! Le produit de ton travail sera pour toi et pour tes enfants. —Vous nous trompez.
VOUS nous trompez! Non, le produit de no travail ne sera ni pour nous, ni pour nos c fants. Car notre dénùment nous met au servi d' autrui, et ce qu'on nous offre, en échange notre activité féconde, ce n'est pas le prodi créé, c'est seulement un salaire qui nous pi mettra de vivre en le créant, salaire dont concurrence maintient le chiffre au niveau d phis strictes nécessités de la vie, et qui ne lais presque jamais de la marge pour des épargne que dévorerait, d'ailleurs, le premier jour < chômage ou de maladie. Ce n'est donc pas perspective du bien-être futur de nos enfar qui nous stimule, nous : En fait de stimulai nous ne connaissons que la faim, d
, Qu'après cela, M. Thiers appelle la proprié un droit, et qu'il le déclare essentiel à la s ciélé, inhérent à la nature humaine, je n'aui garde d'y contredire. Il est certain que l'homn ne peut vivre qu'en s'appropriant les obje extérieurs. Mais c'est précisément parce que propriété est un droit, qu'il ne faut pas la r ^>aisser jusqu'à en faire un privilège. C'est pr
cisément parce que le droit de propriété est inhérent à la nature humaine, que tous ceux qui appartiennent à la nature humaine sont appelés à jouir des avantages du droit de propriété. Il ne s'agit pas de le nier, au détriment de quelques-uns ; il s'agit de le confirmer, au profit de tous. La question se réduit donc à savoir si la société actuelle, qui nous montre tant de milliers d'hommes gagnant 30 ou 40 sous par jour, moyennant 12, 13 et quelquefois 14 heures de travail, donne à chacun la propriété pour but et pour stimulant. La question est de savoir si la société actuelle, qui n'ose même pas s'engager à fournir des moyens de travail à tant de malheureux qu'attendent des chômages meurtriers, respecte hien véritablement dans chacun les droits essentiels à la nature humaine. Car enfin, si la qualification donnée par M. Thiers au droit de propriété est exacte, — et c'est notre avis, — il est clair que tout homme sans propriété se trouve en dehors de sa condition d'homme, puisqu'il manque de ce qui est essentiel à sa nature.
Oui, le droit de propriété est un droit natu-
rel; oui» il importe de le consacrer. Ma^^ éause de cela même, il faut appeler tous. :^ hommes à en jouir. Et le moyen, c^estd^étai,^^/ des institutions sociales qui tendent à géné^»^' sèr de plus en plus Tusage des instruments de tra?ail; le moyen, c'est de substituer au régime actuel, fondé sur l'individualisme^ un régime fondé sur l'association. Plus de salariés : des as» sociés! C'est ce que nous expliquerons tout à l'heure, notre intention étant de suivre M. Thiers pas à pas dans la route qu'il a luimême tracée à la discussion.
Le second principe sur lequel , d'après M. Thiers, la société d'aujourd'hui repose, c'est la liberté sociale, celle qui c consiste, dit- € il, à disposer de ses facultés comme on l'en- € tend, à choisir sa profession. »
Ou je me trompe fort, ou cette assertion aura été pour les hommes du peuple un grand sujet d*étonnement. Quoi ! Ils sont libres d'entrer dans la carrière de la magistrature , de s'appliquer aux lettres , d'aspirer aux grasses ^onctions de la finance, ces pauvres enfants
lui, forcés d'ajouter au salaire paternel le fruit l'un travail horriblement précoce , sont en- ^oyés, dès l'âge de sept ans, dans une manu- Facture» où la flamme de leur intelligence s'éteint, où la santé de leur âme se perd, où toutes Imrs^ facultés s'épuisent à servir une roue ]ui tourne ! Quoi ! Us sont libres de suivre le g^t qui les entraine vers l'agriculture, qui les attire vers le commerce , ces adolescents , fils 3u pauvre , que réclame le devoir militaire , lont les fils du riche se dispensent à prix d'or ! Quoi ! Elles sont libres de devenir d'honnêtes mères de famille , ces pécheresses , que le tragique ouvrage de Parent-Duchâtelet nous montre irrésistiblement poussées dans les impasses Je la prostitution par l'excès de la misère ! Ah f Monsieur , ne voyez-vous pas que le régime iont vous vous portez le défenseur , donnant tout au hasard d'une naissance heureuse, c'est ce hasard et non la loi naturelle des vocations qui décide presque toujours du choix des carrik'es ? Ne voyez-vous pas que le déclassement, que la dépravation de presque toutes les aptitudes est justement le vice fondamental et ca-
ractérislique du système social dont vous vous faites le panégyriste? On cile et Ton compte ceux qui, par un surcroît d'énergie aidé de circonstances particulières , sont parvenus à dompter les obstacles dont le berceau du pauvre est entouré. Le pauvre libre ! Ah ! nous ne laissons pas même à sa liberté la borne de nos rues et la pierre de nos chemins, car nous punissons comme mendiant celui qui tend la main, faute d'emploi , et comme vagabond celui qui s'endort sur les marches de nos palais , faute d'asile. Non , le pauvre n'a pas cette liberté sociale dont vous parlez , parce que la tyrannie cachée dans vos institutions l'attend au seuil même de la vie ; c'est à peine si, à son tour , le riche est appelé à en jouir, de cette liberté, asservi qu'il est aux préjugés sociaux, nés de la vanité des distinctions. Louis XVI, qui eût été un digne et heureux serrurier, a dû au hasard de sa naissance de laisser sa couronne sur un échafaud ; et tel homme qui mourra sur u grabat, après avoir vécu dans une mansarde avait en lui les germes de l'intelligence qu'exig le gouvernement des empires. En veut-on L
preuve ? Elle est fournie par toutes les révolutions, qui, agitant la société de manière à en déchirer la surface , ont si souvent tiré de ses profondeurs de quoi étonner les hommes !
Âpres avoir prétendu que chacun aujourd'hui était socialement libre, M. Thiers se hâte d'en conclure qu'il dépend de chacun d'être heureux ou malheureux, riche ou pauvre; que ceux-là réussissent , en qui le talent se trouve réuni à la vertu ; et que, s'il arrive à quelquesuns de retomber du haut de la fortune dans la misère, c'est qu'ils ont manqué d'une dernière qualité, la prudence.
Il est étrange que lorsqu'on assure avoir observé les faits, on tienne un pareil langage.
Je demanderai à M. Thiers :
S'il suffit à un homme de lettres, pauvre et sans nom, d'avoir de la vertu et du talent pour publier ses livres ;
S'il suffit à un penseur, indigent et obscur, d'avoir de la vertu et du talent pour tirer parti d'une découverte;
S'il suffit à un industriel laborieux d'avoir
de la prudenice pour se sauver dea effets ineortriers, inévitables, de l'anarchie industrielle : faillites lointaines, banqueroutes imprévues, ruineu^s ^éditions de la misère , crises pérîor diques du commerce.
Je lui demanderai encore :
S'il n'est pas vrai que, dan3 cette société qu'il glorifie, les grandes fortunes peuvent s'accroître sans que les possesseurs s'en mêlent, et uniquement parce que leur argent gagne de l'argent pour eux ;
S'il n'est pas vrai que, dans cette sociélé où Ton prête seulement aux riches, ceux qui ont le moins besoin d'avoir du crédit sont ceux qui ont le moins de peine à en trouver;
S'il n'est pas vrai que , dans cette société léonine, on a d'autant plus de facilité à s'^enrichir qu'on est plus riche, et d'autant plus de difficulté à sortir de la misère qu'on est plus misérable ;
S'il n'est pas vrai que , dans cette société ,
fondée sur le principe de la loterie, on trouve
ies millionnaires au maillot, des hommes qui
vivent dans l'opulence, non pas grâce à leur talent ou à leur vertu, parce que le billet ga-* gnant était au fond de leur berceau , et que , suivant le mot de Beaumarchais , ils se sont dooné la peine de naître ;
S'il n'est pas vrai, enfin, qu'il existe aujour* d'bui mille moyens de s'enrichir, que les insti*^ tutions protègent ou rendent possible, quoi* qu'ils n'aient rien de commun ni avec le talent ni avec la vertu, savoir : l'exploitation sous loulas sortes de formes ^ de T intelligence pai* le capital ; la concurrence déloyale au moyen de l'abaissement systématique des prix de vente ou de la falsification des produits; les jeux de bourse, l'agiotage, l'usure.
Le fait est que personne aujourd'hui ne dépend, comme cela devrait être, de sa bonne conduite, de sa sagesse, de 3a prévoyance. Que de prudentes combinaisons déjouées , que d'ef-forts courageux perdus dans cette anarchie dévorante, au-dessus de laquelle plane, invisible, mais toujours en action, l'humiliante dictature du hasard !
Le troisième principe, continue M. Thiers, c'est « la concurrence , c'est-à-dire Témulac tion.x>
L'émulation ! Ah ! prenons-y garde ! Il y a divers genres d'émulation; et à se servir d'expressions mal définies, le péril est extrême. Nous montrerons tout à l'heure où serait l'jmulation véritable; en attendant, cherchons ce que signifie le mot concurrence. Son étymologie même l'indique : cum currere^ courir avec. Ainsi, dans la course des hommes vers la fortune, la concurrence, c'est l'ardeur que chacun met à dépasser autrui et à s'emparer du prix de la course. Mais supposez la carrière trop étroite; supposez les concurrents trop nombreux : les voilà qui se précipitent les uns sur les autres, qui se heurtent, qui se renversent; de sorte que les victorieux n'atteignent le but qu'en marchant sur le corps de leurs rivaux gisants et meurtris. Qu'importe que l'ardeur soit puissante, si elle est subversive? Qu'importe que l'aiguillon soit énergique, s'il est homicide? En fait de stimulants, connaissez-
VOUS rien de comparable à la haine, à l'envie, au sentiment de la vengeance? Et la cupidité, dont la concurrence se nourrit après l'avoir enfantée, ne se compose-t-elle point de tout cela? Oh ! les sages législateurs qui, ayant la société à mettre en mouvement, vont choisir leurs mobiles dans la partie la plus souillée du cœur humain, dans ce qui en agite et en fait monter à la surface tout le limon ! N'oubliez donc pas, de grâce, que la concurrence est un combat; que, dans la concurrence , chaque succès correspond à un désastre, et qu'à travers chaque cri de joie on distingue ou Ton devine un gémissement.
Deux hommes se battent en duel : il y a
en eux émulation pour s'entre-égorger !
C'est l'émulation de la concurrence.
J'admire la sérénité de M, Thiers , quand il s'écrie : c Travaille , travaille à tes risques et < périls; tâche de faire mieux que ton voisin; « observe de quelle manière il s'y prend,.. Si c tu fais mieux, eh bien! l'acheteur ira à toi.»
Le conseil serait excellent, sans nul doute, si, pour faire mieux que son voisin, il suffisait.
après avoir observé de quelle manière il s'y prend, d'être plus laborieux ou plus habile.
Mais non : pour faire mieux que son voisin, le grand procédé c'est d'avoir plus de capitaux qu'il n'en emploie. Voilà ce qui a échappé à M, Thiers, et cependant là est le vrai point de la question. Car c'est avec des capitaux qu'on réalise, sur les frais de production, des écono» mies décisives, qu'on surmonte les crises, qu'on en profite, qu'on domine, et, souvent, qu'on règle les péripéties du marché, qu'on se procure l'usage exclusif de ces triomphantes machines , massues de fer, au moyen desquelles on écrase à coup sûr tous ses rivaux. La concurrence n'est donc pas seulement un combat, c'est un combat dans lequel les armes sont deux fois inégales, puisque la société ici ajoute aux inégalités de talent les inégalités de position : ce qui va, soit dit en passant, contre le but même de l'établissement social, la société étant instituée pour empêcher l'oppression qui, dans Tétat sauvage, résulterait du jeu des iné<galités naturelles.
M. Thiers se borne à citer, comme preuve
des bienfaits dus à la concurrence, les perfec^ tionnements introduits dans Fart de filer le coton t Un panégyriste ne saurait être plus modeste et plus réservé. Nous, adversaires déclarés du Interne de concurrence, nous n'aurons pas de peine à reconnaître qu'on lui doit de bien auti^s progrès et d'une toute autre importance. Mais à combien d'hommes ces progrès profitent-ils, et à quel prix faut-il qu'on les achète?
Examinons un peu cette question : elle en vaut la peine, et il est dommage que M. Thiers n'y ait pas songé.
La science découvre sans cesse de» moyens nouveaux de remplacer les services de l'homme par ceux de la nature.
La division du travail centuple les forces de la production.
Les barrières commerciales qui séparent les peuples tendent à disparaître.
La production concentre de plus en plus ses ressources et son action.
Les relations vont s'étendant chaque jour davantage par le développement du crédit.
Ëh bien ! de toutes ces choses, dont chacune
porte le caractère du progfès, et qui, dans un régime moins déplorable que le nôtre , constitueraient un progrès profitable à tous, il n'en est pas une seule qui ne soit de nature à aggraver, au moins pendant un temps déterminé, la position d'un grand nombre de travailleurs.
Chaque machine nouvelle est pour qui l'emploie une source de bénéfices, mais elle chasse de l'atelier une foule de journaliers, dont elle supprime ainsi la propriété, c'est-à-dire, le travail. Les malheureux qui se trouvent atteints courent frapper à la porte des ateliers où travaillent leurs frères; ils offrent leurs services au rabais ; ils font baisser le salaire par l'empressement de la demande ; et, jusqu'à ce que l'équilibre soit rétabli entièrement, jusqu'à ce que l'influence de l'invention nouvelle soit devenue tout à fait bienfaisante en se généralisant, c'est sur la tête des faibles que pèse tout le poids de l'innovation qui a fait la fortune d'un seul ou de quelques-uns.
La division du travail serait, dans une société bien réglée, d'un incontestable avantage. Sous le présent régime, que fait-elle du travailleur?
Elle tend à le pousser au dernier degré de Tabrutissement en occupant sa vie tout entière à façonner la tête d'une épingle ou à tourner une manivelle.
Pas de barrière commerciale qui, en tombant) n'ouvre passage aux produits étrangers et ne détermine à Tintérieur une crise momentanée. Qui en souffre? Presque toujours, c'est l'ouvrier, N'a-t-on pas vu des spéculateurs fonder sur ces moments de gêne des calculs tristement réalisés? La perte qu ils éprouvaient sur le bénéfice, ils la rejetaient sur le salaire, entretenant, du reste, l'activité de la production et emmagasinant les produits. La crise passée, ces produits avaient un écoulement facile, et le spéculateur se trouvait plus riche de ce qu'il aurait dû perdre et de ce qu'avaient perdu de malheureux journaliers. C'est là de l'histoire : en fait-on de plus poignante?
La production, en se concentrant, permet une économie notable dans les frais de maind'œuvre ; mais, d'un autre côté, elle est obligée d'étendre son marché outre mesure, de compter sur des consommateurs qui vivent au loin,
qu^etlei ifll^ôhhait pas, dont elle n'a àuèuh môjm de stippùter le nombre, et dont lès besoins VàriàMés échappent nécessâirejfnèùt à âon appréciation. Or, dans cette grande guerre que se liirëiit tôtil^ lès intérêts, sollicités qu'ils sont pSr la concurrfetice, ijûi né sent que, sur un marôhé plus vaste, lés péripéties ihdustriellêd doivient être plus noriibi-eUses et plus formidables? Comptée Maintenant les victiches que nos immeni^es atelièi's, quand ili^ s' écroulent; écrasent SOuâ leurs débris !
L'extension du crédit est en soi une excellente chose. Et pourtant, dans notre système d'isolement et d'individualisme, quels désastres n'enfantè-t-il pas? Un journalier assez heureuif pour avoir trouvé l'occasion de gagner, à là sueur dé son front, son pain et celui de sa famille, se voit brusquement refoulé dans l'extrême misère. A qui s'en prendra-t-il ? Au chef d'industrie? Mais ce n'est pas des fautes de ce dernier que vient la chute de Tatëlier où l'ouvrier était nourri. Un atelier se ferme en France parce que telle grande maison a fait faillite en' Vngleterre; une grande maison a fait faillite en
Angleterre parce que tel engagement frauduleux a été contracté en Amérique ! Dans un système , sagement organisé, d'association, Finfluence de pareils désastres serait bornée ; on la sentirait à peine, parce qu'elle se répartirait sur toutes les têtes, et nous n'assisterions pas à ce scandaleux phénomène de plusieurs milliers d'ouvriers laborieux et honnêtes dépendant de la mauvaise foi ou de la folie de quelques lointains millionnaires.
Si tel est le vice du mécanisme social, aujourd'hui, que nul progrès ne se puisse accomplir sans apporter au peuple une inquiétude ou une douleur, qu'on juge du reste !
Certaines gens — et M. Thiers paraît être du nombre — croient d'une haute prudence de garder le secret sur les misères publiques, et de le garder principalement envers ceux qui en souffrent. Ils s'imaginent que les hommes qui meurent de faim ne s'en apercevraient jamais si l'on ne prenait soin de les en avertir. De pareils calculs sont très-profonds sans doute, mais nous avouons, en toute humilité, n'en pas comprendre la profondeur. Nous pensons, nous,
que, lorsqu'il arrive au peuple de se laisse) pousser à la révolte par le désespoir, c'est parce que sa situation est devenue intolérable, et paî du tout parce qu'on lui a donné la chose à lin dans des livres; nous pensons que tous les livres du monde ne persuaderaient pas i M. Thiers qu'il est malade lorsqu'^il se seni très-bien portant. Il existe bien, à la vérité des malades imaginaires; mais, s'ils étaien plus nombreux, Molière , en les mettant sur 1.' scène, aurait obtenu moins de succès. Le dan< ger n'est pas à étudier les maux de la société à les décrire; il est, au contraire, à se les dissimuler à soi-même et à les dissimuler au3 autres. Car alors ceux qui sont chargés di soin des empires se prennent au piège d'um fausse sécurité. Délivrés d'un souci salutaire, ils s'abstiennent de prévoir, de chercher e d'agir; comme ces imprudents dont l'histoin a éternisé la folie, ils se couronnent de fleurs ils s'écrient : «A demain les affaires sérieuses» et, après s'être assoupis dans l'illusion, ils s< réveillent dans la tempête. Sonder les plaiei sociales d'une main courageuse, proclamer h
vérité loyalement, forcer de la sorte les gouvernants à une sollicitude active, voilà le vrai moyen de prévenir les révolutions, de conjurer les catastrophes; voilà, suivant nous, la grande prudence.
Nous n'éprouverons, par conséquent , aucun scrupule à combattre les chiffres dont M. Thiers berce complaisamment son optimisme. L'essentiel serait d'écrire l'hisioire de la misère : M. Thiers n'en a fait que le roman.
M. Thiers triomphe de ce qu'à Rouen, à Lille, le salaire des tisserands, qui était, d'après lui, de 30 sols, est aujourd'hui de 40. Eh bien! qu'on ouvre l'histoire de l'industrie cotonnière en Alsace par M. Boërts, on y verra quelles causes, toujours subsistantes, ont fait descendre, en général, le salaire des tisserands à soixante centimes^ pour un travail dévorant de quatorze ou même de seize heures par jour. Nous avons eu occasion d'étudier par nous-mêmes à Troves le sort de la classe ouvrière, et voici le chiffre que nous a fournis une enquête personnelle. Les tisserands, à Troyes, lors de notre passage dans cette ville, étaient au nombre de
5 à 600. Ils gagnaient journellement de 75 c* à 1 fr. 50. Quelques-uns seulement avaient jusqu'à 2 fr. , mais grâce à un travail de quatorze heures par jour environ. Que, dans certaines professions , la métallurgie, par exemple, les salaires se soient élevés, nous n'en disconviendrons pas ; mais ce qu'il ne faudrait pas oublier, c'est que, dans d'autres professions, la baisse a été considérable. Il est certain que, par un enchaînement logique de causes et d'effets qui seront expliqués plus bas, la concurrence tend à faire décroître les salaires. Aussi résulte-t-il des Recherches de Marschall que, de 1814 jusqu'en 1833, le prix de la main-d'œuvre, dans les manufactures de coton, se trouvait avoir baissé fatalement des onze-douzièmes. Au surplus, les exemples cités par M. Thiers n'étant empruntés qu'à trois ou quatre industries, rien de moins concluant qu'une démonstration semblable. Pour notre compte, quand nous avons voulu formuler en chiffres la condition de la classe ouvrière, nous ne nous sommes pas crus en droit de nous contenter de si peu ; nous avon^ feit porter l'enquête sur toutes
OU presque toutes les professions. Les résultats en sont consignés dans le livre de VOrganisation du travail 9 auquel nous renvoyons les lecteurs curieux de connaître jusqu'à quel point la statistique condamne les doctrines de M. Tliiers.
Rapprocherons - nous , maintenant » des prix de la main-d'œuvre ceux des objets de consommation? Ici, nous pouvons nous épargner les frais de controverse ; car M. Tbiers lui-même avoue que, si les vêtements de l'ouvrier lui coûtent aujourd'hui moins cher, en revanche il lui en coûte plus et pour ^e loger et pour se nourrir, les logements qui représentaient 9Q fr. représentant aujourd'hui 120 fr., et h prix delà viande ayant a^g[nenté.
Nous reprendrons tput à l'heure cet article, si important, la nourriture du peuple; mais, dès à présent, nous pouvons çpnstater et nous constatons, d'après l^s propres d^çlfirations de M. Thiers, que de ces trois grandçs n^pçs-* sites de la vie : la nquriîiturôf legît^ et le vêtifih ment, les deux prçmièrc»^ qui senties plflf essentielles, sont devenue) plui^ lourdes pour Touvrier,
Il ne s'agit pas uniquement, d'ailleurs, de savoir ce que l'ouvrier gagne et dépense lorsqu'il travaille, il faut aussi se demander ce qu'il devient lorsqu'il ne lui est pias donné de pouvoir travailler. Cet aspect de la question, si poignant, si terrible, pourquoi M. Thiers s'estil abstenu de l'envisager? Pourquoi ne nous a-t-il pas présenté, dans chaque état, le chiffre des mortes-saisons? Pourquoi ne s'est-il pas enquis de tout ce que renferment d'angoisses et de tortures, pour un pauvre journalier chargé de famille, plusieurs mois de chômage ou, seulement, plusieurs mois de maladie?
Quant à la condition des femmes, M. Thiers n'a garde d'en parler ; il ne nous dit pas qu'abandonnées à elles-mêmes, les filles du peuple, au milieu du tourbillon des grandes villes, ont une difficulté inouïe à gagner leur existence; que le travail des couvents les écrase sous le poids d'une rivalité violente, aveugle, meurtrière ; que beaucoup, parmi elles, ayant besoin d'un amant pour vivre, sont réduites à l'alternative ou d'expier la vertu par la faim, ou de '^endre l'amour ; que, chez elles, les progrès
du luxe en fait de toilette ne sont, hélas ! bien souvent, que la dénonciation des extrémités et des artifices de l'indigence.
Il est à remarquer qu'ayant à défendre la concurrence, M. Thiers s'est réfugié derrière quelques chiffres pris au hasard, et a craint de s'aventUrer dans le raisonnement. C'est que la statistique, à cause de l'arbitraire et de l'incertitude de presque toutes ses données, a bien plus d'élasticité que la logique. On se compromet bien moins en produisant un chiffre contestable qu'en raisonnant faux.
Faisons ce que M. Thiers n'a pas fait; analysons logiquement les effets de la concurrence. Quiconque possède quelques notions d'économie politique sait que la richesse résulte de l'équilibre entre la production et la consommation. Des produits industriels qui ne servent à rien ou qu'on ne consomme pas représentent un travail inutile; et tout travail inutile est ruineux. Or, il nous sera facile de prouver que la concurrence aboutit, contrairement aux vraies lois de la science économique : a un accroissement DÉMESURÉ DES FORCES DE LA PRODUC-
TIO!f ET 4 U5E DÉCROISSANCE COaftESPONDANTB DES MOYENS DE CONSOMMATION.
Sous l'empire de la concurrence, la production se développant au hasard, sans appréciation certaine des obstacles et au milieu de chances prodigieusement diverses, on pourrait comparer les excitations de la concurrence à celles du jeu. Cest la fougue dans Fimprévu* Aussi, quelle impulsion un semblable système n'a<t-il pas donnée à la cupidité humaine? Et comme la passion du gain s* est emparée des âmes ! N'avons-nous pas vu entasser entreprises sur entreprises? N'avons-nous pas vu spéculer surtout ce qui existait et, plus encore» sur ce qui n'existait pas : sur des propriétés imaginaires, sur des mines fantastiques, sur des idées qui n'étaient que des mots? La fureur des aventures n'a-t-elle pas été poussée jusquelà qu'on a fondé — consultez plutôt M. de Villeneuve {Économie politique chrétienne), — qu'on a fondé je ne sais quelles ignobles industries sur les scènes qui se jouent au cabaret et dans les maisons de débauche ?
Mais, chose effrayante et bien digne d'être
méditée! le même système q|ii tend à él^gir le cercle de la productiop, eq sfiguillooDapt Vs^-* vidité (Jesuns» tend àresperrçr celui delà coa* sommation, en réduisant de jour en jour les ressources des autres.
Sous l'empire delà couciirrence illimitée, \\n journalier empêchera-t-il qu'upe aflluepce toujours plu^ nombreuse de riv^u^ afTamés comme lui, ne rende rp^rede ses bras superQue, etnç Blette son travail à l'encan ? Il faudrait cent ouyriers daq$ cette sphère d'industrie : il en yient deux cents, il en vient six cents, il e^^ vient mille I Quefairç? 3acrifier la ipqitié d^ son pain pour conserver l'siutre moitié. Hir^t-on que, s'il est de$ industries qui ont trop de bras, 4'^Utres en manquent. Ëh qu'impprtç?
Est-il donc si fecile fiu pauvre de transporter d'jjci 1^ s^faniille et ^ misère? Et puis, lui sç-^ r^Uril Ipifiible de ohapger de ipétiiçr cp«\mç. 4f\ cqntrée? La dér^roiss^nçe du. salaire pt dAnq^ UQ fait qui découle dir^^ept de, l'action de la concurrence. Or, Ips cqn^ofl[ii{igri teurs ^e sont pas ej3Hx qui éprouvent un ^é^ir, pe sont ceux qui ont de (|uoi en pyer la réali-
sation. Avec quel revenu tous ces Iravailleurs, dont le nombre s'accroît si vite, achèteraientils les produits, de plus en plus variés, d'une industrie dont le développement est favorisé par les excitations d'une concurrence sans frein, et dont les procédés, perpétuellement renouvelés, appellent un aliment toujours nouveau?
Et puis, si l'ouvrier ne reçoit pour un travail donné qu'un salaire insuffisant, il faudra bien qu'il se résigne à travailler plus longtemps et davantage. Si ce n'est assez de son propre travail , il y ajoutera celui de sa femme , il y ajoutera celui de ses enfants, qui, livrés corps et âme au démon de la production, ne seront plus pour leur père qu'un salaire vivant. Interrogez le rapport lu à la société industrielle de Mulhouse, le 51 mai 1857 ; vous y lirez avec horreur que des enfants de huit ans ont été as^ treints à passer dans les filatures de coton quinze et quelquefois dix-sept heures , sur lesquelles an ne leur accordait quune heure et demie de repoa pour leur repas.
Voilà donc une classe nombreuse, immense»
^'^duite à la nécessité de produire chaque jour
davantage, et de consommer moins chaque jour!
Vainement nous objecterait-on que la concurrence a pour effet naturel d'étendre la consommation par le bon marché : ceci est trèsvrai jusqu'à une certaine limite , celle qui sépare les salariés des non salariés; mais, passé cette limite» tout change. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'un des éléments du bon marché c'est la réduction du salaire : de sorte que l'ouvrier a d'avance perdu d'un côté ce qu'il gagnerait de l'autre.
Notre affirmation reste donc intacte. Or, sans parler de ce qu'un semblable résultat a de poignant, qu'imaginer de plus fatal, de plus ruineux, de plus absurde, de plus manifestement contraire à toutes les notions de la science économique? Quoi ! La prospérité des nations gît dans l'équilibre établi entre la production et la consommation ; et voici un régime sous lequel nous voyons se produire ce phénomène vraiment monstrueux : accroissement des forces DE LA production; décroissance correspondante DES moyens de consommation !
Et quand nous dénonçons le mouvement fé^ brile imprimé à la production, qu'on ne noua oppose pas nos paroles , pour prétendre que l'ouvrage ne manque pas à ceux qui en deman^ dent. Tel est le vice profopd du système» que» même au sein d'un mouvement désordonné de production, le pauvre court après l'emploi , et tombe souvent sur la route, épuisé de faim et de misère. Oui, la production s'accroît plus vite que la consommation ; et, ce qui est d^une portée terrible, la population, à son tour, s'accroît plus vite que la production. A Paris, par exemple, on a calculé que, pour un laps de temps donné, les naissances, dans les quartiers riches, n'étaient que du l/SS*" de la population , tandis qu'elles sont du 1/26® dans les quartiers pauvres. Est-il besoin d'ajouter que l'accroissement de cette population de pauvres rend la concurrence plus fougueuse encore et plus meurtrière!
Mais à côté de l'ouvrier qui lutte contre l'ouvrier, j'aperçois le fabricant qui lutte contre Iq fabricant.
Car , quand un système est funeste à une partie de la société , la Providence veut, par
une admirable loi, que ce système soit funeste à la société tout entière. Les homnoes peuvent bien, à force de folie , changer les effets de la solidarité qui les unit, mais il ne leur est pas donné de la détruire, et lorsqu'ils ne l'acceptent pas dans le bien, ils sont obligés de la subir dans le mal. Voilà pourquoi, en prenant en main la cause du peuple, je me porte hautement le défenseur de la bourgeoisie. Qu'elle encense ceux qui la flattent et la conduisent à sa perte ; qu'elle proscrive, au contraire, et qu'elle poursuive d'une haine aveugle ceux qui lui donnent des conseils sauveurs...., c'est ce qu'ont toujours fait les puissances arrivées au faîte ; c'est ce que font les rois, qui préfèrent toujours leurs courtisans à leurs amis !
Je disais donc que la concurrence met aux prises les fabricants eux-mêmes. Or, cet antagonisme universel devient, à sou plus haut de^ gré, une véritable guerre de sauvages, GomiUQ il n'y a point de place pour toug, là où upe for* tune s'élève, une fortune s'est écroulée ; là ou un homme se montre deboqt, un homme a été tué. — Vous eutre;5 dans le domaine du tra-
vail, c'est bien ; mais votre clientèle? — Je prendrai celle du voisin. — Alors le voisin mourra? — Qu'y puis-je? si ce n'était lui, ce serait moi. — Voilà Thistoire de F industrie aujourd'hui !
Et la bourgeoisie ne s'aperçoit pas que tout ceci conduit la moyenne propriété à être dévorée par la grande ; que tout ceci mène droit à la destruction du petit commerce; que le dernier terme de ce beau système est le vasselage du gros de la bourgeoisie à l'égard d'une oligarchie, très-restreinte, de puissants financiers! On parle des périls que court la propriété ! Ses véritables périls, je les dénonce ici. Car, lorsqu'elle se développe dans un cercle inflexible, qui ne s'élargit jamais, la concurrence arrive à être.... Savez-vous quoi? Une expropriation universelle. Après cela, M. Thiers a la naïveté de reconnaître que, grâce à la concurrence, la condition des entrepreneurs s'est empirëe; qu'il y a eu dépréciation continue dans la valeur des capitaux. Eh ! sans doute. Aussi n'avons-nous eu garde de prétendre que le système social actuel fût favorable à la bourgeoisie.
Nous le répétons pour la centième fois : la bourgeoisie est aussi intéressée, que dis-je? plus intéressée que la classe ouvrière elle-même à ce qu'il soit coupé court à une situation où les uns seront embarrassés de l'emploi de leur argent, comme les autres de l'emploi de leurs bras. Chose effrayante et bizarre! La séparation du capital d'avec la main-d'œuvre aboutit , grâce à la concurrence illimitée, et à la baisse continue de l'intérêt, et à la baisse systématique du salaire.
A cela, quel remède? Aucun, tant qu'on n'aura pas substitué au principe d'individualisme le principe d'association. Essayez de reculer les bornes de cet étroit marché où vous vous dévorez misérablement les uns les autres. Courage! Passez les mers; allez, pour avoir des consommateurs, au nord et au midi, à l'orient et à l'occident; faites la conquête de tous les peuples pour leur imposer un servage industriel qui vous puisse rendre heureux et riches, vous ne parviendrez qu'à vous -sauver pendant deux ou trois siècles ; l'Angleterre a fait tout cela, et je crains bien que Theure n'approche
OÙ répuigement de son système la laissera sans ressources contre la plaie croissante du paupérisme.
Qu'arrive-t-il, en effet? Plus le marché est étendu, moins il est facile d'en régler le cours et d'en prévoir les révolutions. Un bouleversement populaire, une grande guerre, en faut-il davantage pour ouvrir des abîmes? Les produits, jetés d'une main imprévoyante sur des marchés inconnus , y périssent faute de consommateurs. Et, d'un autre côté, comment arrêter la production convaincue de folie? Si elle s'arrête , si les ateliers se ferment, les ouvriers vont être réduits au désespoir, eU en attendant qu'ils meurent de faim, ils iront faire baisser partout, par une demande empressée, le salaire de leurs frères qui travaillent encore : une partie du capital fixe que l'industrie employait sera anéantie, une partie des capitaux circulant, détruite ; il y aura danger de mort pour ceux-ci, anéantissement de capitaux pour ceux-là. Qu'on s'obstine, au contraire, à pousser la production dans une carrière oii la consommation ne peut plus la suivre; que , pour ne pas perdre Is^ va«
leur de tels outils qui ont coûté cher, de telles machines appelées de loin , de tels bâtiments construits à grands frais, on s'engage plus avant dans la même voie d'imprévoyance, on n'aura fait, en reculant la catastrophe, que la rendre plus terrible, et bientôt l'absence de tout bénéfice entraînera l'absence de tout salaire.
Ainsi, ruine pour le fabricant, ruine pour l'ouvrier, ruine pour le consommateur, ruine pour tous.
Mais c'est assez de critique : arrivons aux moyens de réorganisation, nous pourrionsdîre aux moyens de salut.
« Voyons, s'écrie fièrement M. Thiers aux « socialistes, voyons ce que vousiious apportez, « quelles sont vos idées.»
Et là-dessus il énumdre, sans les approfondir le moinsdu monde, les divers systèmes socialistes produits jusqu'à ce jour.
Nous laisserons à ceux dont M. Thiers at*»
taqqe en passafit les idées le soin de )e^ ven-
ger : nous nous bornerons à défendre les nôtres, en commençant par en reproduire l'exposé, tel que nous Tavons présenté au J^uxembourg, Voici notre plan :
€ Aux entrepreneurs, qui, se trouvant aujourd'hui dans des conditions désastreuses, viennent à nous et nous disent : « Que TÉtat prenne nos établissements et se substitue à nous», nous répondrons : « L'État y consent.
Vous serez largement indemnisés. Mais cette indemnité qui vous est due, ne pouvant être prise sur les ressources du présent, lesquelles seraient insuffisantes, sera demandée aux ressources de l'avenir : l'État vous souscrira des obligations, portant intérêt, hypothéquées sur la valeur même des établissements cédés^ et remboursables par annuités ou par amortissement. »
« L'affaire ainsi réglée avec les propriétaires
d'usines, TÉlat dirait aux ouvriers : Vous allez travailler désormais dans ces usines comme des frères associés. Pour la fixation de vos salaires, il y a à choisir entre deux systèmes; mais quel que soit celui qui l'emporte , une fois ce point réglé, vient la question de l'emploi des bénéfices du travail commun.
€ Après le prélèvement du prix des salaires, de rintérêt du capital, des frais d'entretien et de matériel, le bénéfice serait ainsi réparti :
€ Un quart pour l'amortissement du capital appartenant au propriétaire avec lequel l'État aurait traité ;
« Un quart pour l'établissement d'un fonds de secours destiné aux vieillards, aux malades, aux blessés, etc.;
« Un quart à partager entre les travailleurs à titre de bénéfice, comme il sera dit plus tard;
« Un quart enfin pour la formation d'un fonds de réserve dont la destination sera indi-» quée plus bas,
€ Ainsi serait constituée Tassociation dans un atelier.
« Resterait à étendre Tassociation entre tous les ateliers d'une même industrie, afin de les rendre solidaires Tun de l'autre.
« Deux conditions y suffiraient :
€ D'abord on déterminerait le prix de revient; on fixerait, eu égard à la situation du monde industriel, le chiffre du bénéfice licite au-dessus du prix de revient, de manière à arriver à un prix uniforme et à empêcher Mute concurrence entre les ateliers d'une même industrie.
« Ensuite, on établirait dans tous les ateliers de la même industrie un salaire, non pas »^al, mais proportionnel, les conditions de la
-^89 — Vie Ihatériellè h'étant point identiques sur tous les points de la France.
À Là solidarité ainsi établie entre tous les ateliers d'une même industrie, il y aurait enfin à réaliser la souveraine condition de Tordre, celle qui devra rendre à jamais les haines, les guerres, les révolutions impossibles ; il y aurait à fonder la solidarité entre toutes les industries diverses, ëtitre tous les membres de la société.
« Deux conditions pour cela sont ihdispeilsables :
a Faire la somme totale des bénéfices dé chaque industrie, et cette somme totale la partager entre tous les travailleurs.
« Ensuite, des divers fonds dé réserve dont nous parlions tout à l'heure, former un fonds de mùtîielle assistance entre toutes les industriel, de telle sorte que celle qui, une année, se troutélrait en Souffrance, fût secourue par celle
qui aurait prospéré. Un grand capital serait ainsi formé, lequel n'appartiendrait à personne en particulier, mais appartiendrait à tous collectivement.
« La répartition de ce capital de la sociétc entière serait confiée à un conseil d'administration placé au sommet de tous les ateliers Dans ses mains seraient réunies les rênes à toutes les industries, comme dans la main d'ui ingénieur nommé par TÉtat serait remise la di rection de chaque industrie particulière.
a L'État arriverait à la réalisation de ce plai par des mesures successives. Il ne s'agit d violenter personne. L'État donnerait son mo dèle : à côté vivraient les associations privées le système économique actuel. Mais telle est 1 force d'élasticité que nous croyons au nôtre qu'en peu de temps, c'est notre ferme croyance il se serait étendu sur toute la société, attirai! dans son sein les systèmes rivaux par l'irrésis
tible attrait de sa puissance. Ce serait la pierre jetée dans Teau et traçant des cercles qui naissent Tun de l'autre, en s'agrandissant toujours. >
Avant de répondre aux objections, je ferai remarquer que si ce système n'a pas été régulièrement essayé, c'est parce qu'on n'en a pas mis les moyens à ma disposition. Car il est bon qu'on sache que la Commission de gouvernement pour les travailleurs avait été instituée seulement comme commission d'étude. Je suis entré AU Luxembourg et j'en suis sorti sans AVOIR REÇU UN CENTIME. Voilà pourquoi mon système est encore à l'état de théorie, et voilà ce qui donne beau jeu à tant de gens qui s'autorisent de ce qu'on m'a jeté dans l'impuissance de le pratiquer, pour le déclarer impraticable ! Eh bien ! je ne crains pas d'affirmer qu'avec la moitié de ce qui a été si imprudemment et si ruineusement dépensé dans les ateliers natio-
naux (lesquels ont été organisés sans moi et contre moi), il m'eût été facile de fermer h bouche à tous ceux qui disent de tout ce qu'ils n'ont pas étudié et ne connaissent pas : c'est impossible !
Examinons maintenant les objections de M. Thiers. Je cite textuellement :
a L'association ! s'écriè-t-il, je ûu\é (Sché que Fauteur ou le restaurateur de cette idéetaë soit pas dans cette enceinte:
c M. BRivEs. Ce n'est passa faute , à lui! (Agitation).
< M. TmERs. Il a peut-être des amis qui le suppléeront, en tout cas.
€ Eh bien, messieurs, cette opinion, elle èsl au moins chimérique, un peu moins désertée qtiè celle qu'on appelle communisme : est-elle plus sérieuse au fond? Quoi ! de tout temps on avait regardé comme vulgaire cette vérité que dans la gestion des intérêts privés le meilleur de^ surveillants était l'œil du maître! On avait toujours cru que dans l'industrie privée ce qu'il fallait, c'était l'ardeur, l'intelligence, l'àpplica-
tion soutenue des intérêts privés ; et on nous propose dans Pindustrie» quoi? l'intérêt collectif, c'est-à-dire l'anarchie dans l'industrie. Vous figurez-vous toutes les filatures, toutes l0§ forges, toutes les usines de France, gouvernées par une association d'ouvriers, çt à l'intérêt privé, qui seul aujourd'hui, même avec des efforts inouïs, avec des prodiges de capacité et ^'application, arrive» non pas à faire de grandes fortunes... souvent même il accumule les revers et les ruines ; eh bien ! vous figurezvous une collection faisant ce que l'intérêt privé, la capacité n'ont pu faire ! Vous avez tout confondu, tout déplacé. Dans l'industrie, le véritable principe, le véritable moteur, c'est Tintérêt privé, la capacité individuelle, tandis que dans l'État, c'est l'intérêt collectif, l'intérêt national ; et vous, vous ave^ tout confondu; vous, avez faijt l'associatiçn dans )e gouvçrqement, vousavezmi^ l'anarchie dansl'indu^trie. >
M. Thiers parle de l'œil du maître : à merr vçille. Mai3 pourquoi l'œil du maître e$t-il si nécessaire? Parce que, seul, le maître e&t in-
téressé à ce que la besogne soit faite activement et bien faite. Or, ce dont M. Thiers ne parait pas s'être douté, c'est que, dans une association, l'œil du maître est constamment ouvert, par la raison bien simple que, dans une association où chacun est personnellement intéressé aux résultats à obtenir, l'œil du maître, c'est l'œil de tout le monde.
M. Thiers nous reproche de vouloir substituer à l'ardeur des intérêts privés l'intérêt collectif, c'est-à-dire l'anarchie dans l'industrie. Ce c'est-à-dire est admirable ; il rappelle le divin quoi quon die des Femmes savantes de Molière.
Eh ! quel rapport y a-t-il donc, je vous prie, entre ces mots « l'intérêt collectif» , qui expriment une idée de rapprochement, d'union, de discipline, et ces mots « anarchie dans l'indus trie », qui impliquent l'idée de division et d désordre? Au moins, qu'on respecte la logiqi du langage. Proclamer la puissance de Tinlér personnel, c'est faire sonner bien haut une ^ rite que personne ne conteste. La question seulement de savoir si les excitations de l'ii rét personnel ne sont pas plus morales et m
plus fécoDdes lorsqu'elles se lient au culte de l'intérêt général que lorsqu'elles s'en écartent. Où M. Thiers a-t-il pris que le stimulant de l'intérêt personnel serait supprimé, parce qu'à la place de tous ces salariés qui, travaillant pour le compte d' autrui, ne sont nullement intéressés au résultat de leur travail, on aurait des associés qui, travaillant pour leur propre compte, seraient évidemment intéressés à bien faire? Le principe d'association ne demande pas qu'on tisse le fil, qu'on forge le fer pour la patrie; il demande qu'on tisse le fil, qu'on forge le fer pour soi en même temps que pour les autres. Bien loin d'accepter comme valable l'objection tirée, contre nous, de la légitimité ou de l'énergie de l'intérêt personnel, c'est nous qui nous en emparons contre le régime du salariat. Carenfin, qu'on nous dise où sont, pour le salarié, les excitations de l'intérêt personnel ! Qu'on nous dise ce qui, en dehors des sollicitations tyranniques de la faim, peut l'encourager au travail, l'attacher à la production, lui rendre ses fatigues attrayantes, ou même lui «n alléger le fardeau? Hélas J composer, à force
de privations, un petit pécule qui luj permette de traverser, sans en mourir, les jours de chômage, ou d'épargner à son vieux père Thumili^nte agonie de l'hôpital, n'est-ce point là pour lui le dernier terme de la prévoyance, le dernier effort possible de la sagesse? Le régime de l'association a sur celui du salariat ce double avantage : d'une part, qu'il satisfait, dans chacun, les exigences de l'intérêt personnel, et, d'autre part, qu'il lie l'intérêt personnel à l'intérêt général, de manière à sanctifier le premier en centuplant la puissance du second. Vous invoquez les lois de la nature humaine, au nom et au profit de quelques-uns ; nous les invoquons au nom et au profit de tous. Entre vous et nous voilà la différence.
Poursuivons.
c< Et d'ailleurs, si jamais nous discutons profondément... Je suis obligé d'aller vite, je vous ai déjà retenu bien longtemps et je voudrais arriver enfin au sujet qui nous occupe, car je ne veux pas abuser d'une trop grande partie de votre temps, je ne veux toucher que Iç
sommet des choses; si je le pouvais, je vous citerais les exemples pris à Paris dans de grands établissements y de cette association merveilleuse qui devait régénérer l'espèce humaine et rendre à la classe ouvrière sa prospérité, sa dignité ; vous y verriez les désordres et la ruine, vous verriez le salaire diminué par le fait, par les extravagances d'un mauvais gouvernement. S'il y a une enquête, j'apporterai les faits d'un certain nombre d'établissements, après trois mois d'association et d'application de ce principe, du principe collectif qui a été substitué au principe vrai de l'intérêt individuel. Vous avez mis l'anarchie, je le répète, dans l'industrie. »
Si M. Tbiers, dans les lignes qu'on vient de lire, entend faire allusion à l'association des ouvriers tailleurs et à celle des ouvriers selliprg, qui ont dû leur existence à la Commission de gouvernement pour les travailleurs^ nous nous écrierons, comme M. Thiers : Qu'on fasse une [ enqpête I Car, à l'autorité de la logique, elle [ ajoutera celle des faits ; car elle dira que l'as-
sociation des ouvriers selliers s'est développ d'une manière merveilleuse et se trouve pleine voie de prospérité; que celle des c vriers tailleurs, quoique placée dès Forigi dans des conditions très-défavorables et en bu à un système calculé de calomnies, a pris i extension rapide, mené à fin des travaux a sidérables, réalisé des bénéfices importants, montré ce que vaut, pour Tordre et l'actif dans le travail, la pratique de la vie fraternel Oui, qu'on fasse une enquête !
« Dans la société, continue M. Thiers, cl cun peut spéculer avec ses capitaux. Dans 1 sociation, où prenez-vous le capital? Dans Trésor public. Je vous dirai tout à l'heure que c'est que le Trésor public. Si c'étai trésor du riche, à la bonne heure; si c'étai toutes les industries, ça finirait par être nul, serait tout le monde prêtant à tout le mo; de quoi spéculer; mais ici c'est une<:das une seule, celle qui s'est agglomérée dans villes, celle qui , malheureusement, sans vouloir, est souvent l'instrument des factic
c'est une seule classe dont on s'occupe ; car l'association ne convient pas à l'agriculture, elles ne convient pas à tous les ouvriers qui viennent isolément travailler dans les maisons; elle ne convient qu'à quelques ouvriers accumulés dans les grandes usines, dans les mines, dans les filatures, dans les grands établissements métallurgiques; c'est de ceux-là seulement que vous vous occupez.
«Eh bien! voyez le caractère de toutes les inventions : tandis que chacun spécule avec son capital, une classe, une seule, qui est peutêtre d'un million d'individus sur trente-six millions, spéculera avec le capital de tout le monde, et, déjà pénétrée d'un principe inférieur, je sais ce qui l'attend : la ruine.
« On y a pourvu. Voici le motif pour lequel 3n a supprimé la concurrence. Quand la concurrence n'existera plus, c'est l'association qui Rera les prix : au lieu de la liberté du prix, de jette liberté qui résulte de la liberté des transactions, et qui nous a valu tous les progrès |ue nous avons faits, vous aurez un monopole m profit d'une seule classe, qui est d'un mil-
lion sur trente-six. Voilà Tassociation c'est un.faux principe. »
On le voit, M. Thiers n'ose pas r( d'iine manière absolue l'intervention c de l'État. Mais que fait-il ? Fort arbitrai il suppose qu'on ne s'est jamais occ d'une seule classe , celle qui est agg dans les villes, et, avec une assurance dinaire, il s'écrie : « L'association ne < pas à l'agriculture. » C'est sur cette affi que s'appuie tout ce qu'il dit du monoj.
suivant lui, nous chercherions à étî profit d'une seule classe.,.
Eh bien ! nous en demandons p; M. Thiers, mais son argumentation re une erreur de fait, et une erreur des pi sières. S'il s'était donné la peine de si travaux de la commission du Luxeml aurait lu, dans le Moniteur, un projet nies agricoles exposé, avec beaucoup d sion et de clarté, par le secrétaire gé:
cette commission, M. Vidal, et il se s mré que, loin de restreindre aux villeî
cation de nos vues, nous considérons l'association agricole comme le complément naturel, indispensable, de l'association industrielle.
tour montrer jusqu'à quel point est fausse cette donnée de M. Thièrs, que ràssôciàtioil hè convient point à Tagriculturé , nôiis n'aurons pas besoin de longs développements.
Lorsque, dans un pays, le diiffre de !a population tend à s'élever au-dessus de celui qui marqué la quantité des subsistances, là société mai^iié à sa ruine. Or, si l'on considère : d'uiie part, que, d'après les calculs d'Eiiler, la population peut doubler, dans l'espace de oûte ans, SOM le cinquantième degré de latitude, et, d'autre part, iqu'il y a une limite fatale à la fertilité du sol arrivé à son plus haut degré de perfection comme culture, on comprendra aisément avec quelle sollicitude de véritables hommes d'état doivent veiller aux progrès de l'agriculture.
Cejaèndant, que Vôyons-iioiis en France? Il est résulté , personne ne l'ignore , des dispositions du Code civil, relatives au partage des successions, que le sol a été peu à peu divisé
à l'infini et abandonné à Tindividualisme ei fait de travail agricole, c'est-à-dire à la petit culture.
Quelles ont été les suites? Constatons le faits, avant de les expliquer.
Un savant statisticien, M. Rubichon, a dressé en 1837, d'après un rapport présenté à l'Aca demie des Sciences, par MM. Daubenton, Laplace, Bailly, Darcet, et d'après des document publiés chaque année par l'almanach du bu reau des Longitudes, un tableau du mouveraen de la consommation des viandes dans les ving villes les plus peuplées de France, dont 1 nom commence par un Â. Eh bien ! la conclu sion des chiffres de ce tableau est que , tou les dix ans, le nombre des consommateurs aug mente de 6 p. O/q, tandis que les objets d consommation en viande diminuent de 8 p. O/q Le même auteur ajoute au tableau précéden celui du déficit des subsistances diverses qu' éprouvé, dans l'intervalle de douze ans, chaqu ■labitant de Paris :
Sur le gibier, la volaille » le beurre et les
œufs 10 p. O/q.
Sur le vin 25
Sur les farines ou le pain. . 35
Sur le fromage sec. ... 40
Sur la bière 40
Sur Teau-de^vie 47.
Nous savotis bien qu'en général les données fournies par la statistique sont sujettes à controverse. Toutefois j nous croyons volontiers aux chiffres que le raisonnement vérifie^ qu'il codfirme. Et <}ue dit le raisonnement? Qu'en fait d'agriculture, division c'est destruction.
La chair des bœufs et des moutons, servant à nourrir l'homme, leur enveloppe, servant à le vêtir, et leur litière contenant le principe •générateur de la végétation, il est bien clair que du succès obtenu dans l'éducation des bestiaux dépend le succès qu'on peut attendre de la culture du règne végétal , ou ^ en d'autres termes^ des grains, des légumes et des fruits. Le meilleur système d'agriculture est donc celui qui permet de former de grands pâturages,
d'entretenir des prairies, d'élever des troupeaux nombreux, d'augmenter, en un mot, ce précieux engrais où git le principe de la reproduction.
C'est assez dire ce que la petite culture a de funeste.
La petite culture combat , par son essence même, le développement du règne animal, le plus important de tous , puisqu'il renferme la vie de la terre.
La petite culture tend à substituer, dans des proportions funestes, les champs aux prairies; la culture du grain, qui épuise le sol, à l'éducation des bestiaux qui le vivifient; la bêche, qui use les forces de l'homme, à la charrue, qui les ménage.
La petite culture est inconciliable avec l'emploi des grands capitaux et l'application des méthodes nouvelles.
La petite culture donne une vache à garder à qui garderait un troupeau.
La petite culture s'oppose à ce que de vastes bâtiments soient construits au centre des fermes ; elle relègue les cultivateurs dans les vil-
lages, et éloigne ainsi le travailleur du théâtre de son travail.
La petite culture nous montre la plupart des héritages divisés en misérables lambeaux de terre, souvent fort distants l'un de l'autre.
La petite culture couvre le sol de haies qui en dévorent inutilement une partie.
La petite culture empêche l'agriculteur de combiner, de varier ses travaux selon l'exposition des lieux et la qualité des terrains.
La petite culture enfin est si bien une source de ruine, que le chiffre des hypothèques en France s'élève à plus de 13 milliards, ce qui veut dire qu'en France ceux à qui la propriété foncière appartient le moins sont justement les propriétaires fonciers.
Les choses sont au point que, pour prévenir la pulvérisation du sol, il ne reste plus guère que les expropriations en masse, au profit des usuriers.
Mais ce que l'usure recompose aujourd'hui, le Code civil le divisera de nouveau demain ; et pendant cet étrange combat du Code civil et de l'usure, l'agriculture dépérit; la quantité des
subsistances s' accroît beaucoup moins que ne fait la population ; une partie du peuple arrive à être en peine de &a nourriture; une autre pa^ tie du peuple passe de la nourriture de la viande à celle du grain, puis de la nourriture du grain à celle des pommes de terre, et la société s'achemine vers le règne de ce fléau, qui résume tous les fléaux : la faim !
Reconstituer féodalement la propriété » qui oserait y songer aujourd'hui? Ramener les terres sous une tenure monarchique ou les faire cultiver en grand par des corporations cléricales, qui pourrait croire cela possible? Il n'est donc qu'un moyen de rétablir en France la grande culture; il n'est qu'un moyen de mettre la science agronomique en harmonie avec la multiplication des propriétaires ; et ce moyen, c'est l'association.
Aussi n'existe-t-il pas un seul système socialiste qui n'ait pour point de départ l'association agricole. Fourier, Victor Considérant, Pierre Leroux, Vidal, Pecqueur, Cabet, Villegardelle, tous les socialistes s'accordent à cet égjard, quelle que soit d'ailleurs la diversité de
leurs formules ou de leurs procédés économiques ! Voilà ce que M. Thiers saurait s'il s'était àoxmé la peine de lire les doctrines qu'il s'est donné la peine de réfuter.
Et, dès-lors, que devient cette fameuse objection tirée de l'injustice et des périls d'un, monopole qu'on créerait au profit d'une seule clc^se, les ouvriers des villes^ et aux dépens du Trésor public? Qu^nt à la crainte, exprimée par M, Thiers, de ne plus voir la concurrence régler les prix, nous lui ferons observer que la eon-* currence déterminant la valeur vénale , non pas d'après la nature des choses, non pas d'après un rapport établi scientifiquement sur la constatation du prix de revient, mais, d'après lep variations perpétuelles du marché, l'inconstapcè de la mode, les calculs égoïstes et les ruses de la spéculation , nous appelons anarchie ee que M. Thiers appelle règle. Nous lui ferons observer en outre que c'est seulement par Tassociation, et par l'association fondée sur la solidarité de toutes les industries, qu'on arrive à déterminer les prix d'une manière sci^ptifiquç, normale, et de façon à couper
le monopole dans sa racine. Car, en économie politique, la concurrence mène au monopole, de même qu'en politique, l'excès de la licence mène à la tyrannie.
J'en viens à la question du droit au travail.
M. Thiers nie résolument le droit au travail. Toutefois, il daigne admettre le droit à l'assistance. Eh bien ! à vrai dire, nous ne pen* sons pas que jamais on se soit permis une contradiction plus étonnante.
Sur quoi peut reposer, en effets le droit à l'assistance? Évidemment, sur ce principe que tout homme, en naissant, a reçu de Dieu le droit de vivre. Or, voilà le principe qui, justement, fonde le droit au travail. Si l'homme a droit à la vie, il faut bien qu'il ait droit au moyen de la conserver. Ce moyen, quel est-il? Le travail. Admettre le droit à l'assistance et nier le droit au travail , c'est reconnaître à l'homme le droit de vivre improductivement, quand on ne lui reconnaît pas celui de vivre productivement ; c'est consacrer son existence
comme charge, quand on refuse de la consacrer comme emploi» ce qui est d*une remarquable absurdité. De deux choses Tune» ou le droit à l'assistance est un mot vide de sens, ou le droit au travail est incontestable. Nous mettons au défi qu'on sorte de ce dilenune.
Rien de plus creux que le raisonnement de M. Thîers au sujet de cette question, si grave pourtant et si solennelle. Toute sa logique ici consiste à prétendre :
Que la bienFaisance n'humilie pas ;
Que le droit au travail, reconnu, conduirait à recommencer l'expérience des ateliers nationaux, oïl le travail, après tout, n'était qu'un secours déguisé :
Que la reconnaissance du droit au travail pourrait fournir un prétexte à des rébellions, et armerait le peuple souverain d'un nouvel article 14;
Que la réalisation du droit au travail exigerait une augmentation d'impôts, et que cette augmentation est impossible.
Reprenons successivement ces quatre points.
La bienfaisance n^humilie pas? C'est vrai, quand elle s'adresse à ceux qui la réclamentat qui ont effectivement besoin de secours. Mais faire Taumône aux gens» lorsque la question est précisément de les mettre en état de s^en passer, voilà ce qui constitue l'huniiliation. Le peuple ne s'y est jamais trompé : il admet parfaitement des hospices pour les vieillards, des hôpitaux pour les malades» Bicêtre pour les fous ; mais ce qu'il n'admet pas, c'est qu'on abaisse au rôle de mendiants des hommes sains de corps et d'esprit, et qui ne demandent qu'à gagner honnêtement leur vie, A qqi se sent capable de se suffire, le secours est une offense. Que, d'aventure, on fasse l'aumône à M. Thiers dans la rue, je m'assure que le rouge lui montera au front.
M. Thiers demande ce que ferait l'État, si le droit au travail était proclamé, et il a grand hâte de répondre : « Ce qu'il a fait dans les « ateliers nationaux. Il leur donnerait du traa vail de manouvrier ». Ah ! l'État ferait cela? "it qui vous l'a dit, monsieur ? Je soutiens, moi.
que rÉtat ne ferait rien de semblable» pour peu que le gouvernement fût sage , pour peu qu'il eût souci, et de la dignité du peuple» et des intérêts du Trésor; pour peu qu'il connût et fût disposé à mettre en pratique ces mêmes doctrines que vous combattez. Car sachez bien qu'il n'est pas un socialiste au monde qui consentit à avouer ce qui s est fait dans les ateliers nationaux. Quant à nous. Dieu merci !
nous n'avons pas à nous reprocher soit de l'avoir proposé, soit de l'avoir approuvé. Ce que nous aurions voulu, c'est qu'au lieu de rassembler pêle-mêle, abstraction faite des professions respectives, une masse énorme d'ouvriers, sans rien qui fût de nature à les rattacher l'un à l'autre, et en les condamnant tous à un travail uniforme, stérile, étranger à leurs habitudes, on s'étudiât à former, dans chaque corps d'état, le noyau d'une association constituée de manière à s'élargir sans cesse par des adjonctions successives, eu égard à la somme des travaux à exécuter, et en vertu de ce principe que les associés auraient admis : « Chacun « doit avoir sa place au travail comme au so-
« leil ; nous gagnerons un peu moins quand il « le faudra , plutôt que de laisser mourir de « faim à notre porte ceux qui sont nos frères. » Or, là il n'y aurait ni source de ruine, ni aumône déguisée, ni travail dérisoire, ni motif d'humiliation pour personne !
Mais ce droit au travail, si on avait l'imprudence de le reconnaître, le peuple un beau jour ne pourrait-il pas venir l'invoquer les armes à la main? Non, parce qu'il n'y aurait pas lieu à l'invoquer lorsqu'on aurait pris les mesures propres à le satisfaire. Machiavel a dit : « Quand un peuple se révolte, c'est toujours la faute du gouvernement contre lequel il se révolte. »
Allez ! il importe peu que vous refusiez d'écrire sur un chiffon de papier ce droit au travail, le plus sacré qui fut jamais! Il restera gravé en caractères d'airain dans la conscience publique.
Mais l'impôt? comment augmenter l'impôt?
ainsi M. Thiers feint d'ignorer que, à côté de l'impôt, il y a l'emprunt! Il feint d'ignorer que l'emprunt est précisément le procédé à l'aide duquel on fait contribuer l'avenir aux charges
du présent! Qu'une guerre éclate, le gouvernement emprunte : ce qu'il peut pour organiser la destruction ou, si Ton veut, la défense, est-ce qu'il ne le pourra point pour féconder la production? Et remarquons bien que la guerre rapporte rarement ce qu'elle coûte, tandis que le travail rend presque toujours beaucoup au-delà de ce qu'on lui a donné. D'un autre côté, qu'on ne s'imagine pas qu'il faudrait ici des avances bien considérables. En étudiant avec attention le système exposé plus haut, on verra qu'il possède une force d'élasticité qui permettrait d'en commencer l'application dans d'aussi petites proportions qu'on le jugerait convenable. L'essentiel serait de le mettre en mouvement : il se développerait ensuite par la seule puissance de son principe. La dernière objection de M. Thiers tombe donc d'elle-même. L'impôt! Mais le plus sûr moyen d'en élargir les sources, ce serait d'établir un meilleur régime économique et d'accroître de la sorte la richesse générale. Or, il importe de ne pas l'oublier : l'association a cela d'admirable, non-seulement qu'elle amène une plus équitable répartition des produits,
mais qu'elle centuple les trésors de la prOf* duction.
Nous n'insisterons pas davantage : le travail de M. Thiers est tellement faible qu'il n'est pas besoin d'autres développements.
D'ailleurs il semble qu'une invisible main précipite la course des heures ; les événements se pressent, les choses emportent les pensées, le temps n'est pas aux longs ouvrages. Qu'il nous suffise d'avoir dénoncé l'imprudence fatale de ces prétendus hommes d'État qui, ayant à étudier des problèmes devenus inévitables, aiment mieux les masquer que les résoudre ; insensés pour qui l'orage même n'est point un avertissement salutaire, insensés qui s'oublient au milieu du péril environnant, semblables à ces oiseaux qu'on nous montre bercés par la tempête et endormis dans l'aquilon ! Pourquoi, ont dit quelques-uns, toutes ces questions soulevées? Pourquoi? parce que les évolutions de l'esprit humain présentent des phases qu'il est absolument nécessaire de traverser. Pourquoi? parce que le monde intellectuel a ses lois comme le monde physique, et qu'il est aussi impossible
d'arrêter le mouvement d'une idée dont l'heure a sonné, qu'il le serait d'arrêter le mouvement du globe autour du soleil. Eh, mon Dieu! ces questions qu'on appelle formidables, elles n'ont pas été posées par tel ou tel, elles ont été po^ sées par l'histoire elle-même. Ce ne sont pas les hommes qui pensent, ce sont les siècles; et, quoi qu*on fasse, le dix-neuvième siècle restera baptisé socialisme. Serait-ce donc que les hommes auraient dû se taire quand les choses prenaient la parole! Il y a folie à le pré-^ tendre.
Fournir un écho à la situation, donner une formule et assurer une tribune à ce que le peuple sentait s'agiter au fond de son cœur! ah, là n'était point le péril; et nous en trouvons la preuve dans ce calme profond, mêlé d'enthousiasme, qui a marqué les mois immortels de mars et d'avril. Car enfin, nous qu'on accuse, BOUS contre qui on a recours à cette iniquité vulgaire, la proscription, nous n'avons pas eu besoin , pour maintenir l'ordre, de décréter fétat de siège, d'en prolonger indéfiniment le scandale^ d'étouffer toutes les voix gênantes, de
suspendre toutes les lois, de mettre en interdit toutes les libertés, de substituer aux mains de la justice une épée à une balance, d'appeler soldats et canons du fond de la province, d'infliger à la capitale de la pensée l'affront d'un régime prétorien, en un mot, de faire Paris prisonnier. Pendant les mois de mars et d'avril, on le sait, la peine de mort a pu être abolie impunément; nul n'a été arrêté; nul n'a été menacé; on s'est plu à oublier de quelle manière on poursuivait autrefois les monarques en fuite ; la magnanimité du peuple a triomphé dans le pouvoir issu de son sein ; la presse a joui d'une liberté sans exemple et sans bornes ; les soldats ne se sont approchés des autres citoyens que pour les embrasser... Et quels nobles transports! Comme elle était imposante, cette journée du 17 mars, où le peuple se montra dans toute la majesté de son désintéressement et de sa force! Comme elle était touchante, cette fête de la fraternité, où un seul cri monta vers le ciel, un seul parce qu'il répondait aux battements de cœur de tout Paris ! Pendant les mois ^ui ont suivi, au contraire ,
L'histoire fera le rapprochement : nous en ap* pelons à l'histoire.
Deux mots encore. Est- il vrai, oui ou non, que, depuis un demi-siècle, la société actuelle roule de crise en crise et de révolution en révolution? que l'oppression d'en haut y a pour correctifs uniques les révoltes d'en bas? qu'on est condamné à hésiter perpétuellement entre la crainte d'un 10 août et celle d'un 18 brumaire? que la vie politique y est tout entière renfermée dans ce mot : ambition, et la vie industrielle dans ce mot : cupidité? que le plus grand nombre y souffre du présent? que les plus heurenx y redoutent le lendemain, et que la misère des uns fait la peur des autres? Estil vrai, en outre, que la famille nous offre l'image d'une association admirable ; qu'il faudrait conséquemment la prendre pour modèle €t s'efforcer de donner à la société pour principe ce qui constitue le principe de la famille, savoir : la solidarité des intérêts?
Si tout cela eat ineoHtestable> on aura beau calomnier les socialistes, décrier leurs efforts, dénaturer leurs doctrines, dire qu'il y a du sang dans leurs études, on ne domptera pas l'idée représentée par eux. J'ose même prédire cpie ceux qui aujourd'hui les attaquent seront bientôt contraints, par la force des choses, à se pa-i rer de leurs dépouilles, et que les socialistes auront leurs calomniateurs pour plagiî^ires.
Quant à la persécution, elle ne retardera pas d'un jour ce résultat suprême, ou plutôt elle l'ayancera, la persécution étouffant ce qui a peu d'importance et ajoutant à ce qui en a beaucoup, à peu près comipe le vent, qui éteint les flambeaux et allume les incendies.
Que les hommes placés en France à la tête des affaires, y songent bien : les gouvernements sont faits, non pour arrêter les sociétés, mais pour les conduire. Les gouvernements se sont appelés jusqu'ici la résistance, il est temps qu'ils s'appellent le mouvement, et nous répé* ferons à ce sujet la définition qu'au Luxem* ' bourg nous avions donnée du pouvoir dans une
république : le pouvoir est une réunion de gens de bien, élus par leurs égaux, pour guider, en la réglant, la marche des hommes vers la liberté.