‹ Le socialisme: droit au travail réponse à M. ThiersChapitre 3 sur 3 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

Depuis qae M. Loais Blanc est en Angleterre, il a adressé à des journaux de Londres et de Paris deux lettres que nous joignons à cette brochure.

{Note des Éditeurs.)

A HONMEVIl LE tlÊPAGTEQR DU TIMBS.

Monsieur^

n y a trois mois, dans rAssemblée nationale»

f accusais le parti réactiofinaire m France de s'être étudié à égarer Topinioil sur mon compte en travèstissatit mes idées d'une manière Niiêtise, et d'avoir ourdi contre moi la plud liàngéitmËe des conspirations : celki du men^

songe... Cette conspiration, j'en petrouve ici les suites funestes dans votre bonne foi trompée. Quand vous connaîtrez mieux les faits, monsieur, vous regretterez pour vous-même la violence de vos attaques ; car enfin on doit se sentir malheureux d'avoir été injuste.

Vous attribuez â mon système et aux atdim nationaux^ que vous appelez mes ateliers, les malheurs de la situation présente dans mon pays; souffrez que je repousse une pareille responsabilité avec toute l'indignation d'un honnête homme blessé dans la partie la plus sensible de son cœur.

Eh quoi! monsieur, mes affirmations publiques vingt fois répétées, jamais démenties, les déclarations officielles de M. Emile Thomas, directeur des ateliers nationaux y les récents débats de l'Assemblée en France, les documents produits dans le second volume de l'enquête, tout cela ne vous a pas appris que ce n'est pas moi qui ai organisé les ateliers nati(h naux; qu'ils l'ont été, contrairement à ma volonté, en opposition avec tous mes principes, et même dans le but avoué de contrebalancer

l'influence qu'on m'attribuait sur le peuple? Non, monsieur» non, je n'ai été pour rien, absolument pour rien, dans la création des atdiers nationaux. C'est M. Marie, alors ministre des travaux publics, qui les établit; c'est M. Emile Thomas qui a été chargé par M. Marie de les gouverner. Quant à moi, je l'affirme, et je mets au défi qu'on me démente, je n'ai pris part ni à la formation des ateliers nationaux j ni à leur organisation, ni à leur direction, ni à leur surveillance. Si donc il v a eu imprudence — et c'est mon avis — à rassembler pêle-mêle dans les ateliers nationaux, des ouvriers fournis au hasard par toutes les professions ; s'il y a eu folie à leur donner un travail uniforme, stérile, et à leur payer pour ce travail stérile un salaire qui n'était qu'une aumône déguisée ; si cette déplorable institution est devenue pour l'État une cause si flagrante de ruine qu'il a fallu finir par la briser ; si les ouvriers des ateliers nationaux j lorsqu'ils ont cessé de recevoir le salaire habituel, sont tombés dans le désespoir; si, enfin, une partie d'entre eux ont fait l'insurrection de juin, sous

le coup de la plus effrayante misère. •••) pir quel étrange renversement de toutes les lois de la justice, m'imputerait-on, à moi^ de tek résultats^ à moi qui suis resté, je le répète, coitiplètement étranger aux aidiers ntUianauxj qui en ai désapprouvé la création, qui jamais n'y ai mis les pieds, et qui ne suis intervenu en ce qui les concerne, ni lorsqu'il s'est agi de les établir> ni lorsqu'il s'est agi de les organiser et de les diriger, ni lorsqu'il a été question de les dissoudre. Â chacun donc la responsabilité de ses œuvres I

Vous imputez à mon système, monsieur, les sanglants désordres de Paris. Mais je vous ferai remarquer que mon système n'a reçu jusqu'ici que deux applications tout à fait partielles, et re!^ serrées dans un cercle très-étroit. Or, loin de condamner mes doctrines, ces deux applications partielles en sont la justification la plus écla« tante. Car l'association des ouvriers tailleurs et celle des ouvriers selliers, que j'ai fondées, existent encore ; elles prospèrent, malgré tout "^ "l'on a fait pour les décrier, pour les dé-

• ^t îl est à remarquer qu'elles n'ont pas

donné dabs ritisurrection de juin. Fait décisif et que je recommande à l'attention de tous les hommes de bonne foi»

Serait-ce que l'agitation populaire est née de la nature même de mes principes, de leur influence morale? C'est ce que vous prétendez, monsieur, et vous me reprochcE de n'avoir cherché le bonheur d'une classe que dans le malheur d'une autre. Gomme je ne mets pas , monsieur, votre loyauté en doute, je dois croire que vous ne connaissez pas mes écrits et que vous me jugez sur les seules calomnies de mes détracteurs intéressés. C'est donc par des cita* tions que je vous demanderai la permission de vous répondre , ce genre de réponse étant évidemment le plus péremptoire.

OrganiMiion du Travail , 5* éd., page ^.

« Je demande qui est réellement intéressé au au mamtien de l'ordre social, tel qu'il existe aujourd'hui. Personne, non, personne. Pour moi» Je me persuade volontiers que les douleurs qae ùréé une civilisation imparfaite se répatident en des formes diverses sur la société tout entiëre««. Ah I Dieu merci, il n'est pour les socié-

tés ni progrès partiel^ ni partielle décbéanœ. Touteh société s'élève, ou toutela société s^abaisse. Les lois de la justice sont-elles mieux comprises , toutes les conditions en profitent. Les notions du juste viennent-elles à s'obscurcir, toutes les conditions en souffrent. Une nation dans laquelle une classe est opprimée, ressemble à un homme qui aune blessure à la jambe : la jambe malade interdit tout exercice à la jambe saine. Ainsi, quelque paradoxale que cette proposition puisse paraître, oppresseurs et opprimés gagnent également à ce que l'oppression soit détruite ; ils perdent également à ce qu'elle soit maintenue. »

Vous le voyez, monsieur, le dogme qui domine toute ma conception, c'est celui de la solidarité humaine. Ce n'est pas seulement dans l'intérêt du peuple que j'ai critiqué le système économique suivi en France ; c'est aussi dans l'intérêt de la bourgeoisie, comme vous pouvez vous en convaincre en jetant les yeux sur mon

>etit livre de Y Organisation du Travail. Et si j'ai -nmndé qu'au principe de l'individualisme on

-^^ ^«i à substituer progressivement celui de

l'association basée sur le sentiment de la Traternité, c'est précisément parce que le principe d'individualisme m'est apparu comme une source intarissable de haines, de jalousies, de divisions, de tyrannies venues d'en haut, de révoltes parties d'en bas.

Maintenant, monsieur, quand vous dites que mes idées ont pour but de légitimer en tout état de cause Tinsurrection, vous lancez contre moi une accusation qui se trouve invinciblement démentie par chaque page de mes livres, par chaque ligne de mes discours. Ici encore , monsieur, c'est par des citations qu'il faut que je réponde.

J'ai écrit dans Y Histoire de dix ans : € Ce se* rait tenir en trop petite estime la raison et l'équité, que de faire dépendre leur triomphe des hasards d'un coup de main. Il y faut la sagesse, le temps ; et la patience est une vertu républicaine. Aussi, assurément, c'est le propre et la gloire des esprits d'élite de devancer leur époque; mais la violenter n^est permis à personne »

Dans Y Organisation du Travail, on peut lire,

page 21 : ^ La violence n'est à redouter que là pu la discussion n'est point permise. L'ordre p'a pas de meilleur bouclier que l'étude. Grâce ftu ciel» le peuple comprend aujourd'hui que si la colère châtie quelquefois le mal, elle est impuissante à produire le bien ; qu'une impatience aveugle et farouche ne ferait qu'entasser des ruines sous lesquelles périrait étouffée la semence des idées de justice et d'amour. Il ne sV git donc pas de déplacer la richesse, il s'agit de l'universaliser en la fécondant. Il s'agit d'élever pour le bonheur de tous, sans exception, le niveau de l'humanité.

Je pourrais, monsieur, si je ne craignais de trop allonger cette lettre, multiplier les citations ; je pourrais reproduire ici maint passage extrait de mes discours au Luxembourg , et vous verriez que partout j'ai condamné comme aussi puérils que redoutables les emportements de la force, et que j'ai toujours placé la victoire de la justice dans le développement calme et régulier de la raison publique T^qr la liberté de la tribune , par la liberté de la ^icsse, p^r le droit de discussion ^

J'ai beaucoup écrit depuis douze ans ; eh bien ! s'il existe dans mes discours un seul mot, un seul qui soit un appel à la violence, à la force brutale » qu'on me le montre I J'ose affirr mer que rien n'est plus impossible.

Au reste , monsieur » il y a un fait qui ne saurait être contesté , qui est désormais acquis à l'histoire , et qui parle plus haut en ma faveur que tous les raisonnemepts. Tant que Je suis resté au Luxembourg, tant que j'ai pu avoir action sur le peuple , est-ce que le moindre désordre a éclaté ? est-^ce qu'il y a eu dans Paris la rpoindre agitation? est-ce que ce peuiple , qu'on a prétendu depuis avoir été excité par mes discours , ne s'est pas montré admirable de calme , de modération , de résignar tion ? est-ce que ce n'est pas alors qu'a été prononcé par lui ce mot sublime : < Nous avons trois mois de misère à offrir à la république ?t Or, pour maintenir l'ordre dansParjs pendant ces deux mois de passage ^u pouvoir , quelle force avais-je à ma disposition ? La parole, rien que la parole; car vous n'ignore» pag, monsieur, qu'il n'y avait pas alors un seul soldat dans la

capitale. Qu'opposer à un fait aussi démonstratif? Comment ! les agitations populaires n*ont commencé qu*à dater du jour oii j'ai cessé de pouvoir agir efficacement sur le peuple, et c'est moi qu'on rendrait responsable de ces agitations ! En vérité , ce serait plus que de l'injustice ; ce serait de la folie.

Je ne m'arrête pas à ce mot de pillage qui s'est rencontré, je ne sais comment, sous votre plume , dans un article ou il est question de moi. Je ne pense pas que vous ayez voulu calomnier à ce point et mon cœur et mon intelligence ; car celui qui verrait dans le pillage un moyen de détruire la misère ou même de la venger , serait le dernier des insensés en même temps que le dernier des misérables.

Vous rappelez , à mon sujet , les affaires de mai et de juin. Pour ce qui est de l'insurrection de juin , il était si manifeste que , loin d'y avoir pris part de quelque façon que ce fût, j'en avais été consterné, que la haine même de mes plus cruels ennemis n'a pu trouver ici matière à accusation contre moi. En ce qui touche la manifestation du 15 mai, je compte prouver

par des faits irrécusables qu'on n*y a cherché qu'un prétexte pour m'éloigner de l'Assemblée nationale au moment où la constitution allait être discutée.

Dans un écrit auquel je travaille en ce moment , et que j'aurai l'honneur de vous adresser, je dirai les causes véritables des troubles de mai , de la guerre civile de juin, de l'état de siège et des maux qui accablent ma chère patrie. En attendant, je me borne à déclarer, avec Tautorité d'une conscience sans reproche , que je n'ai jamais eu la main dans aucun complot, dans aucun essai de violence, dans aucun désordre , et que, pour épargner la douleur à mon pays , j'eusse donné avec joie tout le sang qui est dans mes veines.

Je suis, monsieur, votre très-humble et trèsdévoué serviteur,

Louis Blanc.

A MONSIEUR LE JIÊDACT^UR pp; LÀ RÈfPOmt

Mon cher RibeyroUes ,

Je trouve, reproduit dans la Réforme du 9 septembre, un article dans lequel on assure que, depuis mon arrivée à Londres, je ne quitte pas Louis Bonaparte; que j'ai achevé de itii monter la tête; que j'ai écrit à tous les clubs dans lesquels j'ai conservé des amis, et que, par suite de mon influence, on doit mettre sur toutes leîJ

listes le nom de Louis Bonaparte à la place de celui de Kersausie.

Tout cela est un tissu de faussetés.

Que celui qui prétend savoir que j'ai menti la tête à Louis Bonaparte se nomme, s'il l'ose !

Qu'on produise ces lettres qu'on dit avoir été adressées par moi aux clubs !

Victime d'une iniquité sans nom, je croyais que les organisateurs du système de calomnie dirigé contre moi se tiendraient pour satisfaits de leur triste victoire; mais non, il faut qu'ils calomnient jusqu'à l'exil auquel ils m'ont poqdamné.

Il est dit, dans l'article reproduit par vous, (jue je « voudrais arriver n'importe par quels moyens. » Si tous les moyens m'étaient bons pour m'élever au pouvoir ou m'y maintenir, je pe serais pas ici. Porté au gouvernement par line révolution, j'aurais sacrifié à nn^ «mbition vulgaire la cau^e de la vérité, de la justice, du malheqr, la cause à jamais sacrée de eeux qui souffrent. L'ai-je fait? Lea haines implacables que j§ me suis attirée^ répondant pour moi, et je me bornerai à répéter ces mots de ma dé--

fense devant l'Assemblée : Je puis me rendre ce témoignage que je n'ai pas changé avec les circonstances , que je n'ai pas varié avec ma fortune; car ce que j'ai dit dans le palais du Luxembourg, c'est ce que j'écrivais, il y a douze ans déjà, au fond d'une mansarde.

Maintenant, laissez-moi vous exprimer ma surprise, mon cher ami, de l'indécision avec laquelle vous me défendez. Quoi! vous qui me connaissez, vous vous contentez de ne pas coih dure contre un ami sans vérification des faits! Ah ! Dieu merci, mon cœur doit être assez connu à mes amis, pour qu'ils puissent sans hésitation, moi absent, repousser comme une odieuse calomnie tout ce qui tendrait à mettre en doute l'inaltérable constance de mes opinions.

Proscrit, au nom de la République , par des hommes qui l'ont toujours combattue, moi qui ai toujours combattu pour elle, je continue à l'adorer, je continue à la vouloir grande, calme, généreuse, à la vouloir honnête, c'est-à-dire démocratique et sociale, c'est-à-dire digne du "^nnle qui l'a établie et qui est en droit d'at-

tendre d'elle un adoucissement à ses longues misères.

Voilà, mon cher ami , la cause au service de laquelle j'ai irrévocablement consacré ma vie. Dites, dites sans craindre que je vous démente, que JAMAIS JE n'eu servirai une autre; et que celle-là, en dépit des injures, des calomnies, des persécutions, je la servirai tant qu'il me restera une plume, la parole et la liberté.

Salut et fraternité.

Louis Blanc.

Londres, le 12 septembre i848.

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