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CHAPITRE III LITTÉRATURE, ART ET SOCIALISME

Au moment où finit le chartisme, commence Téducation sociale de T Angleterre ^ . Les agitations révolutionnaires n'ont pas seulement laissé derrière elles les trade unions et les coopératives. Elles ont éveillé le sentiment de la fraternité à l'égard des pauvres et particulièrement de la classe ouvrière. Entre 1839 et Tépoque récente où se sont formés en Grande-Bretagne les groupes socialistes qui existent encore aujourd'hui, il se produit dans l'opinion publique et dans les mœurs une transformation qui se manifeste par des signes très importants.

Après 1840 commence l'époque des grandes commissions d'enquêtes sur les travailleurs : c'est alors que sont votées les principales dispositions de ce Code de lois ouvrières dont nous avons vu les premiers germes paraître au temps d'Owen. C'est alors que sont imprimées les enquêtes dont Engels tirera le livre célèbre : La Situation des classes ouvrières en Angleterre (1845), et sur lesquelles Marx fon-

1. Voir IL DE B. GiBDixs, English Social Reformers^ Londres, Methuen, 1892, in-16. L'auteur, professeur de rÉxtension universitaire, trop porté à voir, comme beaucoup d'Anglais, la question sociale par le côte moral, étudie avec beaucoup de talent et de science le rôle et l'influence des éducateurs sociaux de TAngleterre depuis Thomas Morus jusqu'à Ruskin.

dera la partie historique du Capital (1867). C'est alors que, dans la personne de Stuart Mill, le radicalisme évolue du « laissez faire » économique vers le socialisme d'État. C'est alors aussi que l'Église d'Angleterre relève le mot de u socialisme » tombé en discrédit.

Alors naît une disposition socialiste dont nous étudierons les différents caractères l'un après l'autre au début des divers chapitres qui vont suivre.

Elle se manifeste par le sentiment de charité et de compassion qui règne à partir du milieu de ce siècle dans les arts, dans la critique et dans la littérature de l'Angleterre. Les différents romans de Dickens en sont tout pénétrés et c'est la raison du succès qu'ils ont conservé jusqu'à nos jours. Dickens n'a été que le plus glorieux représentant d'un mouvement nouveau. Dès 1845, l'année même de la publication du livre d'Engels, Disraeli, plus tard, sous le nom de Lord Beaconsfîeld, premier ministre d'un cabinet conservateur, écrivait un roman, Sybil ou Les Deux nations, dans lequel il plaidait la cause du peuple au point de vue de son parti. Quelques années plus tard le prêtre Kingsley composait sur la période chartiste des romans à thèse socialiste chrétienne. On pourrait à ce propos énumérer de longues séries de faits ^.

1. La peinture, elle aussi, a été envahie par des préoccupations sociales.Si Ton visite à Londres rexposition du célèbre peintre Watts, on remarque les portraits de Garibaldi, de Carlyle, de John Stuart Mill, parmi des représentations de légrendes traitées avec la naïveté pittoresque de l'école ombrienne, tout près de peintures de la mort et de l'amour pleines d'un sentiment très fort et tout personnel. On est frappé par le tableau dans lequel l'artiste a personnifié « la voix qui des mystérieuses profondeurs du cœur des nations a toujours protesté contre l'organisation mauvaise »>. Plus loin, c'est la peinture de la dernière famine d'Irlande ; enfin  tout instant s'exprime la sympathie du peintre pour ceux qui souffrent en Angleterre et ailleurs. — L'art n'y a pas toujours gagné. De ces tendances est né le symbolisme qui, après avoir débordé sur nos compatriotes, semble maintenant reculer partout, même en Grande-Bretagne.

Nous nous bornerons à caractériser rapidement le premier représentant de la littérature sociale, Carlyle, son élève le plus important et le plus original, le critique John Ruskin, et enfin un illustre disciple socialiste de Ruskin, William Morris, artiste et socialiste.

I. Carlyle et la question sociale. — Nous ne connaissons de Carlyle que le philosophe mystique, l'historien idéaliste ; pour nous, il est à la fois un disciple des métaphysiciens allemands et une sorte de Michelet puritain. Il a eu, en effet, ces caractères et bien d'autres encore : car sa carrière a été non pas une évolution, mais une série de brusques changements. Dans une des périodes de sa vie, il s'est prononcé en matière sociale contre les économistes du <t laissez faire »^ .

C'était en 1839 : la Chambre des Communes avait repoussé par 255 voix contre 66 la première grande pétition présentée par les chartistes. Un très haut magistrat avait prononcé : « La chimère du chartisme est abattue », et la formule était répétée par tous les journaux. Carlyle publia alors son plaidoyer Chartism, « Si les meneurs sont abattus, disait-il, la guerre reste constante entre la classe riche et la classe pauvre. » Déjà, en 1832, il avait écrit dans V Edinburgh Review :

Alors le système de concurrence et de « laissez faire « loucha de tous côtés à sa propre ruine ; et chacun, étreint dans le

1. Les principaux ouvrages à tendances sociales de Thomas Carlyle sont Chartism (1840), Pasi and Présent (1843), Later-Day Pamphlets (1850). Les éditions de Carlyle sont nombreuses. Ses œuvres complètes sont publiées en « Édition du centenaire » depuis 1895 par la maison Chapman de Londres.

Sa vie a été racontée par J.-A. Froude. Pour une bibliographie complète voir National Biography et Ilandwôrterbuch der Staatswissenschaften^ au mot Carlyle. Voir encore von Schulze Gaever- Nrrz, Thomas Carlyle^ Berlin, Hofmann, 1894, in-8o.

cercle de ses besoins et de ses dangers personnels, montra une défiance féroce à son voisin. Dénaturée, la chose publique devint une douleur publique ; pour tout le monde, il fut évident que la fln était proche.

L'avenir, au jugement de Carlyle, serait un désordre sauvage, si les riches continuaient à ne pas gouverner et si les législateurs ne laissaient pas les différends personnels pour résoudre la question de la condition de l'Angleterre Ihe condilion-of-England Question), L'Angleterre d'auourd'hui est « une terre d'inanition » ; autrefois elle nourrissait tous ses habitants. Telle est la thèse que Carlyle soutient avec plus d'art que de preuves dans Past and Présent (1843). Past, le passé, est l'Abbaye de Saint- Edmond décrite à la fin du douzième siècle par Jocelyn de Brakemonde dont la chronique venait d'être publiée. Le présent, c'est FAngleterre industrielle où tous les hommes sont attachés les uns aux autres par le nœud d'argent cash-nexus), où les pauvres ne savent pas où loger.

A parler proprement, s'écrie Carlyle, la terre n'a que deux possesseurs: Dieu le tout- puissant et tous ses enfants, les hommes qui ont bien travaillé le sol et qui le travailleront toujours bien.

Dans ces exclamations on peut, avec delà bonne volonté, découvrir la critique du salariat et l'apologie de la nationalisation du sol. Si l'on est sans parti pris, on reconnaîtra que les attaques de Carlyle sont vagues ainsi que les remèdes proposés par lui. Il est rare de trouver dans son éloquence des demandes un peu précises et il faut puiser dans plusieurs chapitres de Past and Présent pour apprendre qu'il réclame : l'intervention législative ; l'inspection des usines par des agents publics ; de l'air à dis-

crétion sous des plafonds de vingt pieds de haut dans les manufactures ; des prairies plantées d'arbres pour la récréation et la santé du peuple ouvrier des faubourgs ; une bonne loi sur Tinstruction publique ; un corps enseignant organisé ; un bureau d'émigration ; le contact permanent des ouvriers et des patrons.

Sa principale préoccupation n'est ni de proposer des réformes ni d'agiter les ouvriers, c'est de faire la morale aux riches et aux puissants. Il s'écrie :

Nous ne croyons qu'aux statistiques. Nous avons des richards, des industriels, des banquiers qui prêchent rÉvangile de l'or, et nous avons des gentlemen, des dandys, des lords, qui prêchent l'Évangile du savoir-vivre... Notre enfer n'est plus comme sous Cromwell, la terreur d'être trouvés coupables devant le juste juge, mais la crainte de faire de mauvaises affaires et de manquer aux convenances... Notre gouvernement n'a d'autre ambition que de maintenir la paix publique et de faire rentrer l'impôt. Notre Parlement est un grand moulin à paroles où les intrigants s'époumonnent pour arriver à faire du bruit.

Le plus souvent, Garlyle traite avec mépris les réformes législatives, non pas en libertaire, mais en métaphysicien. « Le travail est la mission de l'homme sur la terre ; pas de travail, pas de rémunération I » Voilà pour lui le principe de tout mouvement social. 11 faut qu'une réforme morale abolisse la fainéantise des aristocrates et qu'ils accomplissent leur œuvre, laquelle est de bien administrer ; le malheur, aujourd'hui, c'est que les riches ont cessé de gouverner et que les pauvres ne peuvent plus vivre sous le régime do la concurrence sans être gouvernés. Il faut, déclare-t-il,

11 faut que l'Angleterre découvre le moyen d'appeler au A. MÉTiir. 5

pouvoir les plus vertueux et les plus capables, qu'elle leur remette sa conduite, au lieu de leur imposer ses caprices ; rju'elle ait enfin reconnu son Luther et son Cromwell, son jirùU(i et son roi.

On se rappellera que Garlyle croyait à la mission des lîéros chargés par la Providence de diriger les peuples * , et l'on jugera que ses conceptions étaient fort éloignées de cellt'ji des chartistes partisans du suffrage universel et de I or^'^atiisation démocratique de TEtat.

(.Jarlyle a été un réformateur social aristocratique et purilain. Nous retrouverons ces deux tendances chezpluisieurs de ses disciples.

Son mérite fut d'affirmer qu'il existait une question i^oeiole dans un temps où le fait était nié par presque tous le» écrivains considérés.

II. John Ruskin : Critique d'art et critique sociale. — M Lisez Garlyle de tout votre cœur et avec votre meilleure intelligence, conseillait Ruskin. Vous apprendrez par lui... (Pahord, que chaque homme doit faire un bon travail pour rtfni pain; en second lieu, que chaque homme doit avoir de bon pain pour son travail. La première de ces deux nui xi mes est la seule que vous deviez retenir. » John Hiiskin n'était pas entré directement dans l'école de Garlyle, il y fut conduit par Tamour des beaux-arts 2.

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