Art and Socialism, broch
2. Le livre a paru à Londres en 1891. La Société nouvelle a donne en 1892 la traduction française de la moitié des Nouvelles de nulle part.
VU un pareil, si ce n'est dans un manuscrit enluminé ; car même le Ponte-Vecchio de Florence ne rapprochait que de loin.
Avec les affreuses bâtisses modernes ont été détruites les restaurations qui gâtaient les beaux édifices d'autrefois.
Depuis que nous vivons dans ce monde de brique et de ciment, affirmait Morris dans Espoirs et Craintes pour VArt, peu de monuments nous ont été laissés, si l'on en excepte le fantôme de cette grande église de Westminster, ruinée à l'extérieur par la stupidité de l'architecte qui la restaura et insultée en sa glorieuse nef par les mensonges des entrepreneurs de pompes funèbres, par la vaine gloire et l'ignorance des deux derniers siècles et de la moitié de celui-ci.
Le témoin de l'an 2000 rapporte qu'il a trouvé ces outrages vengés.
A ma droite, j'entrevis un édifice grandiose dont l'aspect extérieur m'était familier. Je m'écriai : « Westminster-Abbey !
— Oui! répliqua Dick, Westminster-Abbey! Ce qui en reste!
— Quoi! Qu'est-ce que vous en avez fait? dis-jeavec terreur.
— Ce que nous en avons fait? Pas grand' chose si ce n'est de la nettoyer. Vous n'ignorez pas que tout l'extérieur avait été abîmé, il y a des siècles ; quant à l'intérieur, il a conservé sa beauté après le grand déblaiement qui fut fait, il y a cent ans, de ces vilains monuments érigés en l'honneur d'imbéciles et de coquins et qui jadis le bloquaient, comme dit mon aïeul. »
Nous continuâmes un peu plus loin et, tournant de nouveau mes regards vers la droite, je dis, plutôt sur un ton de doute : « Voilà le palais du Parlement! l'employez-vous encore? » 11 éclata de rire et resta quelque temps avant de pouvoir se remettre; puis, me frappant sur l'épaule, il dit : « Je vous y prends, voisin; vous pouvez bien vous étonner que nous ayons laissé debout ce palais, et je sais quelque chose du fait, car mon vieux parent m'a donné des livres où l'on voit quelle étrange comédie se jouait là dedans. L'employer ! Oui ! oui ! Il sert de marché supplémentaire et de magasin d'engrais, et il est très propre à cet usage, attendu qu'il se trouve au bord de l'eau. »
Le nouveau Londres n'est pas seulement la joie des antiquaires et des artistes ; il est fait pour le bonheur de tous les hommes. Chacun y vit joyeux, travaillant à son goût et suivant ses forces, usant de tout ce qui est nécessaire à la vie, sans gouvernement central, sans police, sans tribunaux, sans prison, sans distinction de richesse ni de classe. Plus d'ordres, plus de prohibitions; pas même les petites gênes du phalanstère.
Nous tombâmes sur un groupe d'hommes qui réparaient la route, ce qui nous retarda un peu ; mais je n'en fus pas fâché, car tout ce que j'avais vu jusqu'à présent ne me paraissait être qu'une période de grandes vacances, et j'étais soucieux de voir comment ces gens s'y prenaient pour faire un travail réellement nécessaire.
Ils venaient de se reposer et s'étaient justement remis à travailler de nouveau quand nous arrivâmes, de sorte que le tic-tac des pics me tira de mon rêve. Il y avait là à peu près une douzaine de jeunes gens solides, ressemblant beaucoup à ce qu'aurait pu être une équipe de rameurs d'Oxford, dans le passé que je me rappelais, et aussi peu embarrassés de leur besogne; leurs vêtements de dessus se trouvaient au bord de la route, rangés avec ordre sous la garde d'un enfant de six ans; celui-ci avait jeté son bras autour du cou d'un gros chien paresseusement heureux comme si ce jour d'été n'avait été fait que pour lui. Jetant les yeux sur la pile des vêtements, je pus voir les reflets de l'or et de la soie dont ils étaient brodés, et je jugeai que quelques-uns deces ouvriers avaient les mêmes goûts que le boueux couvert d'or que j'avais rencontré dans Hammersmith; à côté se trouvait un grand panier qui paraissait contenir du pâté froid et du vin. Une demi-douzaine de jeunes femmes suivaient des yeux le travail et les travailleurs.
Après avoir vu de si belles choses, le narrateur éprouve la triste surprise de se réveiller au milieu du brouillard du Londres actuel. Tout ce récit est un rêve; mais il faut y
voir plus que la fantaisie d'un romancier, car la vision du futur pour William Morris n'était pas une simple idylle, de même que son amour du moyen âge n'était pas une réaction.
On peut se demander pourtant si un type de réforme sociale exclusivement fondé sur les intérêts de Tart n'a point une base trop étroite. Supprimer les machines, la grande industrie, puis ensuite « laissez faire, laissez passer », comme le demandaient les anciens économistes, estce bien l'unique moyen de supprimer la misère?
Morris a semblé — non dans tous ses écrits mais au moins dans News from Nowhere — s'arrêter à ce remède. Nous avons à ce sujet l'important témoignage de Walter Grane dans la notice qu'il a consacrée à son ami ^. M. Crâne rapporte que les News from Nowhere furent composées pour devenir la contre-partie, on pourrait presque dire le contrepoison d'un autre roman utopique, Looking Backward^ de l'américain Bellamy. Looking Backward est la réalisation imaginaire d'une sorte de socialisme d*Etat à la manière de Louis Blanc. Toutes les industries et tous les échanges y sont transformés en services publics. Le développement du machinisme y est au maximum ; tout se fait par l'électricité ou la vapeur. Les habitants sont agglomérés en villes énormes.
Neim from Nowhere, au contraire, disperse les hommes dans les campagnes, supprime les machines, défait la cen-