Progressive Revieivet Neue Zeit, article cité
2. Looking Backward^ publié en 1888, atteignit rapidement son 400** mille. Ce roman a été traduit en français sous le titre Cent ans après ou V An 2000, Paris, Dentu, 1890, in-18.
Le roman social utopique est fort à la mode dans les pays anglais. Looking Backwavd et les News from Nowhere sont les types les plus célèbres d'un genre abondamment représenté en Angleterre et aux États-Unis.
Iralisation industrielle et politique et donne à chaque groupe l'autonomie.
L'intérêt littéraire de la conception de Morris dépasse sans doute beaucoup sa portée prophétique et peut-être sa valeur scientifique. Mais Tesprit qui l'anime est bien anglais et sa popularité toujours croissante s'explique par les caractères que nous venons d'indiquer.
V. Développement du Socialisme artistique. — Morris avait mis sans réserves son activité au service du socialisme : livres, brochures, conférences, allocutions, réunions publiques, intervention dans les luttes électorales, il contribua sous toutes ces formes à la marche du mouvement jusqu'aux derniers mois de sa vie où la maladie et la fatigue le contraignirent au repos. Dans le voisinage de sa demeure, il avait fondé un groupe, la Hammersmith Socialist Society^ qui, chaque dimanche, tenait une réunion dans une salle attenant à Kelmscott House, et qui publiait une série de brochures. Morris écrivit et parla pour elle. Il garda toujours le contact des ouvriers dont il aimait à porter le costume depuis qu'il était, lui aussi, un artisan travaillant de ses mains.
Parlant au peuple, Morris ressemble à tous les propagandistes socialistes. L'influence qu'il a exercée sur les gens cultivés est beaucoup plus particulière à sa personne. Il a été suivi dans la voie qu'il avait prise par un grand nombre d'artistes et de littérateurs. Qu'il suffise de citer : Walter Grane dont l'une des compositions les plus connues, Le Triomphe du Travail, fut exécutée en l'honneur de la célébration initiale du 1®"^ mai (1890), Walter Crâne dont les nombreux dessins socialistes donnent la même impression de grâce et de sérénité que la prose des Neios front Nowhere ; l'avocat et publiciste Belfort Bax qui écrivit, en collabora-
tion avec Morris, Le socialisme^ ses progrès et son but (1893); Téditeur André Scheu; le relieur artistique Gobden Sanderson.
Lorsque M. York Powell, professeur d'histoire moderne à Oxford et successeur de Freeman et de Froude, fonda dans la ville universitaire une association d'étudiants et de professeurs socialistes, ce fut Morris qui fut invité à prononcer le discours inaugural, à la lin de 1895.
Voici le résumé des paroles qu'il fit entendre^à ce propos ; elles sont en quelque manière son testament socialiste ^ :
Les socialistes espèrent conquérir ropinion publique de telle manière qu'ils soient en majorité dans le Parlement, qu'ils y siègent en qualité de socialistes avoués et comme les délégués authentiques du socialisme national. Actuellement, on ne peut espérer obtenir d'un des deux grands partis politiques anglais une seule mesure réellement et complètement socialiste. Et, de fait, Taffranchissement du travail, Téveil des populations ouvrières à la conscience d'elles-mêmes, ce sont là des choses pour lesquelles, comme pour toutes bonnes et précieuses choses, il faudra payer un prix compensateur; ce ne sera pas sans troubles, sans souffrances de quelque sorte, qu'un si grand changement s'effectuera et que les ouvriers se rendront compte qu'ils devront être non pas des machines, mais des citoyens.
Pour le moment, les forces socialistes sont divisées ; il y a les propagandistes sincères, il y a aussi les ambitieux qui rêvent de séduire les électeurs. Puissent-elles s'unir toutes pour une œuvre de vraie propagande et empêcher que les vanités de tels ou tels chefs de partis entravent le progrès pratique auquel il importe de travailler.
1. En juillet 1896, quelques semaines avant sa mort, W. Morris, retenu loin de Londres par la maladie, envoyait l'expression de sa sympathie et de ses vœux au Congrès socialiste international réuni dans la capitale de l'Angleterre.
Dans ce cas comme en beaucoup d'autres, on voit Morris poussant au socialisme la disposition favorable que nous avons vue se former en Angleterre, donnant à une doctrine mal vue et peu considérée Tautorité de son talent et aussi de sa célébrité et de sa situation dans le monde. Garlyle et Ruskin avaient conduit « les honnêtes gens » à la porte du socialisme ; lui la leur ouvrit. Nous allons voir le même rôle joué par les socialistes chrétiens qui, eux aussi, ont considéré les effets de la révolution industrielle à travers Car- Ivle et Ruskin.
Le Socialisme chrétien pose la question sociale comme une question morale. Il se place donc à Tantipode du socialisme matérialiste qui se fonde sur la méthode des sciences positives et déclare que le communisme sera le terme fatal de l'évolution présente des faits économiques. Les socialistes chrétiens croient qu'il suffira de changer les esprits, de prêcher la charité aux riches et la résignation aux pauvres pour faire régner dans le monde la fraternité évangélique. Cette espérance spiritualiste ne les caractérise pas encore suffisamment. Car d'autres socialismes, prêches par des positivistes, sont fondés sur une métaphysique analogue à celle du socialisme chrétien ; sans se réclamer de Jésus, des Pères, certains socialistes radicaux aiment à invoquer l'Humanité et font appel au cœur plus qu'à la raison de leurs partisans. Ces athées ont donc au fond la même philosophie que les chrétiens, et le socialisme des uns et des autres ne diff^ère que dans la pratique. Tandis que les premiers recourent à l'État laïque, les seconds réclament que la réforme de la société soit faite sous la direction de l'Église, de sorte que le mot de socialistescléricaux est celui qui leur conviendrait mieux. La souveraineté du clergé est en effet le caractère particulier de leurs projets de rénovation. Aussi le développement récent du socialisme catholique en Occident a-t-il eu pour cause
OU tout au moins pour occasion la bulle du pape sur la condition des ouvriers et coïncide-t-il avec les progrès de rultramontanisme. Le plus éminent des apôtres actuels du socialisme anglican fait la déclaration suivante ^ :
Un socialisme chrétien complet ne pourra pas être réalise avant que TÉglise soit libre d'user de son influence et de sa discipline pour établir le royaume du Ciel sur la Terre.
Compris de la sorte, le socialisme chrétien n'a pu se former que dans les pays où les prêtres sont incorporés dans une organisation solide. En dehors du catholicisme, il vit surtout chez les luthériens et chez les anglicans qui ont conservé la hiérarchie épiscopale. L'Eglise d'Angleterre est en date la première dans laquelle se soit vulgarisé le terme de socialisme chrétien ; il apparut chez elle après les événements de 1848.
I. Les précurseurs : Maurice et Kingsley. — Dans une conférence donnée aux fabiens le 8 janvier 1893, le révérend Stewart Headlam disait :
Bien avant la fondation de la Société fabienne, j'appris les principes et je me rendis familier le nom du « Christian Socialism », œuvre de Maurice et Kingsley, les professeurs de philosophie et d'histoire à Cambridge.
Par cette déclaration, M. Headlam, organisateur en 1877 de la Guilde de Saint-Mathieu, s'aflirmait le continuateur de deux prêtres anglicans, Frederick Denison Maurice (1805-1872) et Charles Kingsley (1819-1875). Ces deux initiateurs ont été les leaders d'un groupe d'ecclésiastiques et de laïques qui lança le 2 novembre 1850 un périodique appelé Christian Socialist « pour répandre les principes
1. Christian socialism, by thc Rev. Stewart D. Headlam, published by the Pabian Society (^tract. n** 42), page 9.
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de coopération par une application pratique du christianisme aux buts du commerce et de l'industrie *»•
Maurice et Kingsley avaient subi de façons différentes, suivant leur situation et leur caractère, l'influence du mouvement social anglais de 1834 à 1848 : ils avaient eu le contact des chartistes, des owenites, des disciples de Garlyle et des radicaux réformateurs.
En 1850, Frederick Denison Maurice^, âgé de 45 ans, occupait depuis dix années la chaire d'histoire et de littérature au King's Collège de Londres. 11 était issu d'une famille aisée; son père était gentilhomme campagnard et sa mère fille d'un armateur. Ses parents étaient déistes unitariens dans leur foi, puritains dans leur vie, en politique, enfin, partisans des libéraux. Maurice étudia le droit à Cambridge, puis il visita Londres où il collabora à divers périodiques réformistes et kVAthenaeuni, fondé en janvier 1828, qu'il dirigea presque dès le début. Il se trouvait le compagnon de lutte de radicaux comme Stuart Mill, mais il n'aimait pas leur philosophie sans métaphysique et il écrivait contre la morale de Tintérêt enseignée par les disciples de Bentham. Plus tard il aima les déclamations sociales de Carlyle, mais en protestant contre le panthéisme et le torysme du philosophe écossais. Maurice resta toute sa vie une volonté indécise, un esprit conciliant, opposé aux extrêmes, aimant les ménagements, les demi-mesures au point de suspendre parfois son action. Ses amis lui reprochaient d'être trop sage en toutes choses, mais ils admiraient l'étendue de ses connaissances et ils étaient
2. Life of Frederick Denison Maurice, chiefly told in his own letters, edited by his son, Frederick Maurice. Avec deux portraits. Londres, 1884, 2 vol. in-S". — G.-J. Gray, Bibliography of Maurice writings. Londres, Maciuillan and C", 1885, in-8».
séduits par sa bonne foi parfaite, par la noblesse de son âme incapable de faux-fuyants et de dissimulation. Ces qualités, qu'un abord facile, une courtoisie parfaite, une bienveillance réelle faisaient goûter davantage, maintinrent de nombreuses sympathies autour de Maurice et firent qu'il demeura le chef d'un parti, malgré l'incertitude de ses théories et de ses plans.
Dans ce parti, le principal rôle fut tenu par l'actif et remuant Charles Kingsley. Fils d'un prêtre de campagne, il était lui-même prêtre de campagne à Eversley, dans le Hampshire, depuis l'année 1842. Avant son ordination, il avait terminé à Cambridge des études commencées aux collèges de Bristol et de Londres. Dans les séjours qu'il fit en différentes cités anglaises, il avait vu plusieurs épisodes de l'agitation politique qui aboutit au bill de réforme électorale de 1832 et de l'agitation sociale qui vint ensuite. Parlant à Bristol en 1858, Kingsley rappelait qu'il avait été témoin dans cette ville de l'émeute des 29-30 octobre 1831 causée par l'entrée d'un fonctionnaire hostile à la réforme.
Ce fut, disait-il, dans cette même cité de Bristol que je reçus ma première leçon de ce qu*on appelle à présent science sociale. Et pourtant, hélas! dix années s'écoulèrent avant que je pusse seulement épeler cette leçon, quoiqu'elle eût été écrite pour moi, aussi bien que pour toute l'Angleterre, en lettres de flammes tracées d'un bout à l'autre du pays •.
Kingsley dit ailleurs que cette scène le rendit aristocrate. Il le resta toute sa vie et, s'il mérite d'être appelé socialiste, il est socialiste conservateur. Un de ses mots caractérise ses opinions politiques : « Le peuple, disait-il, a
1. Cité par H. de B. Gibdi.ns, English social reformera^ p. 156.
besoin d'être conduit par un pair et par un prêtre. » Toute sa vie, il défendit la Chambre des Lords, disant qu'il ne fallait pas dépouiller les nobles de leurs privilèges, mais les rappeler à leur devoir. Opposé à l'école de Manchester comme tous les socialistes, il attaque le radicalisme démocratique de ses représentants aussi souvent que leur a laisscz faire, laissez passer ». Son maître est Garlyle, qu'il a lu el relu passionnément pendant son séjour à Cambridge et qu'il juge l'égal des prophètes d'Israël.
Aussi n'est-ce pas un échange de considérations sociales qui lout d'abord l'a rapproché de Maurice. Le premier lien entre eux fut le libéralisme religieux. Ces deux Cambridge men résistaient au « mouvement d'Oxford », renaissance rléricale commencée en 1830, d'où allait sortir la Haute l^^^lise {High Church) et qui devait pousser jusqu'au OîUholicisme quelques-uns de ses partisans, entre autres Manning et Newmann. Maurice, venu à Oxford en 1830 pf:n]r y terminer ses études, fut tout d'abord influencé par ]o mouvement clérical anglican. En 1834, il publia un pani- .phlet intitulé Subscription no bondage (Assentiment sans asservissement), dans lequel il protestait contre l'abolition projetée de la mesure qui obligeait les membres des Universités à adhérer aux 39 articles^. Mais la fréquentation de chrétiens libéraux, comme Julius Charles Hare et John Sterling, le rendit plus tolérant. Il s'attacha à ces hommes qui constituèrent ce qu'on appela bientôt la Broad Church^ ^ la Large Église, par opposition à la High Church, la Haute