COLLECTIVISTES ET POSSIBILISTES : LA FÉDÉRATION
FABIENNE.
La Social Démocratie Fédération et la Fabian Society représentent en Angleterre le socialisme « armé, comme disait Lassalle, de toute la science de notre époque ». Dans Tune et l'autre de ces organisations, on trouve plus que des cris de révolte et des protestations d'artistes ou de philanthropes; on reconnaît un système de doctrines fondées sur certaines des lois admises parles économistes. Voilà le trait commun à toutes les deux..
Leurs divergences sont indiquées par les titres qu'elles ont adoptés. La Société fabienne a pris comme parrain Fabius le Temporiseur, l'adversaire d'Annibal. Voici la devise qui explique ce choix :
Vous devez attendre le bon moment, comme Fabius fît avec grande patience, alors qu'il luttait contre Annibal, s'exposant au blâme de bien des gens. Mais, quand le temps sera venu, vous pousserez vivement Tattaque, à Texemple de Fabius, sans quoi votre attente demeurerait vaine et sans profit.
I^es fabiens sont des possibilistes qui emploient la plus opportuniste des tactiques au service de convictions fermes et à la propagande de doctrines très arrêtées. C'est leur ori-
Métin 11.
ginalité, leur caractère particulièrement anglais^. Les socialistes démocrates, au contraire, identiques à leurs homonymes d'Outre-Manche, représentent le collectivisme continental tel que nous le connaissons.
D'un côté la tradition de Marx, de Tautre l'exemple de Stuart Mill.
I. Influences de Marx et de Stuart Mill en Angleterre. — Marx s'était réfugié en Angleterre après les événements de 1848-1850. Il y a passé toute la dernière partie de sa vie. C'est là qu'il composa le Capital, dont le premier volume parut en 1867 : les faits qui éclairent les déductions de cet ouvrage sont presque tous empruntés aux enquêtes sur la condition des ouvriers en Grande-Bretagne. La dialectique de Marx est allemande; ses pièces justificatives sont anglaises.
Marx fonde toute sa construction sur un unique pilier, la fameuse théorie de la valeur; la théorie n'est point créée par lui, elle est prise à Ricardo et aux plus illustres des économistes orthodoxes. « La valeur, répète le Capital après eux, est le produit du travail. » Mais, ajoute-t-il, le travail n'est pas rémunéré à sa valeur, parce qu'il est asservi au capital. Le capital est le travail mort, qui comme un « vampire » suce le travail vivant. Lecapital, en effet, a pour noyau une primitive accumulation, qui résulte en général de dépossessions plus ou moins brutales. Actuellement il est employé à l'achat d'usines et d'outils, de tout ce qui est nécessaire à la production. Quiconque veut travailler doit s'adresser à lui et se soumettre à ses conditions. Aussi arrive-t-il que le capital ne donne pas à l'ouvrier toute la
• 1. Voir G. Bernard Shaw, The Fabian Society , What H has done
and How it has done it, 1892, broch. n" 41 de la F. S., histoire excellente de Tagitation politique socialiste en Angleterre depuis 1883.
valeur de son labeur, il en prend pour lui une plus-value aussi forte que possible, et ne laisse au travailleur que juste ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim. CVst Ip salaire.
Ainsi se forment deux classes distinctes : les eapîlatkte5i et les salariés, et la distinction devient entre elles fie p!us en plus tranchée par la disparition de la catégorie moyenne* Les petits métiers disparaissent ; les grandes usirtrs >c syndiquent. Le capital s'accumule dans les mains de quelqiieïi individus. U accumulation est une des grandes découvertes de Marx, une des trouvailles dont il était le plus fier. 11 h voyait en Angleterre non seulement dans la vie industrielle, mais encore dans Tagriculture, et, par une induction générale, il la prédisait aux paysans comme aux ouvriers du continent.
L'excès du mal réjouissait Marx, car il y voyait le germe du remède.
« Je voudrais, disait Galigula, que le peuple romain nVi'it qu'une seule tête, afin que je pusse la trancher d'un seul coup! ))0r, grâce à Taccumulation, le « Moloch » capttaJisie allait bientôt n'avoir qu'un petit nombre de têtes. La communauté, voyant ses maîtres si peu nombreux, comprendrait son esclavage, prendrait conscience de sa force et renverserait la ploutocratie. «L'heure de la production eapilaliste sonne. Les expropriateurs vont être expropriés, jî Qu'on laisse agir les forces économiques : à elles seules elles affranchiront l'humanité ;les prolétaires n'ont quh prendre conscience d'elles, à se faire leurs outils. Leur i^^uoranco retarde l'effet de ces forces; leur conscience i'nvaiicera. Quant à l'arrêter, autant vaudrait essayer de suspendre h mouvement de la terre.
Ce fatalisme, chez son inventeur, était l'effet d' u ri eoni mu-
nisme très révolutionnaire, et il renforçait les convictions dont il était sorti. Marx ne croyait pas aux réformes de détail ; il se moquait des améliorations législatives ; dans sa brochure sur Le i 8 brumaire de Louis Bonaparte^ il raille cette contagion étendue sur l'Europe et qu'il appelle « le crétinisme parlementaire ».
L' « Internationale des travailleurs », fondée par Marx, à Londres, en 1864, se borna en général à tenter la « lutte des classes » sur le terrain économique, par la formation de syndicats, les grèves, etc. Mais l'Internationale s'est défaite au Congrès de La Haye (1872) ; elle est morte dans tous les pays du continent ; elle n'a laissé aucune trace en Angleterre. Quoiqu'elle eût adopté Londres pour centre, elle ne réussit pas à créer un grand mouvement ouvrier dans le Royaume-Uni, et même elle n'y gagna qu'un nombre relativement faible d'adhérents. Les Trade- Unions ne voulurent pas entrer en corps dans ses rangs.
En Allemagne, au Congrès de Gotha (1875), l'union des Lassalliens et des Marxistes forma le parti socialiste démocrate, qui porte, comme l'indique sa seconde épithète, la lutte de classes sur le terrain du suffrage universel et poursuit « la conquête des pouvoirs publics par le prolétariat organisé en parti politique distinct ».
Des partis socialistes en différents pays se sont organisés sur ce modèle. La Fédération socialiste démocratique anglaise est l'un d'entre eux. Fondés en théorie sur la doctrine de Marx, séparés pour l'action de tous les autres, ces partis ont pour caractère la solidité mais aussi l'intransigeance dogmatique et politique.
L'esprit de Stuart Mill, qui revit dans la Fabian Society, est, au contraire, tout de conciliation. C'est, avec beaucoup plus de science économique, quelque chose d'analogue à
notre « radical-socialisme ». J. Stuart Mill est un économiste orthodoxe qui s'est trouvé atteint par le socialisme dans la période d'éducation littéraire et morale de Topinion anglaise que nous avons déjà indiquée.
« S'il fallait choisir entre le communisme et ses hasards et le maintien indéfini de la société actuelle, a dit Stuart Mill, je préférerais encore le communisme. »
C'est l'aveu volontaire d'une conversion, la conscience définitive d'une évolution dont le philosophe, en son Autohiography * , a marqué les étapes de 1830 à 1865. Il connut la doctrine de Saint-Simon par Gustave d'Eichtal en Angleterre, puis par Bazard et Enfantin qu'il vit à Paris après la révolution de juillet. Plus tard il correspondit avec Auguste Comte, jusqu'au moment où il refusa d'accepter l'aristocratie des grands hommes que l'auteur du Système de politique positive avait imaginée et que Mill jugeait « digne de Loyola ». En Angleterre, Mill avait été recherché par Carlyle vers 1831, mais, dit-il, « je ne trouvai en lui qu'un brouillard de poésie et de métaphysique allemandes où je ne voyais clairement qu'une forte animosité contre la plupart des opinions que je professais ». Au moment où Carlyle affirma la gravité du mouvement chartiste, Mill n'était plus en relations régulières avec lui. A cette époque, les espérances de Mill étaient entièrement tournées vers le parti radical constitué dans le Parlement après la réforme électorale de 1832. L'impuissance de ce parti le désola, les pétitions des ouvriers l'éclairèrent. U prenait « plaisir et intérêt à voiries expériences socialistes que tentaient des personnes d'élite » comme Robert Owen
1. Traduit en français sous le titre de Mémoires, Paris, Alcan, 1875, in-8«.
et ses amis. Les révolutions de 1848, qui jetèrent tant de progressistes à la réaction, produisirent sur lui un effet tout contraire. Dans la première édition des Principes d'économie politique, publiée avant la révolution de février, il ne s'était point prononcé contre les principes du «laissez faire ». Dès la seconde (1849), il se mit à tracer « une ligne de démarcation entre les lois de la production de la richesse, qui sont en réalité des lois de la nature et dépendent des propriétés des objets, et les modes de distribution de la richesse qui dépendent de la volonté humaine... Mon livre est le premier, ajoute-t-il, qui ne considère pas ces conditions comme définitives. » Le chapitre IV, Influence des progrès de la Société sur la production et la distribution, devint de plus en plus socialiste à chaque tirage, sous l'influence des théoriciens étrangers et anglais et grâce à l'action directe de M™® Taylor que Mill avait épousée en 1851.
Mill fut, comme nous l'avons vu, un des défenseurs de la nationalisation du sol. Il devint un des leaders du mouvement féministe si puissant en Angleterre. Il s'intéressa aux efforts des trade unions pour obtenir l'élection de députés sortis de la classe ouvrière, mais restant attachés au parti radical. On le vit donc prendre part à toutes les réformes sociales démocratiques et en même temps les justifier par l'étude de l'économie politique.
« L'influence économique la plus puissante parmi nos socialistes radicaux est toujours celle de John Stuart Mill », écrivait en 1889 M. Sidney Webb, historien du socialisme en Angleterre, et l'un des membres les plus éminents de la Fabian Society,
II. L'organisation et les chefs de la Fédération Socialiste Démocratique. — Nous avons déjà vu que la Social Démo-
craiic Fédération ' est la plus ancienne des org^anisaiions socialistes de T Angleterre. Dans son Rapport au Congrès international de Londres, elle a pu affirmer qu'avant sa naissance, « il n'y avait en réalité pas de socialistes en Angleterre ». Cette épithète, pour un marxiste, ne saurait être accordée à la Guilde de Saint-Mathieu ni aux disciples de Kingsley et Maurice. Justice^ l'organe de la S. D. F., est, d'après les termes mêmes de son prospectus, le premier journal d'Angleterre qui ait réclamé la reconstruction de la Société sur les bases scientifiques du collectivisme. Hors de là, point de socialisme.
C'est donc la Fédération qui a révélé à l'Angleterre la bonne parole. Mais ses membres ont éprouvé la vérité du proverbe qui dit « que nul n'est prophète en son pays ». Ils se sont donné beaucoup de mal sans faire beaucoup de progrès. Née en 1881, organisée définitivement en 1883, la Fédération Socialiste Démocratique a pris part aux élections générales de 1885 à 1895. Mais elle n'a pas réussi à faire nommer un seul de ses candidats. Elle s'est mêlée à toutes les agitations sociales, à celle des sans-travail, aux grèves, etc.. mais sans y trouver beaucoup de recrues. Au contraire le mouvement ouvrier facilitait l'organisation de sociétés concurrentes telles que VIndependent Labour Party, La Fédération est restée peu nombreuse. Aux élections parlementaires de 1895, les quatre candidats qu'elle présentait ont réuni en tout 3.730 voix : ce chiffre était probablement plus élevé que le nombre des membres inscrits : il comptait pour moitié peut-être des socialistes indépendants ou étrangers à la Fédération.
1. Bureaux à Londres, 337, Strand. Secrétaire général, H. W. Lee.
Celle-ci n'a pas Thabitude de livrer le nombre de ses membres * . On peut Tévaluer à quelques milliers de personnes qui se répartissent entre différentes branches à Londres, dans quelques cités industrielles voisines, principalement à Reading, enfin dans plusieurs villes manufacturières, surtout à Manchester et à Glasgow qui sont avec la capitale les centres socialistes du Royaume-Uni 2.
L'organisation est centralisée aussi fortement que possible. L'autorité suprême appartient en principe à un Congrès annuel, réuni dans une ville d'Angleterre et formé de délégués envoyés par les branches à raison d'un par vingt-cinq membres payants. En réalité le pouvoir appartient au Conseil général, émané du Congrès, et il est exercé par cinq membres de cette assemblée qui constituent le Conseil exécutif. Ce ministère dirige les finances générales et la caisse des élections constituée par les souscriptions des membres ; il surveille la publication de l'organe officiel, Justice^ (hebdomadaire); il dresse des listes de conférenciers et organise des conférences. Enfin il fait observer la police générale dont le Code est formé d'une série de prescriptions pour maintenir la discipline.
1. Défense à tout membre de la S. D. F. de prendre un rôle politique dans une élection municipale ou locale de n'importe quel genre sans le consentement de la branche à laquelle il appartient.
1. Excepté toutefois dans le compte rendu officiel du Congrès socialiste international de Londres, où la Fédération, sans doute pour justifier la supériorité du chiffre de sa représentation sur ceux des représentations des autres groupes anglais, donne pour ses membres le total de 10.536.
2. Liste revisée, en nov. 1896, des branches de la S. D. F. dans le Labour Annual (1897), p. 92.
3. Depuis janvier 1897, une petite revue mensuelle, The Social Démocrate a été jointe à Justice.
2. Défense à tout membre de la S. D. F. de se mêler à Taclion parlementaire sans avoir obtenu le consentement du Conseil général.
3. Défense à tout membre et à toute branche de la S. D. F. de soutenir n'importe quel candidat à n'importe quelle élection politique, sans avoir au préalable obtenu l'autorisation du Conseil général.
4. Défense atout membre de se présenter aux élections pour les conseils de district, d'assistance publique, des écoles, municipaux ou à toute autre élection locale d'un caractère politique ou partiellement politique, à moins qu'il ou elle ne se présente comme socialiste déclaré avec le consentement de la branche à laquelle il appartient.
5. Défense de se présenter à une élection parlementaire à moins de le faire en socialiste déclaré et avec le consentement du Conseil général.
6. Défense à toute branche de soutenir à n'importe quelle élection un candidat qui ne soit pas depuis douze mois au moins membre payant de la S. D. F. (Exception est faite en faveur des socialistes reconnus {recognised Socialists) et le pouvoir de décider de leur notoriété est confiée au Conseil général).
7. Si un membre de la S. D. F. est élu à quelqu'une des fonctions ci-dessus mentionnées après les avoir briguées en socialiste déclaré, il reste soumis à la branche à laquelle il appartient pour la direction générale de son action locale, et aux Conseils général et exécutif pour la direction générale de son action parlementaire. Les candidats à toutes les élections doivent signer une démission en blanc.
8. Le Conseil général a le pouvoir de suspendre ou d'exclure par une majorité des 2/3 tout membre ou toute branche de la S. D. F. qui enfreindra ce règlement.
Le Conseil n'a pas eu besoin d'agir fréquemment avec cette rigueur. Les indociles se sont épurés eux-mêmes ; ils ont fait des scissions qui sont, en grande partie, la cause de la lenteur des progrès de la Fédération.
Un premier schisme, en 1885, amena la formation de la Socialisi Leagne qui comptait parmi ses organisateurs William Morris ainsi que le gendre et la fille de Marx, M. et M"® Aveling. La League s'est, depuis, démembrée en plusieurs sociétés différentes. Mais ceux qui furent ses leaders ne sont pas tous revenus à la Fédération.
Les membres anglais de la famille de Marx, après être restés quelque temps à l'écart, se sont réconciliés avec la Fédération.
Le D' Aveling et M"* Marx-Aveling ont été mêlés dès le commencement à l'agitation positiviste et socialiste en Grande-Bretagne. Le D^ Aveling, fellow d'University Collège (Londres), physiologiste et chimiste, a combattu pour le transformisme, publiant un Studenfs Darwin^ traduisant Haeckel ; il a suivi le groupe positiviste et anticlérical des amis de Charles Bradlaugh et pendant quelque temps il a occupé les fonctions de vice-président de la National Secularian Society pour la propagation de l'athéisme. Il a écrit The Studenfs Marx*, livre de vulgarisation sur la doctrine marxiste, analogue à celui que M. Deville a publié en français. Ces travaux joints à la considération que lui vaut sa situation de famille font qu'il siège comme organisateur au bureau de chaque congrès socialiste international. Quant à M"® Marx-Aveling, son talent de polyglotte la fait choisir comme traductrice dans les mêmes circonstances.
La réputation internationale fort justifiée de M. et de
1. The Studenfs Marx, An Introduction to the Study ofn Capital ». Londres, Sonnenschein, 1895, in-12. M. et M"** Aveling ont publié en collaboration à la même librairie, The Workinff Class Movement in America, 1891.
M™® Aveling ne doit point faire illusion sur leur situation en Angleterre.
M. Aveling, journaliste et auteur dramatique de talent, n'est pas à la tête d'un mouvement politique ou socialiste en Angleterre. Il s'est brouillé avec ses anciens amis les positivistes radicaux, même avec bon nombre de socialistes, r^ous n'avons pas à nous faire l'écho des méchancetés échangées de part et d'autre. Constatons simplement qu'au Congrès socialiste international de Londres, M. Aveling représentait à lui seul l'Australie, mais qu'il n'avait pas de mandat anglais.
La tête de la Fédération socialiste démocratique est M. Hyndman, le principal de ses fondateurs et certainement le premier en date et l'un des plus instruits parmi les socialistes laïques d'Angleterre. M. Henry Mayers Hyndman, qui porte fort gaillardement cinquante-six années, est un homme à la physionomie énergique, au corps trapu, dont la taille petite pour un Anglais et la longue barbe d'apôtre donnent depuis longtemps matière à la caricature peu méchante d'Outre-Manche. Né dans une famille riche de Londres, il a étudié à l'Université de Cambridge; publiciste, il fut d'abord un des radicaux positivistes de l'école de Charles Bradlaugh ; sous l'influence directe de l'auteur du Capital qu'il connut personnellement, il devint le marxiste orthodoxe qu'il est resté jusqu'à ce jour. Il a publié une série de livres et de brochures pour répandre la doctrine du maître ^ Il s'en est fait le champion contre
1. The historical basis of Socialism in England^ Londres, Kegan Paul, 1883, in-12. Commercial Crisis of the 19^^ Century. Londres, Sonnenschein, 1892, in-12, etc. M. Hyndman vient de résumer la doctrine marxiste dans Economies of Socialism, Londres, 20^** Century Press, 1896, in-8''.
tous les mouvements qui pouvaient disputer au socialisme marxiste la faveur des esprits révolutionnaires en Grande- Bretagne. Ses discussions publiques avec Henry George, le nationalisateur du sol, ainsi qu'avec ses anciens amis les radicaux purs, Charles Bradlaugh et M. H. Labouchère, sont restées célèbres, et on en lit toujours les comptes rendus imprimés ^ C'est à lui que Bradlaugh posa Tembarrassante question à laquelle il a toujours été impossible de répondre nettement. « Dans un pays où la production et la consommation seront surveillées par TEtat, me sera-t-il permis de les critiquer par la parole ou par la plume? »
m. Doctrine et Programme de la Fédération. — Sous la direction de M. Hyndman, la Fédération socialiste démocratique est restée fidèle^ aux principes du « Capital ».
1. Voir Single Tax versus Social Democracy, a, debate between Henry George atnd M. Hyndman^ et Debate on Socialism between Henry Labouchère M. P. and H. M. Hyndman, deux brochures publiées par The Twentieth Century Press, 37 A, Glerken\vell Green, Londres. M. Hyndman a répondu à VIndividu contre VÉtat de H. Spencer par une brochure intitulée Socialism and Slavery, London,W. Reeves, 1885.
2. On y trouve pourtant quelques membres qui gardent une indépendance tout anglaise à l'égard des doctrines acceptées par les marxistes continentaux. Dernièrement, M. Belfort Bax, un des amis de Morris, membre de la S. D. F., publia dans la revue Die Zeit de Vienne (11 juillet 1896) un article dans lequel il expliquait qu'il ne pouvait considérer comme ayant une application universelle la « conception matérialiste de l'histoire >> d'après laquelle tous les mouvements du passé seraient l'elTet de la « lutte des classes ». M. Bax donnait comme exemple la révolution de 1648 en Angleterre dont les causes sont religieuses et non économiques.
Il fut à ce propos vivement réprimandé par M. Kautsky, éditeur de la Neue Zeit, revue officielle du Parti socialiste démocratique allemand. M. Kautsky lui reprochait : 1" D'attaquer la doctrine fondamentale du marxisme ; 2° de le faire (circonstance aggravante) dans un journal « bourgeois ». De là une polémique curieuse {Neue Zeit), n- 47 et 52 de 1895-95, 6 et 7 de 1896-97).
Le Socialist Catechism^ rédigé par un de ses membres, J.-L. Joynes, publié dans le journal officiel de la Fédération Justice^ et édité en brochure à un penny, explique ainsi la théorie de la plus-value.
Demande. — Après que le travailleur a produit le prix de son propre salaire, que doit-il faire de plus?
Réponse. — 11 doit produire de la valeur d'échange, pour laquelle il n'est pas rémunéré du tout et qui est pour le bénéfice du capitaliste.
D. — Comment appelle-t-on cette valeur produite sans rémunération par le travail?
R. — Plus-value, comme il a été dit plus haut.
D. — Que fait le capitaliste de la plus-value?
R. — Il en garde le plus possible en l'appelant bénéfice pour sa peine.
D. — Pourquoi ne conserve-t-il pas tout?
R. — Parce qu'il faut qu'il prenne dans la plus-value de quoi payer les propriétaires du sol, les autres capitalistes auxquels il a emprunté de l'argent, les banquiers et les courtiers qui ont fait des emprunts pour lui, les intermédiaires qui vendent ses marchandises au public, et enfin le public pour le pousser à s'adresser à lui plutôt qu'aux autres manufacturiers.
D. — Comment justifie-t-il l'appropriation de la plus-value par la classe à laquelle il appartient?
R. — Il essaye de se persuader à lui-même que le capital a le pouvoir d'engendrer et de produire Fintérêt par un processus aussi naturel que la reproduction des animaux.
D. — Peut-il trouver des dupes pour ajouter foi à une théorie si absurde ?
R. — Il fait entrer dans son esprit et dans celui des autres la persuasion que les choses sont ainsi.
D. — Et qu'en infère-t-il?
R. — Que le travailleur doit être plein de reconnaissance pour le capitaliste parce que celui-ci lui fournit du travail.
D. — Quelles sont en réalité les obligations du travailleur envers le capitaliste?
R. — Il lui doit d'être dépouillé des trois-quarts du produit
de son travail et de voir le loisir, Téducation, les plaisirs actuels s'éloigner presque entièrement de sa portée.
L'action recommandée par la Fédération est en harmonie avec les principes qu'elle professe. La Fédération pose la question sociale comme la lutte de la classe des prolétaires contre la classe des capitalistes, aboutissant, par la révolution, au résultat suivant :
Oi'ganisation communiste ou collectiviste de la propriété, des moyens de production, de distribution ou d'échange, avec le contrôle d'un État démocratique dans l'intérêt de la communauté entière. Le travail complètement émancipé de la domination du Capitalisme et du Landlordisme avec l'établissement de l'égalité sociale et économique entre les sexes.
Le programme de la Fédération, duquel sont extraites les lignes précédentes, continue par Texposé d'une série de réformes et de palliatifs qui rappellent les programmes minimum de nos Partis ouvriers. Nous les reproduisons cidessous d'après l'édition qui en a été donnée par le Congrès annuel de 1894.